Le poids des mots

Le poids des mots

Une petite voiture filait sur la route campagnarde. Les lumières de ses phares jaunes trouaient la nuit, tels des projecteurs bringuebalants. Aucun réverbère n’éclairait ce chemin isolé, creusé de nids de poule. Dans l’habitacle, les passagers étaient ballottés, leurs voix criardes dépassant le bourdonnement lourdaud du moteur surmené. Rémi, trentenaire au visage émacié et aux cheveux bruns rasés, conduisait avec brutalité. Les mâchoires serrées, il donnait de brusques coups de volant en vociférant. Au dessus de ses yeux rouges et cernés, les veines de ses tempes palpitaient, et des gouttes de sueurs suintaient sur son front. Assise à la place du mort, Melany hurlait ses réponses aux invectives de Rémi. Son visage crispé était couvert de larmes, sa bouche déformée par les cris. De sa main droite, elle empoignait de toutes ses forces le tissu de sa robe de soirée, tandis que sa main gauche effectuait des moulinets et des gesticulations saccadées en direction de Rémi.

Tout avait commencé avec une phrase, d’apparence anodine, prononcée par Melany au moment où la voiture passait le portail du domaine : « J’espère que nous n’attendrons pas d’être mariés pour faire un bébé. »

Il n’en avait pas fallu plus à Rémi. A ses yeux, ces paroles établissaient le souhait de Melany, de l’enfermer dans une vie de famille qu’il abhorrait. L’abus d’alcool aidant, Rémi s’était agacé, Melany avait répliqué, et, très vite, le ton était monté entre ces deux-là. Toutes les rancœurs accumulées depuis le début de leur histoire avaient refait surface. Cependant, le nœud du problème restait le désir d’enfant de Melany, qui loin d’être compris par Rémi, était anéanti, écrabouillé comme un vulgaire caprice de gamine. A chaque fois qu’elle évoquait son envie irrépressible de concevoir un bébé, il lui répondait sans autre ménagement qu’il en était hors de question. Puis il décrétait que la discussion à ce sujet était close. Cette nuit pourtant, dans la Renault 5 roulant à vive allure, Melany était allée plus loin que d’habitude, et de menaces en sommations elle avait réussi à faire sortir Rémi de ses gonds. S’il n’avait pas eu le volant entre les mains, il aurait pu la frapper pour la punir d’une telle infamie. Mais il n’en fit rien. Dans les ténèbres de cette nuit sans étoile, Rémi avait un plan.

 

Le bruit de roulement les entourait, il emplissait tout l’air autour d’eux. Alors ils se sentaient comme seuls au monde. Ils se dévisagèrent, en silence. Pauline venait tout juste de prononcer cette phrase qui lui brûlait la bouche. Un ultimatum qui ravageait ses pensées et sa raison depuis des semaines. Dimitri, atterré, se passa la main sur le visage, plusieurs fois, comme s’il tentait de s’extirper d’un mauvais rêve. Mais devant ses yeux ahuris, le même visage le fixait, le même regard le questionnait. Pauline attendait vraiment une réponse, ce n’était pas une mauvaise blague, comme il l’avait d’abord cru.

« Comment veux-tu que je réponde à ça ? » finit-il par articuler, juste assez fort pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit du train. Il essayait de gagner du temps pour réfléchir. Mais son cerveau, abruti par les excès de substances des deux derniers jours et le manque de sommeil, avait un mal fou à réaliser cette tâche pourtant assez basique.

Il tenta de reporter la discussion, mais Pauline ne désarma pas. Cette histoire devait être réglée ici. Sa patience avait été suffisamment mise à l’épreuve, elle n’en supporterait pas davantage.

Puis elle répéta les paroles qui sonnaient comme un coup de marteau aux oreilles de Dimitri : « C’est elle ou moi. Tu dois choisir. »

Assommé, par le poids de ces mots, par l’effet de la drogue et de l’alcool, Dimitri tituba. Pour avoir cette discussion, ils s’étaient réfugiés dans l’espace de liaison entre deux wagons. Là, les saccades du train vrombissaient à leurs oreilles, le sol tremblait. Mais dans ce lieu, ils se trouvaient à l’abri des regards noirs des passagers qui, dans ce train de nuit, souhaitaient se reposer. Dès le début de leur explication, Dimitri avait haussé la voix, alors Pauline l’avait entraîné hors du compartiment.

Elle continuait à l’examiner avec avidité. Maintenant, Dimitri était blême. Pauline essaya d’attraper sa main, mais il se déroba. Tout à coup son regard durcit. Il songea qu’elle voulait l’éloigner de ceux qu’il aimait, l’emprisonner et le garder pour elle seule. Ce n’était pas la première fois qu’elle révélait sa jalousie, pourtant elle n’avait jamais osé aller aussi loin dans ses revendications. Le visage fermé, la mâchoire contractée, il répliqua d’un ton froid, en appuyant chaque mot :

« Je n’arrêterai jamais de voir ma meilleure amie. »

Pauline sembla surprise par cette réponse. Nul doute qu’elle s’attendait à une autre réaction de la part de Dimitri. Dans l’instant, elle changea de faciès. Le rouge lui monta aux joues, ses grands yeux gris se mirent à lancer des éclairs. Elle recula d’un pas. Elle fixait Dimitri, incrédule.

– Alors tu ne me verras plus, souffla-t-elle.

– J’avais bien compris le principe de ta menace, oui, répliqua-t-il, sarcastique.

Pauline se mit alors à brailler. Elle déversa son flot de paroles, de cris, de larmes en un flux ininterrompu et haineux. Elle avait renoncé à ses études pour le suivre, elle avait sacrifié sa vie, et il la jetait, cette ordure, ce pauvre type. Elle ne voulait pas passer un instant de plus à ses côtés, elle ne supportait plus son regard, son odeur. Elle étouffait, dans ce train, minable, pourri, puant.

 

Cela faisait quelques minutes que Rémi ne disait plus rien, pas un mot. Il continuait à conduire à plein tube. Sur ces routes étroites, ils n’avaient croisé aucune voiture depuis leur départ du mariage. Rémi accéléra encore davantage. Il prenait les virages avec brutalité, et plusieurs fois Melany se trouva projetée contre la portière du côté passager. Le moteur gueulait, les pneus crissaient. L’angoisse commença à monter chez la jeune fille. D’une voix soudain radoucie, elle demanda à Rémi de ralentir. « Tais-toi ! », lui ordonna-t-il. Et il mit le pied au plancher.

Melany réitéra sa demande. Sous l’effet de la peur, sa voix se fit stridente. Rémi l’interrompit en hurlant comme un damné : « Je t’ai dit de te taire ! »

Melany, terrorisée, s’exécuta. Sa main droite s’accrocha à la poignée intérieure de la portière, ses yeux écarquillés fixaient la route qui défilait à grande vitesse sous les phares de la bagnole.

Au bout de quelques kilomètres, Rémi ralentit, puis s’arrêta sans crier gare, au milieu de nulle part. Melany inspecta l’endroit. Dans l’obscurité elle distinguait peu d’éléments. Devant, la route se prolongeait. Sur sa droite, il lui sembla entrevoir un chemin plus sombre. Etaient-ils à un croisement ?

Un élément attira son attention. Elle comprit.

Elle voulut ouvrir la portière, mais Rémi attrapa son poignet gauche avec fermeté, et serra. Entre ses dents, il siffla : « Il n’y aura pas de bébé. Jamais. »

Melany se mit à crier, à se débattre, à cogner Rémi avec la violence du désespoir. Lui, silencieux, déterminé, la maintenait à l’intérieur. Il était fort. Il aurait pu l’assommer d’un simple coup de poing en pleine face. Mais il se contenta de la retenir.

A l’extérieur du véhicule, Melany aperçut, sur le côté, le clignotement d’une lumière rouge. Devant eux et derrière eux, les barrières s’abaissèrent.

Sur sa droite, au loin, elle entrevit un halo de lumière, puis, entre ses cris apeurés, elle entendit le bruit du train qui fonçait droit sur eux.

 

« Mais qu’est ce que tu as fait ? » brailla Dimitri.

Pauline s’était accrochée à la poignée rouge. Le train ralentissait déjà. Dimitri et Pauline furent projetés contre la paroi du compartiment. Dimitri se releva en tonnant : « Tu as tiré l’arrêt d’urgence ! Espèce de tarée. Moi j’me casse. »

Pauline tenta de le retenir, mais il avait déjà saisi le marteau et brisé la vitre de la porte. D’un geste déterminé, il écarta Pauline, et lorsqu’il estima que le train avait assez décéléré, il sauta en route.

 

Le crissement, assourdissant, couvrait les hurlements horrifiés de Melany. Puis, tout d’un coup, le bruit aigu cessa, et elle n’entendit plus que le souffle puissant d’une machine échauffée. Elle releva la tête. Les phares de la locomotive, immobiles, projetaient leur faisceau lumineux en plein sur la petite R5. A l’instant où Rémi, étonné, relâcha son étreinte, Melany se précipita à l’extérieur.

En vitesse, elle se faufila sous la barrière, puis fit quelques pas chancelants sur le bitume. Tandis qu’elle s’éloignait du feu des projecteurs, elle se retourna et vit que Rémi était encore dans la voiture, prostré derrière le volant. Alors elle ralentit, mais continua à avancer vers les ténèbres de la route qui se déroulait devant elle. Dans son dos, elle distingua des voix. Le chauffeur sans doute, ainsi que quelques probables passagers descendus de leur wagon. Elle poursuivit son chemin sans se retourner.

 

Dimitri longeait le train, d’un pas rapide, en direction du passage à niveau. Lorsqu’il y fut presque, il l’aperçut qui passait sous la barrière. Elle portait une robe de soirée beige, courte, fabriquée dans un tissu brillant qui jouait avec la lumière. Une seconde, il crut à une apparition. Puis il vit la voiture, immobilisée au milieu du passage à niveau, un petit tulle blanc accroché à son antenne de toit.

Elle avançait sur le bord de la route, s’éloignant de la voie ferrée. Perchées sur des talons aiguilles, ses chevilles tremblotaient à chaque pas. Dimitri la rejoignit et se mit à marcher, muet, à ses côtés.

Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des voix agitées autour des carlingues au repos, ils s’enfonçaient dans l’obscurité.

Melany fit halte. Elle sentit le regard attendri de Dimitri glisser le long de ses jambes jusqu’à ses pieds dénudés. Elle se pencha et attrapa ses chaussures avec l’index et le majeur de sa main droite. Elle hasarda un pied, puis l’autre, avec une lenteur extrême, goûtant la sensation du goudron noir et granuleux sous la plante de ses pieds. Dimitri suivait son rythme soudain nonchalant. En même temps, leurs regards, partant du sol, remontèrent le long du corps de l’autre. Ils entrevirent leurs visages à peine éclairés par le projecteur désormais lointain de la locomotive, puis poursuivirent leur route.

Quelques minutes plus tard, Dimitri stoppa. Il fit basculer son sac sur son épaule droite et le fouilla. Melany s’était interrompue, deux pas plus loin. Elle attendait, les yeux posés sur lui. Dimitri alluma l’application lampe de poche de son portable, et ils repartirent.

 

En silence, Melany et Dimitri s’étaient repassés les films de leurs disputes. En cheminant dans la noirceur de cette route de campagne déserte, leurs cœurs avaient cessé de cogner trop fort, et leur peur, leur fureur s’étaient évanouies. Mais dans leurs esprits tourmentés les questions tourbillonnaient.

Dimitri rompit le silence. « Qu’est ce qu’il s’est passé ? »

D’une voix cristalline, Melany lui conta.

Leur premier rendez-vous se déroula ainsi, entre trois et quatre heures du matin, le long d’une route sans lampadaire, à la lueur d’un téléphone portable.

 

Deux ans s’étaient écoulés. Le 14 août 2014, à cinq heures, Melany déchira l’emballage métallisé. Assise sur la lunette, le ventre serré, les lèvres pincées, elle fixa la minuscule fenêtre en attendant la sentence. Elle ne put s’empêcher de réveiller Dimitri pour lui annoncer, rayonnante, qu’il allait être papa.

 

Les vitrines des commerçants du centre-ville étaient toutes décorées de rouge et de doré. D’immenses sapins avaient jailli sur les places, garnis de lumignons qui se réveillaient à la nuit tombée. Melany et Dimitri, main dans la main, se rendaient à l’hôpital pour la deuxième échographie. En se baladant, ils se repaissaient de cette ambiance niaise et bourgeoise qui précède les fêtes de fin d’année. La perspective de devenir des parents les avait déjà fait évoluer tous les deux. A vingt-cinq et vingt-huit ans, tout se déroulait comme s’ils étaient devenus vieux, d’un seul coup. Ils s’étaient transformés en grandes personnes, responsables, raisonnables, réfléchies. En cheminant sur les trottoirs gris, ils vivaient toutefois avec une euphorie enfantine la perspective d’une nouvelle rencontre avec leur enfant.

Melany s’installa sur la table, dénuda son ventre et reçut en frissonnant le gel gluant et froid. Elle se tourna vers Dimitri. Leurs visages étaient fendus d’un sourire éclatant. Sur l’écran, des tâches grises, étranges, bougeaient et se déformaient suivant le mouvement de l’engin sur le ventre de Melany. Puis ils distinguèrent leur bébé, et l’examen commença. Le médecin récitait sa logorrhée savante et la ponctuait de « oui », validant ainsi, ligne par ligne, chaque élément de sa liste.

Soudain, il se tut. Il promenait encore la tête chercheuse sur la peau de la jeune femme, prenait et reprenait des mesures. Les sourires de Dimitri et Melany déclinèrent peu à peu, puis s’effacèrent. Le silence se fit oppressant et la crainte s’invita dans leurs regards. « Il y a un problème. », finit par dire le médecin.

Le problème, c’était leur enfant. « Une malformation dans son cerveau. Il ne pourrait pas survivre. » — Non, ce n’est pas ça, les mots sont en désordre. — « Il pourrait ne pas survivre. Ou alors, le handicap. Etes-vous prêts à vivre avec ça ? »

« Vous devez prendre une décision. »

Une pluie sans fin se mit à tomber sur le jeune couple. Les larmes coulaient seules sur les joues de Melany, et à l’intérieur aussi, elle dégoulinait de tristesse, comme si cela n’allait jamais s’arrêter.

Dix jours avant Noël, elle prit des cachets pour tuer son enfant dans son ventre. Ensuite, on lui injecta un produit pour provoquer des contractions. Les heures passèrent. La pluie devint diluvienne. La douleur, le chagrin, tout se confondait. L’anesthésie ne lui apporta aucun réconfort. Puis elle dût pousser. « Inspirez, bloquez, poussez ! » Elle dût mettre au monde son enfant mort.

 

A l’hôpital, plusieurs médecins les interrogèrent sur leurs antécédents médicaux. La malformation était assez rare, un syndrome génétique, disaient-ils. La première fois, la question leur parut saugrenue, et puis, comme une tempête était en train de s’abattre sur eux, ils n’y prêtèrent guère attention. Le lendemain, un autre médecin posa la même question. « Etes-vous cousins ? »

Dimitri révéla alors au médecin ce détail de son histoire : il avait été conçu grâce à un don de sperme.

Dès lors, tout devenait possible.

Un médecin généticien réalisa sur eux un test de consanguinité.

Le mardi 23 décembre, Melany et Dimitri refirent le trajet qu’ils avaient accompli deux semaines plus tôt. L’ouragan qui s’était noué autour d’eux avait délavé leurs illusions, les rêves de bonheur s’étaient dissous dans l’eau chagrine. Pourtant, au fond de leurs âmes détrempées, une faible flamme d’espoir brûlait encore. Tandis qu’ils marchaient dans ces rues, leurs mains s’effleuraient avec la tendresse d’un jeune couple d’amoureux.

Ils prirent place en face du généticien, l’homme avait la mine grave.

Il commença son explication avec des mots que ni Melany ni Dimitri ne comprirent. Il évoqua l’ADN, le séquençage, les gènes et leurs correspondances. Il finit par trancher :

« Vous êtes frère et sœur. »

Melany ne put retenir un cri. Dimitri devint livide.

 

Catherine se déplaçait à petits pas, ses chaussons glissaient, silencieux, sur le carrelage blanc. A cinquante-et-un an, elle avait gardé un corps svelte et harmonieux. Elle portait un tailleur pantalon beige clair qui s’accordait avec les tons de la pièce. Dans sa main droite, elle tenait un petit arrosoir en métal gris. Son aspect vieilli et sa taille en faisaient un objet plus décoratif que pratique. Elle effectuait son entrelacs d’aller-retour entre les nombreuses plantes du salon et l’évier de la cuisine ouverte. Sur le canapé blanc, Jean-Paul était affalé, les yeux clos, sa tête reposait en arrière sur le haut du coussin de l’assise. Il écoutait, avec une joie manifeste, la musique d’opéra qui envahissait la maison. De petits frémissements parcouraient les traits de son visage, et ses mains réalisaient des mouvements très légers, mais très reconnaissables, de chef d’orchestre.

Lorsqu’il entendit le bruit de la soucoupe sur le verre de la table basse, Jean-Paul entrouvrit les paupières. Catherine avait déjà amené les boîtes de gâteaux et le sucre. Elle disposait les tasses avec soin. Quand Jean-Paul l’interrogea sur les raisons de sa nervosité, Catherine s’assit à ses côtés. Elle força sa voix pour couvrir l’opéra, évoquant la terrible épreuve traversée par leur fille. « Perdre une grossesse c’est très dur, concéda-t-elle, même si cela vaut mieux qu’un enfant handicapé, bien sûr. »

Jean-Paul approuva les mots pleins de sagesse de son épouse. Il se leva et arrêta la musique, s’attendant à voir Melany passer la porte d’entrée d’une seconde à l’autre.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s’installa dans le fauteuil de cuir couleur mastic, et tout en portant à ses lèvres la tasse de thé religieusement préparée par sa mère, fixa les visages de ses parents avec intensité. Son regard les questionna sans ménagement, faisant des va-et-vient entre les grands yeux bleus clairs de sa mère et les billes rondes et marrons de son père. Catherine et Jean-Paul s’enquièrent des raisons de sa visite, et Melany finit par lâcher sa découverte du jour. « Dimitri est mon frère ! » Puis inspectant leurs réactions, elle leur posa une seule question : « Comment est-ce possible ? »

Les parents de Melany feignirent l’étonnement, l’incompréhension, le doute quant à la validité de ces résultats. A chaque nouvelle phrase, ils semblaient s’enfoncer davantage dans les sables mouvants de leurs secrets. « Voyons papa, tu peux me le dire, si tu as donné ton sperme, c’est pas grave, c’est plutôt généreux. » Melany ne savait pas d’où lui venait cette empathie soudaine pour ses parents. Elle était prête à étouffer la fureur qui résonnait en elle pour extirper cette vérité qui lui revenait de droit. Elle leur donnait du « c’est pas grave », alors que, de toute évidence, c’était tout le contraire.

Catherine prit la parole, elle chercha ses mots, voulant à tout prix préserver les apparences de la famille idéale : « Pour t’avoir, ma petite chérie, nous avons fait appel à un donneur… »

Melany quitta dare-dare cette maison qui l’avait vue grandir, et rapporta à Dimitri sa vérité.

 

La grande table en bois, à la lasure grise, était recouverte de trois chemins de table de couleur beige. Les verres cristallins et les assiettes de porcelaine blanche faisaient écho aux petites décorations en verre disséminées ça et là. Catherine jouait à la perfection son rôle de maîtresse de maison, répétant, de ses petits pas de souris, le chemin entre ses invités et la cuisine.

Melany et Dimitri, malgré l’ambiance qui se voulait festive, ne parvenaient pas à esquisser le moindre sourire. Les nuits sans sommeil et les ruisseaux de larmes avaient marqué leurs faces de carton-pâte, transformées en masques obscurs.

Assis l’un en face de l’autre, incapables de se regarder, ils donnaient l’impression de vouloir fuir la réalité.

Au fur et à mesure que s’égrenaient les heures de la soirée, Catherine et Jean-Paul abordaient tous les sujets ne présentant aucune aspérité. Le réveillon de Noël devait se dérouler sans frottement ni grincement. Agnès et Hervé, les parents de Dimitri, n’en avaient rien à cirer, eux, de préserver ces apparences de lisse perfection.

Au moment où Catherine apportait les desserts, Agnès la prit à partie. « Il y a une chose que je ne comprends pas, Catherine. » L’air contrit de Dimitri la poussa à poursuivre.

– Quoi donc, Agnès ?

– Comment peut-on cacher une information d’une telle importance à son enfant ?

– Mais de quoi parlez-vous ?

Catherine resta sidérée devant l’affront que lui faisait son invitée. La prendre en défaut sur un sujet si grave et si intime, devant leurs enfants, quelle honte !

– De quoi pensez-vous que je parle, Catherine ?

Agnès fixa la mère de Melany d’un air bravache, puis ajouta avec un petit rictus : « Le don de sperme, vous lui en auriez parlé un jour ? Si leur enfant avait vécu, vous leur auriez dit que son grand-père n’est pas son grand père, ou vous vous seriez encore tus ? »

Hervé caressa l’avant-bras de son épouse, ce geste signifiait son soutien sans borne. Il trahissait aussi une navrante tentative d’apaisement, qui avorta lorsque Dimitri et Melany se rangèrent derrière Agnès. Ensemble, ils s’insurgèrent contre ces non-dits de la bienséance et ces secrets ridicules. Quand Agnès citait Dolto, Catherine récitait son catéchisme. La discussion se fit houleuse, c’étaient deux visions de la parentalité qui s’affrontaient, et aucune des deux ne souhaitait tenir compte des arguments de l’adversaire.

Se dressant avec fierté sur ses positions, Catherine songea à ses ancêtres irlandais, fervents catholiques, qui pour défendre leurs idées étaient prêts à se battre. Alors elle piailla que son mari et elle restaient les seuls maîtres des révélations sur leur vie privée, et que la conception de leur fille n’aurait dû préoccuper personne d’autre qu’eux-mêmes.

Devant la forteresse dressée par sa mère, Melany abandonna. En compagnie de Dimitri et de ses parents, elle quitta la table de Noël.

 

Ce n’est que dix jours plus tard que Melany franchit à nouveau la porte du domicile parental, à l’improviste. Catherine et Jean-Paul l’accueillirent avec une froideur qui, pour Melany, fut tout à fait évidente. Pourtant, en apparence, ses parents faisaient comme si de rien n’était, orientant la conversation sur des sujets des plus anodins.

Mais Melany ne comptait pas en rester là. Coincés par l’interrogatoire de leur fille, Catherine et Jean-Paul articulèrent :

« On te l’aurait dit si les choses étaient devenues sérieuses, si vous vous étiez mariés par exemple.

– Non mais c’est une blague ! vociféra Melany. Vous trouvez que faire un enfant ce n’est pas assez sérieux ? Non, la vérité, c’est que vous ne me l’auriez jamais dit. Jamais. Vous êtes des menteurs. »

Melany hurla la dernière phrase, elle fulminait.

Catherine baissa les yeux, se mit à trembler. Aussitôt son époux l’attrapa par le bras, la serra contre lui. Face à Melany, ils faisaient bloc. Jean-Paul gonfla sa voix, et en faisant résonner ses notes graves, il tonna que Melany leur devait le respect. Elle n’avait pas à remettre en cause leurs décisions. En se liguant avec ses beaux-parents contre eux, en quittant leur maison fâchée, la veille de Noël, en les traitant de menteurs, elle était allée trop loin. Jean-Paul lui intima l’ordre de quitter les lieux.

 

Lorsque Melany passa la porte d’entrée de son appartement, son visage était baigné de larmes. Dimitri, assis dans leur canapé, leva les yeux sur elle. Sa colère transparaissait à travers son regard asséché, et chacun des mots qu’il prononça n’était qu’une demande de vengeance. Melany ne parvint pas à étancher son envie de méchanceté. Vidée, abrutie par ce qu’il lui arrivait, elle ne ressentait aucune haine. Elle distinguait l’abîme qui se créait, entre elle et ses parents, entre elle et Dimitri, mais ne pouvait rien y faire. Elle ne put que subir les mots que Dimitri lui jeta au visage, qu’elle était responsable de ce drame, avec ses parents, que leur vie de couple était terminée, qu’ils ne pourraient plus jamais s’aimer, encore moins faire l’amour.

La dispute fut d’une telle violence qu’elle rappela à Melany cette nuit dans la petite voiture rouge, les hurlements, les pleurs, les phrases lourdes comme des pierres tombales. Lorsque Dimitri claqua la porte de l’appartement, et que le silence se fit, Melany reprit sa respiration.

Elle attendit quelques minutes. Elle imagina le trajet de celui qui avait été son amoureux, dans la rue d’en bas. Elle se le projeta tournant au croisement. Il devait être assez loin maintenant, hors de vue. Il ne reviendrait pas tout de suite. Melany attrapa son pull, et à son tour, elle quitta son domicile.

Sur la plage, les doigts écartés dans le sable sec, elle laissa ses pensées traverser, glissantes, son crâne dépeuplé. Après plusieurs heures, quand elle se mit à ressentir la fatigue et le froid, elle rentra.

Sur le meuble de l’entrée, il avait laissé ses clés.

Dans le reste de l’appartement, il avait récupéré l’essentiel de ses affaires.

 

Le mois de janvier 2015 fut épineux. Les larmes du pays tout entier s’associaient à ses propres larmes, d’autres deuils à son propre deuil. Elle avait l’impression d’être encore plus seule, au milieu, à côté, de ces foules tristes.

Depuis des années elle n’avait fait que suivre le mec du moment, elle n’avait pensé qu’à trouver un homme et à fabriquer un enfant. Mais elle ne s’était jamais cherchée elle-même.

Elle prit un boulot dans un fast-food, le premier qui se présenta.

Elle commença à écrire. D’abord des poèmes, puis de courtes nouvelles. Elle fréquenta des groupes d’écrivaillons sur Facebook.

Les semaines et les mois passèrent.

 

Le fin croissant de la lune semblait suspendu sur la toile bleu marine de cette nuit d’été. Melany flânait sur internet. De clics en redirections, elle atterrit sur le règlement d’un concours de nouvelles. Tout à coup, elle frissonna à la lecture de quelques mots. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Elle s’attarda à observer la lune, pendant de longues minutes, laissant venir à elle ses souvenirs et émotions. Lorsqu’elle retourna à son écran d’ordinateur, la date avait changé. 19 août 2015. Cela faisait trois ans exactement que sa vie avait basculé, trois ans depuis la rencontre sur la voie ferrée.

Comment avait-elle pu croire au hasard, lorsque le train avait stoppé moins de dix mètres avant de la percuter ? Comment avait-elle pu ignorer les signes de sa fraternité avec Dimitri ? Leurs ressemblances, leur connexion mentale. Melany se plaisait à dire qu’il était son « âme sœur ». Etait-ce par hasard, si elle avait choisi, justement, cette expression galvaudée et naïve ?

Cette nuit, Melany avait rendez-vous avec elle même. En quelques heures, elle écrivit les onze pages d’une nouvelle toute neuve. Et au lever du soleil, d’un clic de souris, elle partagea son histoire avec le monde entier.

* * *

Cela fait plusieurs jours que j’attends des nouvelles de Rémi. Nous avons prévu de nous voir après le 25 août, mais mes appels demeurent sans réponse. Le 30 août, je me décide enfin à utiliser le double de l’appartement de mon ami, que je garde imperturbablement pendu à l’un des crochets à clés de mon entrée, et je me rends chez lui. Rémi habite dans un studio. La porte d’entrée donne directement sur la pièce à vivre. Après avoir sonné et tapé à la porte, sans succès, je m’enhardis à tourner la clé dans la serrure et à ouvrir.

Ce que je vois d’abord, c’est du rouge, beaucoup de rouge. Une mare, une flaque écarlate autour de Rémi. Je dis autour de Rémi, mais ce que je vois de prime abord, c’est un corps. Je reconnais sa chemise, puis ses chaussures. Sa tête n’est qu’un amas, couleur cramoisi, de ce qui avait autrefois constitué son crâne. Dans sa main droite, il tient un flingue. Son autre main est posée sur son torse, au dessus d’un paquet de feuilles dactylographiées. Je me penche, et distingue, au dessus de ses doigts blafards, le titre : « Le poids des mots ».

Je tourne la tête, m’éloignant du corps ensanglanté de mon ami, et mon regard tombe sur son ordinateur. Je m’approche, trace un zigzag brouillon avec la souris, et sur l’écran je vois apparaître la dernière page web consultée par Rémi, avant qu’il ne se tire une balle dans la tempe. Le mur Facebook de Melany pose les jalons des dernières années de sa vie ; les photos souriantes du jeune couple qu’elle a formé trois ans plus tôt avec Dimitri, la première échographie de leur bébé, puis cette nouvelle, « Le poids des mots », postée sur son blog d’écrivain, qui met en scène sa descente aux enfers.

D’un clic, je me dirige sur le Facebook de Rémi. En panne d’internet, je n’ai pas lu son dernier statut, rédigé juste quelques heures plus tôt : « J’ai un rencart qui m’attends depuis trois ans. » Son rendez-vous avec la mort, il l’a loupé, cette nuit là, sur la voie ferrée, il m’a souvent dit ces mots. Aujourd’hui, son esprit fragilisé n’a pas supporté le poids des drames dans la vie de Melany.

Lorsque je recharge la page de Melany, je vois apparaître une nouvelle photo. La jeune femme, radieuse, y est vêtue d’une robe de mariée. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un costume croisé, la couve des yeux. Entre eux, un joli poupon fixe l’objectif. « Hier, le 29 août 2015, j’ai épousé l’homme de ma vie, sous le regard rieur de notre petite merveille, Jules. Ne croyez pas tout ce que vous lisez… »

La grenade, cette arnaque

La grenade, cette arnaque

Pour le dessert du réveillon de Noël, j’avais envie de fraîcheur, d’originalité, de légèreté. La salade de fruits exotiques a alors remporté sa place à mon menu de Noël 2015 – aux côtés tout de même de la mousse au chocolat chaleureusement réclamée par mon homme. Me voilà donc chez le primeur – pas bio – le 24 décembre au matin, consultant ma recette sur l’internet de mon smartphone. J’erre devant les étals des fruits exotiques, qui occupent une place réduite, dans ce magasin de quartier. Je lis les étiquettes, je me sers, mais il me manque encore quelques fruits. Je me sens un peu bête quand je demande s’ils ont des « fruits de la passion », et qu’il me montre celui devant lequel j’étais passée et repassée, mais dont l’ardoise affichait un autre nom. Puis là où trône l’étiquette « papaye », il y a deux fruits différents. Quelle inculte je fais ! Je demande ma route, si je puis dire, à une cliente de passage, et je termine mes courses.

Une mangue et une papaye parvenues par avion, trois fruits de la passion du Brésil, une grenade de je ne sais où, mais probablement pas de tout près… J’te dis pas l’empreinte carbone de la salade de fruits !

Je tempère l’écolo qui hurle en moi. C’est Noël… Pour une fois… C’est même pas pour une fois dans l’année, en fait. A Noël dernier, et à Noël prochain, pas de salade de fruits exotiques à l’horizon. On ne mange même plus de banane. Je me remémore notre consommation de fruits de l’année passée, une main (une huitaine, quoi) de bananes en tout et pour tout. Et sinon, des pommes, des poires, des pêches, des cerises, locales et bio. Ouf.

Mais je reviens à mes moutons – ou plutôt à mes fruits exotiques. Ma recette – que je suis (presque) à la lettre – m’indique de conserver la salade au frais, et d’ouvrir, au moment de servir, la grenade, pour décorer les verrines de quelques graines. La cerise sur le gâteau, en quelque sorte. Enfin, la graine de grenade sur la salade, en l’occurrence.

Vous voyez la scène ? Un 24 décembre, 22h30, dans ma cuisine ouverte, j’ouvre ma grenade en deux. Tout de suite, je flaire l’arnaque. Visuellement, il doit y avoir une trentaine de graines dans chaque moitié. Il y en a plus, bien sûr, mais il faut découper petit à petit la chair blanche et détacher les graines à la petite cuillère. Le jus qui en coule est rouge, ça tâche. J’y passe quelques minutes, et mes salades de fruits sont toutes belles avec leurs billes rouges sur le dessus. Oui, sauf que je n’ai pas vraiment aimé cet ajout sur ma salade. Les graines de grenade ont fini à côté… Et c’est donc là que je déclare : la grenade, c’est une arnaque !

Le lendemain de Noël, j’ai trouvé un article – en anglais – qui explique comment ouvrir une grenade (pas comme j’ai fait…). Alors pour ne pas être complètement de mauvaise foi, je ne vous dirai pas de ne pas acheter de grenade, juste de lire cet article avant.

En ce qui me concerne, l’an prochain, je ferai – peut-être – ma propre bûche…

L’esprit de Noël

L'esprit de Noël

Un fumet appétissant se dégageait du plat argenté déposé au centre de la table, un mélange de champignons et de haricots verts. Juste à côté, la volaille trônait, dorée, dodue, enserrée dans une tranche de lard blanchâtre et dégoulinante de gras.

La maîtresse de maison se dressait en bout de table, tendant la main vers l’assiette de l’oncle Fernand. Mais celui-ci dirigeait son attention à l’opposé, sur Roméo, son petit neveu, étudiant en deuxième année de biologie, et qui dissertait sur la différence entre darwinisme et néodarwinisme. Le jeune homme gonflait le torse, fier d’avoir enfin quelque chose à montrer et à raconter en repas de famille. Tout à son orgueil coqueriquant, il ne voyait pas sa grand-mère lever les yeux au ciel en écoutant sa démonstration.

En face de lui, sa sœur Chloé semblait sourde aux conversations, toute absorbée par la contemplation de son marque-place. La personne à ses côtés, elle, n’avait pas le privilège d’une étiquette à son nom. Invitée rajoutée à la dernière minute, plus imposée qu’invitée à vrai dire, Sidonie prenait la température de cette famille inconnue, piochant de tous côtés des bribes de conversations.

Françoise se tenait toujours debout, une grosse cuillère à la main, en attente d’une assiette à servir. En face d’elle, à l’opposé de la longue table, son mari François montrait à son petit fils un grand livre illustré d’astronomie, commentant pour lui une image. “Tu vois, Samuel, c’est une protoétoile, là.”

Sidonie se pencha vers le jeune garçon, cherchant des yeux la photographie stellaire. La manche de sa blouse de soie noire se souleva un peu, et laissa apparaître, juste au dessus de son poignet droit, un tatouage. Attiré par le motif sombre se détachant sur la peau claire de Sidonie, le regard de Françoise se posa sur le dessin, deux symboles biologiques du féminin, entrelacés.

Tout à coup, la voix de la maîtresse de maison tonitrua au dessus de toutes les discussions : « Vous me faites passer vos assiettes, oui ? »

Christophe réagit immédiatement, et se tournant vers sa mère il lui tendit son assiette blanche cernée d’un liseré doré.

Chacun mit de côté la conversation entamée, fit passer son assiette et remercia Françoise pour ce dîner de fête. Quand ce fut le tour de Sidonie, Françoise planta ses yeux dans le regard gris glacé de la jeune femme, comme pour la sonder et comprendre les raisons de sa présence dans sa maison.

Chloé avait toujours été l’originale et la rebelle de la famille. Longtemps ses parents avaient mis cela sur le compte de sa place d’enfant du milieu, ils avaient théorisé des années durant sur l’épreuve que cela avait été pour elle de voir arriver son petit frère Roméo le jour de ses huit ans. Les années passant, ils avaient accepté ses extravagances et ses coups d’éclat. Aussi, lorsqu’elle avait appelé, ce matin du vingt-quatre décembre, pour annoncer qu’elle viendrait accompagnée au repas du soir, Françoise n’avait fait aucun commentaire.

Pour Christophe, qui vivait son premier Noël de père séparé, le comportement de sa petite sœur constituait une sorte de récréation. Il considérait les regards biaisés de ses parents, de sa grand-mère, de son grand-oncle, et il oubliait les transactions de son divorce.

Quant à Roméo, il était tellement obnubilé par sa propre personne qu’il avait à peine remarqué Sidonie. Il ne concevait même pas en quoi se pointer au réveillon de Noël avec une amie, une colocataire, ou qui que ce soit d’autre, était une bizarrerie.

La farandole de mets exquis, la décoration étincelante, la jolie vaisselle, tout évoquait cette ambiance de fête à laquelle Françoise et François tenaient tant. Autour de la table, la parole était joyeuse, pimpante, et chacun semblait apprécier la compagnie des autres convives. Après la volaille, les poissons et les crustacés, ce fut le fromage, puis la bûche. Lorsque les treize desserts furent amenés, on autorisa Samuel à ouvrir ses cadeaux. Puis vint le tour des adultes. Quelques semaines plus tôt, ils avaient tiré au sort la personne qu’ils devaient gâter cette année. Ainsi Roméo offrit un livre d’anthropologie critique à son père, François. Françoise se fendit d’un soin du visage revitalisant pour sa mère, Georgette, et reçut de Fernand un foulard en soie. Christophe offrit à son grand-oncle, Fernand, une cravate aux couleurs vives, et eut de son père une chemise d’un triste gris clair. Chloé avait, elle, deux cadeaux à faire. Celui de Roméo, qu’elle avait tiré au sort, et le présent de Sidonie, qui sinon n’aurait rien eu. Elle demeurait donc, suspendue au papier déchiré de ces deux cadeaux. Elle dévisageait son petit frère, attentive à sa réaction, lorsqu’il découvrit le coffret de films de Woody Allen qu’elle avait choisi pour lui. Tout en tenant son propre cadeau, mince comme une feuille de papier, dans sa main droite, elle examinait, concentrée, les fines mains de Sidonie défaire le papier à étoiles argentées. En ouvrant le boitier recouvert de tissu, et en découvrant le bracelet, fil d’argent rigide, brillant, d’une finesse toute féminine, Sidonie ne put retenir un tressaillement de joie, et elle sauta dans les bras de Chloé. En face d’elles, Georgette, Roméo et Fernand cessèrent de parler dans l’instant, et en silence ils assistèrent à leur étreinte.

Enfin, Chloé défit son cadeau. Elle déplia la feuille de papier glissée dans l’enveloppe. D’abord, elle ne comprit pas ce qu’elle y lut. « C’est quoi ça, Elite rencontres ? » Tout en prononçant ces mots, elle comprit. « Mamie, tu m’as offert un abonnement à un site de rencontre ? »

— Oui ma petite fille, il faut que tu rencontres quelqu’un maintenant.

— Mais j’ai déjà rencontré quelqu’un, Mamie.

Chloé attrapa la main de Sidonie sur la table.

La figure de Roméo se fendit d’un grand sourire. Il était fier du courage de sa grande sœur. Tout à coup il la découvrait différente – elle osait enfin assumer ce qu’elle était.

Les parents de Chloé, son frère Christophe, sa grand-mère et son grand-oncle se regardèrent, gênés. François prit enfin la parole. Il s’adressa à Sidonie : “Je m’excuse auprès de vous, mademoiselle, car vous semblez sincère, mais, Chloé – il toisait sa fille avec sévérité désormais – quand cesseras-tu de jouer à la gamine ? Tu as passé l’âge de faire ce genre de provocation.”

— Pourquoi ne voulez vous pas comprendre que j’aime les filles ? s’enquit Chloé.

— Voyons sœurette, intervint Christophe, on t’a vu avec suffisamment de garçons pour savoir que tu es hétéro. On ne croit pas que tu puisses virer de bord à vingt-huit ans. Et puis faire ton coming-out au réveillon de Noel, c’est un peu fort !

Françoise et Georgette baissèrent les yeux, elles ne voulaient surtout pas croiser le regard de Chloé.

La tension était palpable.

Samuel quitta son jeu, et s’approcha de Sidonie. Il s’assit, à ses côtés, sur la chaise qu’il occupait pendant le repas. Il aimait bien Sidonie, elle avait été gentille avec lui pendant toute la soirée, elle s’était intéressée à sa vie, et lui a même posé des questions sur sa classe de CM1.

— Qu’est ce que tu as eu toi comme cadeau ? la questionna-t-il.

Elle lui montra le bracelet.

— C’est qui qui te l’a offert ?

— Chloé.

Samuel examina le bijou.

— C’est joli ce cœur.

Puis il fixa Sidonie :

— C’est ton amoureuse Chloé ?

— Oui.

— Et vous allez vous marier ?

— Peut-être.

— Vous allez faire un bébé ? Avec une insémination artificielle ?

Christophe bondit. Il hurla presque :

— Mais où as-tu appris ça ? Pour faire un bébé, il faut un homme et une femme. Qui te met des idées pareilles en tête ?

Il soupira et ajouta :

— Ta mère, elle t’élève vraiment n’importe comment.

La voix de Samuel se fit toute fluette.

— Pourquoi tu dis ça, papa ? Je croyais qu’à Noël il fallait s’aimer les uns les autres.

L’Ecriture sur internet, SFFF, fanfictions, geeks et autres steampunkeries…

L'écriture sur internet

Il y a presque un an, j’ai posé mon projet de roman sur un coin de table, et je suis partie explorer le web à la recherche d’appels à textes. D’abord, j’ai trouvé surtout, principalement, très majoritairement, des appels à texte dans le genre SFFF (comprenez Science-Fiction Fantasy Fantastique). Et puis des choses dont je n’avais jamais entendu parler, et dont je ne présumais même pas l’existence, comme le genre “steampunk”. (Un genre littéraire dans lequel l’intrigue se déroule dans une société où tout fonctionne à la vapeur, avec une esthétique victorienne détournée à l’époque contemporaine. Cet article décode assez bien le phénomène.)

Ensuite, j’ai très brièvement participé à un groupe d’écrivains sur Facebook (Où est ma crédibilité ? Ma quoi ?). Là j’ai côtoyé de tout jeunes gens, et j’ai découvert (après avoir cherché la réponse sur … internet bien sûr) ce qu’était la fanfiction (ou « fanfic », si ça vous intéresse, allez donc voir ici…). Et là encore, dans ce groupe, je me suis rendu compte que beaucoup écrivaient de la “SFFF”.

Quelques mois plus tard, quand j’ai cherché un forum d’écrivains, j’en ai trouvé plusieurs, spécialisés ou à dominante SFFF, encore.

Mais pourquoi, me suis-je alors demandé. Pourquoi ? Pourquoi y a-t-il autant de SFFF sur internet ?

Parce que c’est un genre qui est “dans l’air du temps” ?

Parce que sur internet il y a surtout des “jeunes” qui écrivent dans des genres qui leur parlent ?

Parce que ces genres littéraires sont parfois portés par des petites maisons d’éditions ouvertes aux nouveaux auteurs, ce qui est moins le cas pour la “littérature blanche” ? (Littérature blanche se comprenant comme littérature hors des littératures de genres comme la science-fiction ou le polar – une littérature noire pour le coup… Les ficelles de l’opposition entre romans « blancs et noirs », c’est ici.)

Parce que sur internet il y a beaucoup de “geeks”, et que la SFFF fait partie de l’univers geek ? (Bon en même temps, définir ce qu’est un geek me semble encore plus difficile que de définir ce qu’est un bobo…)

La vérité est probablement un mélange de toutes ces suppositions – ou pas du tout.

Vous en pensez quoi, vous ?

 

Et je termine avec une petite dernière question – en forme de boutade : peut-on être (un peu) « geek » et écrire de la « littérature blanche » ?

Je vous fais un paquet cadeau ?

Je vous fais un paquet cadeau ?

Un sujet de saison, aujourd’hui…

Cela fait quelques années que je ne laisse plus aucune vendeuse s’occuper du paquet cadeau à ma place. Le choix du papier, l’emballage, le scotch, le ruban, l’écriture du prénom, pour moi c’est un processus qui fait partie intégrante du plaisir d’offrir.

Pour trouver le bon papier cadeau, c’est aussi un vrai casse-tête, que j’ai heureusement appris à anticiper. Tout au long de l’année, je reste à l’affût, aux caisses des supermarchés, des magasins de jouets ou des boutiques de fournitures d’arts. Et pour Noël, dès le mois de novembre, je me préoccupe d’en acheter plusieurs rouleaux, avant même de penser aux cadeaux que j’emballerai avec.

J’ai appris à ne plus me dire « ce n’est pas le moment », quand il s’agit de papiers cadeaux. Si je laisse passer ce joli motif, jamais je ne le reverrai, je le sais maintenant. Et surtout, quand ce sera le moment, où que j’aille je ne trouverai que des papiers affreux. Mais pourquoi sont-ils si moches, pour la plupart, les papiers cadeaux ? Même quand je suis en veine, parmi le grand choix de rouleaux, si j’en retiens deux, c’est le bout du monde.

Psychorigide du papier cadeau, pensez-vous ?

Peut-être.

Et vous, vous les trouvez facilement, vos papiers cadeaux ?

Mes fictions ces créatures

Mes fictions ces créatures

En lançant ce blog, j’ai exposé en pleine lumière mes fictions, certaines écrites depuis des mois, et je me suis rendu compte qu’elles étaient comme des enfants. Des enfants cachés, conçus dans un quasi secret.

Pendant la création, en partant de l’idée, je pose chaque mot. Et une phrase après l’autre, j’imagine une histoire joliment aboutie. Je lui projette un futur lumineux. Puis je pose le point final et j’observe ma créature. Elle n’est jamais telle que je la rêvais. Elle est bien vivante, mais tant éloignée de sa version chimérique, que souvent je ne la reconnais pas. Alors, je l’enferme dans un recoin – et j’invente une nouvelle créature.

Avant de publier une nouvelle sur mon blog, je la soumets à la critique, sur le forum d’écrivains où je traîne ma plume. Je n’ose même pas me repencher sur son berceau avant de la pousser sous le regard de ces amoureux d’écriture. Du bout des doigts je la chasse. Je retiens la moue honteuse sur mes lèvres et je l’envoie parcourir le monde, seule. Loin de mes yeux elle est lue, dénudée, jugée, décortiquée parfois.

A la lumière de chaque avis, je peaufine son apparence, et l’enfant caché se révèle. A chaque fois, je suis surprise de le redécouvrir à travers la vision de ces lecteurs que je ne connais pas. Alors je me dis « Il est pas mal ce texte, finalement… »

Puis je le place, ici, sous les projecteurs. Pour vous.

Sexisme au rayon jouets

Sexisme au rayon jouets

C’est une petite remarque qui m’a mis la puce à l’oreille. Il y a quelques semaines, j’ai récupéré un seul catalogue de Noël d’une grande enseigne de jouets, par souci économique-écologique — un seul catalogue pour deux enfants. « Ils ne découperont pas les mêmes pages », ai-je projeté. Alors on m’a répondu « Oui c’est sûr. Elle les pages roses, lui les pages bleues. »

J’ai revu en pensées les catalogues de jouets de mon enfance, et ceux des quelques dernières années. Les couleurs imposées, le dégueuli de rose recouvert de poupées, et le bleu pour les voitures, les tracteurs, les avions…

Puis j’ai voulu vérifier. Alors j’ai feuilleté quelques catalogues. Et là… Rien d’aussi flagrant. Mis à part les pages poupons poupées poussettes, les couleurs de fond ne tombent pas dans la simpliste dichotomie du rose et du bleu.

Pourtant, à y regarder de plus près, rien n’a vraiment changé. Les pages n’annoncent pas forcément la couleur, mais les fabricants de jouets, eux, oui.

Tous les objets de l’univers poupée sont immanquablement roses. Les garçons n’ont qu’à pas jouer à la poupée. Ou alors ils assument le rose. Et les filles, elles n’ont qu’à aimer le rose, ou alors elles ne jouent pas à la poupée. Avant la naissance de sa sœur, mon fils a voulu un poupon. Sa façon de se préparer à son futur rôle de grand frère, et aussi de se venger un peu sur le modèle inanimé du bébé qui allait arriver. Le poupon était vêtu de violet, difficile de trouver moins féminin…

Au delà des poupées, on trouve des micros sur pied, roses, de nombreuses boîtes de loisirs créatifs, roses, beaucoup de jouets sur le thème de la cuisine, roses. Et si mon fils veut dessiner des mandalas, je n’aurai qu’à lui expliquer que c’est un jouet pour fille…

Et puis il y a les mises en scènes. Aucune fille à la page des drones et autres objets télécommandés, et derrière le volant des quads, des garçons. Les filles, elles, sont sagement assises sur le siège passager.

Finalement, c’est toujours le même constat : aux garçons les jeux d’action, les armes factices, les véhicules, aux filles la cuisine, les bébés et les loisirs créatifs.

Et sur les jouets mixtes, certains fabricants rajoutent, l’air de rien, un petit coup de couleur. « Existe aussi en bleu. » Ou comment nous faire dépenser encore plus, quand il faut racheter pour le deuxième le trotteur qui n’est définitivement pas de la bonne couleur…

Non, je ne juge pas. Vous verriez les jouets que vont recevoir mes enfants… Un vélo rose à fleurs et une poupée couleur fuchsia pour elle, du super-héros et du pompier pour lui. Ici aussi, nous sacrifions au sexisme, du moins partiellement. Mais l’essentiel est peut-être d’en avoir conscience ?

Et chez vous, alors ?

Si à 40 ans on n’a pas son Thermomix…

Si à 40 ans on n'a pas son Thermomix

… A-t-on pour autant raté sa vie de ménagère de moins de cinquante ans ?

 

Peut-être ne savez-vous pas de quoi je parle ? (Oh que j’envie votre innocente ignorance !)

Peut-être êtes-vous déjà propriétaire de ce « fantastique » aide culinaire ?

Ou bien, êtes-vous en train d’économiser pour vous le payer ?

Avez-vous pensé à prendre rendez-vous avec votre banquier, pour un prêt à la consommation ?

Non ? Pas grave, vous pouvez souffler, il paraît qu’on peut le payer en vingt fois si on le souhaite…

 

Il y a quelques semaines, j’ai été invitée, par une de mes connaissances, à une « démonstration » à son domicile. Une vente en réunion, en réalité.

Je n’y suis pas allé, mais j’ai commencé à m’interroger.

Deux poids font tanguer la balance de mon cerveau. La merveilleuse description d’une vie de cuisinière transfigurée, contre le prix démesuré de 1139€.

J’essaie de poser ma réflexion, de peser mes arguments. Pour. Contre.

Est-il vraiment utile, ce robot, pour moi ? Je pense à ce que je fais, chaque jour, dans ma cuisine, et je me questionne. En ai-je besoin ?

Est-ce qu’il vaut son coût ?

 

Très connu – et très couru – chez les mères de familles portées sur la cuisine, cet objet encombrant et coûteux est presque un mythe. Un phénomène de la consommation qui s’inscrit dans cet air du temps du retour au naturel et du fait maison contre les vilains produits industriels…

Dans l’argumentaire de vente, on vous explique paraît-il que grâce au robot vous allez arrêter d’acheter certains produits (sucre glace, pâtes feuilletées, etc.). Un moyen, en somme, de moins consommer… à 1139€ quand même.

J’ai lu ici que « le prix importe peu quand on a envie et confiance ».

Peut-être. Chacun(e) se fera son avis…

 

En ce qui me concerne, le jour où le Thermomix lavera les salades et pèlera les cardons, j’étudierai la question. En attendant, chez nous, nous sommes deux à nous y coller, ce qui est déjà pas mal – même en 2015.

 

Et vous ? Thermomix ou pas thermomix ?

Reconversion

Reconversion

Là c’est fini, maintenant c’est fini. Je le décide aujourd’hui, à cet instant. J’ôte l’habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d’une évidence : avec l’humain, c’est difficile.

Je suis assise en tailleur sur ce lit blanc, je me penche un peu en avant. Mon dos endolori se courbe. Mon corps entoure cette vie qui palpite en son sein. Je ralentis ma respiration et me mets à l’écoute des frottements de mon fils.

Quand elle s’est jetée sur moi j’ai eu le même mouvement, je me suis arrondie autour de lui. En une fraction de seconde, mue par l’imminence du danger, j’ai verrouillé mon corps en poussant un hurlement animal. Tout s’est passé si vite, que je n’ai même pas senti la fulgurance de la lame dans mon dos. Lorsque la douleur des lacérations est survenue, lancinante, elle n’était déjà plus sur moi. Maîtrisée par trois infirmiers, elle ne se débattait même pas. J’ai juste entendu son râle rauque tandis qu’ils l’emmenaient hors de la salle commune.

Je n’aurais pas dû être là. Les toilettes attenantes au grand salon sont réservées aux malades. En ce huitième mois de grossesse, pourtant, j’ai choisi d’oublier cette règle au profit de mes envies pressantes et répétées.

Je n’aurais pas dû être là. Mon gynécologue était prêt à m’arrêter, il y a trois jours. « Deux semaines de congé pathologique, ce n’est pas du luxe avec le métier que vous faites », m’avait-il dit. Cependant je tenais à réaliser, jusqu’au bout, la transmission à mon remplaçant.

Lorsque Bernard arrivera tout à l’heure, il réitèrera son sermon. Ma difficulté à lâcher mon boulot, mon investissement auprès des patients, mon goût du service public. Un « sacrifice ». Je lui dirai que j’arrête. Alors il me proposera de m’installer avec lui, de partager sa patientèle pour commencer. « Tu prendras les enfants, et les femmes en dépression du post-partum, je ne peux plus les supporter », me confiera-t-il. Il évoquera peut-être cette pièce où trône la photocopieuse, et qui ferait un cabinet confortable pour mes consultations. Cela fait dix ans qu’il rôde son discours, depuis que nous nous sommes rencontrés en internat de psychiatrie. La naissance de Maëlle a bien failli me faire changer d’avis. Pourtant, le jour où je suis retournée travailler – elle n’avait que trois mois – il m’a fallu moins d’une minute pour me sentir à nouveau chez moi dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique. J’étais faite pour ce métier, je soignais les esprits malades. Aujourd’hui, j’ai perdu le don.

*

Un mois et demi plus tard, je suis encore terrorisée par les lieux publics fréquentés. Le moindre regard posé sur moi me plonge dans un désarroi qui anéantit ma raison. J’ai tant côtoyé le trouble mental que je reconnais sans mal mon stress post traumatique. Impossible pourtant de m’en sortir. Ni la terreur, ni la tristesse ne me lâchent une seule seconde. Bernard ne comprend pas que je puisse me retrouver dans cet état, moi l’ancienne psy responsable d’un service hospitalier. Il me prescrit des antidépresseurs et me conseille des collègues compétents. Je refuse. Jour après jour je m’éloigne de mon mari, je m’enfonce un peu plus dans la solitude et dans la mélancolie. Ma fille et mon fils à naître deviennent les uniques petites flammes éclairant faiblement mon avenir incertain.

*

« Impossible de vous faire la péridurale », a-t-il proféré. « Vous avez une éruption d’acné dans le dos. Si l’aiguille touche un bouton, vous risquez la méningite foudroyante. »

L’accouchement sans anesthésie m’a réveillé. Mon corps et mon esprit se sont extirpés de l’hibernation dans laquelle les avait plongés l’agression de l’hôpital. Fière, forte, je brandis comme un totem ce rôle de mère que j’endosse pour la deuxième fois avec la naissance de Sylvain. Emplie d’une incroyable assurance, j’exclus Bernard de l’espace entourant notre enfant, et j’y prends toute la place. L’allaitement m’offre un prétexte pour ne jamais me séparer de mon enfant, une raison de refuser de le laisser plus de quelques secondes dans les bras de son père. Ainsi je me transforme en mère toute puissante.

*

Un soir, Sylvain a alors un mois, Bernard me transmet un court article découpé dans un des magazines féminins de sa salle d’attente, le sujet en est la pollution du lait maternel. Sidérée, je découvre que toutes les substances dangereuses que je côtoie, présentes dans l’air, l’eau, la nourriture, sont susceptibles de se retrouver dans le lait que j’offre avec tant de naïveté à mon fils.

Pour purifier mon lait, je décide d’agir. Alimentation bio, huiles essentielles et plantes détoxifiantes s’avèrent insuffisantes. Je me sens sale. Ma vie de citadine, de carnivore, ma maison, mon esprit étriqué, tout me semble crasseux. Je m’enlise dans la médiocrité de ma vie.

*

Une semaine avant la fin de mon congé maternité, tandis que Bernard m’exhorte, une fois de plus, à reprendre mon poste de psychiatre à l’hôpital, je lui annonce que désormais ma vocation est ailleurs. Avec conviction, je lui assène : « Je vais devenir doula. » Ses yeux s’écarquillent. Je lui explique ce qui se cache derrière ce terme obscur. L’accompagnement de la femme pendant la grossesse et l’accouchement, le soutien physique et mental. Les mots roulent dans ma bouche, rapides, passionnés. Soudain, Bernard éclate de rire. Je déteste quand il se moque ainsi.

*

Notre vie de couple n’existe plus.

Nous ne partageons plus notre travail. Je ne veux plus entendre parler de psychiatrie, et Bernard ricane à chaque fois que j’aborde le sujet de ma future activité : « Allons, Camille, ce n’est pas un métier, ne cesse-t-il de répéter, c’est un passe-temps de bonne femme. »

Nous ne partageons plus nos repas. Chaque jour je subis ses moqueries à propos des menus bios et végétariens que je concocte et que je mange seule pendant qu’il dévore de la viande dans la pièce voisine.

Nous ne partageons plus aucun projet. Je ne rêve que de partir vivre à la campagne, mais Bernard refuse de quitter notre appartement parisien.

Sylvain a cinq mois lorsque nous signons notre lettre de rupture de PACS.

*

Neuf mois sont passés depuis l’agression, le temps d’une grossesse, et je suis devenue une autre personne. Sur le chemin j’ai surmonté plusieurs obstacles. Accoucher sans péridurale m’a prouvé que rien ne m’était impossible. Puis de bifurcations en renoncements, j’ai suivi la voie qui m’a menée à ce présent heureux.

Ma maison n’a plus de murs. Un simple tissu entre la nature et moi, je dors mieux. Maëlle et Sylvain ne voient plus beaucoup leur père mais ils vivent parmi d’autres enfants. Comme je le souhaitais, j’aide des femmes à vivre leur grossesse et leur maternité avec simplicité et naturel. Et les jours s’écoulent en douceur.

*

Aujourd’hui, Sylvain a fait ses premiers pas sur la terre à l’entrée de la yourte. Ce soir, alors que j’offre le sein au plus jeune des enfants de la famille, il grimpe sur moi et réclame lui aussi le précieux nectar. Les deux garçons, serrés contre moi, boivent goulûment. Je sens la vie couler en moi et ruisseler de ma poitrine.

*

La matinée touche à sa fin. En soulevant un pan de tissu je surprends un couple faisant l’amour. La lumière autour d’eux est chaude, dorée. La femme, fort enceinte. L’homme a un corps qui semble sculpté dans le marbre. Je les reluque quelques minutes, puis je referme le pan de tissu derrière moi. Je les rejoins.

*

La pleine lune luit, une nuit de rituels s’annonce. La future accouchée se tient entre mes jambes, ma poitrine dans son dos. Je caresse son ventre nu en dessinant des cercles de plus en plus larges. Je la serre davantage contre moi. Mes mains remontent vers ses seins. Mes gestes se font plus insistants, mes massages préparent son corps au bouleversement qu’elle vivra dans quelques heures ou dans quelques jours. Sans un mot, elle s’en remet à moi.

*

Je suis leur mère à tous, et ils sont ma réalisation la plus aboutie. Hommes et femmes, je les aime comme des maris, comme des épouses. Leurs enfants sont aussi les miens. L’amour que nous partageons est éblouissant. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre un tel bonheur.

La communauté a vite prospéré. Elle renferme vingt-sept membres à présent.

Moi qui pensais ne jamais plus pouvoir agir sur l’humain, j’ai su en réalité partager avec eux mon utopie. Ils m’ont écouté, ils m’ont suivi. Les mots que j’ai proférés étaient les bons. Les remèdes que j’ai fabriqués pour leurs âmes perdues les ont guéris.

Je suis leur mère, je suis leur guide, je suis leur gourou.

Camille est morte. Appelez-moi Solaria.

 

[Nouvelle écrite pour le Prix Jean-Marie Garet de Participe Présent Magazine, avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]

Déménager les années 70

Déménager les années 70

Sur la table en formica marron au motif faux bois zébré, des piles de livres forment des tours envahissantes. Il y a là, entre autres, une vingtaine de « Martine », une cinquantaine de journaux jaunis de la guerre du Golfe, et quatre exemplaires du Quid. Le plus récent, sur le dessus, date tout de même de 2005. Puis 2002, 1995. Le quatrième a la tranche qui se détache. Je soulève les trois premiers livres de la pile pour observer le spécimen. Les couleurs ont passé. Sur la couverture j’aperçois la photo d’un homme, un politique sûrement, que je ne reconnais pas. Et juste en dessous, la date. 1979.

— Papa, tu ne vas quand même pas garder un Quid de 1979 ?

Il entonne que le Quid est une mine d’informations. Il affirme que je n’imagine pas tout ce qu’on peut y trouver.

— Non mais attends, le Quid ça n’existe plus, déjà, c’est pas pour rien. Maintenant on a internet. Et puis les informations de ton Quid de 1979, elles sont périmées depuis 35 ans !

Il me répond que c’est un livre de collection, alors.

Pour l’instant j’abandonne. Mon œil passe à un autre immeuble de livres.

— Et les Martines, ce sont des livres de collection peut-être ?

Il m’annonce qu’il les garde pour ma fille. Martine, la lecture idéale des petites filles bien sous tout rapport, je vois ça d’ici.

— Ma fille ne va pas lire Martine, Papa, voyons !

Il ne comprend pas pourquoi.

— Parce qu’elle n’est pas née dans les années 80 !

Il souffle, et sort de la pièce.

Tandis que je ferme, au gros scotch marron, le troisième carton de timbres, mon père m’appelle depuis le salon.

Il déclare que je peux récupérer sa chaîne hifi, qu’elle fonctionne, et qu’il la garderait bien s’il avait la place pour la mettre dans son nouvel appart.

J’observe le monstre. Double lecteur cd, double lecteur cassette, radio, égaliseur, platine vinyle. Chaque bloc est plus large, plus haut et plus profond qu’une enceinte pour smartphone.

A la vue de mon expression dubitative, il propose de la donner à mes copines, à ma cousine, à la fille de son amie. Il ne pige pas que je puisse hésiter, il n’admet pas que son trésor de technologie – de l’année 1993 – ait si peu de succès.

— Bon, dis-moi, ta chaîne hifi, elle a le wifi ?

Ses yeux s’écarquillent.

— Elle a le branchement pour la clé USB ?

Il murmure que non. Il a saisi.

Il enchaîne sur ses collections. Taille-crayons, petits soldats de plombs, petites voitures, miniatures chouettes, pierres.

— Non, mais non, Pa !

Il s’étonne. Je persiste.

— Pas la collection de pierres !

Il m’oppose leur beauté, leur grande taille, leur valeur…

— A part les deux ou trois achetées en boutique, et pas très cher, tu ne les as pas récupérées dans la nature ces pierres ?

Il confirme et je m’engouffre dans la brèche.

— Non, Pa, c’est pas possible toutes tes collections. Et puis la collection de pierres, c’est le summum, c’est vraiment trop années 70 !

 

Là, tout de suite, je rêve d’un monde minimaliste…