Déménager les années 70

Déménager les années 70

Sur la table en formica marron au motif faux bois zébré, des piles de livres forment des tours envahissantes. Il y a là, entre autres, une vingtaine de « Martine », une cinquantaine de journaux jaunis de la guerre du Golfe, et quatre exemplaires du Quid. Le plus récent, sur le dessus, date tout de même de 2005. Puis 2002, 1995. Le quatrième a la tranche qui se détache. Je soulève les trois premiers livres de la pile pour observer le spécimen. Les couleurs ont passé. Sur la couverture j’aperçois la photo d’un homme, un politique sûrement, que je ne reconnais pas. Et juste en dessous, la date. 1979.

— Papa, tu ne vas quand même pas garder un Quid de 1979 ?

Il entonne que le Quid est une mine d’informations. Il affirme que je n’imagine pas tout ce qu’on peut y trouver.

— Non mais attends, le Quid ça n’existe plus, déjà, c’est pas pour rien. Maintenant on a internet. Et puis les informations de ton Quid de 1979, elles sont périmées depuis 35 ans !

Il me répond que c’est un livre de collection, alors.

Pour l’instant j’abandonne. Mon œil passe à un autre immeuble de livres.

— Et les Martines, ce sont des livres de collection peut-être ?

Il m’annonce qu’il les garde pour ma fille. Martine, la lecture idéale des petites filles bien sous tout rapport, je vois ça d’ici.

— Ma fille ne va pas lire Martine, Papa, voyons !

Il ne comprend pas pourquoi.

— Parce qu’elle n’est pas née dans les années 80 !

Il souffle, et sort de la pièce.

Tandis que je ferme, au gros scotch marron, le troisième carton de timbres, mon père m’appelle depuis le salon.

Il déclare que je peux récupérer sa chaîne hifi, qu’elle fonctionne, et qu’il la garderait bien s’il avait la place pour la mettre dans son nouvel appart.

J’observe le monstre. Double lecteur cd, double lecteur cassette, radio, égaliseur, platine vinyle. Chaque bloc est plus large, plus haut et plus profond qu’une enceinte pour smartphone.

A la vue de mon expression dubitative, il propose de la donner à mes copines, à ma cousine, à la fille de son amie. Il ne pige pas que je puisse hésiter, il n’admet pas que son trésor de technologie – de l’année 1993 – ait si peu de succès.

— Bon, dis-moi, ta chaîne hifi, elle a le wifi ?

Ses yeux s’écarquillent.

— Elle a le branchement pour la clé USB ?

Il murmure que non. Il a saisi.

Il enchaîne sur ses collections. Taille-crayons, petits soldats de plombs, petites voitures, miniatures chouettes, pierres.

— Non, mais non, Pa !

Il s’étonne. Je persiste.

— Pas la collection de pierres !

Il m’oppose leur beauté, leur grande taille, leur valeur…

— A part les deux ou trois achetées en boutique, et pas très cher, tu ne les as pas récupérées dans la nature ces pierres ?

Il confirme et je m’engouffre dans la brèche.

— Non, Pa, c’est pas possible toutes tes collections. Et puis la collection de pierres, c’est le summum, c’est vraiment trop années 70 !

 

Là, tout de suite, je rêve d’un monde minimaliste…

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