Reconversion

Reconversion

Là c’est fini, maintenant c’est fini. Je le décide aujourd’hui, à cet instant. J’ôte l’habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d’une évidence : avec l’humain, c’est difficile.

Je suis assise en tailleur sur ce lit blanc, je me penche un peu en avant. Mon dos endolori se courbe. Mon corps entoure cette vie qui palpite en son sein. Je ralentis ma respiration et me mets à l’écoute des frottements de mon fils.

Quand elle s’est jetée sur moi j’ai eu le même mouvement, je me suis arrondie autour de lui. En une fraction de seconde, mue par l’imminence du danger, j’ai verrouillé mon corps en poussant un hurlement animal. Tout s’est passé si vite, que je n’ai même pas senti la fulgurance de la lame dans mon dos. Lorsque la douleur des lacérations est survenue, lancinante, elle n’était déjà plus sur moi. Maîtrisée par trois infirmiers, elle ne se débattait même pas. J’ai juste entendu son râle rauque tandis qu’ils l’emmenaient hors de la salle commune.

Je n’aurais pas dû être là. Les toilettes attenantes au grand salon sont réservées aux malades. En ce huitième mois de grossesse, pourtant, j’ai choisi d’oublier cette règle au profit de mes envies pressantes et répétées.

Je n’aurais pas dû être là. Mon gynécologue était prêt à m’arrêter, il y a trois jours. « Deux semaines de congé pathologique, ce n’est pas du luxe avec le métier que vous faites », m’avait-il dit. Cependant je tenais à réaliser, jusqu’au bout, la transmission à mon remplaçant.

Lorsque Bernard arrivera tout à l’heure, il réitèrera son sermon. Ma difficulté à lâcher mon boulot, mon investissement auprès des patients, mon goût du service public. Un « sacrifice ». Je lui dirai que j’arrête. Alors il me proposera de m’installer avec lui, de partager sa patientèle pour commencer. « Tu prendras les enfants, et les femmes en dépression du post-partum, je ne peux plus les supporter », me confiera-t-il. Il évoquera peut-être cette pièce où trône la photocopieuse, et qui ferait un cabinet confortable pour mes consultations. Cela fait dix ans qu’il rôde son discours, depuis que nous nous sommes rencontrés en internat de psychiatrie. La naissance de Maëlle a bien failli me faire changer d’avis. Pourtant, le jour où je suis retournée travailler – elle n’avait que trois mois – il m’a fallu moins d’une minute pour me sentir à nouveau chez moi dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique. J’étais faite pour ce métier, je soignais les esprits malades. Aujourd’hui, j’ai perdu le don.

*

Un mois et demi plus tard, je suis encore terrorisée par les lieux publics fréquentés. Le moindre regard posé sur moi me plonge dans un désarroi qui anéantit ma raison. J’ai tant côtoyé le trouble mental que je reconnais sans mal mon stress post traumatique. Impossible pourtant de m’en sortir. Ni la terreur, ni la tristesse ne me lâchent une seule seconde. Bernard ne comprend pas que je puisse me retrouver dans cet état, moi l’ancienne psy responsable d’un service hospitalier. Il me prescrit des antidépresseurs et me conseille des collègues compétents. Je refuse. Jour après jour je m’éloigne de mon mari, je m’enfonce un peu plus dans la solitude et dans la mélancolie. Ma fille et mon fils à naître deviennent les uniques petites flammes éclairant faiblement mon avenir incertain.

*

« Impossible de vous faire la péridurale », a-t-il proféré. « Vous avez une éruption d’acné dans le dos. Si l’aiguille touche un bouton, vous risquez la méningite foudroyante. »

L’accouchement sans anesthésie m’a réveillé. Mon corps et mon esprit se sont extirpés de l’hibernation dans laquelle les avait plongés l’agression de l’hôpital. Fière, forte, je brandis comme un totem ce rôle de mère que j’endosse pour la deuxième fois avec la naissance de Sylvain. Emplie d’une incroyable assurance, j’exclus Bernard de l’espace entourant notre enfant, et j’y prends toute la place. L’allaitement m’offre un prétexte pour ne jamais me séparer de mon enfant, une raison de refuser de le laisser plus de quelques secondes dans les bras de son père. Ainsi je me transforme en mère toute puissante.

*

Un soir, Sylvain a alors un mois, Bernard me transmet un court article découpé dans un des magazines féminins de sa salle d’attente, le sujet en est la pollution du lait maternel. Sidérée, je découvre que toutes les substances dangereuses que je côtoie, présentes dans l’air, l’eau, la nourriture, sont susceptibles de se retrouver dans le lait que j’offre avec tant de naïveté à mon fils.

Pour purifier mon lait, je décide d’agir. Alimentation bio, huiles essentielles et plantes détoxifiantes s’avèrent insuffisantes. Je me sens sale. Ma vie de citadine, de carnivore, ma maison, mon esprit étriqué, tout me semble crasseux. Je m’enlise dans la médiocrité de ma vie.

*

Une semaine avant la fin de mon congé maternité, tandis que Bernard m’exhorte, une fois de plus, à reprendre mon poste de psychiatre à l’hôpital, je lui annonce que désormais ma vocation est ailleurs. Avec conviction, je lui assène : « Je vais devenir doula. » Ses yeux s’écarquillent. Je lui explique ce qui se cache derrière ce terme obscur. L’accompagnement de la femme pendant la grossesse et l’accouchement, le soutien physique et mental. Les mots roulent dans ma bouche, rapides, passionnés. Soudain, Bernard éclate de rire. Je déteste quand il se moque ainsi.

*

Notre vie de couple n’existe plus.

Nous ne partageons plus notre travail. Je ne veux plus entendre parler de psychiatrie, et Bernard ricane à chaque fois que j’aborde le sujet de ma future activité : « Allons, Camille, ce n’est pas un métier, ne cesse-t-il de répéter, c’est un passe-temps de bonne femme. »

Nous ne partageons plus nos repas. Chaque jour je subis ses moqueries à propos des menus bios et végétariens que je concocte et que je mange seule pendant qu’il dévore de la viande dans la pièce voisine.

Nous ne partageons plus aucun projet. Je ne rêve que de partir vivre à la campagne, mais Bernard refuse de quitter notre appartement parisien.

Sylvain a cinq mois lorsque nous signons notre lettre de rupture de PACS.

*

Neuf mois sont passés depuis l’agression, le temps d’une grossesse, et je suis devenue une autre personne. Sur le chemin j’ai surmonté plusieurs obstacles. Accoucher sans péridurale m’a prouvé que rien ne m’était impossible. Puis de bifurcations en renoncements, j’ai suivi la voie qui m’a menée à ce présent heureux.

Ma maison n’a plus de murs. Un simple tissu entre la nature et moi, je dors mieux. Maëlle et Sylvain ne voient plus beaucoup leur père mais ils vivent parmi d’autres enfants. Comme je le souhaitais, j’aide des femmes à vivre leur grossesse et leur maternité avec simplicité et naturel. Et les jours s’écoulent en douceur.

*

Aujourd’hui, Sylvain a fait ses premiers pas sur la terre à l’entrée de la yourte. Ce soir, alors que j’offre le sein au plus jeune des enfants de la famille, il grimpe sur moi et réclame lui aussi le précieux nectar. Les deux garçons, serrés contre moi, boivent goulûment. Je sens la vie couler en moi et ruisseler de ma poitrine.

*

La matinée touche à sa fin. En soulevant un pan de tissu je surprends un couple faisant l’amour. La lumière autour d’eux est chaude, dorée. La femme, fort enceinte. L’homme a un corps qui semble sculpté dans le marbre. Je les reluque quelques minutes, puis je referme le pan de tissu derrière moi. Je les rejoins.

*

La pleine lune luit, une nuit de rituels s’annonce. La future accouchée se tient entre mes jambes, ma poitrine dans son dos. Je caresse son ventre nu en dessinant des cercles de plus en plus larges. Je la serre davantage contre moi. Mes mains remontent vers ses seins. Mes gestes se font plus insistants, mes massages préparent son corps au bouleversement qu’elle vivra dans quelques heures ou dans quelques jours. Sans un mot, elle s’en remet à moi.

*

Je suis leur mère à tous, et ils sont ma réalisation la plus aboutie. Hommes et femmes, je les aime comme des maris, comme des épouses. Leurs enfants sont aussi les miens. L’amour que nous partageons est éblouissant. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre un tel bonheur.

La communauté a vite prospéré. Elle renferme vingt-sept membres à présent.

Moi qui pensais ne jamais plus pouvoir agir sur l’humain, j’ai su en réalité partager avec eux mon utopie. Ils m’ont écouté, ils m’ont suivi. Les mots que j’ai proférés étaient les bons. Les remèdes que j’ai fabriqués pour leurs âmes perdues les ont guéris.

Je suis leur mère, je suis leur guide, je suis leur gourou.

Camille est morte. Appelez-moi Solaria.

 

[Nouvelle écrite pour le Prix Jean-Marie Garet de Participe Présent Magazine, avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]

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