L’esprit de Noël

L'esprit de Noël

Un fumet appétissant se dégageait du plat argenté déposé au centre de la table, un mélange de champignons et de haricots verts. Juste à côté, la volaille trônait, dorée, dodue, enserrée dans une tranche de lard blanchâtre et dégoulinante de gras.

La maîtresse de maison se dressait en bout de table, tendant la main vers l’assiette de l’oncle Fernand. Mais celui-ci dirigeait son attention à l’opposé, sur Roméo, son petit neveu, étudiant en deuxième année de biologie, et qui dissertait sur la différence entre darwinisme et néodarwinisme. Le jeune homme gonflait le torse, fier d’avoir enfin quelque chose à montrer et à raconter en repas de famille. Tout à son orgueil coqueriquant, il ne voyait pas sa grand-mère lever les yeux au ciel en écoutant sa démonstration.

En face de lui, sa sœur Chloé semblait sourde aux conversations, toute absorbée par la contemplation de son marque-place. La personne à ses côtés, elle, n’avait pas le privilège d’une étiquette à son nom. Invitée rajoutée à la dernière minute, plus imposée qu’invitée à vrai dire, Sidonie prenait la température de cette famille inconnue, piochant de tous côtés des bribes de conversations.

Françoise se tenait toujours debout, une grosse cuillère à la main, en attente d’une assiette à servir. En face d’elle, à l’opposé de la longue table, son mari François montrait à son petit fils un grand livre illustré d’astronomie, commentant pour lui une image. “Tu vois, Samuel, c’est une protoétoile, là.”

Sidonie se pencha vers le jeune garçon, cherchant des yeux la photographie stellaire. La manche de sa blouse de soie noire se souleva un peu, et laissa apparaître, juste au dessus de son poignet droit, un tatouage. Attiré par le motif sombre se détachant sur la peau claire de Sidonie, le regard de Françoise se posa sur le dessin, deux symboles biologiques du féminin, entrelacés.

Tout à coup, la voix de la maîtresse de maison tonitrua au dessus de toutes les discussions : « Vous me faites passer vos assiettes, oui ? »

Christophe réagit immédiatement, et se tournant vers sa mère il lui tendit son assiette blanche cernée d’un liseré doré.

Chacun mit de côté la conversation entamée, fit passer son assiette et remercia Françoise pour ce dîner de fête. Quand ce fut le tour de Sidonie, Françoise planta ses yeux dans le regard gris glacé de la jeune femme, comme pour la sonder et comprendre les raisons de sa présence dans sa maison.

Chloé avait toujours été l’originale et la rebelle de la famille. Longtemps ses parents avaient mis cela sur le compte de sa place d’enfant du milieu, ils avaient théorisé des années durant sur l’épreuve que cela avait été pour elle de voir arriver son petit frère Roméo le jour de ses huit ans. Les années passant, ils avaient accepté ses extravagances et ses coups d’éclat. Aussi, lorsqu’elle avait appelé, ce matin du vingt-quatre décembre, pour annoncer qu’elle viendrait accompagnée au repas du soir, Françoise n’avait fait aucun commentaire.

Pour Christophe, qui vivait son premier Noël de père séparé, le comportement de sa petite sœur constituait une sorte de récréation. Il considérait les regards biaisés de ses parents, de sa grand-mère, de son grand-oncle, et il oubliait les transactions de son divorce.

Quant à Roméo, il était tellement obnubilé par sa propre personne qu’il avait à peine remarqué Sidonie. Il ne concevait même pas en quoi se pointer au réveillon de Noël avec une amie, une colocataire, ou qui que ce soit d’autre, était une bizarrerie.

La farandole de mets exquis, la décoration étincelante, la jolie vaisselle, tout évoquait cette ambiance de fête à laquelle Françoise et François tenaient tant. Autour de la table, la parole était joyeuse, pimpante, et chacun semblait apprécier la compagnie des autres convives. Après la volaille, les poissons et les crustacés, ce fut le fromage, puis la bûche. Lorsque les treize desserts furent amenés, on autorisa Samuel à ouvrir ses cadeaux. Puis vint le tour des adultes. Quelques semaines plus tôt, ils avaient tiré au sort la personne qu’ils devaient gâter cette année. Ainsi Roméo offrit un livre d’anthropologie critique à son père, François. Françoise se fendit d’un soin du visage revitalisant pour sa mère, Georgette, et reçut de Fernand un foulard en soie. Christophe offrit à son grand-oncle, Fernand, une cravate aux couleurs vives, et eut de son père une chemise d’un triste gris clair. Chloé avait, elle, deux cadeaux à faire. Celui de Roméo, qu’elle avait tiré au sort, et le présent de Sidonie, qui sinon n’aurait rien eu. Elle demeurait donc, suspendue au papier déchiré de ces deux cadeaux. Elle dévisageait son petit frère, attentive à sa réaction, lorsqu’il découvrit le coffret de films de Woody Allen qu’elle avait choisi pour lui. Tout en tenant son propre cadeau, mince comme une feuille de papier, dans sa main droite, elle examinait, concentrée, les fines mains de Sidonie défaire le papier à étoiles argentées. En ouvrant le boitier recouvert de tissu, et en découvrant le bracelet, fil d’argent rigide, brillant, d’une finesse toute féminine, Sidonie ne put retenir un tressaillement de joie, et elle sauta dans les bras de Chloé. En face d’elles, Georgette, Roméo et Fernand cessèrent de parler dans l’instant, et en silence ils assistèrent à leur étreinte.

Enfin, Chloé défit son cadeau. Elle déplia la feuille de papier glissée dans l’enveloppe. D’abord, elle ne comprit pas ce qu’elle y lut. « C’est quoi ça, Elite rencontres ? » Tout en prononçant ces mots, elle comprit. « Mamie, tu m’as offert un abonnement à un site de rencontre ? »

— Oui ma petite fille, il faut que tu rencontres quelqu’un maintenant.

— Mais j’ai déjà rencontré quelqu’un, Mamie.

Chloé attrapa la main de Sidonie sur la table.

La figure de Roméo se fendit d’un grand sourire. Il était fier du courage de sa grande sœur. Tout à coup il la découvrait différente – elle osait enfin assumer ce qu’elle était.

Les parents de Chloé, son frère Christophe, sa grand-mère et son grand-oncle se regardèrent, gênés. François prit enfin la parole. Il s’adressa à Sidonie : “Je m’excuse auprès de vous, mademoiselle, car vous semblez sincère, mais, Chloé – il toisait sa fille avec sévérité désormais – quand cesseras-tu de jouer à la gamine ? Tu as passé l’âge de faire ce genre de provocation.”

— Pourquoi ne voulez vous pas comprendre que j’aime les filles ? s’enquit Chloé.

— Voyons sœurette, intervint Christophe, on t’a vu avec suffisamment de garçons pour savoir que tu es hétéro. On ne croit pas que tu puisses virer de bord à vingt-huit ans. Et puis faire ton coming-out au réveillon de Noel, c’est un peu fort !

Françoise et Georgette baissèrent les yeux, elles ne voulaient surtout pas croiser le regard de Chloé.

La tension était palpable.

Samuel quitta son jeu, et s’approcha de Sidonie. Il s’assit, à ses côtés, sur la chaise qu’il occupait pendant le repas. Il aimait bien Sidonie, elle avait été gentille avec lui pendant toute la soirée, elle s’était intéressée à sa vie, et lui a même posé des questions sur sa classe de CM1.

— Qu’est ce que tu as eu toi comme cadeau ? la questionna-t-il.

Elle lui montra le bracelet.

— C’est qui qui te l’a offert ?

— Chloé.

Samuel examina le bijou.

— C’est joli ce cœur.

Puis il fixa Sidonie :

— C’est ton amoureuse Chloé ?

— Oui.

— Et vous allez vous marier ?

— Peut-être.

— Vous allez faire un bébé ? Avec une insémination artificielle ?

Christophe bondit. Il hurla presque :

— Mais où as-tu appris ça ? Pour faire un bébé, il faut un homme et une femme. Qui te met des idées pareilles en tête ?

Il soupira et ajouta :

— Ta mère, elle t’élève vraiment n’importe comment.

La voix de Samuel se fit toute fluette.

— Pourquoi tu dis ça, papa ? Je croyais qu’à Noël il fallait s’aimer les uns les autres.

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