Le poids des mots

Le poids des mots

Une petite voiture filait sur la route campagnarde. Les lumières de ses phares jaunes trouaient la nuit, tels des projecteurs bringuebalants. Aucun réverbère n’éclairait ce chemin isolé, creusé de nids de poule. Dans l’habitacle, les passagers étaient ballottés, leurs voix criardes dépassant le bourdonnement lourdaud du moteur surmené. Rémi, trentenaire au visage émacié et aux cheveux bruns rasés, conduisait avec brutalité. Les mâchoires serrées, il donnait de brusques coups de volant en vociférant. Au dessus de ses yeux rouges et cernés, les veines de ses tempes palpitaient, et des gouttes de sueurs suintaient sur son front. Assise à la place du mort, Melany hurlait ses réponses aux invectives de Rémi. Son visage crispé était couvert de larmes, sa bouche déformée par les cris. De sa main droite, elle empoignait de toutes ses forces le tissu de sa robe de soirée, tandis que sa main gauche effectuait des moulinets et des gesticulations saccadées en direction de Rémi.

Tout avait commencé avec une phrase, d’apparence anodine, prononcée par Melany au moment où la voiture passait le portail du domaine : « J’espère que nous n’attendrons pas d’être mariés pour faire un bébé. »

Il n’en avait pas fallu plus à Rémi. A ses yeux, ces paroles établissaient le souhait de Melany, de l’enfermer dans une vie de famille qu’il abhorrait. L’abus d’alcool aidant, Rémi s’était agacé, Melany avait répliqué, et, très vite, le ton était monté entre ces deux-là. Toutes les rancœurs accumulées depuis le début de leur histoire avaient refait surface. Cependant, le nœud du problème restait le désir d’enfant de Melany, qui loin d’être compris par Rémi, était anéanti, écrabouillé comme un vulgaire caprice de gamine. A chaque fois qu’elle évoquait son envie irrépressible de concevoir un bébé, il lui répondait sans autre ménagement qu’il en était hors de question. Puis il décrétait que la discussion à ce sujet était close. Cette nuit pourtant, dans la Renault 5 roulant à vive allure, Melany était allée plus loin que d’habitude, et de menaces en sommations elle avait réussi à faire sortir Rémi de ses gonds. S’il n’avait pas eu le volant entre les mains, il aurait pu la frapper pour la punir d’une telle infamie. Mais il n’en fit rien. Dans les ténèbres de cette nuit sans étoile, Rémi avait un plan.

 

Le bruit de roulement les entourait, il emplissait tout l’air autour d’eux. Alors ils se sentaient comme seuls au monde. Ils se dévisagèrent, en silence. Pauline venait tout juste de prononcer cette phrase qui lui brûlait la bouche. Un ultimatum qui ravageait ses pensées et sa raison depuis des semaines. Dimitri, atterré, se passa la main sur le visage, plusieurs fois, comme s’il tentait de s’extirper d’un mauvais rêve. Mais devant ses yeux ahuris, le même visage le fixait, le même regard le questionnait. Pauline attendait vraiment une réponse, ce n’était pas une mauvaise blague, comme il l’avait d’abord cru.

« Comment veux-tu que je réponde à ça ? » finit-il par articuler, juste assez fort pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit du train. Il essayait de gagner du temps pour réfléchir. Mais son cerveau, abruti par les excès de substances des deux derniers jours et le manque de sommeil, avait un mal fou à réaliser cette tâche pourtant assez basique.

Il tenta de reporter la discussion, mais Pauline ne désarma pas. Cette histoire devait être réglée ici. Sa patience avait été suffisamment mise à l’épreuve, elle n’en supporterait pas davantage.

Puis elle répéta les paroles qui sonnaient comme un coup de marteau aux oreilles de Dimitri : « C’est elle ou moi. Tu dois choisir. »

Assommé, par le poids de ces mots, par l’effet de la drogue et de l’alcool, Dimitri tituba. Pour avoir cette discussion, ils s’étaient réfugiés dans l’espace de liaison entre deux wagons. Là, les saccades du train vrombissaient à leurs oreilles, le sol tremblait. Mais dans ce lieu, ils se trouvaient à l’abri des regards noirs des passagers qui, dans ce train de nuit, souhaitaient se reposer. Dès le début de leur explication, Dimitri avait haussé la voix, alors Pauline l’avait entraîné hors du compartiment.

Elle continuait à l’examiner avec avidité. Maintenant, Dimitri était blême. Pauline essaya d’attraper sa main, mais il se déroba. Tout à coup son regard durcit. Il songea qu’elle voulait l’éloigner de ceux qu’il aimait, l’emprisonner et le garder pour elle seule. Ce n’était pas la première fois qu’elle révélait sa jalousie, pourtant elle n’avait jamais osé aller aussi loin dans ses revendications. Le visage fermé, la mâchoire contractée, il répliqua d’un ton froid, en appuyant chaque mot :

« Je n’arrêterai jamais de voir ma meilleure amie. »

Pauline sembla surprise par cette réponse. Nul doute qu’elle s’attendait à une autre réaction de la part de Dimitri. Dans l’instant, elle changea de faciès. Le rouge lui monta aux joues, ses grands yeux gris se mirent à lancer des éclairs. Elle recula d’un pas. Elle fixait Dimitri, incrédule.

– Alors tu ne me verras plus, souffla-t-elle.

– J’avais bien compris le principe de ta menace, oui, répliqua-t-il, sarcastique.

Pauline se mit alors à brailler. Elle déversa son flot de paroles, de cris, de larmes en un flux ininterrompu et haineux. Elle avait renoncé à ses études pour le suivre, elle avait sacrifié sa vie, et il la jetait, cette ordure, ce pauvre type. Elle ne voulait pas passer un instant de plus à ses côtés, elle ne supportait plus son regard, son odeur. Elle étouffait, dans ce train, minable, pourri, puant.

 

Cela faisait quelques minutes que Rémi ne disait plus rien, pas un mot. Il continuait à conduire à plein tube. Sur ces routes étroites, ils n’avaient croisé aucune voiture depuis leur départ du mariage. Rémi accéléra encore davantage. Il prenait les virages avec brutalité, et plusieurs fois Melany se trouva projetée contre la portière du côté passager. Le moteur gueulait, les pneus crissaient. L’angoisse commença à monter chez la jeune fille. D’une voix soudain radoucie, elle demanda à Rémi de ralentir. « Tais-toi ! », lui ordonna-t-il. Et il mit le pied au plancher.

Melany réitéra sa demande. Sous l’effet de la peur, sa voix se fit stridente. Rémi l’interrompit en hurlant comme un damné : « Je t’ai dit de te taire ! »

Melany, terrorisée, s’exécuta. Sa main droite s’accrocha à la poignée intérieure de la portière, ses yeux écarquillés fixaient la route qui défilait à grande vitesse sous les phares de la bagnole.

Au bout de quelques kilomètres, Rémi ralentit, puis s’arrêta sans crier gare, au milieu de nulle part. Melany inspecta l’endroit. Dans l’obscurité elle distinguait peu d’éléments. Devant, la route se prolongeait. Sur sa droite, il lui sembla entrevoir un chemin plus sombre. Etaient-ils à un croisement ?

Un élément attira son attention. Elle comprit.

Elle voulut ouvrir la portière, mais Rémi attrapa son poignet gauche avec fermeté, et serra. Entre ses dents, il siffla : « Il n’y aura pas de bébé. Jamais. »

Melany se mit à crier, à se débattre, à cogner Rémi avec la violence du désespoir. Lui, silencieux, déterminé, la maintenait à l’intérieur. Il était fort. Il aurait pu l’assommer d’un simple coup de poing en pleine face. Mais il se contenta de la retenir.

A l’extérieur du véhicule, Melany aperçut, sur le côté, le clignotement d’une lumière rouge. Devant eux et derrière eux, les barrières s’abaissèrent.

Sur sa droite, au loin, elle entrevit un halo de lumière, puis, entre ses cris apeurés, elle entendit le bruit du train qui fonçait droit sur eux.

 

« Mais qu’est ce que tu as fait ? » brailla Dimitri.

Pauline s’était accrochée à la poignée rouge. Le train ralentissait déjà. Dimitri et Pauline furent projetés contre la paroi du compartiment. Dimitri se releva en tonnant : « Tu as tiré l’arrêt d’urgence ! Espèce de tarée. Moi j’me casse. »

Pauline tenta de le retenir, mais il avait déjà saisi le marteau et brisé la vitre de la porte. D’un geste déterminé, il écarta Pauline, et lorsqu’il estima que le train avait assez décéléré, il sauta en route.

 

Le crissement, assourdissant, couvrait les hurlements horrifiés de Melany. Puis, tout d’un coup, le bruit aigu cessa, et elle n’entendit plus que le souffle puissant d’une machine échauffée. Elle releva la tête. Les phares de la locomotive, immobiles, projetaient leur faisceau lumineux en plein sur la petite R5. A l’instant où Rémi, étonné, relâcha son étreinte, Melany se précipita à l’extérieur.

En vitesse, elle se faufila sous la barrière, puis fit quelques pas chancelants sur le bitume. Tandis qu’elle s’éloignait du feu des projecteurs, elle se retourna et vit que Rémi était encore dans la voiture, prostré derrière le volant. Alors elle ralentit, mais continua à avancer vers les ténèbres de la route qui se déroulait devant elle. Dans son dos, elle distingua des voix. Le chauffeur sans doute, ainsi que quelques probables passagers descendus de leur wagon. Elle poursuivit son chemin sans se retourner.

 

Dimitri longeait le train, d’un pas rapide, en direction du passage à niveau. Lorsqu’il y fut presque, il l’aperçut qui passait sous la barrière. Elle portait une robe de soirée beige, courte, fabriquée dans un tissu brillant qui jouait avec la lumière. Une seconde, il crut à une apparition. Puis il vit la voiture, immobilisée au milieu du passage à niveau, un petit tulle blanc accroché à son antenne de toit.

Elle avançait sur le bord de la route, s’éloignant de la voie ferrée. Perchées sur des talons aiguilles, ses chevilles tremblotaient à chaque pas. Dimitri la rejoignit et se mit à marcher, muet, à ses côtés.

Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des voix agitées autour des carlingues au repos, ils s’enfonçaient dans l’obscurité.

Melany fit halte. Elle sentit le regard attendri de Dimitri glisser le long de ses jambes jusqu’à ses pieds dénudés. Elle se pencha et attrapa ses chaussures avec l’index et le majeur de sa main droite. Elle hasarda un pied, puis l’autre, avec une lenteur extrême, goûtant la sensation du goudron noir et granuleux sous la plante de ses pieds. Dimitri suivait son rythme soudain nonchalant. En même temps, leurs regards, partant du sol, remontèrent le long du corps de l’autre. Ils entrevirent leurs visages à peine éclairés par le projecteur désormais lointain de la locomotive, puis poursuivirent leur route.

Quelques minutes plus tard, Dimitri stoppa. Il fit basculer son sac sur son épaule droite et le fouilla. Melany s’était interrompue, deux pas plus loin. Elle attendait, les yeux posés sur lui. Dimitri alluma l’application lampe de poche de son portable, et ils repartirent.

 

En silence, Melany et Dimitri s’étaient repassés les films de leurs disputes. En cheminant dans la noirceur de cette route de campagne déserte, leurs cœurs avaient cessé de cogner trop fort, et leur peur, leur fureur s’étaient évanouies. Mais dans leurs esprits tourmentés les questions tourbillonnaient.

Dimitri rompit le silence. « Qu’est ce qu’il s’est passé ? »

D’une voix cristalline, Melany lui conta.

Leur premier rendez-vous se déroula ainsi, entre trois et quatre heures du matin, le long d’une route sans lampadaire, à la lueur d’un téléphone portable.

 

Deux ans s’étaient écoulés. Le 14 août 2014, à cinq heures, Melany déchira l’emballage métallisé. Assise sur la lunette, le ventre serré, les lèvres pincées, elle fixa la minuscule fenêtre en attendant la sentence. Elle ne put s’empêcher de réveiller Dimitri pour lui annoncer, rayonnante, qu’il allait être papa.

 

Les vitrines des commerçants du centre-ville étaient toutes décorées de rouge et de doré. D’immenses sapins avaient jailli sur les places, garnis de lumignons qui se réveillaient à la nuit tombée. Melany et Dimitri, main dans la main, se rendaient à l’hôpital pour la deuxième échographie. En se baladant, ils se repaissaient de cette ambiance niaise et bourgeoise qui précède les fêtes de fin d’année. La perspective de devenir des parents les avait déjà fait évoluer tous les deux. A vingt-cinq et vingt-huit ans, tout se déroulait comme s’ils étaient devenus vieux, d’un seul coup. Ils s’étaient transformés en grandes personnes, responsables, raisonnables, réfléchies. En cheminant sur les trottoirs gris, ils vivaient toutefois avec une euphorie enfantine la perspective d’une nouvelle rencontre avec leur enfant.

Melany s’installa sur la table, dénuda son ventre et reçut en frissonnant le gel gluant et froid. Elle se tourna vers Dimitri. Leurs visages étaient fendus d’un sourire éclatant. Sur l’écran, des tâches grises, étranges, bougeaient et se déformaient suivant le mouvement de l’engin sur le ventre de Melany. Puis ils distinguèrent leur bébé, et l’examen commença. Le médecin récitait sa logorrhée savante et la ponctuait de « oui », validant ainsi, ligne par ligne, chaque élément de sa liste.

Soudain, il se tut. Il promenait encore la tête chercheuse sur la peau de la jeune femme, prenait et reprenait des mesures. Les sourires de Dimitri et Melany déclinèrent peu à peu, puis s’effacèrent. Le silence se fit oppressant et la crainte s’invita dans leurs regards. « Il y a un problème. », finit par dire le médecin.

Le problème, c’était leur enfant. « Une malformation dans son cerveau. Il ne pourrait pas survivre. » — Non, ce n’est pas ça, les mots sont en désordre. — « Il pourrait ne pas survivre. Ou alors, le handicap. Etes-vous prêts à vivre avec ça ? »

« Vous devez prendre une décision. »

Une pluie sans fin se mit à tomber sur le jeune couple. Les larmes coulaient seules sur les joues de Melany, et à l’intérieur aussi, elle dégoulinait de tristesse, comme si cela n’allait jamais s’arrêter.

Dix jours avant Noël, elle prit des cachets pour tuer son enfant dans son ventre. Ensuite, on lui injecta un produit pour provoquer des contractions. Les heures passèrent. La pluie devint diluvienne. La douleur, le chagrin, tout se confondait. L’anesthésie ne lui apporta aucun réconfort. Puis elle dût pousser. « Inspirez, bloquez, poussez ! » Elle dût mettre au monde son enfant mort.

 

A l’hôpital, plusieurs médecins les interrogèrent sur leurs antécédents médicaux. La malformation était assez rare, un syndrome génétique, disaient-ils. La première fois, la question leur parut saugrenue, et puis, comme une tempête était en train de s’abattre sur eux, ils n’y prêtèrent guère attention. Le lendemain, un autre médecin posa la même question. « Etes-vous cousins ? »

Dimitri révéla alors au médecin ce détail de son histoire : il avait été conçu grâce à un don de sperme.

Dès lors, tout devenait possible.

Un médecin généticien réalisa sur eux un test de consanguinité.

Le mardi 23 décembre, Melany et Dimitri refirent le trajet qu’ils avaient accompli deux semaines plus tôt. L’ouragan qui s’était noué autour d’eux avait délavé leurs illusions, les rêves de bonheur s’étaient dissous dans l’eau chagrine. Pourtant, au fond de leurs âmes détrempées, une faible flamme d’espoir brûlait encore. Tandis qu’ils marchaient dans ces rues, leurs mains s’effleuraient avec la tendresse d’un jeune couple d’amoureux.

Ils prirent place en face du généticien, l’homme avait la mine grave.

Il commença son explication avec des mots que ni Melany ni Dimitri ne comprirent. Il évoqua l’ADN, le séquençage, les gènes et leurs correspondances. Il finit par trancher :

« Vous êtes frère et sœur. »

Melany ne put retenir un cri. Dimitri devint livide.

 

Catherine se déplaçait à petits pas, ses chaussons glissaient, silencieux, sur le carrelage blanc. A cinquante-et-un an, elle avait gardé un corps svelte et harmonieux. Elle portait un tailleur pantalon beige clair qui s’accordait avec les tons de la pièce. Dans sa main droite, elle tenait un petit arrosoir en métal gris. Son aspect vieilli et sa taille en faisaient un objet plus décoratif que pratique. Elle effectuait son entrelacs d’aller-retour entre les nombreuses plantes du salon et l’évier de la cuisine ouverte. Sur le canapé blanc, Jean-Paul était affalé, les yeux clos, sa tête reposait en arrière sur le haut du coussin de l’assise. Il écoutait, avec une joie manifeste, la musique d’opéra qui envahissait la maison. De petits frémissements parcouraient les traits de son visage, et ses mains réalisaient des mouvements très légers, mais très reconnaissables, de chef d’orchestre.

Lorsqu’il entendit le bruit de la soucoupe sur le verre de la table basse, Jean-Paul entrouvrit les paupières. Catherine avait déjà amené les boîtes de gâteaux et le sucre. Elle disposait les tasses avec soin. Quand Jean-Paul l’interrogea sur les raisons de sa nervosité, Catherine s’assit à ses côtés. Elle força sa voix pour couvrir l’opéra, évoquant la terrible épreuve traversée par leur fille. « Perdre une grossesse c’est très dur, concéda-t-elle, même si cela vaut mieux qu’un enfant handicapé, bien sûr. »

Jean-Paul approuva les mots pleins de sagesse de son épouse. Il se leva et arrêta la musique, s’attendant à voir Melany passer la porte d’entrée d’une seconde à l’autre.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s’installa dans le fauteuil de cuir couleur mastic, et tout en portant à ses lèvres la tasse de thé religieusement préparée par sa mère, fixa les visages de ses parents avec intensité. Son regard les questionna sans ménagement, faisant des va-et-vient entre les grands yeux bleus clairs de sa mère et les billes rondes et marrons de son père. Catherine et Jean-Paul s’enquièrent des raisons de sa visite, et Melany finit par lâcher sa découverte du jour. « Dimitri est mon frère ! » Puis inspectant leurs réactions, elle leur posa une seule question : « Comment est-ce possible ? »

Les parents de Melany feignirent l’étonnement, l’incompréhension, le doute quant à la validité de ces résultats. A chaque nouvelle phrase, ils semblaient s’enfoncer davantage dans les sables mouvants de leurs secrets. « Voyons papa, tu peux me le dire, si tu as donné ton sperme, c’est pas grave, c’est plutôt généreux. » Melany ne savait pas d’où lui venait cette empathie soudaine pour ses parents. Elle était prête à étouffer la fureur qui résonnait en elle pour extirper cette vérité qui lui revenait de droit. Elle leur donnait du « c’est pas grave », alors que, de toute évidence, c’était tout le contraire.

Catherine prit la parole, elle chercha ses mots, voulant à tout prix préserver les apparences de la famille idéale : « Pour t’avoir, ma petite chérie, nous avons fait appel à un donneur… »

Melany quitta dare-dare cette maison qui l’avait vue grandir, et rapporta à Dimitri sa vérité.

 

La grande table en bois, à la lasure grise, était recouverte de trois chemins de table de couleur beige. Les verres cristallins et les assiettes de porcelaine blanche faisaient écho aux petites décorations en verre disséminées ça et là. Catherine jouait à la perfection son rôle de maîtresse de maison, répétant, de ses petits pas de souris, le chemin entre ses invités et la cuisine.

Melany et Dimitri, malgré l’ambiance qui se voulait festive, ne parvenaient pas à esquisser le moindre sourire. Les nuits sans sommeil et les ruisseaux de larmes avaient marqué leurs faces de carton-pâte, transformées en masques obscurs.

Assis l’un en face de l’autre, incapables de se regarder, ils donnaient l’impression de vouloir fuir la réalité.

Au fur et à mesure que s’égrenaient les heures de la soirée, Catherine et Jean-Paul abordaient tous les sujets ne présentant aucune aspérité. Le réveillon de Noël devait se dérouler sans frottement ni grincement. Agnès et Hervé, les parents de Dimitri, n’en avaient rien à cirer, eux, de préserver ces apparences de lisse perfection.

Au moment où Catherine apportait les desserts, Agnès la prit à partie. « Il y a une chose que je ne comprends pas, Catherine. » L’air contrit de Dimitri la poussa à poursuivre.

– Quoi donc, Agnès ?

– Comment peut-on cacher une information d’une telle importance à son enfant ?

– Mais de quoi parlez-vous ?

Catherine resta sidérée devant l’affront que lui faisait son invitée. La prendre en défaut sur un sujet si grave et si intime, devant leurs enfants, quelle honte !

– De quoi pensez-vous que je parle, Catherine ?

Agnès fixa la mère de Melany d’un air bravache, puis ajouta avec un petit rictus : « Le don de sperme, vous lui en auriez parlé un jour ? Si leur enfant avait vécu, vous leur auriez dit que son grand-père n’est pas son grand père, ou vous vous seriez encore tus ? »

Hervé caressa l’avant-bras de son épouse, ce geste signifiait son soutien sans borne. Il trahissait aussi une navrante tentative d’apaisement, qui avorta lorsque Dimitri et Melany se rangèrent derrière Agnès. Ensemble, ils s’insurgèrent contre ces non-dits de la bienséance et ces secrets ridicules. Quand Agnès citait Dolto, Catherine récitait son catéchisme. La discussion se fit houleuse, c’étaient deux visions de la parentalité qui s’affrontaient, et aucune des deux ne souhaitait tenir compte des arguments de l’adversaire.

Se dressant avec fierté sur ses positions, Catherine songea à ses ancêtres irlandais, fervents catholiques, qui pour défendre leurs idées étaient prêts à se battre. Alors elle piailla que son mari et elle restaient les seuls maîtres des révélations sur leur vie privée, et que la conception de leur fille n’aurait dû préoccuper personne d’autre qu’eux-mêmes.

Devant la forteresse dressée par sa mère, Melany abandonna. En compagnie de Dimitri et de ses parents, elle quitta la table de Noël.

 

Ce n’est que dix jours plus tard que Melany franchit à nouveau la porte du domicile parental, à l’improviste. Catherine et Jean-Paul l’accueillirent avec une froideur qui, pour Melany, fut tout à fait évidente. Pourtant, en apparence, ses parents faisaient comme si de rien n’était, orientant la conversation sur des sujets des plus anodins.

Mais Melany ne comptait pas en rester là. Coincés par l’interrogatoire de leur fille, Catherine et Jean-Paul articulèrent :

« On te l’aurait dit si les choses étaient devenues sérieuses, si vous vous étiez mariés par exemple.

– Non mais c’est une blague ! vociféra Melany. Vous trouvez que faire un enfant ce n’est pas assez sérieux ? Non, la vérité, c’est que vous ne me l’auriez jamais dit. Jamais. Vous êtes des menteurs. »

Melany hurla la dernière phrase, elle fulminait.

Catherine baissa les yeux, se mit à trembler. Aussitôt son époux l’attrapa par le bras, la serra contre lui. Face à Melany, ils faisaient bloc. Jean-Paul gonfla sa voix, et en faisant résonner ses notes graves, il tonna que Melany leur devait le respect. Elle n’avait pas à remettre en cause leurs décisions. En se liguant avec ses beaux-parents contre eux, en quittant leur maison fâchée, la veille de Noël, en les traitant de menteurs, elle était allée trop loin. Jean-Paul lui intima l’ordre de quitter les lieux.

 

Lorsque Melany passa la porte d’entrée de son appartement, son visage était baigné de larmes. Dimitri, assis dans leur canapé, leva les yeux sur elle. Sa colère transparaissait à travers son regard asséché, et chacun des mots qu’il prononça n’était qu’une demande de vengeance. Melany ne parvint pas à étancher son envie de méchanceté. Vidée, abrutie par ce qu’il lui arrivait, elle ne ressentait aucune haine. Elle distinguait l’abîme qui se créait, entre elle et ses parents, entre elle et Dimitri, mais ne pouvait rien y faire. Elle ne put que subir les mots que Dimitri lui jeta au visage, qu’elle était responsable de ce drame, avec ses parents, que leur vie de couple était terminée, qu’ils ne pourraient plus jamais s’aimer, encore moins faire l’amour.

La dispute fut d’une telle violence qu’elle rappela à Melany cette nuit dans la petite voiture rouge, les hurlements, les pleurs, les phrases lourdes comme des pierres tombales. Lorsque Dimitri claqua la porte de l’appartement, et que le silence se fit, Melany reprit sa respiration.

Elle attendit quelques minutes. Elle imagina le trajet de celui qui avait été son amoureux, dans la rue d’en bas. Elle se le projeta tournant au croisement. Il devait être assez loin maintenant, hors de vue. Il ne reviendrait pas tout de suite. Melany attrapa son pull, et à son tour, elle quitta son domicile.

Sur la plage, les doigts écartés dans le sable sec, elle laissa ses pensées traverser, glissantes, son crâne dépeuplé. Après plusieurs heures, quand elle se mit à ressentir la fatigue et le froid, elle rentra.

Sur le meuble de l’entrée, il avait laissé ses clés.

Dans le reste de l’appartement, il avait récupéré l’essentiel de ses affaires.

 

Le mois de janvier 2015 fut épineux. Les larmes du pays tout entier s’associaient à ses propres larmes, d’autres deuils à son propre deuil. Elle avait l’impression d’être encore plus seule, au milieu, à côté, de ces foules tristes.

Depuis des années elle n’avait fait que suivre le mec du moment, elle n’avait pensé qu’à trouver un homme et à fabriquer un enfant. Mais elle ne s’était jamais cherchée elle-même.

Elle prit un boulot dans un fast-food, le premier qui se présenta.

Elle commença à écrire. D’abord des poèmes, puis de courtes nouvelles. Elle fréquenta des groupes d’écrivaillons sur Facebook.

Les semaines et les mois passèrent.

 

Le fin croissant de la lune semblait suspendu sur la toile bleu marine de cette nuit d’été. Melany flânait sur internet. De clics en redirections, elle atterrit sur le règlement d’un concours de nouvelles. Tout à coup, elle frissonna à la lecture de quelques mots. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Elle s’attarda à observer la lune, pendant de longues minutes, laissant venir à elle ses souvenirs et émotions. Lorsqu’elle retourna à son écran d’ordinateur, la date avait changé. 19 août 2015. Cela faisait trois ans exactement que sa vie avait basculé, trois ans depuis la rencontre sur la voie ferrée.

Comment avait-elle pu croire au hasard, lorsque le train avait stoppé moins de dix mètres avant de la percuter ? Comment avait-elle pu ignorer les signes de sa fraternité avec Dimitri ? Leurs ressemblances, leur connexion mentale. Melany se plaisait à dire qu’il était son « âme sœur ». Etait-ce par hasard, si elle avait choisi, justement, cette expression galvaudée et naïve ?

Cette nuit, Melany avait rendez-vous avec elle même. En quelques heures, elle écrivit les onze pages d’une nouvelle toute neuve. Et au lever du soleil, d’un clic de souris, elle partagea son histoire avec le monde entier.

* * *

Cela fait plusieurs jours que j’attends des nouvelles de Rémi. Nous avons prévu de nous voir après le 25 août, mais mes appels demeurent sans réponse. Le 30 août, je me décide enfin à utiliser le double de l’appartement de mon ami, que je garde imperturbablement pendu à l’un des crochets à clés de mon entrée, et je me rends chez lui. Rémi habite dans un studio. La porte d’entrée donne directement sur la pièce à vivre. Après avoir sonné et tapé à la porte, sans succès, je m’enhardis à tourner la clé dans la serrure et à ouvrir.

Ce que je vois d’abord, c’est du rouge, beaucoup de rouge. Une mare, une flaque écarlate autour de Rémi. Je dis autour de Rémi, mais ce que je vois de prime abord, c’est un corps. Je reconnais sa chemise, puis ses chaussures. Sa tête n’est qu’un amas, couleur cramoisi, de ce qui avait autrefois constitué son crâne. Dans sa main droite, il tient un flingue. Son autre main est posée sur son torse, au dessus d’un paquet de feuilles dactylographiées. Je me penche, et distingue, au dessus de ses doigts blafards, le titre : « Le poids des mots ».

Je tourne la tête, m’éloignant du corps ensanglanté de mon ami, et mon regard tombe sur son ordinateur. Je m’approche, trace un zigzag brouillon avec la souris, et sur l’écran je vois apparaître la dernière page web consultée par Rémi, avant qu’il ne se tire une balle dans la tempe. Le mur Facebook de Melany pose les jalons des dernières années de sa vie ; les photos souriantes du jeune couple qu’elle a formé trois ans plus tôt avec Dimitri, la première échographie de leur bébé, puis cette nouvelle, « Le poids des mots », postée sur son blog d’écrivain, qui met en scène sa descente aux enfers.

D’un clic, je me dirige sur le Facebook de Rémi. En panne d’internet, je n’ai pas lu son dernier statut, rédigé juste quelques heures plus tôt : « J’ai un rencart qui m’attends depuis trois ans. » Son rendez-vous avec la mort, il l’a loupé, cette nuit là, sur la voie ferrée, il m’a souvent dit ces mots. Aujourd’hui, son esprit fragilisé n’a pas supporté le poids des drames dans la vie de Melany.

Lorsque je recharge la page de Melany, je vois apparaître une nouvelle photo. La jeune femme, radieuse, y est vêtue d’une robe de mariée. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un costume croisé, la couve des yeux. Entre eux, un joli poupon fixe l’objectif. « Hier, le 29 août 2015, j’ai épousé l’homme de ma vie, sous le regard rieur de notre petite merveille, Jules. Ne croyez pas tout ce que vous lisez… »

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