Les stéréotypes de genre expliqués à mon fils

Les stereotypes de genre expliques à mon fils

Ses yeux s’ouvrent grands, deux billes bleues qui fixent le grand-père avec intensité. Elle tend sa minuscule main, paume ouverte, vers le biscuit inaccessible. Elle commence à geindre. A peine une plainte, d’abord. Son papi lui propose le doudou abandonné sur la table, puis la poupée, le chapeau, la figurine, le gribouillage réalisé quelques heures plus tôt. Le râle se transforme en pleurs criards, avec des pointes vers les aigus et des sanglots tout au fond. Le grand-père s’excuse, il ne comprend pas. Mais la petite est allongée par terre désormais, elle tape des pieds, elle se tortille dans tous les sens, et crie de plus en plus fort.

« Qu’est ce qu’il se passe ici ?

– Je ne sais pas ce qu’elle veut. Je lui ai proposé tous les jouets de la table, elle a tout repoussé.

– Mais ma poupette, susurre la grand-mère, essaie de nous dire ce que tu veux ! »

Tout à coup, les hurlements cessent. La petite Elise se relève, les yeux baignés de larmes, la morve coulant du nez. Elle regarde, implorante, son grand-père, et murmure : « Veut un biki. »

Le grand-père interroge son épouse du regard.

« Un biscuit, traduit-elle.

– Et le mot magique ?

– Pipeplait Papi. » Elle penche la tête et offre un sourire timide.

Les grands-parents, interloqués, observent leur petite fille passer des pleurs au rire en quelques secondes. La mamie mouche son nez, et le grand-père lui explique qu’elle ne doit pas se mettre dans de tels états pour un pauvre biscuit.

Pour Elise, le chambardement est déjà loin derrière. Elle croque dans son biscuit, radieuse. Puis elle dévisage son grand-père qui converse, et à la fin de sa logorrhée conclut de sa petite voix charmeuse : « D’accord Papi. »

« Alors celle là, c’est vraiment bien une fille ! » lance la grand-mère. Puis elle retourne à sa cuisine.

Moins d’une heure plus tard, l’odeur de gâteau au caramel leur saute au nez lorsqu’il entrent dans l’appartement. Thomas jette son sac à travers l’entrée au moment où la grand-mère tourne la tête dans sa direction. « Qu’est ce qu’il t’arrive ? » s’écrit-elle.

Le grand-père, sur les talons de son petit-fils, lui fait signe de se taire. Elle entame une autre question, mais son époux lui coupe la parole. « Laisse-le arriver ! »

Le ton est sans appel, et la mamie observe en silence la mine renfrognée du jeune garçon.

Il s’installe dans un fauteuil, la tête engoncée dans ses épaules, le visage fermé et dirigé vers le sol.

« Tu as passé une mauvaise journée à l’école ? » demande encore la grand-mère.

Son époux lève les mains, près à intervenir, à nouveau, pour lui faire tenir sa langue.

« Je me suis disputé avec mes copains. » Le papi interrompt son geste. « Ils m’ont dit que j’étais une fille parce que j’ai un jouet de fille. »

Et le jeune garçon raconte tout. Il parle de ce jouet qu’il trouvait vraiment super, un piano avec les personnages de la Reine des Neiges dessus. Il était tellement content que ses parents lui aient acheté ce cadeau qu’il s’en était vanté à l’école. Mais ses copains s’étaient moqués de lui. Ils avaient ricané que la Reine des Neiges c’était un dessin animé de fille. « D’ailleurs, le piano est rose, et ils m’ont dit que c’était une couleur de fille. Mais moi j’aime bien la Reine des Neiges. Est ce que ça veut dire que je suis comme une fille ?

– Mais non chéri, tu es un garçon voyons, répond la grand-mère.

– Tu as aussi beaucoup de jouets de garçon, surenchérit le grand-père. »

Et tous deux lui dressent la liste de ses jouets virils. Camion de pompier, épée de chevalier, figurine de super-héros, déguisement de pirate… Peut-être pourra-t-il laisser le piano Reine des neiges à sa petite sœur.

Mais Thomas reste boudeur. Pour lui même il chuchote des phrases incompréhensibles, la colère et la tristesse transpirent sur son visage.

La grand-mère sent une boule grossir dans son ventre. « Si tu veux, on va t’acheter un vrai jouet de garçon, comme… » Elle réfléchit une seconde puis poursuit. « … un pistolet en plastique ! Et tu l’amèneras à l’école pour prouver à tes copains que tu es un vrai garçon. »

L’idée semble séduire Thomas. Il relève un peu la tête, et demande à manger.

Dans la cuisine, la grand-mère démoule le gâteau. D’un pas rapide, le grand-père rapplique et lui souffle : « En même temps, quelle idée ils ont eu de lui offrir ce jouet de fille ! C’était sûr que ça allait faire des histoires.

– Oui, beh, ne leur dis pas ça, hein ! Ils vont mal le prendre.

– Oui oui, je sais. De toute façon, on peut rien leur dire ! »

En face de sa fille, le grand-père est moins virulent lorsqu’il essaie de lui expliquer pourquoi Thomas traîne une telle mine morose. La grand-mère rapplique bientôt pour expliquer toute l’histoire. Mais la mère de Thomas reprend à la volée les propos de ses parents. « Un jouet de fille ? Qu’est ce que c’est un jouet de fille ? » Elle s’adresse à son fils. Elle le questionne sur ce qui rend un jouet féminin, ou masculin, mais Thomas ne sait pas. Alors Estelle cesse de parler, s’accroupit et le prend dans ses bras.

A ses parents, elle murmure simplement : « On va en parler à la maison. » Et elle rentre chez elle avec ses enfants.

Thomas dilue un peu sa colère dans les routines du soir. Dans le bain il se dispute des jouets flottants avec sa sœur, il sautille et fait des grimaces en enfilant son pyjama tout seul, et au repas il chantonne et répète les injonctions des parents. Au moment de l’histoire, Estelle tend un album coloré à son époux : « Je crois qu’il est temps de lui lire et de lui expliquer ce livre… »

Alors, Christophe s’assoit sur le petit lit, à côté de son fils. « Tous les garçons et les filles sont ainsi », lit-il. Il ouvre l’album, tourne les pages, pose les mots avec douceur. Les dessins sont simples et colorés, et l’histoire raconte une dispute autour d’un jouet, qui vire au règlement de compte entre garçons et filles. Les préjugés sont étalés. Christophe et Thomas discutent ces phrases jetées comme des vérités, et se moquent un peu de leur bêtise.

Quand Christophe referme le livre, Thomas semble avoir compris. « Je peux jouer à ce que je veux. »

Christophe acquiesce : « Oui, exactement. Et la seule chose qui fait de toi un garçon, c’est ton zizi, ça suffit pour être un garçon. »

A la même heure, dans un autre appartement, le grand-père regarde le début du film du soir. Il essaie, du moins, d’en saisir l’essentiel, oscillant sa tête de droite et de gauche pour apercevoir la télévision derrière les allées et venues de son épouse. La grand-mère, elle, débarrasse la table, secoue la nappe, passe un coup d’éponge sur le bois verni puis un coup de balai au sol. Quand elle quitte la pièce pour s’occuper de la vaisselle dans la cuisine, le grand-père pousse un soupir de soulagement. Enfin il peut regarder son film sans être gêné.

Le grand-père sur son fauteuil et la grand-mère à sa vaisselle pensent tous les deux, à peu près au même moment, qu’il est tout de même extraordinaire que les hommes et les femmes soient si différents… Et que c’est là l’un des grands mystères de la biologie.

 

Cette nouvelle a été publiée dans le recueil de nouvelles Les femmes nous parlent au sein d’une édifiante accumulation d’histoires du sexisme résonnant d’une manière particulière avec notre l’actualité du ashtag…

5 réflexions sur “Les stéréotypes de genre expliqués à mon fils

  1. ColombesMum dit :

    Joli texte. A l’heure actuelle où l’on pense être débarrassées de nos carcans de fer, la société nous conçoit et nous fait acheter des jouets « garçon » (bleu), et « fille » (rose), ca m’avait d’ailleurs frappée lors des premiers achats de layette et puériculture ! Un garçon dormirait mal dans un transat rose?! On a encore du chemin à parcourir, finalement…

    Aimé par 1 personne

    • SoDeb dit :

      Merci ! Et oui, le bleu le rose et les jouets genrés c’est un sujet récurrent chez moi… et même en ouvrant tous les possibles à nos enfants, on a consulté le premier catalogue de jouets pour Noël hier et bien on n’y coupe pas, elle veut des poupées et lui des circuits de voitures…

      Aimé par 1 personne

  2. Maman BCBG dit :

    Très bon texte !
    Qui me parle vraiment dans mon quotidien 🙂
    Lorsque j’ai laissé mes enfants chez mes parents pour les vacances, ils avaient très gentiment sortis pleins de jouets pour mes enfants… petit train et petites voitures pour mon fils (qui pour être honnête, adore ça !) et poupée et dînette pour ma fille… en plein dedans quoi !
    Alors au final, ça ne me dérange pas plus que ça, car les petits jouent de manière indéterminée aux deux, et mes parents, qui ont eu 5 enfants, ne les empêchent pas de jouer avec quelque jouet que ce soit (sauf si inadapté pour l’âge bien sûr !) mais… le réflexe de base est là !

    Et du côté de mon fils, nous sommes en plein dans les question « moi, plus tard, je serai une maman ? »… euh non mon chéri, si tu en as envie, tu pourras être un papa plus tard, mais pas une maman…
    Difficile d’expliquer les différences, sans calquer nos propres préjugées (car tout le monde en a hein) sur nos réponses… 🙂 Mais c’est assez passionnant !
    J’ai du mal aussi avec les phrases du genre « c’est bien une fille », « c’est bien un garçon »… heu ?? Une « colère » ne se gère pas différemment pour une fille ou un garçon, non ? Et on n’accepte pas certains comportements dérangeants d’une fille qu’on n’accepterait pas d’un garçon, et vice et versa !

    Et pourtant, n’étant pas du tout fan de la mal nommée « théorie du genre », j’assume assez bien de refuser de mettre une robe à mon fils. (Pour ma fille, pas trouve de truc que je pourrai lui refuser au titre que ça fait « garçon » en revanche…)

    Aimé par 1 personne

    • SoDeb dit :

      En fait concernant la gestion des colères et les comportements acceptés selon qu’il s’agisse d’une fille ou d’un garçon, j’ai quand même l’impression que globalement on estime (et je m’exclue du on sur ce coup) que les filles sont râleuses et chouineuses par nature et que les garçons sont agités et violents par nature. Une fille qui jouerait à tirer sur quelqu’un « pan pan pan je t’ai tué » ça ferait bizarre non ? Mais pour un garçon, c’est « normal ». Un garçon qui fondrait en larmes pour une frustration quelconque…. enfin je ne me suis pas penchée sérieusement sur ce que recouvre exactement la théorie du genre (et pas la caricature qu’on a voulu en faire) mais pour le coup prendre conscience de ce qui est culturel dans le genre ça nous mènera peut être à plus d’égalité de traitement entre hommes et femmes. En ce qui me concerne pour mes enfants je cible souvent sur la différence purement biologique entre filles et garçons et leur disant qu’ils peuvent être ce qu’ils veulent (surtout à ma fille d’ailleurs pour être honnête parce que je veux contrer l’infériorité qu’elle pourrait ressentir en tant que femme). Après, certes, si j’accepterais avec même une certaine fierté que ma fille se déguise en pompier (ce qui ne l’intéresserait probablement pas branchée princesse comme elle l’est) je ne laisserais pas mon fils se déguiser en princesse (le jour où il nous a dit avant un carnaval qu’il voulait se mettre une robe notre réponse a été… non !). Pour le coup je n’assumerais pas le regard moqueur de la société et comme mon fils y a renoncé en deux secondes je ne me suis pas trop posé la question non plus… Donc oui, sujet complexe et passionnant…

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s