[Lecture] « La femme au carnet rouge » d’Antoine Laurain

L20 imgLe sac volé d’une femme est découvert, au petit matin, par un libraire. S’ensuit une enquête pour remonter la piste de la femme au carnet rouge… Ces deux-là finiront-ils par se rencontrer ?

C’est un roman dont j’ai suivi volontiers la ligne de douceur, c’est agréable, ça change de mes lectures habituelles. Une belle histoire amoureuse pour ceux qui aiment les livres et les carnets d’écriture…

[Lecture] « Debout-payé » de Gauz

L19 imgCe roman est un voyage sans sortir de Paris. Un voyage dans le métier de vigile, dans les pensées foisonnantes au sein de l’immobilisme debout. Debout pour être payé.

Debout-payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papiers à Paris en 1990. C’est un chant en l’honneur d’une famille, d’une mère et de la communauté africaine avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est l’histoire politique d’un immigré et de son regard sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile, de la Françafrique jusqu’à l’après 11-Septembre. C’est enfin le recueil des choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées.
Une satire à la fibre sociale et au regard aigu sur les dérives du monde marchand contemporain.

C’est un livre vite lu, plaisant sans être renversant, avec quelques bons mots…

Nous

Nous

Nous sommes une famille. Nous sommes des voisins. Nous sommes une rue. Nous sommes des parents de la petite école, celle qui regarde la vierge de face. Si nous étions de l’autre côté de la colline, nous regarderions son cul. Serions-nous les mêmes ? Presque. Nos quartiers sont presque les mêmes.

Nous sommes une ville. Nous tous. Mais quand même. Avons-nous des fissures dans nos murs ? Avons-nous un maillot bleu et blanc dans nos placards ? Aimons-nous ce bleu, ni France, ni ciel, ni mer ? Ce bleu un peu chimique, un peu guirlande électrique clignotante, ce bleu un peu moche…

Nous sommes une ville, peut-être. Mais sommes-nous la ville du nord ou celle du sud ? De quel côté de la Canebière ? Quel numéro d’arrondissement ?

Nous sommes une ville. Nous sommes ces lettres craquelées – déjà, et oui – vues depuis le littoral. Sommes-nous ses effondrements, sommes-nous ses questionnements, sommes-nous un nous ?

Nous n’avons parcouru que quelques kilomètres depuis notre salon, notre cocon de nous quatre, notre chez nous, et nous sommes déjà si loin, déjà si pleins. Nous sommes des différences, des origines, des idées, des langues. Nous sommes des visages et des mots.

Nous ne sommes pas vraiment nous.

Mais poussons le nous, écartons nous.

Nous sommes des provençaux. Nous sommes nos crèches, nos oliviers, nos cigales, notre soleil, notre lumière. Le sommes-nous ?

Nous sommes notre pays. Là, ça se complique.

Sommes-nous un Un ou sommes-nous une somme de uns ? Une somme de nous, une sommes de «nous on dit», «nous on pense», «nous on pleure», «nous on souffre», «nous c’est pas comme vous». Ah non mais vous ne comprenez pas, vous ne nous écoutez pas, nous allons vous expliquer ce qui est vrai et ce qui est juste parce que, la vérité, nous la connaissons. D’ailleurs la preuve que nous avons raison, c’est que nous sommes ensemble, nous sommes nous et vous êtes moins que nous à penser comme vous. D’ailleurs, où sont les autres vous ? Vous voyez ? Ils ne sont pas là avec nous… Bon, je ne vous parle même pas d’eux. Comment ça, « qui ça eux », mais eux ! Eux qui ne sont pas nous, voyons. Vous savez bien, eux ! Au moins, vous et nous, nous nous connaissons, même si nous ne sommes pas toujours d’accord, nous faisons partie d’un tout. Alors que eux…

Eux… c’est nous. D’autres nous. Des petits nous à deux trois ou quatre. Des nous à un plus un à l’intérieur. Des nous sur ce bateau qui va couler. Des nous ne voulons pas mourir.

Et si nous revenions au cœur du nous.

Nous c’est lui et moi et eux. Nous c’est lui et moi parfois, la nuit sous les draps ou pendant les soirées nounou plus cinéma.

Nous, surtout, c’est moi et eux, pour toujours dans ma peau. Jusqu’à ce qu’ils créent leur propre nous. Je suis devenue nous. Une multitude de nous qui retourne toujours en cercle autour d’un seul moi. Une illusion de nous.

Nous.

[Lecture] « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu

L18 img« Leurs enfants après eux » est un roman de l’adolescence. Au début, ils ont 14 à 16 ans. Dans les jours vides et caniculaires de l’été 1992, ils vivent les premiers émois, les premiers pas de côté, comme un commencement de la vie… Ensuite, il y aura d’autres étés, et l’on retrouvera Anthony, Steph, Hacine et les autres. Ils se débattront, se chercheront, se retrouveront, dans la chaleur étouffante, à l’ombre des haut-fourneaux à l’arrêt, vestiges du passé industriel de leur ville de seconde zone. Ils vivront l’incandescence et la violence des émotions adolescentes. Puis le temps passera sur leurs espoirs déçus et sur leur jeunesse, les creusera jusqu’à l’ennui que portaient déjà leurs parents…

J’ai aimé lire ce roman, goûté particulièrement certaines phrases et leur langue d’une justesse magnifique, j’ai revécu une époque grâce à sa bande son, je me suis laissée prendre par la jeunesse turbulente de ses personnages, et j’ai souffert avec eux de la morosité de leur avenir.

Et pourtant, lorsqu’il a fallu choisir entre « Leurs enfants après eux » et « Arcadie », pour le Prix des Lecteurs Pantagruel, j’ai préféré, de loin, « Arcadie ».

Rares sont les livres qui peuvent changer nos vies…

[Lecture] « Arcadie » de Emmanuelle Bayamack-Tam

L17 img« Arcadie » est un roman tout à fait hors-normes, tout comme son héroïne et les personnages de la communauté libertaire dans laquelle elle a grandi. Au delà de la truculente et enthousiasmante galerie de personnages, grand-mère naturiste et lesbienne, mère électrosensible et inconsistante, chef spirituel aussi charismatique que lubrique… à Liberty House, tous sont inadaptés, voire frappés de tares les éloignant irrémédiablement de la société. Alors c’est vrai, j’ai une attirance particulière – probablement étrange – pour les « anormaux » de toute sorte, eux qui sont une ode à l’extraordinaire de notre humanité, un trésor dissimulé… Mais la force d’Arcadie est plus profonde encore, dans sa modernité mordante, dans l’intensité des questions soulevées au fil des pages, dans sa langue aussi truculente que littéraire. Ce livre solaire et vibrant est de ceux qui donnent terriblement envie de vivre, de jouir, et de lire encore…

Au moment où je le referme, je continue à me questionner, à l’instar de Farah : « Qu’est ce qu’être une femme ? », sans distinguer pour l’instant de réponse qui me convienne.

Pour cette question et les autres, pour les images lumineuses qu’il convoque, pour le bonheur fou que j’ai éprouvé en le lisant, je crois que ce livre fera partie de ceux qui restent. Et vous le savez, au final, il y en a peu, de ceux là…