La nuit tous les chats sont gris

La nuit tous les chats sont gris

Sur le boulevard, les enseignes des magasins, les feux tricolores et la récurrence clairsemée des phares de voitures jouent leur spectacle lumineux. Leur clignotement coloré est presque éblouissant pour l’homme au volant de son automobile verte. Un voile parcourt ses yeux, pas loin des larmes. Il cligne plusieurs fois des paupières, secoue la tête. Une sensation d’ébriété accompagne ses mouvements. Elle n’en saisit rien, et continue sa rengaine. Elle déroule l’histoire de sa vie comme si elle croyait encore que cela puisse intéresser un homme. Elle étale son mariage perdu, son ex envahissant, ses enfants ingrats, ses petits-enfants distants. Il ne l’écoute pas. Il pourrait s’identifier pourtant, nouveau grand-père gâteau, cinq ans de plus qu’elle. Mais il la trouve vieille. « Je n’ai rien de commun avec cette rombière » pense-t-il.

Arrêté au feu rouge, il reluque les jambes de sa passagère. Les néons urbains apparaissent moins flatteurs que les néons de boîte de nuit. Derrière les bas résilles il distingue la peau d’orange, sous la chemise la bedaine, et le rimel coulant au coin des yeux cerclés de pattes d’oie. Il réprime une grimace de dégoût.

Elle a repéré son œil vaguement lubrique, et elle l’aguiche à présent. Les mots à peine voilés l’invitent. Le regard du vieux se défile, concentré sur la route sans surprise.

Au carrefour suivant, elle glousse de sa propre blague, dont il ignore jusqu’à la chute, lorsqu’il avise, à quelques mètres, un groupe dégingandé sous un abribus peu éclairé. Parmi eux, parmi elles – il ne sait plus – elle se tient tout au bord du trottoir, penchée en avant, décolleté, mini jupe et talons démesurés. Elle réalise quelques pas de danse, et sa jupe est si courte qu’il pense entrevoir une culotte en dentelle. Elle rit aux éclats, et en roulant juste à côté d’elle il ne voit que sa bouche ouverte et ses seins remuant en rythme.

La suite du boulevard défile dans une brume épaisse. Il suit, hagard, les indications de la mémère qu’il raccompagne chez elle. Il refuse le dernier verre en rognant sur les formules de politesse. Il ne raisonne plus. Sa tête tourne. La voiture fait demi-tour, il reprend le boulevard. Au feu rouge, en face de l’arrêt de bus, il ralentit et s’immobilise alors que le feu est vert. L’attitude de cette fille le rend dur – autant qu’il puisse l’être.

 

Il pose sa main juste au dessus de son genou, elle sourit. Il lorgne davantage son entrejambe que la route, et aperçoit la dentelle noire. A soixante-sept ans, c’est la première fois qu’il chope une fille sur le trottoir. Il a bien connu les hôtesses les masseuses et autres escorts, mais les putes de ville, il les trouvait vulgaires, et il craignait que sous leurs attraits se cachent des pénis homosexuels. Aujourd’hui son audace efface ses hésitations.

Malgré l’excitation, les mots qu’il profère sont teintés de paternalisme. Il la tutoie immédiatement, l’appelle par son prénom et l’interroge avec insistance sur son activité, sa fréquence, ses pratiques. Il s’excuse d’être indiscret mais monte les échelons du sans gêne avec des questions intimes – même pour une pute.

Marion est à la fois surprise et amusée par cet homme qui veut se la payer mais qui préfèrerait qu’elle ne soit pas « trop » pute.

Il lui demande combien il lui en coûtera pour une nuit. « Cent cinquante euros la totale. » Elle gonfle le prix. Il est âgé et pénible, il radote et l’ennuie déjà.

Lorsqu’elle pénètre à sa suite dans son appartement, l’odeur lui saute à la gorge. Un mélange d’urine de chat et de renfermé. Au sol, des poils traînent le long des murs et dans les coins.

Il lui propose un café, ou un verre. Sa voix usée tremblote tout à coup. Mais elle ne peut plus l’entendre répéter de nouveau les mêmes mots. Elle l’attire dans la chambre et s’allonge sur le lit. Les poils de chats sont arrivés, en masse, jusqu’au plumard. Il ne l’accompagne pas encore. Il expulse ses chats de la chambre, leur sert à manger et à boire, sort les billets de son portefeuille. Pendant qu’il furète derrière la porte fermée, Marion regarde autour d’elle. Le mur en face du lit est couvert d’étagères. Des dizaines de livres s’y accumulent. A sa gauche, une armoire blanche de mauvaise qualité est salie par des années d’usage et un gros manque de ménage. Mais ce sont les étagères à sa droite, surtout, qui attirent l’attention de la prostituée. Il y a là une dizaine d’étagères pleines de films X, des enregistrements sur cassettes, des DVD aux titres explicites. Son regard traîne sur cet étalage de pornographie, et elle repère assez vite le goût de ce pervers décrépit pour les toutes jeunes femmes, et pour la sodomie.

Il fait encore des allées venues dans son appartement. Lorsqu’il revient, un verre à la main, elle le trouve pathétique. Un doigt de whisky pour se donner le courage de baiser une pute, elle aura vraiment tout vu.

Comme la panne sexuelle du vieux qui se croit beau et performant.

Pendant qu’il passe, penaud, aux toilettes, elle envoie un texto. Un compte rendu d’activité. Elle écrit ses mots, crus et acérés, empoche les billets et s’apprête à passer une nuit insipide.

 

Lorsqu’elle émerge de son sommeil, elle est seule dans les draps un peu déchirés par endroits. Au-delà de l’odeur des chats elle hume celle du café. Elle se rhabille en vitesse. Le prix n’inclut pas la baise du matin.

Dans le salon le vieux est assis dans un canapé de cuir noir autant avachi que lui. Il fixe la télé qui débite ses âneries du matin et ne l’entend pas arriver. Lorsqu’il la découvre son sourire est moins guilleret que la veille. Moins alcoolisé. Dégrisé de sa nuit, il lui sert un café, silencieux. Puis, retrouvant ses mots, il entonne un discours moralisateur.

Tu ne devrais pas te prostituer.

Ce n’est pas bien.

Tu ne vas quand même pas faire ça toute ta vie.

Il n’y a pas de sots métiers, tu sais, ma mère a fait des ménages toute sa vie, mais au moins elle gagnait sa vie honnêtement.

Marion n’en revient pas. Il n’a pas trouvé ça immoral quand il l’a baisée cette nuit, ce vieillard pathétique. Elle s’apprête à lui envoyer dans le dentier une répartie bien cinglante, mais elle est stoppée par une autre phrase qui lui évoque une suite différente :

« Comment je pourrais t’aider à sortir de ce milieu ? »

Elle entrevoit une brèche, et s’y engouffre. Elle raconte qu’elle doit de l’argent à cet homme, son mac. Elle lui doit tellement d’argent, qu’elle ne s’en sort pas. Elle était quasiment à la rue quand elle l’a rencontré et c’est lui qui… Elle montre les textos de Gérard, après avoir effacé son message injurieux de la veille.

« Tu es où ?

Rentre à la maison j’ai une passe qui t’attend.

Bouge ton cul ma pute.

Annonce lui 50 la pipe il est plein de fric.

… »

Le vieux lui rend son téléphone. Il a pitié de cette fille. Elle est si jeune, plus que sa propre fille. Il ne supporte pas de la savoir aux griffes de ce prédateur.

« Je veux le rencontrer ce Gérard. »

 

La sonnerie le sort de sa torpeur. Il pose son café sur la table basse, enfile ses pantoufles effilochées et traîne ses pieds jusqu’à la porte. Il porte un peignoir fatigué, son visage est encore embrumé par la nuit. Il ne s’attend pas à trouver Marion en compagnie d’un homme devant sa porte.

Les deux jeunes gens attendent, debout, dans le salon pendant que le vieux s’habille. Le silence règne. Marion et Amir regardent tout autour d’eux le contenu de l’appartement. Lorsque le vieux revient, Amir prend la parole. Le kaiser n’a pas voulu venir, mais il a chargé Amir de causer à sa place. Marion lui doit tellement d’argent qu’elle lui appartient jusqu’à ce qu’elle ait remboursé sa dette. Quand elle s’est enfuie de chez son ex, elle a été bien contente de trouver les bras accueillants de son Gérard. Grâce à lui elle a un toit, de l’argent, elle n’est plus poursuivie par les créanciers…

Amir explique encore : « Je suis un vieil ami de Marion, mais je ne peux rien faire pour elle. Moi aussi je dois de l’argent au Gérard. »

L’ancien fulmine. Il exige le numéro de téléphone de ce fameux chef terrifiant.

« Combien vaut sa liberté ?

– Plus que tu ne peux payer, le vioc. Laisse tomber elle est à moi. »

En raccrochant, le barbon accroche le regard de Marion. Il y décèle une étincelle de désespoir.

Au fil de la parole de Marion, le patriarche découvre qu’elle est enserrée de toute part. Son portable vibre d’un nouveau message toutes les cinq minutes. Des directives ou des questions auxquelles elle s’empresse de répondre. Grâce à cet appareil géolocalisable que le kaiser lui a fourni, il sait toujours avec exactitude où elle se trouve. Lorsqu’elle se déplace elle se fait accompagner dans une des voitures du mac. Son logement, une chambre chez Gérard. Elle ne peut même pas fermer la porte à clé. D’ailleurs, il lui rend souvent visite la nuit, quand elle ne travaille pas.

« Pauvre fille, pense-t-il, elle n’a aucune voie de sortie. Je suis son seul espoir. »

 

« Vous voulez connaître la somme maximum que vous pouvez retirer en espèces ? Quand souhaitez vous réaliser cette opération ?

– Immédiatement.

– Si l’on n’est pas prévenus, notre plafond de retrait exceptionnel est de 5000€ monsieur.

– Dans ce cas, je vais retirer cinq mille, et prendre rendez-vous avec mon conseiller.

– Très bien monsieur. »

 

Quand il se gare en bas de chez lui, il remarque une Mercedes rutilante de l’autre côté de la voie. Au volant un homme au visage sombre fixe son rétroviseur central. Le vieux comprend qu’il s’agit d’un des hommes de main du kaiser lorsqu’il découvre Marion sur les marches de son entrée.

Elle se lève. Il passe un bras autour de ses épaules et ils s’engouffrent ensemble dans la cage d’escalier.

 

Elle est assise sur le canapé, essayant d’oublier les relents d’urine qui s’en dégagent. Le septuagénaire lui tend une enveloppe. Elle l’entrouvre. Elle n’a jamais vu autant d’argent. D’un ton qui n’admet aucune interruption, il lui assène la marche à suivre.

« Tu ne fais plus aucun client. Tu utilises cet argent pour faire patienter ton mac, tu lui donnes petit à petit comme si c’était l’argent de tes passes. Et tu lui demandes combien il veut pour te rendre ta liberté. Je vais retirer plus d’argent mais il me faut quelques jours.

– D’accord, merci, murmure-t-elle.

– Par contre, tu ne fais plus de passe, hein, parce que sinon ça sert à rien tout ça. Tu as compris ?

– Oui. »

Elle s’approche de lui, pose sa main sur sa cuisse, s’approche encore. Tout près de son visage elle susurre : « Merci. »

Sa main est sur la boucle de ceinture du vieux maintenant, elle fait passer la lanière dans le passant, descend son visage. En une seconde elle est à genou devant le fauteuil, et s’affaire sur la braguette.

« Non non arrête. » Le baderne la repousse. « Il n’est pas question de ça. Ce n’est pas pour ça cet argent, c’est pour t’aider. » Il remet sa ceinture, respire bruyamment. Une bosse gonfle un peu son pantalon. « Va t’en. Va régler tes problèmes, allez. Va t’en. Je t’appelle dans quelques jours. »

Marion ne dit rien. Elle tourne les talons et sort de l’appartement négligé.

 

« Ah la voilà enfin ! »

Il s’apprête à se plaindre de son retard en lui ouvrant la porte. Mais la vue du noir sur sa pommette le stoppe.

« Qu’est ce qu’il s’est passé ?

– C’est Gérard. Quand il a compris que je voulais arrêter, il m’a frappé. Il voulait m’empêcher de venir chez toi, mais j’ai réussi à m’échapper. C’est Amir qui m’a amené. »

Le jeune homme apparaît derrière Marion.

Le briscard ferme la porte derrière eux, ainsi que la chaînette qu’il laisse toujours pendre.

Ils discutent tous les trois pendant de longues minutes. Marion enchaîne cigarette sur cigarette. Le vieux la regarde, tremblotante et apeurée. Ils explorent, ensemble, les possibilités de fuite de Marion.

« Chez moi ça craint, il sait où j’habite le kaiser, énonce Amir. Chez mon cousin peut-être. Il sait où c’est aussi mais il rentrera moins facilement. »

Le vétéran quitte la pièce puis revient après quelques minutes, une boîte à la main.

« Ça pourrait peut être vous aider à l’éloigner, ça ? » Il ouvre la boîte et découvre un fusil à pompe.

Marion et Amir se taisent, abasourdis.

« Allez, les jeunes, c’est un cadeau. Qu’est ce que vous voulez que j’en fasse, moi ? »

 

En sortant de l’immeuble, Amir attrape le bras de Marion, se serre contre elle et lui chuchote : « Chut… »

Ils ouvrent les portières de la petite voiture cabossée. Amir lève la tête vers la fenêtre du vieux et le salue d’un geste de la main. Marion se tourne à son tour, sourit, puis efface bien vite la joie de son visage.

Elle s’engouffre dans la voiture et claque la portière. Amir jette le fusil sur la banquette arrière et prend le volant. Il recule en trombe, sort de son stationnement en faisant crisser les pneus. L’ancien suit des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle tourne au coin de la voie de sa résidence.

Marion jubile : « Dix mille euros ! Tu te rends compte !

– Dix mille euros et un fusil, c’est une bonne journée ma pute.

– M’appelle pas comme ça, on a dit qu’on changeait de business, non ?

– Tu n’en restes pas moins ma pute privée, chérie… »

Marion sourit, pose sa tête sur l’épaule d’Amir.

« Qu’est ce qu’on va en faire, de ce fusil ? Ça vaut rien à la revente cette vieillerie !

– Réfléchis chérie, c’est toujours utile un fusil. Tu voulais pas braquer les bureaux de tabac ? Bah nous voilà avec une arme gratos au nom d’un autre…

– Tu as toujours des bonnes idées ! Ramène moi à la maison mon amour j’ai envie de toi. »

Amir toise Marion puis fait glisser sa jupe en haut de ses cuisses. Du bout des doigts il caresse la dentelle puis fait claquer l’élastique de son string.

« Avant que j’oublie, chérie, attrape le portable Gérard dans la boîte à gants et envoie toi un message furieux, du genre « Je vais te retrouver sale pute j’en ai pas fini avec toi ». Je suis sûr que le vieux a encore quelques économies à dépenser. »