Le désir de l’oubli

Un jour je dirai « j’ai oublié ». Oubliée, la route propre et bien tracée. Oubliée, la route neuve et lisse. Oublié, le bonheur parfait d’une vie rêvée. Sur le côté, camouflée dans le paysage, il y a une fissure. Je m’y suis engouffrée, je m’y suis enfoncée. J’ai suivi la route abandonnée. Le chemin de traverse dont tu m’avais parlé, sombre, dangereux et terriblement attirant.

Au bout de cette route perdue qu’y a-t-il à part l’oubli ? De plus en plus souvent je veux la suivre, m’éloigner, m’engouffrer, m’enfoncer vers le bout du monde, vers la fin du monde, là où il n’y aura plus que la forêt ou peut-être même pas, là où il n’y aura plus rien de notre vie si brillante si belle si neuve si lisse si heureuse et si facile. Au bout, s’il y a un bout, on aura oublié la vie, on aura oublié le monde, le futur, on aura oublié la route même.

Au début, pourtant, on avait voulu garder notre lucidité, comme tu disais. On avait suivi la ligne blanche comme un rail. Un rail de dope mais un rail quand même. Au bout de la route, on savait la forêt, touffue, sauvage, dévorante, multitude, entière, solitaire et pleine. On pensait qu’en suivant la ligne on ne s’oublierait pas. On se croyait inoubliables, en fait, les humains et leurs vanités. Mais la ligne s’abîme, la ligne s’efface, d’abord un peu puis on l’oublie, on la recouvre.

Elle est oubliée, elle est recouverte, elle est effacée.

J’avais les pieds sur la peinture, pourtant, il n’y a pas si longtemps. Tant que je suis la ligne tout ira bien, je me disais, je saurai revenir, refluer vers la route droite et propre loin des chemins de traverse. Puis j’ai oublié. J’ai oublié où menait cette route. J’ai oublié pourquoi je l’avais prise et si tu y étais toi aussi. J’ai oublié ce qu’il y avait au bout. J’ai oublié si je l’ai su un jour. J’ai pris la route qui éloigne, qui se perd, qui ne rejoint pas, ne rejoint plus. J’ai pris la route qui mène partout, n’importe où, nulle part. Et puis j’ai oublié.

Au bout de la route tu étais là je crois, tout était blanc, doux, chaud. Les frissons de l’oubli m’ont prise, les yeux fermés, le temps suspendu, la fin sur le bout de la langue, j’ai oublié.

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