Escorter l’amour

escorter l amour

La clé émet un cliquetis discret en tournant dans la serrure. Dès la porte d’entrée elle découvre les vestiges d’une soirée qui a dû être, une fois de plus, arrosée et décadente. Elle fait quelques pas dans la vaste pièce blanche, laissant planer son regard tout autour d’elle. Sur le tapis de soie du salon, deux bouteilles de Veuve Cliquot, vides, sont couchées, formant une croix au niveau de leurs goulots. Une autre bouteille du même champagne trône sur la table basse, abandonnée à un lent dégazage parmi plusieurs flûtes dont certaines encore pleines. Elle compte rapidement six pieds de cristal. Un soutien-gorge en dentelle noire est posé à califourchon sur l’accoudoir du canapé. Un peu plus loin, entre le canapé et la porte rouge de la chambre du fond, elle distingue une tâche sombre sur le parquet en chêne massif. Le string de dentelle fine assorti au soutien-gorge, à n’en pas douter. Gina hausse les sourcils tout en gardant sur le visage une expression d’indifférence lasse. Rompue à ce genre de scène, la femme file d’un pas vif vers la cuisine, revient avec un grand sac poubelle et y enfouit les cadavres de bouteilles et autres déchets qui envahissent les meubles chics du salon. Elle trouve une quatrième bouteille entre la table basse et le canapé en cuir blanc. Ses gestes sont rapides, précis. De minutes en minutes l’appartement retrouve de sa superbe. Elle ouvre les grandes baies vitrées donnant sur l’immense terrasse et s’immobilise quelques secondes pour admirer les superbes arbres en pot qui trônent là, un olivier, un oranger, un palmier, et derrière eux la vue mer.

Elle est tirée de sa rêverie par un bruit fugace, un gémissement humain. Elle croit d’abord qu’il vient de l’extérieur, mais le bruit revient, plus fort, plus long. Une plainte, un râle. Elle tressaille, apeurée soudain. Il y a quelqu’un dans l’appartement. Sans bouger, elle tend l’oreille. Alors elle perçoit une respiration bruyante, haletante, et un bruit de frottement, quelques craquements de bois. Et puis ce bruit, encore. Cette voix de femme qui gémit. Encore. Et encore.

Elle comprend, maintenant, et le rouge lui monte aux joues. La gêne a chassé la curiosité. Le visage en feu, elle s’active, essayant d’oublier ces râles qui s’accélèrent, qui s’intensifient, qui sont des cris à présent. Elle prie en silence, les yeux baissés, pour que cela soit bientôt fini, mais au contraire. Derrière la porte grise de la seconde chambre, de l’autre côté de la cloison du salon, la femme hurle, à présent. Ses mots résonnent, clairs et forts.

– Oh oui. Encore. Encore, vas-y. C’est bon. C’est bon chéri. C’est bon vas-y. Enfonce la moi. Oui. Oh oui !

Elle hurle. Un monstrueux cri de jouissance qui envahit tout et dure un temps s’approchant d’une éternité.

Le cri s’arrête, enfin, dans un hoquet comme un sanglot.

La plainte redevient douce, langoureuse. Un râle d’après l’amour.

Tout en astiquant le bar en marbre blanc, Gina reprend son souffle. Elle garde le regard bas, même – surtout – lorsqu’elle entend la porte de la chambre s’ouvrir. Elle ne regarde pas – surtout pas – mais entend que sa présence provoque un retour en arrière. Quelques secondes passent, et Aaron paraît, une serviette blanche autour de la taille.

– Bonjour, Gina. Je ne savais pas que vous deviez venir aujourd’hui.

– Oui. Je suis désolée, Monsieur Lonéta, vraiment désolée, je pensais que l’appartement était vide.

– Je vous ai déjà dit de m’appeler Aaron, Gina.

– Oui, Monsieur Aaron, d’accord. C’est Mademoiselle Maeva qui m’a dit de venir. Je pensais que…

– Aucune importance, Gina, ce n’est rien. Ce n’est rien. Faites comme si je n’étais pas là.

– Est-ce que Mademoiselle Maeva est dans sa chambre, Monsieur ?

– Non. Elle est sortie. Vous pouvez faire la chambre rouge, Gina, je pense qu’elle en a bien besoin.

Aaron va jusqu’au frigo, attrape une bouteille d’eau glacée, saisit deux verres sur le bord de l’évier, et retourne vers la porte grise, entrebaillée.

En longeant la table basse, il s’arrête soudain, pivote vers Gina, et dans un sourire il murmure :

– Par contre, on risque de faire encore un peu de bruit.

 

Lorsque Aaron ressort de sa chambre, deux heures plus tard, Gina est partie. L’appartement est rutilant. Le jeune homme attrape une chemise surplombant la pile que Gina a posée sur le bras du fauteuil. Il l’enfile et la boutonne avec lenteur en commençant par le bas. Les muscles de son torse sont saillants, sa peau dorée. Il se retourne, tout sourire, vers la femme qui sort de la chambre à sa suite. Rhabillée, elle fait très bourgeoise. A presque soixante ans, elle reste élégante, et l’on perçoit qu’elle devait être, jeune, une vraie beauté. Aaron lui prend la main, la porte à ses lèvres. Il caresse ses doigts juste une seconde à la pulpe de ses lèvres. Elle frissonne.

« Tu m’appelles quand tu veux et je te bloque une après-midi.

– Une nuit plutôt, c’est la rentrée je vais recommencer à garder mon petit-fils.

– Va pour une nuit, chérie. »

 

Quand Maeva ouvre la porte de l’appartement, elle trouve Aaron, affalé dans le sofa, en train de recompter une petite liasse de billets.

– Je vois que tu as bien bossé, chéri, lui lance-t-elle.

– Entre la touze d’hier soir et ma cliente de cet aprèm, mille deux ma belle !

– Joli ! Ton p’tit cul vaut de l’or !

– Le tien aussi, pétasse !

Ils éclatent de rire.

Maeva va direct au frigo, en sort la bouteille de champagne entamée, et boit directement au goulot.

– Buvons à notre succès ! Aux escorts les plus chauds des Bouches-du-Rhône !

– A l’argent ! crie Aaron.

Maeva se jette dans le canapé, contre Aaron. La bouteille de champagne passe de l’un à l’autre.

– Tu as un plan pour ce soir ? la questionne le jeune homme.

– Non. Repos ce soir. Je vais avoir mes règles. Et toi ?

– Oui, j’ai la nuit complète. Un mec. Un homme marié, en déplacement professionnel. Ça te dérange si je l’amène ici ? Je préfère toujours jouer à domicile. Les hôtels de ces commerciaux sont d’un glauque !

– Oui, amène le, pas de souci. Je me planquerai dans ma chambre. Et je regarderai un film avec le casque.

 

Deux jours plus tard, lorsque Aaron rentre chez lui, en milieu de matinée, après une nuit de travail, intense, il trouve Maeva recroquevillée sur le canapé, le visage dans les mains. Elle sanglote.

Quand elle lève la tête vers lui, il distingue deux sillons creusés par les larmes en travers de ses joues.

– Qu’est ce qu’il t’arrive ma belle ?

Elle ne répond rien et continue à pleurer.

– C’est un client ? Ne me dis pas qu’on t’a frappée ? C’était pas ta semaine off chérie ?

– Non, c’est pas un client.

– C’est quoi ?

– C’est ça.

Et elle tend à Aaron un drôle de bâtonnet en plastique blanc. Le jeune homme le saisit, interloqué. Il le tourne plusieurs fois dans ses mains sans comprendre, jusqu’à découvrir une inscription : « Enceinte »

– Quoi ???

Il sursaute et lâche le test de grossesse qui rebondit au sol.

– Mais comment c’est possible ? Et comment tu as su ? Qu’est ce que tu vas faire ?

– J’avais deux jours de retard, c’est pas normal chez moi. Et puis, voilà. Ça a du arriver le soir de la partouze ici, y’a une capote qui a craqué à un moment.

Le silence s’installe. Aaron regarde Maeva, une grimace dépitée au coin des lèvres.

– C’est la merde, appuie-t-elle.

– Je te confirme, ajoute-t-il.

La vibration d’un portable envahit le silence qui s’installe. Maeva décroche son regard du vide et plonge la main dans son sac à main posé sur l’accoudoir du canapé. « Allo ? »

 

Trois semaines sont passées.

Ce matin là, Maeva se lève tard. Aaron a déjà quitté l’appartement. Le soleil pénètre largement dans le salon. Maeva traîne ses pieds nus sur le carrelage laqué blanc, jusqu’au frigo. Au milieu de la porte métallisée, un petit carré de papier sonne comme un rappel à l’ordre : « Clinique IVG. 0491…… Appelle »

Maeva arrache le post-it, le froisse entre ses doigts rageurs. Devra-t-elle avoir cette conversation chaque jour avec une personne différente ? Hier déjà, elle a expliqué à cet homme pourquoi l’avortement n’était pas une option pour elle. La douleur physique mais morale surtout de celui qu’elle avait subi dix ans plus tôt. Engrossée par son propre père, la question ne s’était pas posée de garder cet enfant de la honte. Sa mère l’avait traînée à la clinique en la traitant de sale petite pute. Dans la voiture qui l’amenait vers ce qu’elle allait vivre comme un viol de plus, un récurage de son intimité, il n’y avait eu que ces mots, « sale petite pute ». Entre la place de parking et les portes vitrées de la clinique, un barrage de pancartes et de cris s’était dressé. Ces personnes, leurs visages déformés par la haine, s’étaient adressées à elle. « Tu es un assassin. Tu vas tuer un enfant. Tu devrais avoir honte. » Et sa mère n’avait rien dit. Elle s’était mise dans l’ouverture de la porte et l’avait regardée, en souriant, avancer péniblement entre les corps agressifs.

Maeva n’avait jamais évoqué ce moment. Mais cet enfant, elle allait le garder.

Le gentil béta qui l’avait appelé le jour du test, elle l’avait désigné comme père il y a trois jours. Il n’avait eu aucune difficulté à croire, le bougre, qu’à soixante-sept ans il avait mis une femme enceinte en deux coups de queue. La belle occasion était complète puisque papi avait une retraite très confortable en plus de quelques sous de côté. Pour Maeva, c’était une autoroute qui s’ouvrait sous ses pieds.

 

Aaron s’assoit en face d’elle. Maeva continue à fixer la télévision, mais Aaron insiste. Ses yeux ne la quittent pas. Elle lâche l’écran.

– Quoi ?

– Tu as vu mon mot ?

– Oui

– Et ?

– Je n’avorterai pas.

– Quoi ?

– Je n’avorterai pas. J’ai un plan.

– Mais quel plan ? Tu ne fais rien de tes journées, tu ne travailles plus, tu traînes à la maison. Tu vas faire quoi maintenant quand ton ventre va pousser ?

– Je vais me faire entretenir. J’ai trouvé un mec. Je lui ai dit que c’était lui le père et il est tombé dans le panneau. Papi, bonne retraite, bonne poire. Quand je te dis que j’ai un plan !

Ce soir là, Maeva raconte son histoire à Aaron.

 

Les mois passent. Le ventre de Maeva s’arrondit. Elle rend visite à son papi bienfaiteur trois fois par semaine. Elle prétexte une grossesse difficile pour lui refuser du sexe, se laisse caresser le ventre. Elle n’a qu’à ébaucher un début d’histoire de maquereau pour qu’il sorte le chéquier. Elle lui demande sa carte de crédit et il lui donne avec le code. Elle l’embrasse dans le cou : « S’il te plaît mon amour ». Il lui achète un ordinateur portable. Une voiture neuve. Quand il ne peut plus piocher dans son compte il prend des crédits revolving. Elle n’a qu’à soupirer, langoureuse, une main sur son ventre porteur de vie, et il signe.

« J’aurais aimé faire d’autres enfants avec ma femme », lui confie-t-il un jour. « Et puis c’est tellement beau une femme enceinte. »

Ce jour là, la gentillesse naïve qu’elle lit dans son regard la touche tant qu’elle veut tout arrêter. Mais elle est allée trop loin. Elle ne travaille plus depuis des mois mais continue à dépenser sans compter. Elle a besoin d’argent pour maintenir son train de vie… beaucoup d’argent !

La faillite survient en même temps que l’accouchement. Maeva s’éloigne. Elle ne veut pas de ce papi comme père pour son enfant, surtout maintenant qu’il est fauché.

Mais le gentil papi payeur ne coupe pas le contact, malgré les remontrances agressives de sa grande fille et la surveillance des comptes qu’elle lui inflige, telle une méchante sorcière. Il voit son fils de temps en temps, lâchant à l’occasion un petit billet de vingt ou de cinquante à Maeva.

Lorsque la surveillance filiale se relâche, le papi supprime l’accès à ses comptes depuis internet. Maeva saisit la perche lorsqu’il évoque cette liberté retrouvée, lors d’une de ses visites de père distancié. « Pourrais-tu débloquer un peu d’argent, pour Cédrik ? On pourrait lui ouvrir un compte, qu’en penses-tu ? »

 

Maeva déroule le scotch marron dans un bruit de crissement sec, puis le plaque à la jointure de l’ouverture. Elle lève le visage vers Aaron : « C’était le dernier carton. »

Le jeune homme la fixe, avide de voir si les larmes couleront quand elle quittera pour de bon leur appart en colocation et tous leurs souvenirs.

« Tout ça parce que la pilule te faisait grossir », soupire-t-il avec un regard en biais vers le petit Cédrik qui avance vers sa mère en s’agrippant à la table basse.

« Je ne regrette rien » répond Maeva. Elle considère son fils, silencieuse. « Je lui ai même dégoté l’amour d’un père. Ce que moi je n’ai jamais eu.

– Je ne sais pas si tu peux appeler ça de l’amour. C’est une arnaque, surtout.

– Non. Il l’aime avec sincérité, son fils. Je l’ai bien vu au fil des mois. Notre histoire familiale n’est pas facile, c’est vrai, mais l’amour je ne peux pas l’ignorer.

– Et quand il saura pour l’arnaque ?

– Quelle arnaque ?

– Cette histoire de chèque volé que tu lui as fait encaisser pour toi. Il a pas porté plainte contre ton complice ? Quinze mille quand même, c’est pas rien ! Tu penses qu’il l’aimera encore, qu’il voudra toujours le voir, ton fils, quand il comprendra que tu as tout manigancé depuis le début ? Tu ne me demandes pas mon avis, mais je vais te le dire quand même, Maeva, je trouve que tu es allée trop loin dans la manipulation de ce pauvre type. »

Maeva sourit, tranquille. Elle échange un regard avec Cédrik et rit avec lui. Puis elle plonge ses yeux dans ceux d’Aaron : « Tu vas être surpris, mais figure-toi que l’arnaque au chèque, c’était son idée. Et le complice, c’était son complice. Et c’est justement parce qu’il aime son fils qu’il a pris le risque de monter ce tour… Mon père n’aurait jamais fait un truc pareil pour moi. »

 

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