Je ne suis plus moi-même

Je ne suis plus moi meme

20 mai 2017

Je m’appelle Marypol. J’ai vingt-neuf ans. Je suis en taule depuis trois ans. Il me reste trois mois à tirer dans ce trou à rates.

C’était un accident, la taule, un accident débile qui m’a fait tomber dans les filets de la police brésilienne. Si Maurice ne m’avait pas chargée je n’en serais pas là aujourd’hui. L’enfoiré.

De toute façon ma vie entière est un accident. Même ma conception a été un accident. Mon père était un homme marié. Ma mère une croqueuse d’homme, une croqueuse de fric plutôt. Tout ce qui l’intéressait quand elle écartait les cuisses c’était le pognon qu’elle pourrait en retirer. De là à dire que ma mère était une pute il n’y a qu’un pas… Elle n’a jamais tapiné au sens propre du terme, mais qu’est ce que j’en ai vu défiler des mecs ! Des petits, des gros, des moches, des basanés, des blonds, des grands, des riches. Surtout des riches. Enfin, riches, toute proportions gardées bien sûr, elle n’a jamais réussi à nous ramener un vrai riche qui nous aurait mises à l’abri toutes les deux pour longtemps…

Pour en revenir à mon père, ma mère m’a raconté pendant toute mon enfance qu’ils s’étaient connus à une soirée. Qu’il y avait beaucoup d’alcool ce soir là, qu’il s’était saoulé et avait fini dans son lit. J’avais cinq ans que ma mère me racontait déjà cette histoire de soirée éméchée se terminant par une grossesse. Pendant toute mon enfance, en guise de père je n’ai eu qu’un prénom, Bernard, et la vision d’un gars bourré en train de niquer ma daronne.

Bernard était rentré au petit matin chez sa femme, sa queue s’égouttant entre ses jambes. Ma mère et moi nous avions mené notre vie, de mecs en mecs, d’apparts miteux en maisons isolées, de déménagements en déracinements. Jusqu’à Maurice. Celui-là, on peut dire que ma mère avait le béguin pour lui ! Je n’ai jamais compris pourquoi. Cette petite frappe du milieu marseillais, sous ses airs bonhomme, qu’est ce qui pouvait bien la faire vibrer chez lui ?

 

25 mai 2017

Quand ma mère est morte de son cancer du col de l’utérus, j’avais vingt-quatre ans, j’étais en train de déménager pour m’installer en couple avec mon Alexandre. J’ai ramené toute la vie de ma mère en cartons dans notre petit appartement, et c’est là que je les ai trouvées, les lettres de mon père.

Ils avaient continué à correspondre, après ma naissance. Il n’avait jamais bougé son cul pour me voir ce bâtard mais il questionnait ma mère sur mes résultats scolaires et mes fréquentations !

Il ne m’a fallu que quelques semaines et un début de grossesse pour me conduire devant sa porte. Je voulais connaître cette partie de mes origines, pouvoir répondre aux questions de mon futur enfant.

Je ne m’attendais pas à ce que j’ai trouvé. Un vieux, seul, dans un appartement qui sentait le chat, m’a fixée de son regard bleu glacier, m’a invitée à entrer. Assise sur son fauteuil de cuir j’ai écouté son récit. Il m’a narré sa rencontre avec ma mère, le seul dérapage de ses années de mariage, la manière dont elle l’avait allumé. « Il faut que tu le saches, ta mère fréquentait le milieu de la prostitution. J’aurais voulu la sortir de là mais… j’avais une femme et une fille, une vie rangée. »

– Pourquoi tu t’es laissé faire alors que tu avais une famille ?

– L’alcool… Et puis je m’étais disputé avec ma femme. Elle s’est faite avorter contre mon avis, moi je le voulais cet enfant. Ça aurait peut-être été un garçon, on l’aurait appelé Paul. Maintenant tu comprends pourquoi tu t’appelles Marypol. »

Comme ma mère était enceinte, il l’avait poussée à avorter, elle avait refusé – quelle ironie. Il était retourné dans les jupes de son épouse, ne m’avait pas reconnue, mais avait gardé contact.

Le jour de notre première rencontre, il avait causé, longtemps, et radoté aussi. Ma mère et la prostitution, sa femme morte depuis douze ans, sa fille Sophie, son petit-fils, son autre fille Laura.

Puis tout à coup il avait changé de ton. « Je ne vais pas te le cacher, je vais mourir. Il me reste, dans le meilleur des cas, cinq années à vivre. Mes filles reconnues vont se partager mon héritage, c’est injuste que tu n’aies rien. Dis-moi ce que tu veux. J’ai de l’argent. J’ai une bonne retraite. Je te l’offrirai. »

Alors je me suis mise à accepter les cadeaux, à demander ce dont je rêvais, j’ai accepté l’ordinateur, l’argent liquide, le shopping avec la carte bleue de papa. Il était là, l’homme à fric que j’avais attendu toute mon enfance dans les jupons de ma mère, là où je n’aurais jamais pensé le trouver.

La vie a été facile et friquée pendant quelques mois. Tous nos soucis financiers de jeune couple disparaissaient. Mon ventre s’arrondissait.

Alexandre s’était pris au jeu lui aussi, il s’était mis à parier aux courses, on passait souvent nos après-midis au troquet, lui enquillait les Ricards, moi les Perriers rondelle, la vie se faisait frivole.

 

10 juin 2017

Mais toute cette facilité ne pouvait pas durer. Au bout d’un moment, le vieux n’a plus eu d’argent. Et puis sa fille. Il refusait catégoriquement de lui parler de moi, il aurait dû avouer son infidélité. Alors pour tout le reste de sa famille, j’étais un secret honteux. Je crois que cela a contribué à lui faire cracher toute sa tune. A un moment il s’est mis à craindre que je parle.

Le jour où il s’est retrouvé fauché, à découvert, avec une dizaine de crédits qu’il ne pouvait pas payer, sa fille a mis à jour mon existence. Mais pas la vérité. Il ne lui a jamais dit qui j’étais. Il a inventé une histoire au fur et à mesure des questions.

J’ai fini par comprendre comment elle me considérait, sa bourgeoise de fille. Elle me voyait comme une petite pute débutante qui arnaquait son père sur base de prétendue grossesse. J’étais écœurée qu’il puisse lui faire croire qu’il avait couché avec moi.

 

8 juillet 2017

Quand j’ai accouché, le robinet à pognon était cassé. Pendant que je trainais chez moi en pyjama, à préparer des biberons, à bercer mon bébé en marchant de long en large dans le salon, à me faire dégobiller sur le cou toutes les heures, Alexandre dilapidait tout ce qu’il nous restait au troquet. Les courses, l’alcool, il ne pouvait plus s’arrêter.

Et puis un jour, il a craqué. Notre petit Cédric avait un mois et demi. Il a fait venir un pote à lui chez nous, un roumain, et m’a expliqué son plan. « On va le faire cracher, le vieux. Tu lui fais croire que tu es séquestrée, que tu dois trois mille à des gars qui plaisantent pas. Tu lui dis que je suis à Paris qu’ils t’auront tuée avant mon retour. Et pour le convaincre Nicolae gueulera un peu dans le téléphone. »

J’ai d’abord refusé, je l’ai traité de fou. « Mon père n’a plus rien Alexandre, il n’a plus une tune et sa fille le surveille ! »

Mais il est devenu vraiment fou. « Je m’en tape de sa conne de fille, tu vas faire ce que je te dis. » J’ai eu tellement peur, pour moi, pour mon fils, que j’ai pas eu besoin de forcer pour paraître apeurée au téléphone. Nicolae a fait son numéro. Au bout du fil la voix de Bernard s’est brisée.

Quand la police m’a appelée un peu plus tard dans la journée pour vérifier mon adresse – enfin celle de Maurice en l’occurrence – j’ai compris que tout était fini. Qu’on ne pourrait plus manœuvrer.

 

31 juillet 2017

J’ai attendu son appel, trois jours plus tard. Il m’a expliqué que les flics avaient démonté notre histoire de séquestration en cinq minutes. Qu’il avait été obligé de porter plainte contre moi pour escroquerie. Qu’il n’avait pas voulu dire qui j’étais vraiment pour lui. Que sa fille était assise à côté de lui dans le bureau de l’évêcher. Qu’il allait être à la Banque de France. Que sa fille avait un code pour observer ses comptes sur internet.

Nous avons laissé passer quelques mois. Je suis montée à Paris avec Cédric, me suis installée chez ma tante. Alexandre est retourné chez sa mère.

Quand Bernard a pu fermer l’accès internet à ses comptes, il a repris contact. Il a recommencé à m’envoyer un peu d’argent, ce qu’il pouvait.

A mon retour sur Marseille, je suis revenue vivre chez Maurice.

J’avais à nouveau soif d’argent. La vie facile me manquait. Je ne voulais plus des petits jobs de misère que j’avais accumulés jusque là. Alors Maurice m’a proposé sa solution, une arnaque qu’il avait pu tester plusieurs fois. Le principe était simple, un petit jeu sur les temps de réaction de la banque. Un chèque est encaissé, crédité sur un compte, l’argent retiré. Puis l’émetteur prétend que ce chèque a été volé, il est remboursé. La banque généralement reprend l’argent sur le compte où il a été crédité, trop tard. Et voilà une machine à fabriquer du cash quand on n’a pas d’autorisation de découvert. Mon père a adhéré. Maurice lui a expliqué qu’il n’aurait qu’à prouver sa bonne foi pour s’en sortir, qu’il devrait porter plainte contre celui qui lui avait remis le chèque – Maurice – et ne jamais changer de version.

 

15 août 2017

Le lendemain du retrait de liquide, j’ai laissé Cédric chez ma tante et nous avons pris l’avion, Maurice et moi, pour le Brésil. Grâce aux quinze mille euros, nous avons entamé un business là-bas. Maurice m’avait vendu le mirage du luxe, de l’argent facile de la drogue, mais notre contact brésilien nous a vendu, et à la place de la vie dorée, j’ai écopé de la prison.

Dans cinq jours je serai dehors, je ne peux que constater le changement en moi. Peut-être les difficultés que j’ai rencontrées ici. La violence, la manipulation, l’esclavage sexuel pour le plaisir de certaines détenues – toujours les mêmes les plus grosses les plus fortes les plus puissantes. Je pensais être une guerrière et pouvoir tout affronter, mais entre les murs glauques de cette prison je n’ai pas fait le poids. J’ai baissé la tête, j’ai compté les jours et j’ai changé.

Maintenant je veux une famille comme ma « sœur » la bourgeoise. Je veux retrouver mon fils, mon père, revoir Alexandre et essayer de reconstruire une vie avec lui. Je veux rentrer chez moi. Je vais rentrer chez moi.

 

25 août 2017

Aujourd’hui je marche, libre, dans les rues de Marseille. Je suis allée sonner chez mon père en espérant – 2017 était la limite lointaine de sa maladie et il n’envisageait pas de vivre encore passé cette année. Une femme m’a ouvert, propriétaire de l’appartement depuis un an et demi. Elle me décrit mon père, affaibli, relié à une bouteille d’oxygène, blanc comme le mur de chez le notaire le jour où elle a acquis son bien. Elle a perdu le numéro de ma pimbêche de sœur.

La piste de mon géniteur s’arrête là.

Je m’assoie sur le bord du trottoir, en bas de l’immeuble. Je fixe le sol gravillonné, toute cette poussière. Je ne pense qu’une seule question.

 

Papa où t’es ?

Marseille – Bretagne

Jour 1 – 171 km

De Marseille à Anduze, en passant par Arles, Bellegarde, Nîmes centre-ville.

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Pique-nique à Bellegarde

Soirée au domaine de Labahou, à Anduze :

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Jour 2 – 178 km

Traversée des Cévennes puis vers le nord, direction Saint Flour.

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Saint-André-de-Valborgne

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Pique-nique après Florac au bord du Tarn

Bivouac près de la Truyère à Le Terran :

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Jour 3 – 194 km

Après une nuit fraîche, traversée de l’Auvergne et d’une partie du Limousin. Routes au milieu des campagnes, troupeaux de vaches…

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Passage sous le viaduc de Garabit (ouvrage Eiffel)

Bivouac près de Felletin, à côté d’une petite chapelle :

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Jour 4 – 133 km

Vers Argenton-sur-Creuse. Paysages campagnards.

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Pause de midi près d’un cours d’eau

 

Jour 5 – 224 km

Traversée du pays de la Loire, tout est beau et propre, fait en pierres de châteaux…

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Pique-nique dans une forêt vers Richelieu

Arrêt du soir au Domaine des 2 moulins, près d’Angers, accueil au top :

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Jour 6 – 167 km

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Pique-nique

Arrivée en Bretagne !

Bivouac près d’un étang pas très loin de Paimpont :

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A suivre, les forêts magiques de Bretagne…

[Lecture] « Derniers mètres jusqu’au cimetière » de Antti Tuomainen

L36 imgJ’ai lu dans un mail de Babelio que c’était LE livre de littérature étrangère du moment, hilarant, formidable, à lire de toute urgence… Alors je ne serai pas aussi dithyrambique sur ce roman. Il est drôle et se lit bien. L’histoire de cet homme, découvrant qu’il a été empoisonné à petit feu, et qui cherche le coupable parmi ses proches, est plutôt prenante. On entre assez facilement dans ce livre et la lecture est plaisante. Disons que c’est un roman sympathique pour la plage ou l’aéroport… ce qui est déjà pas mal.

Au nom du Non

Au nom du Non

Le parfum d’encens flotte, léger, presque imperceptible. Malika l’associe à des souvenirs de bien-être, salons de thé de ses errances lycéennes, repos satiné. La musique aussi s’efface, tant elle est délicate, et semble vivre dans les tentures moirées et chaleureuses. «Tout n’est que luxe, calme et volupté» songe-t-elle. Elle soulève un joli flacon ciselé, respire l’odeur de l’huile aux reflets ambrés, puis laisse couler, nonchalante, trois gouttes dans le creux de sa paume. Elle frotte le liquide tiède entre ses mains, hume encore son effluve sur sa peau. Elle saisit des mèches de ses cheveux, les enroule, souples, sur ses doigts brillants, et malaxe les pointes. Elle répète les gestes séculaires qu’elle contemplait, enfant, chez sa mère à la beauté tranquille. Maintenant qu’elle est femme, elle perçoit la sensualité douce qu’elle incarne à son tour. Dans la petite pièce éclairée de quelques bougies, elles sont cinq filles, alanguies sur les coussins, enveloppées dans des peignoirs moelleux. Malika caresse du regard les fragments de corps qui se révèlent entre les pans de coton blanc. La courbe d’un pied, la ligne d’un poignet, des genoux assombris, des cuisses rondes, un décolleté abandonné. Dans ce lieu à l’abri des yeux masculins elles laissent leurs chairs reposer. Et leurs pensées suivent aussi les effluves sucrés. Elles ne se connaissent pas, pour la plupart, mais pendant qu’Anaé la future mariée profite en soupirant de son massage, pour les filles confinées dans le petit salon adjacent, l’ambiance devient propice aux confidences.

Et elles parlent d’hommes, forcément. Elles se livrent une intimité sans fard. Tromperies, libido en berne, chasteté imposée par la fatigue des heures de travail… Malika, du bout des lèvres, avoue sa souffrance de célibataire, la solitude en corvée quotidienne. Veronica se rallie à sa complainte, et les trois autres filles, mariées ou en couple, leur révèlent de quelle façon elles ont rencontré ces hommes avec lesquels elles partagent maintenant une sexualité étiolée. Le corps repu des caresses d’une masseuse professionnelle, un sourire d’extase douce flottant sur son visage, Anaé pénètre soudain au coeur de délibérations autour des rencontres amoureuses. Les filles s’interrompent un instant, lèvent des yeux admiratifs vers le corps parfait qui se dessine entre les pans entrouverts du peignoir, projetant sur la reine de la journée leurs rêves de princesses de dessins animés. Anaé s’installe sur une banquette, et les piaillements feutrés reprennent. L’une des filles – celle dont le mari collectionne les maîtresses – se tourne vers Anaé : “Et toi, tu leur conseillerais quoi, à Malika et Veronica, pour dégoter leur prince charmant ?”

Anaé se penche en avant, une étincelle brille dans ses prunelles. Elle chuchote : “Le secret c’est de le choisir vieux… et riche !”

Les autres filles ricanent pour cacher leur gêne. Il faut dire qu’elle s’interrogent toutes en secret sur ce qui peut bien accrocher leur amie si jolie à ce type qui doit avoir au moins trente ans de plus qu’elle. Au delà des gloussements, Anaé poursuit, énumérant les avantages d’un tel choix. Il doit être gentil, et même sans être riche à millions, doit pouvoir entretenir son épouse. “Alors, les filles, à vous la tranquillité sexuelle – au delà de soixante ans ça fatigue – et la vie facile. Et puis peu de risque d’être trompée, c’est même plutôt l’inverse… Vous vous souvenez du jeune jardinier de Desperate Housewives ? J’en ai trouvé un qui fera bien l’affaire, il vient tondre ma pelouse deux fois par semaine pendant que mon cher futur époux se rend à son club de bridge.”

Les cinq demoiselles d’honneur n’osent pas objecter. Anaé semble tout à fait mesurer les avantages – et les inconvénients s’il y en a – de sa nouvelle vie.

Malika rompt le mutisme. “Dommage que je ne connaisse pas de vieux riche, que des vieux retraités avec des pensions de misère.

– Moi j’en connais un, avec une belle retraite, des appartements, et en plus il est beau, genre Alain Delon, intervient Veronica.

– Chope le toi, s’exclame Anaé.

– Impossible. J’ai bien tenté, mais je ne dois pas être son style. Je crois qu’il aime les gros nichons.” Veronica laisse s’installer un silence pensif, puis enchaîne en examinant Malika “Mais toi, tu as du potentiel à ce niveau là, je pourrais te le présenter ?”

 

Ainsi, une semaine plus tard, Veronica invite Malika à venir la retrouver, après ses deux heures de ménage, chez son vieux beau de client.

En ouvrant sa porte cette après-midi là, il ne s’attend pas à trouver une gazelle élégante et sauvage. Sa tenue noire atténue le feu de sa crinière lâchée en boucles volubiles, tandis que son décolleté réchauffe la longueur bâtarde de sa robe. Il lui offre un verre, par désir plus que par politesse, et ne met que quelques minutes à lui demander son numéro de téléphone, ignorant la présence de Veronica dont il a si souvent refusé les avances.

Elles pouffent, dans l’escalier qui descend de l’appartement vieillissant, et Malika s’imagine déjà suivre les traces du conte de fée d’Anaé. Ce n’est pas tout à fait la même richesse, mais cela suffira pour la sortir du cloaque du travail pendant quelque temps. Les rendez-vous se succèdent, et Malika suit toutes les étapes de la séduction en écolière appliquée. Mais un évènement inattendu vient perturber ses prévisions. Une grossesse s’installe, subreptice, et Malika doit lui avouer la raison de ses nausées. Il souhaite qu’elle avorte. Elle lui demande de nommer leur histoire. “C’est juste du cul entre nous ?” Il ne répond pas. Mais avec ses “On verra” et “C’est trop tôt”, il entretient son espoir.

Les mois passent, Malika n’a pas avorté. Elle balade son ventre arrondi et lui rend souvent visite. Le sexe devient rarissime, mais les sentiments s’incrustent. Tout en profitant des cadeaux qu’il lui fait, et de l’argent qu’il lui donne – sa grossesse a précipité son arrêt de travail – elle le questionne sur leur avenir. “Est-ce qu’on va se marier ?” “Ou au moins vivre ensemble ?”

Il ne dit pas oui. Il ne dit pas non. Il dit “on verra”.

 

Le premier jour de son huitième mois de grossesse, elle sonne à sa porte. A l’improviste. “Je t’ai déjà dit de ne pas venir sans prévenir !” maugrée-t-il. Elle entre, essouflée, se traîne jusqu’au salon. Il la suit et lâche : “Que tu es grosse !” Malika pivote au ralenti, son regard cisaille les yeux bleus clairs de ce vieux mec qu’elle a appris à aimer. Puis la charge de questions s’abat sur lui.

Elle désigne son bureau poussiéreux et encombré, y projetant son enfant. Elle cause place du lit à barreau, couleur des murs, et layette. Il se tait. Jamais la présence de cette fille et de cet enfant dans sa vie n’avait été si prégnante. D’un seul coup il prend conscience de la réalité des derniers mois écoulés.

“Est-ce qu’au moins tu vas le reconnaître, ton fils ?”

Non.

Non.

Non.

Les mots pèsent une tonne.

“Je veux garder mes habitudes.”

“Je ne veux pas de toi ici.”

“Je ne veux pas d’un enfant dans ma vie.”

Malika hurle, elle se jette sur lui et tambourine de ses petits poings fermés les épaules rachitiques de son vieil amant.

Il recule et se dérobe, rejoint la porte de son appartement et l’ouvre. “Va t’en maintenant.” Sa voix est grave, noire, vibrante. Les mots écrasants résonnent dans la cage d’escalier. “Va t’en”, répète-t-il. Ses pleurs de colère sont devenus plainte geignante. Il l’attrape par le poignet, puis pose ses mains sur son ventre arrondi. Il utilise cette énorme prise ronde pour la faire bouger. Elle ne résiste plus. Elle repousse les mains de son ventre – protéger son bébé d’abord. Elle recule. Elle sort. La porte claque, brutale, à quelques centimètres de son visage trempé.

Elle descend quelques marches, s’assoit sur le palier de demi étage. Abasourdie. Elle attend que les larmes sèchent sur son visage. Elle les sent qui s’évaporent en tiraillant sa peau. Elle jette des oeillades de plus en plus courtes à la porte close. Une dernière. Elle se relève. Elle part.

 

Les semaines passent. Malika s’enferme chez elle, en face à face avec sa télé. Du coin de l’oeil elle lorgne sur son téléphone portable qui ne sonne plus. De temps en temps, dans une bouffée de passion délirante, elle compose son numéro. Parfois, il décroche, la voix froide, le propos distant. Il prend de ses nouvelles d’un ton poli puis raccroche. La plupart du temps, il ne décroche plus.

 

Dans la salle d’accouchement, le travail s’alanguit dans la douleur durant des heures. Chaque nouvelle personne qui pénètre dans la salle blanche l’interroge sur l’arrivée imminente du papa. A chaque fois, elle pleure.

Mais les jours passent et son enfant est là. Un jour, elle l’appelle, comme le bébé pleure il prétend qu’il n’entend rien. Il ne demande rien. Ni photo ni rencontre. Elle raccroche sans dire au revoir.

Quelques jours plus tard, elle reçoit une lettre de convocation au commissariat central de Marseille. Pour s’y rendre elle annule son rendez-vous mensuel chez le pédiatre. Elle doit abandonner sa poussette dans le hall d’accueil. Elle suit un agent qui semble compter les mots qu’il lui adresse. Elle s’assoit sur une chaise en plastique noir, dans un bureau sombre. Son bébé endormi dans ses bras. Elle n’a dormi que trois heures cette nuit. Elle doit attendre que l’on retrouve le dossier pour lequel on l’a convoquée tandis que la fatigue s’abat sur elle. Le policier revient, il s’installe à son bureau, en face d’elle. “Pour les besoins d’une enquête en cours, je dois vous poser quelques questions.”

Elle répond. Oui je connais Monsieur Dubanc. Oui nous avons eu une relation intime. Oui il m’a donné de l’argent. Elle étale sa voix monotone jusqu’au bout de l’interrogatoire.

Puis l’agent annonce “Monsieur Dubanc a porté plainte contre vous pour escroquerie.”

Elle demeure muette, les yeux écarquillés. Elle raconte, alors, sa version sentimentale des évènements factuels qu’on lui a fait décrire. “Il m’a laissée seule. J’ai accouché seule. Il n’a pas voulu voir son fils. Moi, je voulais juste être avec lui.”

Quand le flic la raccompagne à la sortie de l’Evêché, elle sanglote encore avec de grands bruits liquides, et ne peut même pas répondre à son « au revoir ». Elle se retrouve sur le trottoir, pousse son enfant braillant dans son landau et attire sur sa face larmoyante les regards des passants. En tentant de dissimuler son visage trempé, elle parcourt plusieurs rues, puis s’arrête devant une porte sculptée. Elle enfonce le bouton de la sonnette. La porte s’ouvre, et elle s’engouffre dans le couloir en marche arrière en tirant la poussette à sa suite.

Anaé apparaît à l’entrée de son superbe appartement, dans une combinaison en soie aux couleurs douces. Pendant plusieurs minutes, Malika ne dit pas un mot. Elle se contente de renifler et de laisser les flots couler de ses paupières. Anaé ne pose aucune question. Elle attrape le jeune Cédric dans sa poussette, le berce et lui chantonne des comptines, puis elle entreprend de lui donner son biberon. Lorsqu’elle le repose, repu, sous sa couverture, elle se tourne vers Malika qui a cessé de pleurnicher : “Qu’est ce qu’il se passe ?”

Malika rapporte toute l’histoire avec son point d’orgue au commissariat.

“Tu n’étais pas obligée d’en devenir autant in love, de ton vieux beau ! Tu pouvais attendre que lui, il soit amoureux, avant.

– Je croyais qu’il l’était. Il me traitait comme une reine, j’avais tout ce que je voulais. Ce sont des dizaines de milliers d’euros qu’il a claqués pour moi, mais en fait, il ne m’a jamais aimée.”

 

Lorsque Veronica stipule à Monsieur Dubanc qu’elle a terminé, il l’invite à s’asseoir une minute avec lui. Elle accepte un café. Monsieur Dubanc fixe sa télévision d’un oeil creux. “Cette télévision, entonne-t-il, il n’y a vraiment rien ! A part un film de temps en temps…” Il avale une gorgée de café, et poursuit : “L’autre soir j’ai regardé un film, enfin un téléfilm, qui n’était pas mal du tout. “L’Arnaqueuse” ça s’appelait.

– Ah, je l’ai vu aussi, s’exclame Veronica. Je l’ai trouvé trop tiré par les cheveux par contre.

– Ah bon ? Moi je l’ai trouvé très réaliste…”

Puis à voix basse, il murmure : “Les flics aussi d’ailleurs.”

 

 

[Lecture] « La vraie vie » d’Adeline Dieudonné

L35 imgAu départ, je n’étais pas attirée par ce livre. J’avais entendu les mots maltraitance et noirceur le concernant. Je ne voulais pas de cette lecture dans ma vie. J’avais peur de ce qui pourrait arriver à cette famille dans ce pavillon moche comme il en existe tant. Puis quelqu’un – je ne sais plus qui – m’a dit que c’était un livre à lire, alors je l’ai emprunté à la bibliothèque…

Je suis rentrée dans ce roman en quelques lignes et je l’ai dévoré. Rien que cela suffirait pour que je vous le conseille. Mais il y a plus. Son héroïne rayonnante qui fait de sa vie une lutte sans relâche contre la noirceur. Cette description à la marge de la vie pavillonnaire. Le regard qui scrute une famille de l’intérieur. Et puis la violence qui s’empare de tout, y compris du lecteur, jusqu’à la toute fin… C’est vrai, La vraie vie est un livre à lire.

Autour des Pyrénées

Road-trip des vacances de Printemps

Jour 1 – 265 km

Marseille – Béziers

Nuit à Béziers au Domaine Mi-Côte.

 

Jour 2 – 207 km

Passage en Espagne.

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Bivouac vers Figueras

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Jour 3 – 218 km

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Bivouac vers Camarasa (en Catalogne)

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Jour 4 – 368 km

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Parc naturel des Bardenas Reales

Nuit au camping de Sanguesa.

 

Jour 5 – 178 km

Pays basque espagnol

Bivouac près de Donostia San Sebastien

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Jour 6 – 147 km

Retour en France

Saint Jean de Luz :

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Ainhoa :

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Campagne basque française

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Bivouac près de Tardet Sorholus, sous l’orage.

 

Jour 7 – 370 km

Départ du bivouac

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Route… Bivouac vers Réquy en Languedoc Roussillon :

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Jour 8 – 309 km

Départ du bivouac sous la brume :

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Boucle bouclée en 2062 km.

Il y contribue

Il y contribue

« Marianne ! »

« Marianne ! »

« Marianne réveille toi ! »

Elle entrouvre les yeux et lève sa tête engourdie, hébétée. Sa joue gauche conserve la marque précise, en diagonale, du stylo sur lequel elle s’est assoupie.

Elle regarde autour d’elle, l’amphithéâtre est vide. La voix de Lucie lui parvient à nouveau, fraîche et acérée : « Tu ne peux pas continuer à t’endormir en cours comme ça, Marianne. La semaine dernière déjà, et encore aujourd’hui. Je ne sais pas ce que tu fais vraiment de tes nuits, mais il faut que tu arrêtes, tu vas gâcher ton année.

– Je t’ai déjà dit, je travaille dans un bar en ville. Mon patron m’a demandé de faire des heures sup hier soir. » Ses mots semblent embourbés. Elle se racle la gorge et reprend, avec un timbre à peine plus clair :

« Et je ne suis pas tout à fait en position de refuser du travail, tu sais, j’ai un loyer à payer, et tout le reste. Et pas de bourse. »

 

Le son produit par ses pas résonne dans la large cage d’escalier. Au deuxième étage, l’ampoule de la cloche de verre au plafond n’a toujours pas été remplacée. Marianne frissonne, comme à chacun de ses passages sur ce palier sombre. Elle presse le pas pour rejoindre son étage, s’engouffre dans le couloir en accélérant, envahie de pensées grises, et sursaute lorsque la voisine ouvre la porte sur son passage.

« Ça va Marianne ? Je t’attendais. »

Marianne lève des yeux mornes vers la mère de famille au fort accent du sud.

« Oula ! Tu as l’air fatiguée ma belle. Qu’est ce qu’il t’arrive ?

– Je suis épuisée. Entre le boulot au bar et les cours à la fac, je m’en sors pas.

– Tu dois changer de boulot. Jolie comme tu es, tu gagnerais bien dans un bar à hôtesses.»

Marianne fait une moue, grimace légère et dubitative. Sa voisine poursuit.

« Tu sais, tu n’as pas besoin de coucher avec les gars, hein. Tu bois avec eux, tu discutes, tu les laisses un peu te toucher la cuisse, et puis le tour est joué. Le seul truc avec ce boulot c’est qu’il faut tenir l’alcool. Mais tu es une étudiante, tu as l’habitude. Tu tiens l’alcool ?

– Je ne sais pas. Tu voulais me voir pour quoi ?

– Une question de droit, pour mon ex. Mais là t’es trop naze. Va te reposer, on en parle demain. »

 

Les jambes croisées bien haut, le poignet cassé, elle tient sa flûte de champagne au-dessus du bar. « La conversation de cet homme est effroyable », songe-t-elle. Pour se distraire de l’ennui extrême projeté avec chacune de ses phrases, elle porte plus souvent le verre à ses lèvres. Une pensée fugace la traverse ; ne vaut-il pas mieux donner son corps en silence que de subir les déblatérations contant l’intégralité d’une misérable vie humaine ?

Il pose une main sur sa cuisse. Elle sourit. Peut-être un peu trop. Il lui propose de poursuivre à l’hôtel, maintenant, et elle ne sait plus comment décliner son offre insistante. Il lui demande à quelle heure finit son service. Elle le questionne sur son travail. Il est au chômage – Tiens quelle surprise, songe-t-elle. Il revient à la charge, ses mots se font poisseux. Elle doit lui répondre, même si les mots tranchent son envie. Elle se penche vers lui, approche ses lèvres de la touffe de poils jaillissant de son oreille. « C’est quatre cents la nuit. » Si elle doit coucher avec ce vieux laideron, que ça lui paye au moins son loyer.

Le gars se recule, surpris – voire outré : « Mais je t’ai déjà payé le champagne ! Et puis si je voulais une pute j’allais rue Curiol ça m’aurait coûté moins cher ! »

 

Sous la lumière jaunâtre des réverbères, la ville semble crasseuse et vide. Le claquement de ses talons aiguilles sur le béton l’accompagne, la douleur lancinante irradie depuis le bout de ses orteils. Elle ne tourne pas la tête au passage clairsemé de voitures sur le boulevard. Elle ne répond rien aux coups de klaxons fiévreux. Malgré la grande quantité de champagne qu’elle a bue ce soir, elle ne vacille plus lorsqu’elle grimpe les escaliers de son immeuble. Elle force sur la pointe de ses chaussures pour soulever ses talons et éviter qu’ils ne choquent en résonnant sur les marches.

Elle referme la porte derrière elle, tourne la clé dans la serrure. Elle soupire avec soulagement en s’affalant sur son lit déjà déplié. Elle est chez elle. Pas dans une chambre miteuse avec un pauvre type dont les vêtements empestent l’antimite. Elle n’est pas en train d’écarter les cuisses pour le laisser se faufiler où il ne devrait jamais être.

Elle ne se déshabille pas, n’éclaire pas la télé. Elle reste là, immobile, les yeux grands ouverts et devant son regard vitreux laisse défiler ce qu’aurait pu être sa nuit, s’il avait accepté de lui donner la somme exorbitante qu’elle lui avait susurré.

 

Lorsqu’il pénètre dans la pièce, il est assailli d’abord par le bruit touffu des cliquettements de touches s’ajoutant. Devant chaque ordinateur, un personnage hyper concentré tapote le clavier et tripote la souris comme si l’écran était une partie de lui-même. Claude s’approche du comptoir et demande un poste, très à l’aise dans cet endroit, malgré sa cinquantaine grisonnante contrastant avec la jeunesse excitée qui fréquente ce lieu. Pendant que Claude sort sa carte d’abonné, il examine les murs égayés de personnages de dessins-animés japonais. Puis il invite son ami à le suivre au fond de la salle. Yves se faufile, alors, entre les fauteuils de bureau, apercevant au passage des bribes d’écrans envahis d’images, de cadres, de mots. Lorsque son ami Claude commence à utiliser l’ordinateur, en lui expliquant ce qu’il fait, il l’interrompt : « Doucement, doucement. J’ai vingt ans de plus que toi, et je n’ai jamais touché une machine comme celle là. Alors si tu veux m’expliquer va plus doucement. Ou bien ne m’explique pas. »

Claude reprend avec un calme souverain : « Je vais sur le site de rencontre dont je t’ai parlé. Regarde, tu vois toutes ces jolies filles, elles sont inscrites sur le site pour rencontrer des hommes. Pour les contacter il faut que tu te fasses un profil. »

Claude pianote à plein tube sur le clavier. Il remplit le profil de son ami, le questionnant à chaque case. D’un coup il lève une main, comme un appel. « Là c’est le moment délicat. Tu te rappelles ce que je t’ai dit sur ce site, c’est un site de rencontre qui fonctionne avec une sorte de contrat, entre l’homme et la fille.

– Oui oui je sais. Un échange de bon procédé. Mais moi, je t’ai dit, si je peux aider une jeune femme dans le besoin, y’a pas de problème.

– Il faut que tu dises à combien pourrait s’élever ta contribution à la vie de ta maîtresse, et combien de rencontres par mois tu envisagerais. »

Les deux amis font défiler les cases comme on longe un rayonnage de supermarché.

« Regarde, celle là. Elle vient de créer son profil. »

 

Quand il s’installe sur la chaise en face d’elle, elle lui offre un sourire velouté. Elle le considère en silence, discrète. Elle remarque d’abord les rides profondes qui étaient gommées sur la photographie du site. Et puis ses yeux d’un bleu clair limpide. Entre eux les mots s’égrènent, difficiles, indécis. Ils cherchent l’affinité qui viendra, plus tard, lorsque leurs corps se trouveront, au delà de leurs presque cinquante ans de différence. Il la questionne sur ses études et enfin elle parle avec facilité. Il s’appesantit sur sa retraite confortable, détaillant les différents prestataires de ses rentes, sa retraite de salarié, la pension de reversion de son épouse défunte, la prime d’accident du travail, la retraite complémentaire. Elle ne retient que la somme totale, et l’affirmation qu’il lui serine comme une invitation : « Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Et si je peux t’aider, dans tes études, au contraire… »

Elle reste réservée, presque intimidée. Une sensation singulière l’étreint. Puis elle convoque ses souvenirs, le laideron déprimant du bar à hôtesses, la paye qu’elle récoltait à grand peine en passant la moitié de ses nuits derrière un comptoir. Elle discerne l’extrême gentillesse de cet homme, sa délicatesse laissant à peine effleurer son désir pour elle. Il est mieux que beaucoup d’autres. Alors, tout à coup, elle plonge : « J’adore le sexe, lance-t-elle, j’aime les nouvelles expériences. » Il se tait, stupéfait d’une telle déclaration. Comme pour se justifier, ou l’aguicher, elle énumère : « Les films, les accessoires… »

Il l’interrompt, sûr de lui d’un coup. « Tu es libre ce soir ?

– Oui.

– Je t’emmène au restaurant.

– Ensuite on ira chez moi », conclut-elle, comme pour sceller leur accord.

Ils restent encore là, ensemble. Elle commande un thé qu’elle savoure à petites gorgées. Elle fait la connaissance de sa voix, de ses mains. Il essaie d’en savoir plus sur elle. Au gré de la conversation elle aligne la liste de ses besoins financiers. Les bouquins de droit, code pénal, code civil, des kilos de papiers qui pèsent quelques deux cents euros ; son loyer pour à peine plus qu’une chambre, quatre cents euros ; le découvert de son compte bancaire, trois cents euros.

« Pourquoi tes parents ne t’aident pas ? » hasarde-t-il.

Une ombre passe sous ses paupières. Elle élude.

Elle lui demande combien de fois il voudra la voir chaque mois. Il songe à ses besoins physiques. « Une fois par semaine, je pense. » Il guette son approbation et poursuit. « Ça peut être plus si tu as envie de quelque chose… »

Elle sourit, secrète, puis murmure : « Une fois par semaine, parfois deux, ça me va. »

 

Lorsqu’elle se glisse dans la salle de restaurant ce soir là, le serveur suit, excité, sa démarche chaloupée. Juchées sur des talons vertigineux, ses jambes sont dessinées d’une couture à l’arrière. Sa jupe est si courte que la dentelle agrippante de ses bas se découvre lorsque sautille le tissu vaporeux, emmené par ses pas confiants. Devant lui, elle retire sa veste cintrée, et ses seins semblent bondir de son décolleté. Ses lèvres rouges, ses yeux charbonneux, les boucles d’oreilles pendantes qui caressent la peau de ses épaules. Tout dans sa tenue transpire le sexe décomplexé. Elle se penche vers lui et l’embrasse au coin des lèvres, un signal qui détonne, par sa discrétion, de son attitude aguicheuse.

Elle s’assoit face à lui, observe sa chemise, respire son parfum. Il s’est fait beau.

« As-tu repensé à notre accord ? » questionne-t-elle.

Sans un mot, il sort une enveloppe de sa pochette, qu’il lui tend au dessus de la table. Sur l’enveloppe, il a noté au stylo bic : « Pour Marianne ».

Elle décolle la languette et entrouvre l’enveloppe, qui contient une liasse de billets de cinquante. Elle referme précipitamment l’enveloppe et l’enfouit dans son sac à main.

« Mille euros. Ça te suffira pour cette semaine ?

– Oui », murmure-t-elle. Elle oscille entre gêne et jubilation.

Il se penche vers elle, tend la main et lui effleure le visage. Il aimerait l’attraper par le cou et l’embrasser à pleine bouche comme le ferait un jeune couple. Mais la présence envahissante des autres clients du restaurant l’empêche d’aller au bout de sa pulsion. Il prend sa main, alors, et la caresse avec insistance.

 

Le lendemain à onze heures et demi elle est encore au lit, presque nue dans ses draps tièdes. Pour la première fois depuis longtemps, elle profite d’un dimanche matin au repos, sans se tracasser de ses dettes ou de son heure d’embauche. Son programme de la journée consiste juste à traîner et à relire ses cours. Son « Sugar Daddy » l’a quitté bien plus tôt dans la matinée, sans même essayer de remettre le couvert après leur nuit de sexe. Marianne s’étire, soupire et referme les yeux. Mais la vibration de son téléphone l’appelle. Elle lit les mots d’Alan sur l’écran de son smartphone : « Est ce que je peux passer ? » Elle répond oui dans la seconde, puis bondit hors de son lit. Les préservatifs noués sous le lit, le film pour adultes dans le lecteur de DVD, la lingerie rouge alanguie sur le sol, les talons aiguilles jetés entre la porte d’entrée et le lit, elle fait disparaître dans l’agitation les traces de sa nuit, enfile un jean, un soutien gorge de coton et un tee-shirt. Elle plie son lit en canapé et le revêt de sa housse. Elle allume la télévision et s’apprête à s’avachir devant lorsque la sonnette de sa porte l’oblige à nouveau à se lever. Le temps qu’il monte jusque chez elle, elle met en route un café.

Elle entrevoit à peine le visage d’Alan au bout du couloir, qu’elle sait déjà qu’il a un problème. Il lui fait la bise, et de ses lèvres, langoureuses, presse ses joues encore chiffonnées par l’oreiller, un bras autour de ses épaules, l’autre à peine présent dans le creux de ses reins. Il a toujours le même geste, la même façon de lui dire bonjour, depuis qu’il l’a quittée il y a six mois, et à chaque fois elle vit cette même sensation. L’impression de tomber et d’être retenue. Elle frissonne, sa machine à générer des films se remet en route, et comme à chaque fois, il ne lui faut qu’un quart de seconde pour que son cerveau réagisse : « Vous êtes juste amis maintenant. »

Il pénètre dans l’appartement, renifle la bonne odeur de café, laisse tomber tout son poids sur le canapé, et se met à rouler un joint, taciturne.

Marianne tourne le dos à la pièce qui lui sert à la fois de salon et de chambre. Elle s’affaire autour de sa cafetière italienne, sort deux tasses et un plateau, verse le café bouillant. Entre ses cuisses elle ressent encore les relents du secret brûlant de cette nuit. Lorsqu’elle rejoint Alan, il la regarde s’avancer, le joint entre les lèvres et le briquet à la main. Il lui décoche un clin d’œil avant d’allumer son pétard.

Elle ne pose aucune question. Avant d’avoir fini son cône, il lui aura décrit par le menu les embrouilles qui l’amènent chez elle un dimanche midi. Et en effet il se déverse si vite qu’elle en est presque déconcertée. Encore une histoire de trafic de cannabis. Un paquet disparu, de l’argent à rendre à un petit caïd de cité qui se la joue gros bonnet… Alan est apeuré. « J’ai même fouillé dans le sac de ma reum ce matin, mais elle avait que vingt euros. J’les ai pris, j’suis trop dans la merde, mais il me reste deux cent quatre-vingt à trouver. »

Marianne lui prend la main.

« Tu vas remettre les vingt euros dans le sac de ta daronne, Alan. »

Elle happe le sac à main posé sur le sol derrière elle, au bout du canapé. Elle tire sur la languette blanche, entrouvre l’enveloppe, compte en silence, et en sort trois cents euros en billets de cinquante. « Tiens. »

« Mais tu rends l’argent à ta mère, hein ? Avant qu’elle s’en aperçoive. »

Alan hoche la tête tout en fixant Marianne.

– Merci. Je te rembourserai dès que possible…

– Arrête tes conneries, Alan, c’est pas ce que je te demande, le coupe-t-elle. Je le fais volontiers.

Un silence résonne entre eux.

– Marianne, cet argent… La voix d’Alan est mi-curieuse mi-soucieuse.

– Mon mois complet, au bar.

La réponse de Marianne est sans appel. Ils changent de sujet de conversation, Marianne tire trois tafs sur le bédot, et se met à ricaner à toutes les blagues idiotes d’Alan.

« Lorsqu’il sera parti, songe-t-elle, j’appellerai mon Sugar Daddy pour une soirée en rab cette semaine. »

 

Pour ce deuxième rendez-vous, elle n’a pas sorti la panoplie de l’évocation sexuelle. Un soir de semaine, en sortant directement de la fac, elle est en jupe et chemise, des collants noirs gainent ses jambes galbées et elle porte de petites bottines. Habituée à user ses jeans sur les bancs des amphis, elle s’est fait remarquer avec cette tenue, et même siffler par quelques lourdauds dans les couloirs. Tout au long de la journée, Lucie lui a posé des questions pour tenter de percer à jour cette énigme, en vain. A la fin du dernier cours, lorsque Marianne s’est hâtée de quitter la salle en lançant un au revoir à la cantonade, Lucie l’a suivie des yeux, intriguée. Elle a pressé le pas dans les escaliers, et l’a vue monter à l’arrière d’un taxi noir qui l’attendait devant l’entrée.

« Le taxi c’est pour le mystère ? lance-t-elle à son Sugar Daddy en s’installant sur la banquette de cuir noir.

– Non ma voiture est en panne.

– J’espère que je suis assez classe, lâche-t-elle en jetant un œil à sa tenue d’étudiante.

– Tu es parfaite, baby. »

Il se penche vers elle, la saisit par la nuque, et lui chuchote à l’oreille : « Tu as besoin de quelque chose ce soir ma chérie ? »

Elle tourne sa tête vers lui. Leurs lèvres sont face à face. Elle l’embrasse. Puis décolle sa bouche et cherche son oreille. « Trois cents. Les courses.

– Pas de problème, baby. »

 

Le restaurant où il l’emmène ce soir est distingué, les autres clients sont tous très élégants, et Marianne ne se sent pas tout à fait dans son élément. Il a beau essayer de la faire rire, elle reste en retrait et mal à l’aise. Elle cache son grand fourre-tout contenant blocs de feuilles et livres de cours sous la table en lorgnant sur les élégantes pochettes de marque des dames des tables voisines. Lui même n’est pas très bien habillé, un simple pantalon et une chemise assortie ; sans veste ni cravate, il détonne. Elle perçoit les regards qui passent, sans s’appesantir, sur le couple improbable qu’ils forment. Alors que le serveur vient prendre leur commande, son Sugar Daddy l’interroge, en désignant Marianne : « Vous pensez qu’elle est ma fille ou qu’elle est ma maîtresse ? »

Marianne reste sans voix, les yeux écarquillés. Le serveur bredouille, réfléchissant à la réponse la plus stratégique. « Je ne sais pas, monsieur. » Il sourit au vieil homme qui le fixe d’un air complice. « Je dirais votre maîtresse, monsieur.

– Bravo ! Vous êtes fort. Surtout que vu son âge, et le mien, elle pourrait largement être ma fille.

– Monsieur a très bon goût », conclut-il en esquissant une courbette.

Marianne choisit d’oublier aussitôt cette scène. Mais le ridicule étalé ainsi lui redonne le sourire pour la fin de la soirée. Elle décide de s’amuser du décalage entre leur situation et la distinction affichée du lieu.

Au fil du dîner, elle apprend que son Sugar Daddy a deux filles – dont l’une qu’il ne voit guère et l’autre dont il est très proche – toutes deux plus vieilles que Marianne, qu’il est veuf depuis douze ans et qu’il n’a eu aucune relation sérieuse depuis la mort de sa femme. En conversant elle lui révèle que sa propre mère est morte quelques années plus tôt. Un cancer, elle aussi. Elle glisse avec habileté sur le sujet du père en détournant son attention. « Tu sais ce que j’aimerais ? Prendre un bain moussant avec toi. J’ai les jambes lourdes d’être restée assise en cours toute la journée ! »

Il appelle le serveur. « Avez-vous une chambre libre, avec une grande baignoire ? »

 

Trois jours plus tard, dans un autre restaurant, il profite de la prise de commande pour interpeller le serveur : « Vous pensez qu’elle est ma maîtresse, ou ma fille ? » Cette fois, l’employé répond avec classe, et non sans humour, qu’il n’a pas pour habitude de se mêler des affaires personnelles de ses clients.

Après quelques minutes, alors qu’il aborde encore le sujet de son père, Marianne n’y tient plus. Elle lui confie comment, six mois auparavant, son père lui avait donné une semaine pour quitter la maison. « Sa nouvelle femme ne pouvait plus supporter ma présence. » Elle devine qu’elle a touché la corde sensible, chez son Sugar Daddy, avec cette histoire de famille. Le choc excite sa tendresse pour cette toute jeune fille.

Elle décide d’en profiter : « D’ailleurs, ça me gêne quand tu demandes au serveur s’il pense que je suis ta fille. J’aimerais tant que mon père m’emmène au resto et s’occupe de moi. Mais au lieu de lui, c’est toi, et j’ai beau t’appeler Sugar Daddy, ce n’est pas la même chose, nous deux… »

Il s’excuse de sa maladresse. Elle poursuit : « Par contre, je peux leur signifier que tu n’es pas mon père… Il y a pleins de façons de dire cela. » Comme pour ponctuer sa phrase, elle se lève, incline son buste au dessus de la table et lui roule une pelle magistrale. Pendant plusieurs secondes, aux tables environnantes, la parole est comme suspendue.

 

Les mois passent, et pour Marianne l’argent n’est plus un problème. Il lui suffit de demander, et elle obtient. Sans résistance, sans question, bien davantage que ce qui était convenu au départ. Si Marianne se met à l’abri du besoin en parvenant même à épargner de belles sommes, Alan par contre multiplie les mauvais plans et les gros problèmes. Et à chaque fois, Marianne utilise l’argent comme un pansement qu’elle colle sur ses bêtises de tout jeune garçon.

Lorsqu’il comprend que tout ce pognon vient d’un amant, Alan s’enfonce davantage dans les combines de malfrats. Plus de danger, plus d’argent, et Marianne gobe toujours toutes ses histoires alambiquées.

De restaurants en hôtels, d’enveloppes en cadeaux, pour les beaux yeux de sa Sugar Baby – et tout le reste – le Sugar Daddy vide ses comptes d’épargne, puis enchaîne les crédits à la consommation. Il lui prête sa carte bleue, fait des chèques sans provision pour lui offrir plusieurs smartphones – à la demande d’Alan – ou un ordinateur portable. A chaque fois que Marianne le sonde, il lui affirme qu’il sait ce qu’il fait. Qu’il peut se permettre de lui offrir tout ce qu’elle veut.

Alors la routine continue. Sexe, argent. Argent, sexe.

 

La serveuse pose la bouteille de champagne accompagnée de son seau en inox sur la nappe blanche. Marianne jette une œillade enflammée à son Sugar Daddy : « Tu prends quoi, chéri ? » Il lui sourit d’un air entendu. Il ne se lasse pas de ce petit jeu entre eux, lorsqu’elle explicite l’essence de leur relation pour les personnels des restaurants où ils ont pris l’habitude de dîner.

Mais le sourire s’échappe bien vite des lèvres de son amant contributeur, ce soir là. « J’ai des problèmes d’argent, lui avoue-t-il. Je vais devoir emprunter de l’argent à ma fille, et je ne sais pas encore ce que je vais lui dire pour justifier mes dépenses. »

Marianne le dévisage, tétanisée.

 

Le jour où il explique à sa fille, et à son gendre, qu’il est à découvert de deux mille euros, ils réagissent avec une étonnante bienveillance. Il raconte qu’il a voulu aider une amie. « Elle est enceinte » ajoute-t-il pour finir de convaincre les jeunes parents, et ils le croient.

Trois semaines plus tard il lui faut deux mille euros supplémentaires. Alors il leur sert une incroyable histoire de casino. Sa fille s’agace un peu, mais deux jours après elle retire la somme en liquide et la remet à son père en lui faisant jurer qu’il va arrêter ses conneries.

Marianne reste dans les parages. Plus proche que jamais, elle redouble d’efforts pour séduire son Sugar Baby. Lingerie fine, soirées coquines, fantasmes inavouables, elle joue toutes les cartes sexuelles qu’elle possède.

Pourtant il est de plus en plus difficile de le divertir. Il contacte une société spécialisée dans le rachat de crédit – des amis malfrats d’Alan reconvertis dans les arnaques légales –, et commence à rassembler les pièces du dossier.

Et puis un jour, il se rend chez sa fille. Un jour où son gendre travaille. En tête à tête, il lui présente un papier à signer. « Pour faire une hypothèque sur mon appartement », précise-t-il. Un signal d’alarme retentit dans le crâne de la jeune femme. Elle commence à poser des questions, les vraies questions. Peu à peu, contraint à révéler une part de la vérité, il lui dit les nombreux crédits. Sans divulguer la somme. En essayant de minimiser. Mais elle voit le mensonge qui voile chacun de ses mots, alors elle insiste, elle gratte. Elle découvre la fille, enceinte aux dires de son père, pour qui il a accumulé les dettes. Elle devient ivre de colère, et lamine l’unique plan de sortie qu’il avait prévu : « Je ne signerai jamais pour l’hypothèque de l’appartement. »

 

Les jours passent. Marianne propose de nombreux rendez-vous à son Sugar Daddy. Il décline, tout à la gestion de sa crise financière et de sa crise familiale. Sa fille ne cesse de dénoncer les mauvaises intentions de Marianne, à ses yeux une arnaqueuse rompue à la manipulation des vieux messieurs. Elle prend en main la constitution du dossier de surendettement tout en demandant à son père de rompre les ponts avec cette maîtresse trop gourmande.

Il refuse d’obéir, mais il a moins d’argent, et les entrevues s’espacent.

Un soir, Marianne, désorientée, se confie à Alan. « Ma vie a changé depuis que je l’ai rencontré. Et maintenant il veut me quitter…

– Il faut que tu trouves un moyen d’attiser son intérêt pour toi.

– Je ne vois pas comment. Il n’arrête pas de dire qu’il n’a plus rien à m’offrir.

– Dans des circonstances extrêmes, les points de vue peuvent changer… J’ai une idée ! s’exclame Alan. Tu vas devoir faire exactement ce que je te dirai. »

 

Il trouve une place dans la rue jouxtant l’Evêché, l’hôtel central de police. Il verrouille sa portière, les mains tremblantes, et parcourt à pied les quelques pas qui le séparent de l’entrée du poste en se retournant pour vérifier qu’il n’est pas suivi. Dès l’accueil, lorsqu’il commence à raconter son histoire, on l’interrompt, incrédule, et on lui demande de reprendre depuis le début. De couloirs en escaliers il se retrouve dans un bureau couleur béton sali, aux murs et au sol rapiécés. Il répète qu’il vient les prévenir d’une séquestration. Il décline son identité, celle de Marianne. Il décrit la voix de l’homme qui lui a crié dans le combiné, avec un fort accent roumain, qu’il allait la buter s’il ne payait pas. Mais on le stoppe, à nouveau. On lui demande le numéro de téléphone et l’adresse de Marianne et un homme part faire des vérifications. On lui demande de décrire les relations qu’il entretient avec cette jeune fille. D’un coup, il percute. Le site internet, le Sugar Daddy, la Sugar Baby, le contrat, l’argent, les rendez-vous à intervalle déterminé. Il ne peut pas leur raconter tout cela. C’est de la prostitution qui ne dit pas son nom. En une fraction de seconde il opte pour une autre option, celle à laquelle croit sa fille. La jeune fille paumée, prostituée d’abord, mais qu’il a voulu sortir de là. Enceinte de lui. Sa liberté au prix des demandes incessantes de son ex proxénète. « Le nom de son proxénète ? Alan. » Ce petit con n’a que ce qu’il mérite, songe-t-il entre deux questions des fonctionnaires de police.

Le bureau s’emplit et se vide. Ils listent les informations qu’il donne, vont les vérifier, puis reviennent au rapport. Les vérités tombent, tranchantes. Le portable duquel elle l’a appelé en se disant séquestrée montre qu’elle est chez elle. Un policier a inspecté son appartement sous un prétexte fallacieux. Elle a ouvert. Elle était seule.

Rien ne vient corroborer sa grossesse. Ils ne trouvent aucun suivi médical, aucun acte de naissance. « Elle vous a menti. Elle a joué la comédie. »

« Elle vous a dit qu’elle était à Bordeaux mais son portable n’a jamais quitté la région au cours des trois derniers mois. »

Il sait. Mais il fait mine d’accuser le choc. La tête baissée, les yeux dans le vague. Il joue au type hagard qui découvre la vérité. Et tout le monde y croit.

 

« Avez-vous parlé de votre maladie à votre fille ?

– Non. C’est trop tôt.

– Vous devrez bien lui dire un jour…

– Quand je serai très affaibli, je lui dirai. Mais pour l’instant je ne veux pas l’inquiéter. »

Le pneumologue examine les images du scanner.

En étouffant un rire nerveux, il le questionne à la façon d’un enfant : « Alors docteur ? J’en ai pour encore combien ?

– Qu’est ce que je vous avais dit l’an dernier ?

– Cinq ans au plus, marmonne-t-il, redevenu sérieux.

– On est sur une évolution prévisible. Je dirais trois ou quatre ans, donc. Désolé. »

Le médecin prend le temps d’observer cet homme assis derrière son bureau ; il semble à la fois abattu et serein.

« Avez-vous commencé à mettre vos affaires en ordre ?

– Oui, en quelque sorte. J’essaie d’aider des gens dans le besoin, tant que je suis là, affirme-t-il en esquissant un sourire bienveillant. D’ici quelques mois tout mon argent ne me servira plus à rien… »

 

Moi paysage

Moi paysage

La lumière tombe de partout dans le ciel, blanche et jaune, plate et claire, verticale. Elle fait briller des points, des lignes, des pointillés. Des tirets en fait. Des reflets de fenêtres comme des traits d’union entre les caractères de ce paysage. Les carrés et les rectangles se multiplient, ils sont des yeux dans les façades multicolores. En haut, une ligne se découpe, saccadée, pleine d’à-coups harmonieux. Des pentes, des droites, des cheminées. Tout près. Au loin. Arbres, immeubles, murs, volets, portes et jardins. La ligne des toits s’arpente du regard, comme un chemin. Au fond, un peu cachée, la statue se dresse, timide sous son or moelleux.

 

Avant, il y a la mer. La profondeur de sa couleur et de ses tourments, son calme nauséeux, ses îles déchiquetées.

 

Après, la vallée. Le regard reprend le sentier, plus doux, plus raide, le tracé naturel des cimes de ses montagnes. Se succèdent les sommets, les cols, les noms. Le gendarme, la Séolane, le roi guillotiné. Plus tard, le soleil s’éteindra derrière la crête, de ce côté. La ligne est nette, le dessous sombre, le dessus clair, elle dessine le tracé familier d’un ailleurs jamais complètement exploré, libre, beau, comme un enfant.

[Lecture] « Les heures souterraines » de Delphine de Vigan

L34 imgCe roman parle de vies broyées par le quotidien, par la ville, par le travail. On voit le harcèlement à l’œuvre, et l’étouffement, l’écrasement. La plume est belle, douce, l’écriture glisse. Mais le souvenir de ce livre ne s’est pas ancré en moi. En le refermant – il y a quelque temps déjà – j’ai juste ressenti une lassitude et une tristesse presque infinis, et puis j’ai presque oublié…