Il y contribue

Il y contribue

« Marianne ! »

« Marianne ! »

« Marianne réveille toi ! »

Elle entrouvre les yeux et lève sa tête engourdie, hébétée. Sa joue gauche conserve la marque précise, en diagonale, du stylo sur lequel elle s’est assoupie.

Elle regarde autour d’elle, l’amphithéâtre est vide. La voix de Lucie lui parvient à nouveau, fraîche et acérée : « Tu ne peux pas continuer à t’endormir en cours comme ça, Marianne. La semaine dernière déjà, et encore aujourd’hui. Je ne sais pas ce que tu fais vraiment de tes nuits, mais il faut que tu arrêtes, tu vas gâcher ton année.

– Je t’ai déjà dit, je travaille dans un bar en ville. Mon patron m’a demandé de faire des heures sup hier soir. » Ses mots semblent embourbés. Elle se racle la gorge et reprend, avec un timbre à peine plus clair :

« Et je ne suis pas tout à fait en position de refuser du travail, tu sais, j’ai un loyer à payer, et tout le reste. Et pas de bourse. »

 

Le son produit par ses pas résonne dans la large cage d’escalier. Au deuxième étage, l’ampoule de la cloche de verre au plafond n’a toujours pas été remplacée. Marianne frissonne, comme à chacun de ses passages sur ce palier sombre. Elle presse le pas pour rejoindre son étage, s’engouffre dans le couloir en accélérant, envahie de pensées grises, et sursaute lorsque la voisine ouvre la porte sur son passage.

« Ça va Marianne ? Je t’attendais. »

Marianne lève des yeux mornes vers la mère de famille au fort accent du sud.

« Oula ! Tu as l’air fatiguée ma belle. Qu’est ce qu’il t’arrive ?

– Je suis épuisée. Entre le boulot au bar et les cours à la fac, je m’en sors pas.

– Tu dois changer de boulot. Jolie comme tu es, tu gagnerais bien dans un bar à hôtesses.»

Marianne fait une moue, grimace légère et dubitative. Sa voisine poursuit.

« Tu sais, tu n’as pas besoin de coucher avec les gars, hein. Tu bois avec eux, tu discutes, tu les laisses un peu te toucher la cuisse, et puis le tour est joué. Le seul truc avec ce boulot c’est qu’il faut tenir l’alcool. Mais tu es une étudiante, tu as l’habitude. Tu tiens l’alcool ?

– Je ne sais pas. Tu voulais me voir pour quoi ?

– Une question de droit, pour mon ex. Mais là t’es trop naze. Va te reposer, on en parle demain. »

 

Les jambes croisées bien haut, le poignet cassé, elle tient sa flûte de champagne au-dessus du bar. « La conversation de cet homme est effroyable », songe-t-elle. Pour se distraire de l’ennui extrême projeté avec chacune de ses phrases, elle porte plus souvent le verre à ses lèvres. Une pensée fugace la traverse ; ne vaut-il pas mieux donner son corps en silence que de subir les déblatérations contant l’intégralité d’une misérable vie humaine ?

Il pose une main sur sa cuisse. Elle sourit. Peut-être un peu trop. Il lui propose de poursuivre à l’hôtel, maintenant, et elle ne sait plus comment décliner son offre insistante. Il lui demande à quelle heure finit son service. Elle le questionne sur son travail. Il est au chômage – Tiens quelle surprise, songe-t-elle. Il revient à la charge, ses mots se font poisseux. Elle doit lui répondre, même si les mots tranchent son envie. Elle se penche vers lui, approche ses lèvres de la touffe de poils jaillissant de son oreille. « C’est quatre cents la nuit. » Si elle doit coucher avec ce vieux laideron, que ça lui paye au moins son loyer.

Le gars se recule, surpris – voire outré : « Mais je t’ai déjà payé le champagne ! Et puis si je voulais une pute j’allais rue Curiol ça m’aurait coûté moins cher ! »

 

Sous la lumière jaunâtre des réverbères, la ville semble crasseuse et vide. Le claquement de ses talons aiguilles sur le béton l’accompagne, la douleur lancinante irradie depuis le bout de ses orteils. Elle ne tourne pas la tête au passage clairsemé de voitures sur le boulevard. Elle ne répond rien aux coups de klaxons fiévreux. Malgré la grande quantité de champagne qu’elle a bue ce soir, elle ne vacille plus lorsqu’elle grimpe les escaliers de son immeuble. Elle force sur la pointe de ses chaussures pour soulever ses talons et éviter qu’ils ne choquent en résonnant sur les marches.

Elle referme la porte derrière elle, tourne la clé dans la serrure. Elle soupire avec soulagement en s’affalant sur son lit déjà déplié. Elle est chez elle. Pas dans une chambre miteuse avec un pauvre type dont les vêtements empestent l’antimite. Elle n’est pas en train d’écarter les cuisses pour le laisser se faufiler où il ne devrait jamais être.

Elle ne se déshabille pas, n’éclaire pas la télé. Elle reste là, immobile, les yeux grands ouverts et devant son regard vitreux laisse défiler ce qu’aurait pu être sa nuit, s’il avait accepté de lui donner la somme exorbitante qu’elle lui avait susurré.

 

Lorsqu’il pénètre dans la pièce, il est assailli d’abord par le bruit touffu des cliquettements de touches s’ajoutant. Devant chaque ordinateur, un personnage hyper concentré tapote le clavier et tripote la souris comme si l’écran était une partie de lui-même. Claude s’approche du comptoir et demande un poste, très à l’aise dans cet endroit, malgré sa cinquantaine grisonnante contrastant avec la jeunesse excitée qui fréquente ce lieu. Pendant que Claude sort sa carte d’abonné, il examine les murs égayés de personnages de dessins-animés japonais. Puis il invite son ami à le suivre au fond de la salle. Yves se faufile, alors, entre les fauteuils de bureau, apercevant au passage des bribes d’écrans envahis d’images, de cadres, de mots. Lorsque son ami Claude commence à utiliser l’ordinateur, en lui expliquant ce qu’il fait, il l’interrompt : « Doucement, doucement. J’ai vingt ans de plus que toi, et je n’ai jamais touché une machine comme celle là. Alors si tu veux m’expliquer va plus doucement. Ou bien ne m’explique pas. »

Claude reprend avec un calme souverain : « Je vais sur le site de rencontre dont je t’ai parlé. Regarde, tu vois toutes ces jolies filles, elles sont inscrites sur le site pour rencontrer des hommes. Pour les contacter il faut que tu te fasses un profil. »

Claude pianote à plein tube sur le clavier. Il remplit le profil de son ami, le questionnant à chaque case. D’un coup il lève une main, comme un appel. « Là c’est le moment délicat. Tu te rappelles ce que je t’ai dit sur ce site, c’est un site de rencontre qui fonctionne avec une sorte de contrat, entre l’homme et la fille.

– Oui oui je sais. Un échange de bon procédé. Mais moi, je t’ai dit, si je peux aider une jeune femme dans le besoin, y’a pas de problème.

– Il faut que tu dises à combien pourrait s’élever ta contribution à la vie de ta maîtresse, et combien de rencontres par mois tu envisagerais. »

Les deux amis font défiler les cases comme on longe un rayonnage de supermarché.

« Regarde, celle là. Elle vient de créer son profil. »

 

Quand il s’installe sur la chaise en face d’elle, elle lui offre un sourire velouté. Elle le considère en silence, discrète. Elle remarque d’abord les rides profondes qui étaient gommées sur la photographie du site. Et puis ses yeux d’un bleu clair limpide. Entre eux les mots s’égrènent, difficiles, indécis. Ils cherchent l’affinité qui viendra, plus tard, lorsque leurs corps se trouveront, au delà de leurs presque cinquante ans de différence. Il la questionne sur ses études et enfin elle parle avec facilité. Il s’appesantit sur sa retraite confortable, détaillant les différents prestataires de ses rentes, sa retraite de salarié, la pension de reversion de son épouse défunte, la prime d’accident du travail, la retraite complémentaire. Elle ne retient que la somme totale, et l’affirmation qu’il lui serine comme une invitation : « Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Et si je peux t’aider, dans tes études, au contraire… »

Elle reste réservée, presque intimidée. Une sensation singulière l’étreint. Puis elle convoque ses souvenirs, le laideron déprimant du bar à hôtesses, la paye qu’elle récoltait à grand peine en passant la moitié de ses nuits derrière un comptoir. Elle discerne l’extrême gentillesse de cet homme, sa délicatesse laissant à peine effleurer son désir pour elle. Il est mieux que beaucoup d’autres. Alors, tout à coup, elle plonge : « J’adore le sexe, lance-t-elle, j’aime les nouvelles expériences. » Il se tait, stupéfait d’une telle déclaration. Comme pour se justifier, ou l’aguicher, elle énumère : « Les films, les accessoires… »

Il l’interrompt, sûr de lui d’un coup. « Tu es libre ce soir ?

– Oui.

– Je t’emmène au restaurant.

– Ensuite on ira chez moi », conclut-elle, comme pour sceller leur accord.

Ils restent encore là, ensemble. Elle commande un thé qu’elle savoure à petites gorgées. Elle fait la connaissance de sa voix, de ses mains. Il essaie d’en savoir plus sur elle. Au gré de la conversation elle aligne la liste de ses besoins financiers. Les bouquins de droit, code pénal, code civil, des kilos de papiers qui pèsent quelques deux cents euros ; son loyer pour à peine plus qu’une chambre, quatre cents euros ; le découvert de son compte bancaire, trois cents euros.

« Pourquoi tes parents ne t’aident pas ? » hasarde-t-il.

Une ombre passe sous ses paupières. Elle élude.

Elle lui demande combien de fois il voudra la voir chaque mois. Il songe à ses besoins physiques. « Une fois par semaine, je pense. » Il guette son approbation et poursuit. « Ça peut être plus si tu as envie de quelque chose… »

Elle sourit, secrète, puis murmure : « Une fois par semaine, parfois deux, ça me va. »

 

Lorsqu’elle se glisse dans la salle de restaurant ce soir là, le serveur suit, excité, sa démarche chaloupée. Juchées sur des talons vertigineux, ses jambes sont dessinées d’une couture à l’arrière. Sa jupe est si courte que la dentelle agrippante de ses bas se découvre lorsque sautille le tissu vaporeux, emmené par ses pas confiants. Devant lui, elle retire sa veste cintrée, et ses seins semblent bondir de son décolleté. Ses lèvres rouges, ses yeux charbonneux, les boucles d’oreilles pendantes qui caressent la peau de ses épaules. Tout dans sa tenue transpire le sexe décomplexé. Elle se penche vers lui et l’embrasse au coin des lèvres, un signal qui détonne, par sa discrétion, de son attitude aguicheuse.

Elle s’assoit face à lui, observe sa chemise, respire son parfum. Il s’est fait beau.

« As-tu repensé à notre accord ? » questionne-t-elle.

Sans un mot, il sort une enveloppe de sa pochette, qu’il lui tend au dessus de la table. Sur l’enveloppe, il a noté au stylo bic : « Pour Marianne ».

Elle décolle la languette et entrouvre l’enveloppe, qui contient une liasse de billets de cinquante. Elle referme précipitamment l’enveloppe et l’enfouit dans son sac à main.

« Mille euros. Ça te suffira pour cette semaine ?

– Oui », murmure-t-elle. Elle oscille entre gêne et jubilation.

Il se penche vers elle, tend la main et lui effleure le visage. Il aimerait l’attraper par le cou et l’embrasser à pleine bouche comme le ferait un jeune couple. Mais la présence envahissante des autres clients du restaurant l’empêche d’aller au bout de sa pulsion. Il prend sa main, alors, et la caresse avec insistance.

 

Le lendemain à onze heures et demi elle est encore au lit, presque nue dans ses draps tièdes. Pour la première fois depuis longtemps, elle profite d’un dimanche matin au repos, sans se tracasser de ses dettes ou de son heure d’embauche. Son programme de la journée consiste juste à traîner et à relire ses cours. Son « Sugar Daddy » l’a quitté bien plus tôt dans la matinée, sans même essayer de remettre le couvert après leur nuit de sexe. Marianne s’étire, soupire et referme les yeux. Mais la vibration de son téléphone l’appelle. Elle lit les mots d’Alan sur l’écran de son smartphone : « Est ce que je peux passer ? » Elle répond oui dans la seconde, puis bondit hors de son lit. Les préservatifs noués sous le lit, le film pour adultes dans le lecteur de DVD, la lingerie rouge alanguie sur le sol, les talons aiguilles jetés entre la porte d’entrée et le lit, elle fait disparaître dans l’agitation les traces de sa nuit, enfile un jean, un soutien gorge de coton et un tee-shirt. Elle plie son lit en canapé et le revêt de sa housse. Elle allume la télévision et s’apprête à s’avachir devant lorsque la sonnette de sa porte l’oblige à nouveau à se lever. Le temps qu’il monte jusque chez elle, elle met en route un café.

Elle entrevoit à peine le visage d’Alan au bout du couloir, qu’elle sait déjà qu’il a un problème. Il lui fait la bise, et de ses lèvres, langoureuses, presse ses joues encore chiffonnées par l’oreiller, un bras autour de ses épaules, l’autre à peine présent dans le creux de ses reins. Il a toujours le même geste, la même façon de lui dire bonjour, depuis qu’il l’a quittée il y a six mois, et à chaque fois elle vit cette même sensation. L’impression de tomber et d’être retenue. Elle frissonne, sa machine à générer des films se remet en route, et comme à chaque fois, il ne lui faut qu’un quart de seconde pour que son cerveau réagisse : « Vous êtes juste amis maintenant. »

Il pénètre dans l’appartement, renifle la bonne odeur de café, laisse tomber tout son poids sur le canapé, et se met à rouler un joint, taciturne.

Marianne tourne le dos à la pièce qui lui sert à la fois de salon et de chambre. Elle s’affaire autour de sa cafetière italienne, sort deux tasses et un plateau, verse le café bouillant. Entre ses cuisses elle ressent encore les relents du secret brûlant de cette nuit. Lorsqu’elle rejoint Alan, il la regarde s’avancer, le joint entre les lèvres et le briquet à la main. Il lui décoche un clin d’œil avant d’allumer son pétard.

Elle ne pose aucune question. Avant d’avoir fini son cône, il lui aura décrit par le menu les embrouilles qui l’amènent chez elle un dimanche midi. Et en effet il se déverse si vite qu’elle en est presque déconcertée. Encore une histoire de trafic de cannabis. Un paquet disparu, de l’argent à rendre à un petit caïd de cité qui se la joue gros bonnet… Alan est apeuré. « J’ai même fouillé dans le sac de ma reum ce matin, mais elle avait que vingt euros. J’les ai pris, j’suis trop dans la merde, mais il me reste deux cent quatre-vingt à trouver. »

Marianne lui prend la main.

« Tu vas remettre les vingt euros dans le sac de ta daronne, Alan. »

Elle happe le sac à main posé sur le sol derrière elle, au bout du canapé. Elle tire sur la languette blanche, entrouvre l’enveloppe, compte en silence, et en sort trois cents euros en billets de cinquante. « Tiens. »

« Mais tu rends l’argent à ta mère, hein ? Avant qu’elle s’en aperçoive. »

Alan hoche la tête tout en fixant Marianne.

– Merci. Je te rembourserai dès que possible…

– Arrête tes conneries, Alan, c’est pas ce que je te demande, le coupe-t-elle. Je le fais volontiers.

Un silence résonne entre eux.

– Marianne, cet argent… La voix d’Alan est mi-curieuse mi-soucieuse.

– Mon mois complet, au bar.

La réponse de Marianne est sans appel. Ils changent de sujet de conversation, Marianne tire trois tafs sur le bédot, et se met à ricaner à toutes les blagues idiotes d’Alan.

« Lorsqu’il sera parti, songe-t-elle, j’appellerai mon Sugar Daddy pour une soirée en rab cette semaine. »

 

Pour ce deuxième rendez-vous, elle n’a pas sorti la panoplie de l’évocation sexuelle. Un soir de semaine, en sortant directement de la fac, elle est en jupe et chemise, des collants noirs gainent ses jambes galbées et elle porte de petites bottines. Habituée à user ses jeans sur les bancs des amphis, elle s’est fait remarquer avec cette tenue, et même siffler par quelques lourdauds dans les couloirs. Tout au long de la journée, Lucie lui a posé des questions pour tenter de percer à jour cette énigme, en vain. A la fin du dernier cours, lorsque Marianne s’est hâtée de quitter la salle en lançant un au revoir à la cantonade, Lucie l’a suivie des yeux, intriguée. Elle a pressé le pas dans les escaliers, et l’a vue monter à l’arrière d’un taxi noir qui l’attendait devant l’entrée.

« Le taxi c’est pour le mystère ? lance-t-elle à son Sugar Daddy en s’installant sur la banquette de cuir noir.

– Non ma voiture est en panne.

– J’espère que je suis assez classe, lâche-t-elle en jetant un œil à sa tenue d’étudiante.

– Tu es parfaite, baby. »

Il se penche vers elle, la saisit par la nuque, et lui chuchote à l’oreille : « Tu as besoin de quelque chose ce soir ma chérie ? »

Elle tourne sa tête vers lui. Leurs lèvres sont face à face. Elle l’embrasse. Puis décolle sa bouche et cherche son oreille. « Trois cents. Les courses.

– Pas de problème, baby. »

 

Le restaurant où il l’emmène ce soir est distingué, les autres clients sont tous très élégants, et Marianne ne se sent pas tout à fait dans son élément. Il a beau essayer de la faire rire, elle reste en retrait et mal à l’aise. Elle cache son grand fourre-tout contenant blocs de feuilles et livres de cours sous la table en lorgnant sur les élégantes pochettes de marque des dames des tables voisines. Lui même n’est pas très bien habillé, un simple pantalon et une chemise assortie ; sans veste ni cravate, il détonne. Elle perçoit les regards qui passent, sans s’appesantir, sur le couple improbable qu’ils forment. Alors que le serveur vient prendre leur commande, son Sugar Daddy l’interroge, en désignant Marianne : « Vous pensez qu’elle est ma fille ou qu’elle est ma maîtresse ? »

Marianne reste sans voix, les yeux écarquillés. Le serveur bredouille, réfléchissant à la réponse la plus stratégique. « Je ne sais pas, monsieur. » Il sourit au vieil homme qui le fixe d’un air complice. « Je dirais votre maîtresse, monsieur.

– Bravo ! Vous êtes fort. Surtout que vu son âge, et le mien, elle pourrait largement être ma fille.

– Monsieur a très bon goût », conclut-il en esquissant une courbette.

Marianne choisit d’oublier aussitôt cette scène. Mais le ridicule étalé ainsi lui redonne le sourire pour la fin de la soirée. Elle décide de s’amuser du décalage entre leur situation et la distinction affichée du lieu.

Au fil du dîner, elle apprend que son Sugar Daddy a deux filles – dont l’une qu’il ne voit guère et l’autre dont il est très proche – toutes deux plus vieilles que Marianne, qu’il est veuf depuis douze ans et qu’il n’a eu aucune relation sérieuse depuis la mort de sa femme. En conversant elle lui révèle que sa propre mère est morte quelques années plus tôt. Un cancer, elle aussi. Elle glisse avec habileté sur le sujet du père en détournant son attention. « Tu sais ce que j’aimerais ? Prendre un bain moussant avec toi. J’ai les jambes lourdes d’être restée assise en cours toute la journée ! »

Il appelle le serveur. « Avez-vous une chambre libre, avec une grande baignoire ? »

 

Trois jours plus tard, dans un autre restaurant, il profite de la prise de commande pour interpeller le serveur : « Vous pensez qu’elle est ma maîtresse, ou ma fille ? » Cette fois, l’employé répond avec classe, et non sans humour, qu’il n’a pas pour habitude de se mêler des affaires personnelles de ses clients.

Après quelques minutes, alors qu’il aborde encore le sujet de son père, Marianne n’y tient plus. Elle lui confie comment, six mois auparavant, son père lui avait donné une semaine pour quitter la maison. « Sa nouvelle femme ne pouvait plus supporter ma présence. » Elle devine qu’elle a touché la corde sensible, chez son Sugar Daddy, avec cette histoire de famille. Le choc excite sa tendresse pour cette toute jeune fille.

Elle décide d’en profiter : « D’ailleurs, ça me gêne quand tu demandes au serveur s’il pense que je suis ta fille. J’aimerais tant que mon père m’emmène au resto et s’occupe de moi. Mais au lieu de lui, c’est toi, et j’ai beau t’appeler Sugar Daddy, ce n’est pas la même chose, nous deux… »

Il s’excuse de sa maladresse. Elle poursuit : « Par contre, je peux leur signifier que tu n’es pas mon père… Il y a pleins de façons de dire cela. » Comme pour ponctuer sa phrase, elle se lève, incline son buste au dessus de la table et lui roule une pelle magistrale. Pendant plusieurs secondes, aux tables environnantes, la parole est comme suspendue.

 

Les mois passent, et pour Marianne l’argent n’est plus un problème. Il lui suffit de demander, et elle obtient. Sans résistance, sans question, bien davantage que ce qui était convenu au départ. Si Marianne se met à l’abri du besoin en parvenant même à épargner de belles sommes, Alan par contre multiplie les mauvais plans et les gros problèmes. Et à chaque fois, Marianne utilise l’argent comme un pansement qu’elle colle sur ses bêtises de tout jeune garçon.

Lorsqu’il comprend que tout ce pognon vient d’un amant, Alan s’enfonce davantage dans les combines de malfrats. Plus de danger, plus d’argent, et Marianne gobe toujours toutes ses histoires alambiquées.

De restaurants en hôtels, d’enveloppes en cadeaux, pour les beaux yeux de sa Sugar Baby – et tout le reste – le Sugar Daddy vide ses comptes d’épargne, puis enchaîne les crédits à la consommation. Il lui prête sa carte bleue, fait des chèques sans provision pour lui offrir plusieurs smartphones – à la demande d’Alan – ou un ordinateur portable. A chaque fois que Marianne le sonde, il lui affirme qu’il sait ce qu’il fait. Qu’il peut se permettre de lui offrir tout ce qu’elle veut.

Alors la routine continue. Sexe, argent. Argent, sexe.

 

La serveuse pose la bouteille de champagne accompagnée de son seau en inox sur la nappe blanche. Marianne jette une œillade enflammée à son Sugar Daddy : « Tu prends quoi, chéri ? » Il lui sourit d’un air entendu. Il ne se lasse pas de ce petit jeu entre eux, lorsqu’elle explicite l’essence de leur relation pour les personnels des restaurants où ils ont pris l’habitude de dîner.

Mais le sourire s’échappe bien vite des lèvres de son amant contributeur, ce soir là. « J’ai des problèmes d’argent, lui avoue-t-il. Je vais devoir emprunter de l’argent à ma fille, et je ne sais pas encore ce que je vais lui dire pour justifier mes dépenses. »

Marianne le dévisage, tétanisée.

 

Le jour où il explique à sa fille, et à son gendre, qu’il est à découvert de deux mille euros, ils réagissent avec une étonnante bienveillance. Il raconte qu’il a voulu aider une amie. « Elle est enceinte » ajoute-t-il pour finir de convaincre les jeunes parents, et ils le croient.

Trois semaines plus tard il lui faut deux mille euros supplémentaires. Alors il leur sert une incroyable histoire de casino. Sa fille s’agace un peu, mais deux jours après elle retire la somme en liquide et la remet à son père en lui faisant jurer qu’il va arrêter ses conneries.

Marianne reste dans les parages. Plus proche que jamais, elle redouble d’efforts pour séduire son Sugar Baby. Lingerie fine, soirées coquines, fantasmes inavouables, elle joue toutes les cartes sexuelles qu’elle possède.

Pourtant il est de plus en plus difficile de le divertir. Il contacte une société spécialisée dans le rachat de crédit – des amis malfrats d’Alan reconvertis dans les arnaques légales –, et commence à rassembler les pièces du dossier.

Et puis un jour, il se rend chez sa fille. Un jour où son gendre travaille. En tête à tête, il lui présente un papier à signer. « Pour faire une hypothèque sur mon appartement », précise-t-il. Un signal d’alarme retentit dans le crâne de la jeune femme. Elle commence à poser des questions, les vraies questions. Peu à peu, contraint à révéler une part de la vérité, il lui dit les nombreux crédits. Sans divulguer la somme. En essayant de minimiser. Mais elle voit le mensonge qui voile chacun de ses mots, alors elle insiste, elle gratte. Elle découvre la fille, enceinte aux dires de son père, pour qui il a accumulé les dettes. Elle devient ivre de colère, et lamine l’unique plan de sortie qu’il avait prévu : « Je ne signerai jamais pour l’hypothèque de l’appartement. »

 

Les jours passent. Marianne propose de nombreux rendez-vous à son Sugar Daddy. Il décline, tout à la gestion de sa crise financière et de sa crise familiale. Sa fille ne cesse de dénoncer les mauvaises intentions de Marianne, à ses yeux une arnaqueuse rompue à la manipulation des vieux messieurs. Elle prend en main la constitution du dossier de surendettement tout en demandant à son père de rompre les ponts avec cette maîtresse trop gourmande.

Il refuse d’obéir, mais il a moins d’argent, et les entrevues s’espacent.

Un soir, Marianne, désorientée, se confie à Alan. « Ma vie a changé depuis que je l’ai rencontré. Et maintenant il veut me quitter…

– Il faut que tu trouves un moyen d’attiser son intérêt pour toi.

– Je ne vois pas comment. Il n’arrête pas de dire qu’il n’a plus rien à m’offrir.

– Dans des circonstances extrêmes, les points de vue peuvent changer… J’ai une idée ! s’exclame Alan. Tu vas devoir faire exactement ce que je te dirai. »

 

Il trouve une place dans la rue jouxtant l’Evêché, l’hôtel central de police. Il verrouille sa portière, les mains tremblantes, et parcourt à pied les quelques pas qui le séparent de l’entrée du poste en se retournant pour vérifier qu’il n’est pas suivi. Dès l’accueil, lorsqu’il commence à raconter son histoire, on l’interrompt, incrédule, et on lui demande de reprendre depuis le début. De couloirs en escaliers il se retrouve dans un bureau couleur béton sali, aux murs et au sol rapiécés. Il répète qu’il vient les prévenir d’une séquestration. Il décline son identité, celle de Marianne. Il décrit la voix de l’homme qui lui a crié dans le combiné, avec un fort accent roumain, qu’il allait la buter s’il ne payait pas. Mais on le stoppe, à nouveau. On lui demande le numéro de téléphone et l’adresse de Marianne et un homme part faire des vérifications. On lui demande de décrire les relations qu’il entretient avec cette jeune fille. D’un coup, il percute. Le site internet, le Sugar Daddy, la Sugar Baby, le contrat, l’argent, les rendez-vous à intervalle déterminé. Il ne peut pas leur raconter tout cela. C’est de la prostitution qui ne dit pas son nom. En une fraction de seconde il opte pour une autre option, celle à laquelle croit sa fille. La jeune fille paumée, prostituée d’abord, mais qu’il a voulu sortir de là. Enceinte de lui. Sa liberté au prix des demandes incessantes de son ex proxénète. « Le nom de son proxénète ? Alan. » Ce petit con n’a que ce qu’il mérite, songe-t-il entre deux questions des fonctionnaires de police.

Le bureau s’emplit et se vide. Ils listent les informations qu’il donne, vont les vérifier, puis reviennent au rapport. Les vérités tombent, tranchantes. Le portable duquel elle l’a appelé en se disant séquestrée montre qu’elle est chez elle. Un policier a inspecté son appartement sous un prétexte fallacieux. Elle a ouvert. Elle était seule.

Rien ne vient corroborer sa grossesse. Ils ne trouvent aucun suivi médical, aucun acte de naissance. « Elle vous a menti. Elle a joué la comédie. »

« Elle vous a dit qu’elle était à Bordeaux mais son portable n’a jamais quitté la région au cours des trois derniers mois. »

Il sait. Mais il fait mine d’accuser le choc. La tête baissée, les yeux dans le vague. Il joue au type hagard qui découvre la vérité. Et tout le monde y croit.

 

« Avez-vous parlé de votre maladie à votre fille ?

– Non. C’est trop tôt.

– Vous devrez bien lui dire un jour…

– Quand je serai très affaibli, je lui dirai. Mais pour l’instant je ne veux pas l’inquiéter. »

Le pneumologue examine les images du scanner.

En étouffant un rire nerveux, il le questionne à la façon d’un enfant : « Alors docteur ? J’en ai pour encore combien ?

– Qu’est ce que je vous avais dit l’an dernier ?

– Cinq ans au plus, marmonne-t-il, redevenu sérieux.

– On est sur une évolution prévisible. Je dirais trois ou quatre ans, donc. Désolé. »

Le médecin prend le temps d’observer cet homme assis derrière son bureau ; il semble à la fois abattu et serein.

« Avez-vous commencé à mettre vos affaires en ordre ?

– Oui, en quelque sorte. J’essaie d’aider des gens dans le besoin, tant que je suis là, affirme-t-il en esquissant un sourire bienveillant. D’ici quelques mois tout mon argent ne me servira plus à rien… »