Au nom du Non

Au nom du Non

Le parfum d’encens flotte, léger, presque imperceptible. Malika l’associe à des souvenirs de bien-être, salons de thé de ses errances lycéennes, repos satiné. La musique aussi s’efface, tant elle est délicate, et semble vivre dans les tentures moirées et chaleureuses. «Tout n’est que luxe, calme et volupté» songe-t-elle. Elle soulève un joli flacon ciselé, respire l’odeur de l’huile aux reflets ambrés, puis laisse couler, nonchalante, trois gouttes dans le creux de sa paume. Elle frotte le liquide tiède entre ses mains, hume encore son effluve sur sa peau. Elle saisit des mèches de ses cheveux, les enroule, souples, sur ses doigts brillants, et malaxe les pointes. Elle répète les gestes séculaires qu’elle contemplait, enfant, chez sa mère à la beauté tranquille. Maintenant qu’elle est femme, elle perçoit la sensualité douce qu’elle incarne à son tour. Dans la petite pièce éclairée de quelques bougies, elles sont cinq filles, alanguies sur les coussins, enveloppées dans des peignoirs moelleux. Malika caresse du regard les fragments de corps qui se révèlent entre les pans de coton blanc. La courbe d’un pied, la ligne d’un poignet, des genoux assombris, des cuisses rondes, un décolleté abandonné. Dans ce lieu à l’abri des yeux masculins elles laissent leurs chairs reposer. Et leurs pensées suivent aussi les effluves sucrés. Elles ne se connaissent pas, pour la plupart, mais pendant qu’Anaé la future mariée profite en soupirant de son massage, pour les filles confinées dans le petit salon adjacent, l’ambiance devient propice aux confidences.

Et elles parlent d’hommes, forcément. Elles se livrent une intimité sans fard. Tromperies, libido en berne, chasteté imposée par la fatigue des heures de travail… Malika, du bout des lèvres, avoue sa souffrance de célibataire, la solitude en corvée quotidienne. Veronica se rallie à sa complainte, et les trois autres filles, mariées ou en couple, leur révèlent de quelle façon elles ont rencontré ces hommes avec lesquels elles partagent maintenant une sexualité étiolée. Le corps repu des caresses d’une masseuse professionnelle, un sourire d’extase douce flottant sur son visage, Anaé pénètre soudain au coeur de délibérations autour des rencontres amoureuses. Les filles s’interrompent un instant, lèvent des yeux admiratifs vers le corps parfait qui se dessine entre les pans entrouverts du peignoir, projetant sur la reine de la journée leurs rêves de princesses de dessins animés. Anaé s’installe sur une banquette, et les piaillements feutrés reprennent. L’une des filles – celle dont le mari collectionne les maîtresses – se tourne vers Anaé : “Et toi, tu leur conseillerais quoi, à Malika et Veronica, pour dégoter leur prince charmant ?”

Anaé se penche en avant, une étincelle brille dans ses prunelles. Elle chuchote : “Le secret c’est de le choisir vieux… et riche !”

Les autres filles ricanent pour cacher leur gêne. Il faut dire qu’elle s’interrogent toutes en secret sur ce qui peut bien accrocher leur amie si jolie à ce type qui doit avoir au moins trente ans de plus qu’elle. Au delà des gloussements, Anaé poursuit, énumérant les avantages d’un tel choix. Il doit être gentil, et même sans être riche à millions, doit pouvoir entretenir son épouse. “Alors, les filles, à vous la tranquillité sexuelle – au delà de soixante ans ça fatigue – et la vie facile. Et puis peu de risque d’être trompée, c’est même plutôt l’inverse… Vous vous souvenez du jeune jardinier de Desperate Housewives ? J’en ai trouvé un qui fera bien l’affaire, il vient tondre ma pelouse deux fois par semaine pendant que mon cher futur époux se rend à son club de bridge.”

Les cinq demoiselles d’honneur n’osent pas objecter. Anaé semble tout à fait mesurer les avantages – et les inconvénients s’il y en a – de sa nouvelle vie.

Malika rompt le mutisme. “Dommage que je ne connaisse pas de vieux riche, que des vieux retraités avec des pensions de misère.

– Moi j’en connais un, avec une belle retraite, des appartements, et en plus il est beau, genre Alain Delon, intervient Veronica.

– Chope le toi, s’exclame Anaé.

– Impossible. J’ai bien tenté, mais je ne dois pas être son style. Je crois qu’il aime les gros nichons.” Veronica laisse s’installer un silence pensif, puis enchaîne en examinant Malika “Mais toi, tu as du potentiel à ce niveau là, je pourrais te le présenter ?”

 

Ainsi, une semaine plus tard, Veronica invite Malika à venir la retrouver, après ses deux heures de ménage, chez son vieux beau de client.

En ouvrant sa porte cette après-midi là, il ne s’attend pas à trouver une gazelle élégante et sauvage. Sa tenue noire atténue le feu de sa crinière lâchée en boucles volubiles, tandis que son décolleté réchauffe la longueur bâtarde de sa robe. Il lui offre un verre, par désir plus que par politesse, et ne met que quelques minutes à lui demander son numéro de téléphone, ignorant la présence de Veronica dont il a si souvent refusé les avances.

Elles pouffent, dans l’escalier qui descend de l’appartement vieillissant, et Malika s’imagine déjà suivre les traces du conte de fée d’Anaé. Ce n’est pas tout à fait la même richesse, mais cela suffira pour la sortir du cloaque du travail pendant quelque temps. Les rendez-vous se succèdent, et Malika suit toutes les étapes de la séduction en écolière appliquée. Mais un évènement inattendu vient perturber ses prévisions. Une grossesse s’installe, subreptice, et Malika doit lui avouer la raison de ses nausées. Il souhaite qu’elle avorte. Elle lui demande de nommer leur histoire. “C’est juste du cul entre nous ?” Il ne répond pas. Mais avec ses “On verra” et “C’est trop tôt”, il entretient son espoir.

Les mois passent, Malika n’a pas avorté. Elle balade son ventre arrondi et lui rend souvent visite. Le sexe devient rarissime, mais les sentiments s’incrustent. Tout en profitant des cadeaux qu’il lui fait, et de l’argent qu’il lui donne – sa grossesse a précipité son arrêt de travail – elle le questionne sur leur avenir. “Est-ce qu’on va se marier ?” “Ou au moins vivre ensemble ?”

Il ne dit pas oui. Il ne dit pas non. Il dit “on verra”.

 

Le premier jour de son huitième mois de grossesse, elle sonne à sa porte. A l’improviste. “Je t’ai déjà dit de ne pas venir sans prévenir !” maugrée-t-il. Elle entre, essouflée, se traîne jusqu’au salon. Il la suit et lâche : “Que tu es grosse !” Malika pivote au ralenti, son regard cisaille les yeux bleus clairs de ce vieux mec qu’elle a appris à aimer. Puis la charge de questions s’abat sur lui.

Elle désigne son bureau poussiéreux et encombré, y projetant son enfant. Elle cause place du lit à barreau, couleur des murs, et layette. Il se tait. Jamais la présence de cette fille et de cet enfant dans sa vie n’avait été si prégnante. D’un seul coup il prend conscience de la réalité des derniers mois écoulés.

“Est-ce qu’au moins tu vas le reconnaître, ton fils ?”

Non.

Non.

Non.

Les mots pèsent une tonne.

“Je veux garder mes habitudes.”

“Je ne veux pas de toi ici.”

“Je ne veux pas d’un enfant dans ma vie.”

Malika hurle, elle se jette sur lui et tambourine de ses petits poings fermés les épaules rachitiques de son vieil amant.

Il recule et se dérobe, rejoint la porte de son appartement et l’ouvre. “Va t’en maintenant.” Sa voix est grave, noire, vibrante. Les mots écrasants résonnent dans la cage d’escalier. “Va t’en”, répète-t-il. Ses pleurs de colère sont devenus plainte geignante. Il l’attrape par le poignet, puis pose ses mains sur son ventre arrondi. Il utilise cette énorme prise ronde pour la faire bouger. Elle ne résiste plus. Elle repousse les mains de son ventre – protéger son bébé d’abord. Elle recule. Elle sort. La porte claque, brutale, à quelques centimètres de son visage trempé.

Elle descend quelques marches, s’assoit sur le palier de demi étage. Abasourdie. Elle attend que les larmes sèchent sur son visage. Elle les sent qui s’évaporent en tiraillant sa peau. Elle jette des oeillades de plus en plus courtes à la porte close. Une dernière. Elle se relève. Elle part.

 

Les semaines passent. Malika s’enferme chez elle, en face à face avec sa télé. Du coin de l’oeil elle lorgne sur son téléphone portable qui ne sonne plus. De temps en temps, dans une bouffée de passion délirante, elle compose son numéro. Parfois, il décroche, la voix froide, le propos distant. Il prend de ses nouvelles d’un ton poli puis raccroche. La plupart du temps, il ne décroche plus.

 

Dans la salle d’accouchement, le travail s’alanguit dans la douleur durant des heures. Chaque nouvelle personne qui pénètre dans la salle blanche l’interroge sur l’arrivée imminente du papa. A chaque fois, elle pleure.

Mais les jours passent et son enfant est là. Un jour, elle l’appelle, comme le bébé pleure il prétend qu’il n’entend rien. Il ne demande rien. Ni photo ni rencontre. Elle raccroche sans dire au revoir.

Quelques jours plus tard, elle reçoit une lettre de convocation au commissariat central de Marseille. Pour s’y rendre elle annule son rendez-vous mensuel chez le pédiatre. Elle doit abandonner sa poussette dans le hall d’accueil. Elle suit un agent qui semble compter les mots qu’il lui adresse. Elle s’assoit sur une chaise en plastique noir, dans un bureau sombre. Son bébé endormi dans ses bras. Elle n’a dormi que trois heures cette nuit. Elle doit attendre que l’on retrouve le dossier pour lequel on l’a convoquée tandis que la fatigue s’abat sur elle. Le policier revient, il s’installe à son bureau, en face d’elle. “Pour les besoins d’une enquête en cours, je dois vous poser quelques questions.”

Elle répond. Oui je connais Monsieur Dubanc. Oui nous avons eu une relation intime. Oui il m’a donné de l’argent. Elle étale sa voix monotone jusqu’au bout de l’interrogatoire.

Puis l’agent annonce “Monsieur Dubanc a porté plainte contre vous pour escroquerie.”

Elle demeure muette, les yeux écarquillés. Elle raconte, alors, sa version sentimentale des évènements factuels qu’on lui a fait décrire. “Il m’a laissée seule. J’ai accouché seule. Il n’a pas voulu voir son fils. Moi, je voulais juste être avec lui.”

Quand le flic la raccompagne à la sortie de l’Evêché, elle sanglote encore avec de grands bruits liquides, et ne peut même pas répondre à son « au revoir ». Elle se retrouve sur le trottoir, pousse son enfant braillant dans son landau et attire sur sa face larmoyante les regards des passants. En tentant de dissimuler son visage trempé, elle parcourt plusieurs rues, puis s’arrête devant une porte sculptée. Elle enfonce le bouton de la sonnette. La porte s’ouvre, et elle s’engouffre dans le couloir en marche arrière en tirant la poussette à sa suite.

Anaé apparaît à l’entrée de son superbe appartement, dans une combinaison en soie aux couleurs douces. Pendant plusieurs minutes, Malika ne dit pas un mot. Elle se contente de renifler et de laisser les flots couler de ses paupières. Anaé ne pose aucune question. Elle attrape le jeune Cédric dans sa poussette, le berce et lui chantonne des comptines, puis elle entreprend de lui donner son biberon. Lorsqu’elle le repose, repu, sous sa couverture, elle se tourne vers Malika qui a cessé de pleurnicher : “Qu’est ce qu’il se passe ?”

Malika rapporte toute l’histoire avec son point d’orgue au commissariat.

“Tu n’étais pas obligée d’en devenir autant in love, de ton vieux beau ! Tu pouvais attendre que lui, il soit amoureux, avant.

– Je croyais qu’il l’était. Il me traitait comme une reine, j’avais tout ce que je voulais. Ce sont des dizaines de milliers d’euros qu’il a claqués pour moi, mais en fait, il ne m’a jamais aimée.”

 

Lorsque Veronica stipule à Monsieur Dubanc qu’elle a terminé, il l’invite à s’asseoir une minute avec lui. Elle accepte un café. Monsieur Dubanc fixe sa télévision d’un oeil creux. “Cette télévision, entonne-t-il, il n’y a vraiment rien ! A part un film de temps en temps…” Il avale une gorgée de café, et poursuit : “L’autre soir j’ai regardé un film, enfin un téléfilm, qui n’était pas mal du tout. “L’Arnaqueuse” ça s’appelait.

– Ah, je l’ai vu aussi, s’exclame Veronica. Je l’ai trouvé trop tiré par les cheveux par contre.

– Ah bon ? Moi je l’ai trouvé très réaliste…”

Puis à voix basse, il murmure : “Les flics aussi d’ailleurs.”

 

 

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