Je ne suis plus moi-même

Je ne suis plus moi meme

20 mai 2017

Je m’appelle Marypol. J’ai vingt-neuf ans. Je suis en taule depuis trois ans. Il me reste trois mois à tirer dans ce trou à rates.

C’était un accident, la taule, un accident débile qui m’a fait tomber dans les filets de la police brésilienne. Si Maurice ne m’avait pas chargée je n’en serais pas là aujourd’hui. L’enfoiré.

De toute façon ma vie entière est un accident. Même ma conception a été un accident. Mon père était un homme marié. Ma mère une croqueuse d’homme, une croqueuse de fric plutôt. Tout ce qui l’intéressait quand elle écartait les cuisses c’était le pognon qu’elle pourrait en retirer. De là à dire que ma mère était une pute il n’y a qu’un pas… Elle n’a jamais tapiné au sens propre du terme, mais qu’est ce que j’en ai vu défiler des mecs ! Des petits, des gros, des moches, des basanés, des blonds, des grands, des riches. Surtout des riches. Enfin, riches, toute proportions gardées bien sûr, elle n’a jamais réussi à nous ramener un vrai riche qui nous aurait mises à l’abri toutes les deux pour longtemps…

Pour en revenir à mon père, ma mère m’a raconté pendant toute mon enfance qu’ils s’étaient connus à une soirée. Qu’il y avait beaucoup d’alcool ce soir là, qu’il s’était saoulé et avait fini dans son lit. J’avais cinq ans que ma mère me racontait déjà cette histoire de soirée éméchée se terminant par une grossesse. Pendant toute mon enfance, en guise de père je n’ai eu qu’un prénom, Bernard, et la vision d’un gars bourré en train de niquer ma daronne.

Bernard était rentré au petit matin chez sa femme, sa queue s’égouttant entre ses jambes. Ma mère et moi nous avions mené notre vie, de mecs en mecs, d’apparts miteux en maisons isolées, de déménagements en déracinements. Jusqu’à Maurice. Celui-là, on peut dire que ma mère avait le béguin pour lui ! Je n’ai jamais compris pourquoi. Cette petite frappe du milieu marseillais, sous ses airs bonhomme, qu’est ce qui pouvait bien la faire vibrer chez lui ?

 

25 mai 2017

Quand ma mère est morte de son cancer du col de l’utérus, j’avais vingt-quatre ans, j’étais en train de déménager pour m’installer en couple avec mon Alexandre. J’ai ramené toute la vie de ma mère en cartons dans notre petit appartement, et c’est là que je les ai trouvées, les lettres de mon père.

Ils avaient continué à correspondre, après ma naissance. Il n’avait jamais bougé son cul pour me voir ce bâtard mais il questionnait ma mère sur mes résultats scolaires et mes fréquentations !

Il ne m’a fallu que quelques semaines et un début de grossesse pour me conduire devant sa porte. Je voulais connaître cette partie de mes origines, pouvoir répondre aux questions de mon futur enfant.

Je ne m’attendais pas à ce que j’ai trouvé. Un vieux, seul, dans un appartement qui sentait le chat, m’a fixée de son regard bleu glacier, m’a invitée à entrer. Assise sur son fauteuil de cuir j’ai écouté son récit. Il m’a narré sa rencontre avec ma mère, le seul dérapage de ses années de mariage, la manière dont elle l’avait allumé. « Il faut que tu le saches, ta mère fréquentait le milieu de la prostitution. J’aurais voulu la sortir de là mais… j’avais une femme et une fille, une vie rangée. »

– Pourquoi tu t’es laissé faire alors que tu avais une famille ?

– L’alcool… Et puis je m’étais disputé avec ma femme. Elle s’est faite avorter contre mon avis, moi je le voulais cet enfant. Ça aurait peut-être été un garçon, on l’aurait appelé Paul. Maintenant tu comprends pourquoi tu t’appelles Marypol. »

Comme ma mère était enceinte, il l’avait poussée à avorter, elle avait refusé – quelle ironie. Il était retourné dans les jupes de son épouse, ne m’avait pas reconnue, mais avait gardé contact.

Le jour de notre première rencontre, il avait causé, longtemps, et radoté aussi. Ma mère et la prostitution, sa femme morte depuis douze ans, sa fille Sophie, son petit-fils, son autre fille Laura.

Puis tout à coup il avait changé de ton. « Je ne vais pas te le cacher, je vais mourir. Il me reste, dans le meilleur des cas, cinq années à vivre. Mes filles reconnues vont se partager mon héritage, c’est injuste que tu n’aies rien. Dis-moi ce que tu veux. J’ai de l’argent. J’ai une bonne retraite. Je te l’offrirai. »

Alors je me suis mise à accepter les cadeaux, à demander ce dont je rêvais, j’ai accepté l’ordinateur, l’argent liquide, le shopping avec la carte bleue de papa. Il était là, l’homme à fric que j’avais attendu toute mon enfance dans les jupons de ma mère, là où je n’aurais jamais pensé le trouver.

La vie a été facile et friquée pendant quelques mois. Tous nos soucis financiers de jeune couple disparaissaient. Mon ventre s’arrondissait.

Alexandre s’était pris au jeu lui aussi, il s’était mis à parier aux courses, on passait souvent nos après-midis au troquet, lui enquillait les Ricards, moi les Perriers rondelle, la vie se faisait frivole.

 

10 juin 2017

Mais toute cette facilité ne pouvait pas durer. Au bout d’un moment, le vieux n’a plus eu d’argent. Et puis sa fille. Il refusait catégoriquement de lui parler de moi, il aurait dû avouer son infidélité. Alors pour tout le reste de sa famille, j’étais un secret honteux. Je crois que cela a contribué à lui faire cracher toute sa tune. A un moment il s’est mis à craindre que je parle.

Le jour où il s’est retrouvé fauché, à découvert, avec une dizaine de crédits qu’il ne pouvait pas payer, sa fille a mis à jour mon existence. Mais pas la vérité. Il ne lui a jamais dit qui j’étais. Il a inventé une histoire au fur et à mesure des questions.

J’ai fini par comprendre comment elle me considérait, sa bourgeoise de fille. Elle me voyait comme une petite pute débutante qui arnaquait son père sur base de prétendue grossesse. J’étais écœurée qu’il puisse lui faire croire qu’il avait couché avec moi.

 

8 juillet 2017

Quand j’ai accouché, le robinet à pognon était cassé. Pendant que je trainais chez moi en pyjama, à préparer des biberons, à bercer mon bébé en marchant de long en large dans le salon, à me faire dégobiller sur le cou toutes les heures, Alexandre dilapidait tout ce qu’il nous restait au troquet. Les courses, l’alcool, il ne pouvait plus s’arrêter.

Et puis un jour, il a craqué. Notre petit Cédric avait un mois et demi. Il a fait venir un pote à lui chez nous, un roumain, et m’a expliqué son plan. « On va le faire cracher, le vieux. Tu lui fais croire que tu es séquestrée, que tu dois trois mille à des gars qui plaisantent pas. Tu lui dis que je suis à Paris qu’ils t’auront tuée avant mon retour. Et pour le convaincre Nicolae gueulera un peu dans le téléphone. »

J’ai d’abord refusé, je l’ai traité de fou. « Mon père n’a plus rien Alexandre, il n’a plus une tune et sa fille le surveille ! »

Mais il est devenu vraiment fou. « Je m’en tape de sa conne de fille, tu vas faire ce que je te dis. » J’ai eu tellement peur, pour moi, pour mon fils, que j’ai pas eu besoin de forcer pour paraître apeurée au téléphone. Nicolae a fait son numéro. Au bout du fil la voix de Bernard s’est brisée.

Quand la police m’a appelée un peu plus tard dans la journée pour vérifier mon adresse – enfin celle de Maurice en l’occurrence – j’ai compris que tout était fini. Qu’on ne pourrait plus manœuvrer.

 

31 juillet 2017

J’ai attendu son appel, trois jours plus tard. Il m’a expliqué que les flics avaient démonté notre histoire de séquestration en cinq minutes. Qu’il avait été obligé de porter plainte contre moi pour escroquerie. Qu’il n’avait pas voulu dire qui j’étais vraiment pour lui. Que sa fille était assise à côté de lui dans le bureau de l’évêcher. Qu’il allait être à la Banque de France. Que sa fille avait un code pour observer ses comptes sur internet.

Nous avons laissé passer quelques mois. Je suis montée à Paris avec Cédric, me suis installée chez ma tante. Alexandre est retourné chez sa mère.

Quand Bernard a pu fermer l’accès internet à ses comptes, il a repris contact. Il a recommencé à m’envoyer un peu d’argent, ce qu’il pouvait.

A mon retour sur Marseille, je suis revenue vivre chez Maurice.

J’avais à nouveau soif d’argent. La vie facile me manquait. Je ne voulais plus des petits jobs de misère que j’avais accumulés jusque là. Alors Maurice m’a proposé sa solution, une arnaque qu’il avait pu tester plusieurs fois. Le principe était simple, un petit jeu sur les temps de réaction de la banque. Un chèque est encaissé, crédité sur un compte, l’argent retiré. Puis l’émetteur prétend que ce chèque a été volé, il est remboursé. La banque généralement reprend l’argent sur le compte où il a été crédité, trop tard. Et voilà une machine à fabriquer du cash quand on n’a pas d’autorisation de découvert. Mon père a adhéré. Maurice lui a expliqué qu’il n’aurait qu’à prouver sa bonne foi pour s’en sortir, qu’il devrait porter plainte contre celui qui lui avait remis le chèque – Maurice – et ne jamais changer de version.

 

15 août 2017

Le lendemain du retrait de liquide, j’ai laissé Cédric chez ma tante et nous avons pris l’avion, Maurice et moi, pour le Brésil. Grâce aux quinze mille euros, nous avons entamé un business là-bas. Maurice m’avait vendu le mirage du luxe, de l’argent facile de la drogue, mais notre contact brésilien nous a vendu, et à la place de la vie dorée, j’ai écopé de la prison.

Dans cinq jours je serai dehors, je ne peux que constater le changement en moi. Peut-être les difficultés que j’ai rencontrées ici. La violence, la manipulation, l’esclavage sexuel pour le plaisir de certaines détenues – toujours les mêmes les plus grosses les plus fortes les plus puissantes. Je pensais être une guerrière et pouvoir tout affronter, mais entre les murs glauques de cette prison je n’ai pas fait le poids. J’ai baissé la tête, j’ai compté les jours et j’ai changé.

Maintenant je veux une famille comme ma « sœur » la bourgeoise. Je veux retrouver mon fils, mon père, revoir Alexandre et essayer de reconstruire une vie avec lui. Je veux rentrer chez moi. Je vais rentrer chez moi.

 

25 août 2017

Aujourd’hui je marche, libre, dans les rues de Marseille. Je suis allée sonner chez mon père en espérant – 2017 était la limite lointaine de sa maladie et il n’envisageait pas de vivre encore passé cette année. Une femme m’a ouvert, propriétaire de l’appartement depuis un an et demi. Elle me décrit mon père, affaibli, relié à une bouteille d’oxygène, blanc comme le mur de chez le notaire le jour où elle a acquis son bien. Elle a perdu le numéro de ma pimbêche de sœur.

La piste de mon géniteur s’arrête là.

Je m’assoie sur le bord du trottoir, en bas de l’immeuble. Je fixe le sol gravillonné, toute cette poussière. Je ne pense qu’une seule question.

 

Papa où t’es ?

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