Une histoire d’air

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La voiture grise s’engage dans la station service encombrée. Des véhicules sont stoppés près des postes d’essence dans les deux sens de circulation, la voie du fond est inaccessible en raison d’un camion immobilisé, et aux abords de la boutique le désordre règne, entre bois de chauffage et autres granules compressés. Non sans mal, la petite citadine se faufile et s’arrête derrière une vieille voiture rouge.

La jeune femme installée sur le siège passager lève les yeux de son téléphone, regarde autour d’elle d’un air distrait et questionne son compagnon :

— Qu’est ce qu’on fait là ?

— Je vais refaire la pression des roues avant de prendre la route. Ce pneu avant droit, depuis qu’on l’a réparé, sa pression baisse à froid, regarde il est à 2,1.

Plusieurs minutes s’écoulent.

L’automobiliste de la voiture rouge, devant eux, semble en difficulté. Cela fait un moment déjà qu’il se démène avec son tuyau d’air, visiblement sans succès. A sa demande, l’homme de la station service finit par le rejoindre. Il semble bourru, de mauvaise humeur.

Derrière son volant, Ange commence à s’impatienter. Lenora lui caresse la cuisse, elle pose sa tête sur son épaule, puis souffle dans son cou pour faire s’envoler les poils oubliés après son rasage de ce matin.

Devant eux, l’homme remonte dans sa voiture. L’employé de la station s’affaire auprès de l’arrivée d’air.

— Il n’est pas en train d’enlever le tuyau, quand même ? questionne Ange.

— Mais non, pourquoi l’enlèverait-il ?

Au départ de la vieille Volvo rouge, Ange gare sa voiture près de la cabane de l’air. D’un ton brusque, il confirme l’impression qu’il avait eue.

— Mais oui, il a enlevé l’air !

— Peut être qu’il faut payer ?

— J’ai pas payé la dernière fois. Tu te rappelles pas ? Il m’avait dit d’y aller, ça avait l’air de le gonfler, mais bon.

Agacé, Ange quitte sa voiture et entre dans la boutique.

— Bonjour, est ce que je pourrais utiliser votre air s’il vous plaît ?

De derrière son comptoir, l’homme considère Ange d’un air irascible, et répond dans un grognement étouffé.

— Normalement l’air est réservé aux clients de la station.

— Je suis client chez vous, répond le jeune homme sans se dégonfler.

— Tout le monde veut mon air aujourd’hui !

Ange ne cache pas sa surprise. Mais il décide de prendre le parti de l’humour.

— C’est parce que vous avez l’air sympathique.

L’homme, bougon, ignore la boutade d’Ange. Il poursuit :

— Normalement l’air est fermé le dimanche.

Ange ne relève pas. L’homme a déjà le tuyau à la main, ils sortent l’un à la suite de l’autre. De la voiture, Lenora observe la scène.

Tout en gardant sa mine acariâtre, l’homme retourne à l’intérieur, et en quelques minutes la pression est faite.

Ange reprend le volant.

— Il est 14h10, on sera chez nous avant 17h, annonce-t-il.

Puis il raconte, souriant, son histoire d’air à sa compagne.

— En fait ça l’a gonflé de te filer son air gratuit, conclut Lenora.

— Oui, je lui ai pompé l’air, quoi !

— Te dire que l’air est fermé le dimanche, il ne manque pas d’air, celui-là.

— Et puis t’as vu comme il a l’air d’un con ?

— Il en a l’air et la chanson.

— Oui, ça m’en a tout l’air, pouffe Ange.

Le long de la route, leur petit jeu continue.

— Le type de la station, il m’a regardé d’un drôle d’air, quand il a compris que j’allais lui voler son air.

— Je te confirme, à la tête qu’il faisait, j’ai compris qu’il y avait de l’orage dans l’air. Enfin, avec ton air de ne pas y toucher, tu lui as bien pompé l’air, au pompiste.

Et encore un peu plus tard…

— C’était bien ce week-end, on a bien profité de l’air de la montagne, lâche Ange.

— On a pris un grand bol d’air frais, ajoute Lenora.

— On a changé d’air.

— Et en plus c’était de l’air gratuit.

— On n’a pas eu besoin de le voler.

Les rires déclinent. Lenora laisse s’installer un silence, puis elle murmure :

— En parlant d’air, il faudra que j’appelle mon père en rentrant.

*

Dans le long couloir blanc, les lampes sont éteintes. La lumière du jour s’infiltre, à chaque extrémité, par les enfilades de fenêtres qui s’y trouvent. Célestin avance, pas à pas, sans se presser. Il pousse un chariot chargé d’une bouteille d’oxygène, et le tube transparent sortant de la bouteille amène son souffle d’air jusqu’à ses narines. Il se déplace avec lenteur, avec fatigue. A plusieurs reprises, il s’arrête, s’assied sur le socle de son chariot, et reprend son souffle. Puis il continue la route le long du vestibule. Au bout du couloir, il y a le salon de l’étage, quelques sièges en L en face de deux portes d’ascenseur. Célestin s’installe sur le dernier fauteuil disponible. Après le repas, les places sont chères, il n’y a rien à la télévision…

La plupart des personnes installées ici, au salon de l’ascenseur, portent aussi leur bouteille d’air. L’air de rien, Célestin tend l’oreille aux conversations, sans intervenir d’abord. Aujourd’hui, tout l’agace. Il ne supporte plus ces discussions stériles qui ne font que brasser de l’air, tous ces gens qui ne savent parler que de la maladie, et prendre de grands airs pour critiquer la nourriture de la clinique. Des jours comme aujourd’hui, il a envie de ficher tout en l’air, de quitter cet endroit et d’être libre comme l’air. Il en est là de ses réflexions, lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvre et laisse apparaître Ria. Il sourit. Les visites, ici, sont toujours une bouffée d’air frais. Tout de suite, il lui propose de descendre.

— Viens, on va prendre l’air, dit-il.

Sur le banc du jardin de la clinique, les deux amis sont assis côte à côte. Ria sourit avec douceur en écoutant le monologue de Célestin.

— J’ai l’impression de manquer d’air, aujourd’hui, c’est fou, il n’y a pas d’air !

Et il fait des moulinets de ses bras, comme pour montrer la lourdeur de l’atmosphère qui l’entoure, ou peut être pour appeler à lui ce souffle d’air qui lui est si précieux.

— Là-haut, dans les chambres, il n’y a même pas moyen de faire des courants d’air. Au moins, ici, à l’air libre, je peux respirer l’air frais sans me faire pomper l’air par les autres, là…

Il reprend son souffle.

— En plus, j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop d’air ici, pas comme à Marseille, où il y a l’air de la mer. Ici, ça doit être une cuvette pour qu’il y ait si peu de vent.

Il enchaîne.

— Je ne sais pas pourquoi je suis beaucoup plus essoufflé, certains jours. C’est comme quand je descendais manger à la cantine. Tout ce monde, je sais pas, j’ai l’impression de manquer d’air.

Il ne s’arrête pas de parler. Il raconte à Ria comment il s’était senti la première fois qu’il était sorti de sa chambre pour marcher. Au coin du couloir, à moins de dix mètres de son lit, il s’était arrêté, à bout de souffle. La bouche grande ouverte il cherchait son air, comme un poisson hors de son bocal.

Petit à petit, sans en avoir l’air, Ria amène Célestin sur d’autre sujets, dans l’air du temps. Les rires s’invitent au creux des phrases, entre nouvelles fraîches et anecdotes plus ou moins flétries. Célestin raconte la dernière visite de sa fille et l’air de famille que tout le monde leur avait trouvé.

— Elle est sur la route cette après-midi, elle rentre de la montagne. Je suis toujours un peu inquiet quand elle fait de la route, confie Célestin.

Lorsque Célestin évoque son inquiétude de père, cela agit comme un appel d’air sur Ria. Aussitôt elle se met à penser à son fils.

— Exupery a un contrôle de physique demain, il devait rester à la maison, cet après-midi, pour réviser sa leçon. Mais il est tellement tête en l’air, je suis sûre qu’il a oublié. Et puis si ses copains lui proposent une activité de plein air, il va y aller, pour sûr !

Ria attrape son smartphone, pianote quelques secondes, fait glisser les pages d’applications. Puis elle appelle son fils.

*

Au dessus du lit en désordre, le mur bleu pétrole est couvert d’affiches. En face, le bureau est encombré. Ordinateur, feuilles quadrillées, dessins, classeurs, cahier, aucun espace n’est inoccupé. Le jeune garçon, installé à sa table de travail, raccroche le téléphone en soufflant. Le portable est jeté sur le plateau, et se glisse entre deux classeurs. Courbant l’échine au dessus d’une page couverte d’écritures bleues, Exupéry se force à garder les yeux ouverts. Dans son crâne, les mots semblent flotter. Les schémas prennent vie. Exupéry ne comprend plus rien. Air, atmosphère, dioxygène, diazote, dioxyde de carbone, pression, volume, baromètre. Exupéry a soudain la sensation de manquer d’air, il la sent monter en lui, son angoisse, elle l’étreint. D’un geste violent, il pousse son classeur sur le capharnaüm de ses affaires d’école, attrape son smartphone, manque de renverser sa chaise en se levant. Il se précipite sur la porte fenêtre, tourne vite la poignée. Enfin il est à l’extérieur, sur le balcon. Sa respiration fait un bruit presque rauque. Il serre son téléphone dans sa main gauche. Il semble choir, mais se retient à la barre et s’assoit à même le sol de béton, adossé à la rambarde. Plusieurs minutes s’écoulent. Exupéry, le regard vitreux, fixe le ciel vide de nuages en face. Sa main est toujours cramponnée au portable.

Lorsque la sonnerie retentit, les yeux d’Exupéry semblent reprendre vie. D’abord, il ne bouge pas. La musique est accompagnée d’une vibration lancinante. Brrrrr. Exupéry regarde l’écran. Brrrrr. Il pose son doigt. Brrrrr. Le téléphone à l’oreille, il murmure « Allo ? »

Sa voix traîne, éteinte, comme anesthésiée.

Dans le combiné, la voix est rapide, grinçante, pressée.

— Y’a baston, mon gars, ça souffle grave faut que tu vienne voir ça. Attrape ton kite et rejoins nous.

Exupéry marmonne, il songe à son devoir de physique, ses notes qui dégringolent, sa mère qui ne le lâche pas. Il trébuche sur les mots.

— Allez ! lui souffle la voix, arrête de te donner l’air de travailler, là !

Exupéry se laisse convaincre. Le grand air de la mer lui fera du bien.

Quelques dizaines de minutes plus tard, il est sur la plage. Pas coiffé, les vêtements dépareillés, il n’a l’air de rien. Ses copains ne manquent pas de le lui faire remarquer.

— C’est pas en t’attifant comme ça que tu vas réussir t’envoyer en l’air.

— Oh oui, surenchérit l’un d’eux en s’esclaffant à grand bruit, avec ton faux air d’intello, tu peux oublier la partie de jambes en l’air.

Exupéry ignore leurs mesquineries. Il n’est pas là pour draguer, et son triste quotidien de collégien peu populaire et peu performant vient de s’envoler, porté par les bourrasques de vent. Tout en sifflant un air joyeux, il prépare son équipement. Il se sent si joyeux, qu’il se verrait bien se promener les fesses à l’air. Les filles, rares sur cette plage de kiters, pourraient le suivre, les seins à l’air. En rêvant, Exupéry s’avance vers l’eau. Il est dans les airs, il se fait son propre cinéma de plein air.

*

A quelques kilomètres, au même moment, Ange reprend la conversation sur le gars de la station service.

— Tu te rends compte, quand même, sans avoir l’air de rien, il voulait me faire payer son air ! Mais ça me donne une idée. Je vais rajouter deux questions subsidiaires à mon contrôle de physique de demain : « 1) Quelle est la composition de l’air de la station service ? 2) Sachant que le cours de l’or est de 32€ le gramme, et qu’une roue de voiture contient environ 0,0075 m3 d’air, combien est-ce que le gérant de la station service doit vendre son air pour rentrer dans ses frais ? »

— Elle n’a pas l’air facile, ta question, souffle Lenora en riant. Tu m’avais pas dit, déjà, qu’ils n’avaient rien compris au chapitre sur l’air ?

— Oui, ça en avait tout l’air, en tout cas. Mais bon, rassures-toi pour mes pauvres élèves, c’était des paroles en l’air.

L’amoureuse

n14-lamoureuse

 

(Nouvelle présentée au concours de nouvelles maritimes « Prix Encre de Seiche » organisé par l’association La Mer Veille, une nouvelle qui devait contenir les mots : Marseille, pavillon, livre, étrave et crocodile.)

 

Recroquevillée sur le pont, les genoux écrasés contre sa poitrine, Rachel se laissait bercer par le tangage lancinant. Elle fouillait des yeux la bande de terre qui lui faisait face, et soudain, elle la distingua, illuminée par le soleil de midi, dessin aux traits acérés entre mer miroitante et collines d’un vert brunâtre. Rachel immergea son regard dans cette ville tant attendue, parcourut les lignes de ses immeubles. L’espoir se ravivait.

Les souvenirs de leur départ jaillirent sans crier gare, avec la fulgurante d’un rayon reflété par une fenêtre. Six mois auparavant, lorsqu’elle avait posé la pointe de son pied sur le pont du voilier, son fils dans les bras, elle vivait dans son couple un amour éclatant. Toute aux promesses d’une aventure rêvée, elle exultait, légère et vivante. Ils avaient pris la mer, traversé l’Atlantique, visité les Antilles et quelques côtes d’Amérique latine. Même à terre, ils n’avaient dormi que sur l’eau.

Les images de leur périple devenues floues, la jeune femme ne restait maintenant que sur l’écume des sentiments. La passion s’était éteinte, supplantée par la rancœur et le dégoût. Elle ne savait plus comment cela est arrivé. La promiscuité, l’étroitesse, le roulis, le soleil harassant, les pleurs intenses de leur fils ? Tout se confondait et s’oubliait dans sa détresse. Elle ne retenait, de tous les moments vécus à bord, que les premiers pas de Matthéo.

Aujourd’hui elle rentrait à Marseille, un crocodile silencieux en guise d’amant, le petit voilier métamorphosé en une prison épineuse cernée d’eau sombre.

Au premier pas sur le quai du port, la terre ferme, enfin, elle sut que la déchirure de son couple était consommée. Elle hissa dans ses bras Matthéo qui trottinait vers elle, et balada son regard tout autour. Les quais du Vieux Port, la clarté de pierre des murs, les alignements de petits bateaux, elle se sentit enveloppée, accueillie, étreinte. Sans un regard en arrière, elle s’enfonça dans cette ville maternelle qu’elle connaissait depuis toujours. Errant de ruelles en avenues, son fils sur le dos, elle redevint anonyme au sein de son chagrin. Elle avait quitté son geôlier et retrouvait une amoureuse. A l’intérieur de sa ville amante, tout recommençait pour elle, avec son enfant…

 

Rachel se dressait sur le quai de Rive Neuve, tournant le dos à la Criée. Des rides creusaient son visage. Vingt ans étaient passés. Elle observait cette jeune femme blonde qui grimpait sur le voilier à la suite de son fils, les yeux brillants et le sourire resplendissant. Rachel avait enfoui les sensations de son propre départ depuis si longtemps… Les amoureux hissèrent le pavillon, battirent l’air de leurs saluts déjà lointains. L’étrave du bateau fendait les vaguelettes du port. Et Rachel regardait partir le petit homme de sa vie sur cette mer avide d’amours humains. Elle n’était pas surprise. Porté par la légende de sa petite enfance, il avait poussé parmi les livres marins, histoires de matelots et de traversées, pour la plupart offerts par son père. Il avait fini par franchir les mots pour plonger dans son voyage réel. Elle avait bien tenté de lui transmettre son attachement à la ville, à la terre et à ses étendues de liberté. Elle aurait peut être dû l’éloigner de la Méditerranée. Souvent, elle avait été tentée de rompre avec cette ville, sale, bruyante et surpeuplée, mais elle n’avait jamais pu consentir à briser leur lien d’amoureuses.

Ces pensées ne faisaient que l’effleurer. Les pieds ancrés au sol, elle demeurait, immobile. Bientôt, elle fut seule sur le bord du quai. Elle suivit le rafiot se rapprochant de l’horizon jusqu’à ce qu’il ne soit même plus un point ballotté entre les vagues. Loin.

Cuisse pas sage

N13 Cuisse pas sage

Je taillais les rosiers au fond du jardin. De là où je me trouvais, je percevais bien la voix puissante, presque criarde, de la châtelaine, mais celle de Rose ne me parvenait pas, sauf lorsqu’elle criait.

« J’vous jure, Madame, j’vous jure ! Je n’ai jamais couché avec un garçon ! J’vous jure Madame !

– Arrêtez de jurer Mademoiselle, vous êtes ridicule. Vous me rappelez ce film des années 80, comment c’était déjà ? La jeune fille s’appelait Marie-Thérèse, quel prénom ridicule. «Thérèse», c’est vraiment le prénom le plus moche du monde, vous ne trouvez pas ?

– …

– Ah c’est le prénom de votre mère ? Ah… Oui ben quand même, c’est moche.

Et puis votre mère, elle ne vous a même pas appris comment ne pas vous faire mettre en cloque. Ça valait le coup, tient, de vous fanatiser à coup de bible évangéliste et de vous laisser écarter les cuisses devant le premier jeune moustachu à gueule d’amour venu !

– …

– Ne soyez pas surprise, Mademoiselle, je l’ai bien vu le moustachu, se barrer vite fait au petit matin, la fesse légère et la queue frétillante.

– …

– Ne jurez pas j’vous dis ! De toute façon l’abstinence sexuelle à la mode catho, c’est vraiment pas réaliste.

– …

– Oui je suis catholique, et alors, c’est quoi le rapport ?

– …

– Oui mon mari aussi est catholique, bien sûr, mais en quoi…

– …

– Si si, dans notre bible aussi il est écrit qu’on ne doit pas tromper sa femme.

– …

– Non, on ne doit pas.

– …

– Non, avec personne.

– …

– Non, non même pas avec la bonne.

– …

– Même si elle fait la meilleure bolognaise du monde. Mais enfin, Mademoiselle, c’est quoi cette histoire ?

– …

– Mais non, le cuissage n’est pas une tradition héritée de notre passé de nobles ! Mais… Qu’est ce que vous racontez ?

– …

– Quoi ? »

Elle se leva à toute vitesse, décollant ses cuisses de sa chaise longue. Son visage devint rouge, elle ouvrit sa bouche tel un immense four. Une seconde passa, puis un hurlement suraigu, grinçant, douloureux, sortit de son gouffre.

« CHARLES-HEN-RI-I-I-I-I ! »

 

 

 

 

Ce petit texte est issu – après corrections et enrichissement – du jeu du dimanche soir d’un forum d’écrivains : il s’agit d’écrire, en dix minutes, un texte comprenant trois mots piochés au hasard dans le dictionnaire (les premiers des pages données par les participants). Ce soir là, les mots étaient « jurer, passé et fanatiser ».

Forum de la francophonie

Forum de la francophonie

Je tapote la poignée, puis je pousse la porte du bout des doigts. A l’intérieur, les lignes horizontales accompagnent le regard. L’ambiance est moderne, les couleurs sobres et chaudes.

J’avance à petits pas, m’approchant des gens installés aux tables proches de l’entrée. J’écoute les conversations, j’observe avec attention les silhouettes. Certaines sont à l’aise, affalées sur les banquettes. D’autres, droites sur leurs chaises, triturent nerveusement leurs mains. Leurs phrases s’écrivent dans l’espace clair.

J’erre de tables en tables, de discussions en monologues, je couve des yeux ce nouveau monde, savourant ma découverte.

Je marche, silencieuse et invisible, entre leurs mots.

Enfin, je m’assois à une table. Je m’attarde, je choisis mes mots, mon image. Je nais, virtuellement.

Des corps fantomatiques s’approchent de moi. Leurs profils se dessinent, les lignes se précisent à la lecture du style et des tournures de leurs phrases.

Une grande femme blonde au carré ondulé me rejoint, elle se fait appeler « Blondie ». Je lis ses quelques mots et sa voix, puissante, résonne avec un fort accent québécois. « La nuit dernière j’ai envoyé mon chum chez le dépanneur pour une bouteille de soda, il est revenu couvert de poudrerie comme une gaufre au sucre glace. » Elle est la première à répondre à ma prose innocente à propos de la pluie et du beau temps, sur fond de réchauffement climatique, et m’explique à grand renfort de « tabernacle » la différence entre une neige et une autre.

« Le petit suisse » prend son tour, un jeune homme que j’imagine dans la vingtaine, cheveux en brosse et sourire charmeur, travaillant à la réception d’un grand hôtel genevois. « En Suisse en plein hiver les températures sont si basses que l’on se réfugie dans les cafés. C’est le ristrette brulant qui te sauve, car tout à coup tu te sens vigousse et prêt à affronter l’air glacial. »

« Depuis trois semaines qu’il drache, le soleil éclaire moins qu’une lumerotte derrière les nuages noirs bouffis », se plaint « Léon Belgium ». Et je le visualise promener son embonpoint dans les rues de Bruxelles plongées dans un hiver crépusculaire.

« Fanny », la marseillaise expatriée, commente longuement l’humidité de sa région d’adoption. « Dégun peut supporter cent-quarante pour cent d’humidité, ça rend encore plus fada que le mistral ce temps ! » Elle fait la moue et prend une pose de cagole devant son écran.

« Chafouin », un congolais de quarante ans chargé du développement de l’ostréiculture en Haïti, décrit la sécheresse qui frappe la région depuis de nombreuses semaines. « La survenue de la pluie semble plus improbable que la présence d’un champagné dans un de ces tap-tap bariolés qui font le tour de l’île. »

Lorsque j’éclaire mon ordinateur ce soir-là, dix jours après avoir lancé mon post à la mer numérique, je me précipite à l’intérieur du forum de la francophonie. Je m’y sens à l’aise, déjà. Je m’installe à ma table et clos la conversation que j’avais initiée. « Merci pour votre participation inspirante. Les dix mots de la semaine de la langue française et de la francophonie 2016 seront donc, grâce à vous, les suivants : chafouin, champagné, dépanneur, dracher, fada, lumerotte, poudrerie, ristrette, tap-tap et vigousse. »

 

 

Si vous voulez fêter dans la vraie vie, cette semaine, la langue française et la Francophonie, toutes les infos sont ici !

Tenue correcte exigée

Tenue correcte exigée

Tout est blanc. Les lattes du plancher, les murs en lambris, les nappes cotonneuses, la vaisselle. Même les verres à vin arborent un blanc laiteux. La jupe beige clair de la serveuse virevolte tandis qu’elle papillonne d’une table à l’autre, un carnet de bons dans une main et plusieurs panières dans l’autre.

A la table une, après de nombreuses hésitations sur la position du landau gris clair, un couple s’est établi.

A la table ronde, portant le numéro trois, juste à côté, une famille attend qu’on leur apporte les cartes. La grand-mère ne cause guère et ne sourit pas davantage, elle inspecte le restaurant. Sa fille est assise à sa gauche, et à côté de celle-ci, son gendre. A sa droite se tient une jeune fille de dix-sept ans, captivée par l’écran de son smartphone, puis le petit frère de onze ans.

Lorsque le bébé de la table une se met à pleurer, sa mère l’extrait avec lenteur de sa nacelle. Le tenant contre elle, elle se balance avec légèreté, tel un bateau qui tangue. Les cris stridents de ce tout jeune nourrisson sont insolites, dans ce lieu épuré et silencieux, aussi, de nombreux clients examinent la jeune femme. Elle caresse avec douceur les cheveux clairsemés de son enfant, y frotte son menton et sa bouche, respire leur odeur. Elle porte un pantalon en lin blanc et un débardeur rose blousant. Ses longs cheveux blonds dorés sont attachés en un joli chignon tressé. Ses yeux couleur noisette sont entourés d’un halo bleu. A travers les plis de son haut, elle sort un sein, décroche en un claquement de doigt la dentelle qui le recouvre, et son aréole paraît. La couleur de caramel foncé contraste avec la blancheur de peau de la jeune femme. D’un geste mal assuré, mais qui se voudrait rapide, elle dirige son téton vers la bouche du nourrisson. Lorsqu’il attrape le sein, Aurore se détend enfin dans un sourire lumineux.

A la table trois Lola et Jeannine, la jeune fille et sa grand-mère, observent, ahuries, la scène. Patricia, la mère, se fige. Elle demande à Lola et Jeannine ce qui les stupéfait tant, et la conversation se poursuit dans un murmure.

Une demi-heure s’est écoulée. Jeannine s’impatiente. Les yeux rivés sur la montre qu’elle consulte toutes les deux minutes, elle prend sa fille à témoin. « Tu as vu Patricia, la table d’à côté, ils sont arrivés après nous et ils sont déjà servis ! »

Tout en picorant dans son assiette de frites, Aurore fait à nouveau téter son fils, et Lola lève les yeux de son écran pour s’étonner que l’enfant mange encore.

A l’occasion d’un changement de sein, le téton brun foncé d’Aurore réapparaît, juste au dessus de l’assiette de la jeune mère. Lola tourne la tête, écœurée. Elle imagine qu’une goutte de lait pourrait couler dans la nourriture. Il lui semble d’ailleurs avoir aperçu une traînée blanche sur l’aréole.

Jeannine bouillonne, et comme la serveuse se faufile avec vivacité à côté d’elle, elle la stoppe d’un geste prompt. Sa voix se fait rocailleuse tandis qu’elle l’interpelle avec fermeté. Elle lui parle d’abord de l’attente intolérable, puis, tout en lançant des œillades fébriles en direction de la table une, déplore l’indécence de certains clients, qui détonne avec l’élégance du lieu.

Aurore a rangé sa poitrine et recouché son enfant. Elle entrevoit les regards mauvais que lui jettent maintenant Jeannine et Lola. Patricia, restée jusqu’alors en retrait, essaie de tempérer les propos malveillants de sa mère et de sa fille. Elle admet pourtant, que dans cet endroit distingué, l’attitude de la jeune mère peut paraître inconvenante.

Une heure plus tard, les poissons commandés par la table trois ont été décortiqués, mangés, leur restes jetés, et Aurore a nourri son bébé une troisième fois en ignorant de façon délibérée les mines choquées de ses voisines de restaurant. Dès la fin de leur repas, Jeannine, Patricia et Lola déguerpissent de table, et s’affalent sur les transats beiges de cette plage privée.

Jeannine foudroie du regard sa fille qui, d’un geste assuré, a retiré son haut de maillot, mais pour Patricia, le topless est un symbole de libération, et l’avis de sa mère lui importe peu. Lola quant à elle profite d’une meilleure connexion internet sur son téléphone pour consulter ses réseaux sociaux. Elle découvre alors qu’Instagram a supprimé les photos seins nus qu’elle avait postées la veille sous le hashtag #FreetheNipple. Le mail d’explication du réseau social précise que les photographies de seins dénudés ne sont autorisées sur Instagram que dans deux cas bien spécifiques : l’image des cicatrices d’une mastectomie et … un allaitement actif.

Les petits boulets !

Les petits boulets !

« Je vais l’écharper ce gosse ! » murmure-t-il, exaspéré.

Le jeune garçon vient de passer à toute allure à côté du bureau de son père, faisant voler un paquet de feuilles. L’homme devient cramoisi et se lève en fulminant. Sans un mot, il ramasse les feuilles étalées par terre, se rassoit sur son fauteuil de cuir vieilli et entreprend de les remettre en ordre.

Dans la pièce voisine, Thomas, cinq ans, court après sa petite sœur en poussant des cris stridents.

Sans bouger de sa place, Claude prend une grande respiration, comme pour se calmer, mais sa voix se fait tonitruante lorsqu’il s’adresse à son épouse :

« Dis-leur d’arrêter de courir, et d’arrêter de gueuler, on va encore avoir des ennuis avec les voisins. »

Le volume sonore baisse un petit peu, mais cinq minutes plus tard le camion de Sam le pompier file, sirène hurlante, sur le sol stratifié du petit appartement.

Thomas crie : « Attention, accident !!! » et le jouet lancé à fond traverse l’entrée, passe la porte de la chambre des parents et finit sa course folle dans le verre que Claude, faute de place sur le bureau surchargé, a posé par terre.

La bière se répand. Le père met sa tête dans les mains en soufflant bruyamment.

« Pardon papa ! » entonne Thomas de sa voix fine et claire, nuancée d’une pincée de regret.

Tandis que Claude attrape un torchon pour éponger sa bière, Thomas a rejoint sa petite sœur et sa mère dans le salon. Il attrape un poupon qui traîne là, et se met à le remuer dans tous les sens. La petite Clara, deux ans, lève des yeux admiratifs vers son grand frère, mais lorsqu’elle voit ce qu’il fait subir à son bébé de plastique, elle se met à hurler. Sa voix aigüe crispe les corps, attaque les oreilles, et le son insupportable de son cri ne semble pas vouloir s’arrêter. Elle attrape le poupon et le tire vers elle, l’arrachant avec violence des bras de son frère. Celui-ci, surpris et vexé, essaye de récupérer le jouet, en vain. A chaque tentative, Clara parvient à s’échapper en poussant un petit cri strident.

Alors Thomas se met à pleurer. Le visage déformé, il parvient à faire couler des larmes sur ses joues. Il fixe sa mère d’un œil implorant, les sanglots vont crescendo.

Suzanne attrape avec tendresse chacun de ses enfants par une main, et déroule, sans être écoutée, ses explications.

Pourtant, les larmes et les cris ne cessent pas. Essayant à nouveau d’échapper à son frère, Carla retire vivement la poupée en levant le bras au dessus de sa tête. Cette fois, l’objet lui échappe des mains et va se fracasser sur le camion de pompier. Au bruit de plastique brisé succèdent les pleurs de Thomas qui redoublent de force. La grande échelle ne tient plus.

Le temps de faire passer la crise, et Thomas rejoint sa sœur pour jouer aux figurines dans leur chambre. Moins d’une minute plus tard, il est de retour devant ses parents qui regardent la télé, enfin posés dans leur canapé, et il les interroge en leur montrant deux petits bonhommes en plastique : « C’est qui, eux ?

— Joe et Averell Dalton.

— Et ça ?

— Ça, ce sont leurs petits boulets. Ils sont petits, mais très lourds.

— Un peu comme…

— Comme quoi, papa ?

— Comme rien…

Surconsommation

Surconsommation

Elle sortit un sachet de thé de la boîte en carton et lui imprima un léger mouvement de balancier, observant sa forme pyramidée. Encore un de ces produits « nouvelle génération » aux performances, goûts et prix sur-améliorés. Elle trouvait cela ridicule, toutes ces nouveautés soi-disant révolutionnaires, mais son mari et ses enfants les adoraient au contraire. Ainsi, chaque semaine, ils revenaient des courses avec les derniers nés des industriels : blocs de produit-lavant-tout-compris-anti-vaisselle-ternie encore plus efficaces, sodas et sucreries sans-sucre-mais-avec-vitamines-à-hauteur-des-apports-de-cinq-fruits-et-légumes-par-jour, mélange d’épices-extraordinaires-et-leur-sac-plastique-pour-une-cuisson-géniale-au-micro-onde, parmi d’autres choses incroyables.

En suivant, distraite, les oscillations du sachet pointu, elle se mit à songer à la cuisine de sa grand-mère. Dans cette pièce, claire, lumineuse, chaleureuse, emplie des odeurs de son enfance, elle avait observé, des années durant, la lourde cocotte en fonte où mijotaient les ragoûts, la batterie de cuisine en cuivre accrochée au mur, les ustensiles en bois. Aujourd’hui, entourée de sa multitude de gadgets modernes, noyée sous des kilos de plastique, elle enviait cette modeste simplicité.

Oubliant son sachet dans l’eau bouillante, elle quitta sa cuisine précipitamment. Sa famille l’appelait pour qu’elle vienne ouvrir son cadeau de fête des mères. Avec vivacité, elle déchira le papier, et découvrit le dernier né des gadgets de cuisine : un épulpeur.

« Merci », murmura-t-elle, sans conviction. « On n’en avait pas encore. »

Pendant que ses enfants tournaient le carton dans tous les sens pour détailler les différentes fonctions de ce nouvel appareil, son mari se mit en quête d’une place pour ranger le nouveau venu dans leur cuisine aménagée.

La mère de famille retourna, en soupirant, remuer son sachet de thé dans l’eau bouillante. Saisissant son smartphone, elle pianota sur le clavier, dans la barre de recherche google : « Quel livre acheter pour apprendre la décroissance heureuse à des surconsommateurs hystériques ? »

Le poids des mots

Le poids des mots

Une petite voiture filait sur la route campagnarde. Les lumières de ses phares jaunes trouaient la nuit, tels des projecteurs bringuebalants. Aucun réverbère n’éclairait ce chemin isolé, creusé de nids de poule. Dans l’habitacle, les passagers étaient ballottés, leurs voix criardes dépassant le bourdonnement lourdaud du moteur surmené. Rémi, trentenaire au visage émacié et aux cheveux bruns rasés, conduisait avec brutalité. Les mâchoires serrées, il donnait de brusques coups de volant en vociférant. Au dessus de ses yeux rouges et cernés, les veines de ses tempes palpitaient, et des gouttes de sueurs suintaient sur son front. Assise à la place du mort, Melany hurlait ses réponses aux invectives de Rémi. Son visage crispé était couvert de larmes, sa bouche déformée par les cris. De sa main droite, elle empoignait de toutes ses forces le tissu de sa robe de soirée, tandis que sa main gauche effectuait des moulinets et des gesticulations saccadées en direction de Rémi.

Tout avait commencé avec une phrase, d’apparence anodine, prononcée par Melany au moment où la voiture passait le portail du domaine : « J’espère que nous n’attendrons pas d’être mariés pour faire un bébé. »

Il n’en avait pas fallu plus à Rémi. A ses yeux, ces paroles établissaient le souhait de Melany, de l’enfermer dans une vie de famille qu’il abhorrait. L’abus d’alcool aidant, Rémi s’était agacé, Melany avait répliqué, et, très vite, le ton était monté entre ces deux-là. Toutes les rancœurs accumulées depuis le début de leur histoire avaient refait surface. Cependant, le nœud du problème restait le désir d’enfant de Melany, qui loin d’être compris par Rémi, était anéanti, écrabouillé comme un vulgaire caprice de gamine. A chaque fois qu’elle évoquait son envie irrépressible de concevoir un bébé, il lui répondait sans autre ménagement qu’il en était hors de question. Puis il décrétait que la discussion à ce sujet était close. Cette nuit pourtant, dans la Renault 5 roulant à vive allure, Melany était allée plus loin que d’habitude, et de menaces en sommations elle avait réussi à faire sortir Rémi de ses gonds. S’il n’avait pas eu le volant entre les mains, il aurait pu la frapper pour la punir d’une telle infamie. Mais il n’en fit rien. Dans les ténèbres de cette nuit sans étoile, Rémi avait un plan.

 

Le bruit de roulement les entourait, il emplissait tout l’air autour d’eux. Alors ils se sentaient comme seuls au monde. Ils se dévisagèrent, en silence. Pauline venait tout juste de prononcer cette phrase qui lui brûlait la bouche. Un ultimatum qui ravageait ses pensées et sa raison depuis des semaines. Dimitri, atterré, se passa la main sur le visage, plusieurs fois, comme s’il tentait de s’extirper d’un mauvais rêve. Mais devant ses yeux ahuris, le même visage le fixait, le même regard le questionnait. Pauline attendait vraiment une réponse, ce n’était pas une mauvaise blague, comme il l’avait d’abord cru.

« Comment veux-tu que je réponde à ça ? » finit-il par articuler, juste assez fort pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit du train. Il essayait de gagner du temps pour réfléchir. Mais son cerveau, abruti par les excès de substances des deux derniers jours et le manque de sommeil, avait un mal fou à réaliser cette tâche pourtant assez basique.

Il tenta de reporter la discussion, mais Pauline ne désarma pas. Cette histoire devait être réglée ici. Sa patience avait été suffisamment mise à l’épreuve, elle n’en supporterait pas davantage.

Puis elle répéta les paroles qui sonnaient comme un coup de marteau aux oreilles de Dimitri : « C’est elle ou moi. Tu dois choisir. »

Assommé, par le poids de ces mots, par l’effet de la drogue et de l’alcool, Dimitri tituba. Pour avoir cette discussion, ils s’étaient réfugiés dans l’espace de liaison entre deux wagons. Là, les saccades du train vrombissaient à leurs oreilles, le sol tremblait. Mais dans ce lieu, ils se trouvaient à l’abri des regards noirs des passagers qui, dans ce train de nuit, souhaitaient se reposer. Dès le début de leur explication, Dimitri avait haussé la voix, alors Pauline l’avait entraîné hors du compartiment.

Elle continuait à l’examiner avec avidité. Maintenant, Dimitri était blême. Pauline essaya d’attraper sa main, mais il se déroba. Tout à coup son regard durcit. Il songea qu’elle voulait l’éloigner de ceux qu’il aimait, l’emprisonner et le garder pour elle seule. Ce n’était pas la première fois qu’elle révélait sa jalousie, pourtant elle n’avait jamais osé aller aussi loin dans ses revendications. Le visage fermé, la mâchoire contractée, il répliqua d’un ton froid, en appuyant chaque mot :

« Je n’arrêterai jamais de voir ma meilleure amie. »

Pauline sembla surprise par cette réponse. Nul doute qu’elle s’attendait à une autre réaction de la part de Dimitri. Dans l’instant, elle changea de faciès. Le rouge lui monta aux joues, ses grands yeux gris se mirent à lancer des éclairs. Elle recula d’un pas. Elle fixait Dimitri, incrédule.

– Alors tu ne me verras plus, souffla-t-elle.

– J’avais bien compris le principe de ta menace, oui, répliqua-t-il, sarcastique.

Pauline se mit alors à brailler. Elle déversa son flot de paroles, de cris, de larmes en un flux ininterrompu et haineux. Elle avait renoncé à ses études pour le suivre, elle avait sacrifié sa vie, et il la jetait, cette ordure, ce pauvre type. Elle ne voulait pas passer un instant de plus à ses côtés, elle ne supportait plus son regard, son odeur. Elle étouffait, dans ce train, minable, pourri, puant.

 

Cela faisait quelques minutes que Rémi ne disait plus rien, pas un mot. Il continuait à conduire à plein tube. Sur ces routes étroites, ils n’avaient croisé aucune voiture depuis leur départ du mariage. Rémi accéléra encore davantage. Il prenait les virages avec brutalité, et plusieurs fois Melany se trouva projetée contre la portière du côté passager. Le moteur gueulait, les pneus crissaient. L’angoisse commença à monter chez la jeune fille. D’une voix soudain radoucie, elle demanda à Rémi de ralentir. « Tais-toi ! », lui ordonna-t-il. Et il mit le pied au plancher.

Melany réitéra sa demande. Sous l’effet de la peur, sa voix se fit stridente. Rémi l’interrompit en hurlant comme un damné : « Je t’ai dit de te taire ! »

Melany, terrorisée, s’exécuta. Sa main droite s’accrocha à la poignée intérieure de la portière, ses yeux écarquillés fixaient la route qui défilait à grande vitesse sous les phares de la bagnole.

Au bout de quelques kilomètres, Rémi ralentit, puis s’arrêta sans crier gare, au milieu de nulle part. Melany inspecta l’endroit. Dans l’obscurité elle distinguait peu d’éléments. Devant, la route se prolongeait. Sur sa droite, il lui sembla entrevoir un chemin plus sombre. Etaient-ils à un croisement ?

Un élément attira son attention. Elle comprit.

Elle voulut ouvrir la portière, mais Rémi attrapa son poignet gauche avec fermeté, et serra. Entre ses dents, il siffla : « Il n’y aura pas de bébé. Jamais. »

Melany se mit à crier, à se débattre, à cogner Rémi avec la violence du désespoir. Lui, silencieux, déterminé, la maintenait à l’intérieur. Il était fort. Il aurait pu l’assommer d’un simple coup de poing en pleine face. Mais il se contenta de la retenir.

A l’extérieur du véhicule, Melany aperçut, sur le côté, le clignotement d’une lumière rouge. Devant eux et derrière eux, les barrières s’abaissèrent.

Sur sa droite, au loin, elle entrevit un halo de lumière, puis, entre ses cris apeurés, elle entendit le bruit du train qui fonçait droit sur eux.

 

« Mais qu’est ce que tu as fait ? » brailla Dimitri.

Pauline s’était accrochée à la poignée rouge. Le train ralentissait déjà. Dimitri et Pauline furent projetés contre la paroi du compartiment. Dimitri se releva en tonnant : « Tu as tiré l’arrêt d’urgence ! Espèce de tarée. Moi j’me casse. »

Pauline tenta de le retenir, mais il avait déjà saisi le marteau et brisé la vitre de la porte. D’un geste déterminé, il écarta Pauline, et lorsqu’il estima que le train avait assez décéléré, il sauta en route.

 

Le crissement, assourdissant, couvrait les hurlements horrifiés de Melany. Puis, tout d’un coup, le bruit aigu cessa, et elle n’entendit plus que le souffle puissant d’une machine échauffée. Elle releva la tête. Les phares de la locomotive, immobiles, projetaient leur faisceau lumineux en plein sur la petite R5. A l’instant où Rémi, étonné, relâcha son étreinte, Melany se précipita à l’extérieur.

En vitesse, elle se faufila sous la barrière, puis fit quelques pas chancelants sur le bitume. Tandis qu’elle s’éloignait du feu des projecteurs, elle se retourna et vit que Rémi était encore dans la voiture, prostré derrière le volant. Alors elle ralentit, mais continua à avancer vers les ténèbres de la route qui se déroulait devant elle. Dans son dos, elle distingua des voix. Le chauffeur sans doute, ainsi que quelques probables passagers descendus de leur wagon. Elle poursuivit son chemin sans se retourner.

 

Dimitri longeait le train, d’un pas rapide, en direction du passage à niveau. Lorsqu’il y fut presque, il l’aperçut qui passait sous la barrière. Elle portait une robe de soirée beige, courte, fabriquée dans un tissu brillant qui jouait avec la lumière. Une seconde, il crut à une apparition. Puis il vit la voiture, immobilisée au milieu du passage à niveau, un petit tulle blanc accroché à son antenne de toit.

Elle avançait sur le bord de la route, s’éloignant de la voie ferrée. Perchées sur des talons aiguilles, ses chevilles tremblotaient à chaque pas. Dimitri la rejoignit et se mit à marcher, muet, à ses côtés.

Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des voix agitées autour des carlingues au repos, ils s’enfonçaient dans l’obscurité.

Melany fit halte. Elle sentit le regard attendri de Dimitri glisser le long de ses jambes jusqu’à ses pieds dénudés. Elle se pencha et attrapa ses chaussures avec l’index et le majeur de sa main droite. Elle hasarda un pied, puis l’autre, avec une lenteur extrême, goûtant la sensation du goudron noir et granuleux sous la plante de ses pieds. Dimitri suivait son rythme soudain nonchalant. En même temps, leurs regards, partant du sol, remontèrent le long du corps de l’autre. Ils entrevirent leurs visages à peine éclairés par le projecteur désormais lointain de la locomotive, puis poursuivirent leur route.

Quelques minutes plus tard, Dimitri stoppa. Il fit basculer son sac sur son épaule droite et le fouilla. Melany s’était interrompue, deux pas plus loin. Elle attendait, les yeux posés sur lui. Dimitri alluma l’application lampe de poche de son portable, et ils repartirent.

 

En silence, Melany et Dimitri s’étaient repassés les films de leurs disputes. En cheminant dans la noirceur de cette route de campagne déserte, leurs cœurs avaient cessé de cogner trop fort, et leur peur, leur fureur s’étaient évanouies. Mais dans leurs esprits tourmentés les questions tourbillonnaient.

Dimitri rompit le silence. « Qu’est ce qu’il s’est passé ? »

D’une voix cristalline, Melany lui conta.

Leur premier rendez-vous se déroula ainsi, entre trois et quatre heures du matin, le long d’une route sans lampadaire, à la lueur d’un téléphone portable.

 

Deux ans s’étaient écoulés. Le 14 août 2014, à cinq heures, Melany déchira l’emballage métallisé. Assise sur la lunette, le ventre serré, les lèvres pincées, elle fixa la minuscule fenêtre en attendant la sentence. Elle ne put s’empêcher de réveiller Dimitri pour lui annoncer, rayonnante, qu’il allait être papa.

 

Les vitrines des commerçants du centre-ville étaient toutes décorées de rouge et de doré. D’immenses sapins avaient jailli sur les places, garnis de lumignons qui se réveillaient à la nuit tombée. Melany et Dimitri, main dans la main, se rendaient à l’hôpital pour la deuxième échographie. En se baladant, ils se repaissaient de cette ambiance niaise et bourgeoise qui précède les fêtes de fin d’année. La perspective de devenir des parents les avait déjà fait évoluer tous les deux. A vingt-cinq et vingt-huit ans, tout se déroulait comme s’ils étaient devenus vieux, d’un seul coup. Ils s’étaient transformés en grandes personnes, responsables, raisonnables, réfléchies. En cheminant sur les trottoirs gris, ils vivaient toutefois avec une euphorie enfantine la perspective d’une nouvelle rencontre avec leur enfant.

Melany s’installa sur la table, dénuda son ventre et reçut en frissonnant le gel gluant et froid. Elle se tourna vers Dimitri. Leurs visages étaient fendus d’un sourire éclatant. Sur l’écran, des tâches grises, étranges, bougeaient et se déformaient suivant le mouvement de l’engin sur le ventre de Melany. Puis ils distinguèrent leur bébé, et l’examen commença. Le médecin récitait sa logorrhée savante et la ponctuait de « oui », validant ainsi, ligne par ligne, chaque élément de sa liste.

Soudain, il se tut. Il promenait encore la tête chercheuse sur la peau de la jeune femme, prenait et reprenait des mesures. Les sourires de Dimitri et Melany déclinèrent peu à peu, puis s’effacèrent. Le silence se fit oppressant et la crainte s’invita dans leurs regards. « Il y a un problème. », finit par dire le médecin.

Le problème, c’était leur enfant. « Une malformation dans son cerveau. Il ne pourrait pas survivre. » — Non, ce n’est pas ça, les mots sont en désordre. — « Il pourrait ne pas survivre. Ou alors, le handicap. Etes-vous prêts à vivre avec ça ? »

« Vous devez prendre une décision. »

Une pluie sans fin se mit à tomber sur le jeune couple. Les larmes coulaient seules sur les joues de Melany, et à l’intérieur aussi, elle dégoulinait de tristesse, comme si cela n’allait jamais s’arrêter.

Dix jours avant Noël, elle prit des cachets pour tuer son enfant dans son ventre. Ensuite, on lui injecta un produit pour provoquer des contractions. Les heures passèrent. La pluie devint diluvienne. La douleur, le chagrin, tout se confondait. L’anesthésie ne lui apporta aucun réconfort. Puis elle dût pousser. « Inspirez, bloquez, poussez ! » Elle dût mettre au monde son enfant mort.

 

A l’hôpital, plusieurs médecins les interrogèrent sur leurs antécédents médicaux. La malformation était assez rare, un syndrome génétique, disaient-ils. La première fois, la question leur parut saugrenue, et puis, comme une tempête était en train de s’abattre sur eux, ils n’y prêtèrent guère attention. Le lendemain, un autre médecin posa la même question. « Etes-vous cousins ? »

Dimitri révéla alors au médecin ce détail de son histoire : il avait été conçu grâce à un don de sperme.

Dès lors, tout devenait possible.

Un médecin généticien réalisa sur eux un test de consanguinité.

Le mardi 23 décembre, Melany et Dimitri refirent le trajet qu’ils avaient accompli deux semaines plus tôt. L’ouragan qui s’était noué autour d’eux avait délavé leurs illusions, les rêves de bonheur s’étaient dissous dans l’eau chagrine. Pourtant, au fond de leurs âmes détrempées, une faible flamme d’espoir brûlait encore. Tandis qu’ils marchaient dans ces rues, leurs mains s’effleuraient avec la tendresse d’un jeune couple d’amoureux.

Ils prirent place en face du généticien, l’homme avait la mine grave.

Il commença son explication avec des mots que ni Melany ni Dimitri ne comprirent. Il évoqua l’ADN, le séquençage, les gènes et leurs correspondances. Il finit par trancher :

« Vous êtes frère et sœur. »

Melany ne put retenir un cri. Dimitri devint livide.

 

Catherine se déplaçait à petits pas, ses chaussons glissaient, silencieux, sur le carrelage blanc. A cinquante-et-un an, elle avait gardé un corps svelte et harmonieux. Elle portait un tailleur pantalon beige clair qui s’accordait avec les tons de la pièce. Dans sa main droite, elle tenait un petit arrosoir en métal gris. Son aspect vieilli et sa taille en faisaient un objet plus décoratif que pratique. Elle effectuait son entrelacs d’aller-retour entre les nombreuses plantes du salon et l’évier de la cuisine ouverte. Sur le canapé blanc, Jean-Paul était affalé, les yeux clos, sa tête reposait en arrière sur le haut du coussin de l’assise. Il écoutait, avec une joie manifeste, la musique d’opéra qui envahissait la maison. De petits frémissements parcouraient les traits de son visage, et ses mains réalisaient des mouvements très légers, mais très reconnaissables, de chef d’orchestre.

Lorsqu’il entendit le bruit de la soucoupe sur le verre de la table basse, Jean-Paul entrouvrit les paupières. Catherine avait déjà amené les boîtes de gâteaux et le sucre. Elle disposait les tasses avec soin. Quand Jean-Paul l’interrogea sur les raisons de sa nervosité, Catherine s’assit à ses côtés. Elle força sa voix pour couvrir l’opéra, évoquant la terrible épreuve traversée par leur fille. « Perdre une grossesse c’est très dur, concéda-t-elle, même si cela vaut mieux qu’un enfant handicapé, bien sûr. »

Jean-Paul approuva les mots pleins de sagesse de son épouse. Il se leva et arrêta la musique, s’attendant à voir Melany passer la porte d’entrée d’une seconde à l’autre.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s’installa dans le fauteuil de cuir couleur mastic, et tout en portant à ses lèvres la tasse de thé religieusement préparée par sa mère, fixa les visages de ses parents avec intensité. Son regard les questionna sans ménagement, faisant des va-et-vient entre les grands yeux bleus clairs de sa mère et les billes rondes et marrons de son père. Catherine et Jean-Paul s’enquièrent des raisons de sa visite, et Melany finit par lâcher sa découverte du jour. « Dimitri est mon frère ! » Puis inspectant leurs réactions, elle leur posa une seule question : « Comment est-ce possible ? »

Les parents de Melany feignirent l’étonnement, l’incompréhension, le doute quant à la validité de ces résultats. A chaque nouvelle phrase, ils semblaient s’enfoncer davantage dans les sables mouvants de leurs secrets. « Voyons papa, tu peux me le dire, si tu as donné ton sperme, c’est pas grave, c’est plutôt généreux. » Melany ne savait pas d’où lui venait cette empathie soudaine pour ses parents. Elle était prête à étouffer la fureur qui résonnait en elle pour extirper cette vérité qui lui revenait de droit. Elle leur donnait du « c’est pas grave », alors que, de toute évidence, c’était tout le contraire.

Catherine prit la parole, elle chercha ses mots, voulant à tout prix préserver les apparences de la famille idéale : « Pour t’avoir, ma petite chérie, nous avons fait appel à un donneur… »

Melany quitta dare-dare cette maison qui l’avait vue grandir, et rapporta à Dimitri sa vérité.

 

La grande table en bois, à la lasure grise, était recouverte de trois chemins de table de couleur beige. Les verres cristallins et les assiettes de porcelaine blanche faisaient écho aux petites décorations en verre disséminées ça et là. Catherine jouait à la perfection son rôle de maîtresse de maison, répétant, de ses petits pas de souris, le chemin entre ses invités et la cuisine.

Melany et Dimitri, malgré l’ambiance qui se voulait festive, ne parvenaient pas à esquisser le moindre sourire. Les nuits sans sommeil et les ruisseaux de larmes avaient marqué leurs faces de carton-pâte, transformées en masques obscurs.

Assis l’un en face de l’autre, incapables de se regarder, ils donnaient l’impression de vouloir fuir la réalité.

Au fur et à mesure que s’égrenaient les heures de la soirée, Catherine et Jean-Paul abordaient tous les sujets ne présentant aucune aspérité. Le réveillon de Noël devait se dérouler sans frottement ni grincement. Agnès et Hervé, les parents de Dimitri, n’en avaient rien à cirer, eux, de préserver ces apparences de lisse perfection.

Au moment où Catherine apportait les desserts, Agnès la prit à partie. « Il y a une chose que je ne comprends pas, Catherine. » L’air contrit de Dimitri la poussa à poursuivre.

– Quoi donc, Agnès ?

– Comment peut-on cacher une information d’une telle importance à son enfant ?

– Mais de quoi parlez-vous ?

Catherine resta sidérée devant l’affront que lui faisait son invitée. La prendre en défaut sur un sujet si grave et si intime, devant leurs enfants, quelle honte !

– De quoi pensez-vous que je parle, Catherine ?

Agnès fixa la mère de Melany d’un air bravache, puis ajouta avec un petit rictus : « Le don de sperme, vous lui en auriez parlé un jour ? Si leur enfant avait vécu, vous leur auriez dit que son grand-père n’est pas son grand père, ou vous vous seriez encore tus ? »

Hervé caressa l’avant-bras de son épouse, ce geste signifiait son soutien sans borne. Il trahissait aussi une navrante tentative d’apaisement, qui avorta lorsque Dimitri et Melany se rangèrent derrière Agnès. Ensemble, ils s’insurgèrent contre ces non-dits de la bienséance et ces secrets ridicules. Quand Agnès citait Dolto, Catherine récitait son catéchisme. La discussion se fit houleuse, c’étaient deux visions de la parentalité qui s’affrontaient, et aucune des deux ne souhaitait tenir compte des arguments de l’adversaire.

Se dressant avec fierté sur ses positions, Catherine songea à ses ancêtres irlandais, fervents catholiques, qui pour défendre leurs idées étaient prêts à se battre. Alors elle piailla que son mari et elle restaient les seuls maîtres des révélations sur leur vie privée, et que la conception de leur fille n’aurait dû préoccuper personne d’autre qu’eux-mêmes.

Devant la forteresse dressée par sa mère, Melany abandonna. En compagnie de Dimitri et de ses parents, elle quitta la table de Noël.

 

Ce n’est que dix jours plus tard que Melany franchit à nouveau la porte du domicile parental, à l’improviste. Catherine et Jean-Paul l’accueillirent avec une froideur qui, pour Melany, fut tout à fait évidente. Pourtant, en apparence, ses parents faisaient comme si de rien n’était, orientant la conversation sur des sujets des plus anodins.

Mais Melany ne comptait pas en rester là. Coincés par l’interrogatoire de leur fille, Catherine et Jean-Paul articulèrent :

« On te l’aurait dit si les choses étaient devenues sérieuses, si vous vous étiez mariés par exemple.

– Non mais c’est une blague ! vociféra Melany. Vous trouvez que faire un enfant ce n’est pas assez sérieux ? Non, la vérité, c’est que vous ne me l’auriez jamais dit. Jamais. Vous êtes des menteurs. »

Melany hurla la dernière phrase, elle fulminait.

Catherine baissa les yeux, se mit à trembler. Aussitôt son époux l’attrapa par le bras, la serra contre lui. Face à Melany, ils faisaient bloc. Jean-Paul gonfla sa voix, et en faisant résonner ses notes graves, il tonna que Melany leur devait le respect. Elle n’avait pas à remettre en cause leurs décisions. En se liguant avec ses beaux-parents contre eux, en quittant leur maison fâchée, la veille de Noël, en les traitant de menteurs, elle était allée trop loin. Jean-Paul lui intima l’ordre de quitter les lieux.

 

Lorsque Melany passa la porte d’entrée de son appartement, son visage était baigné de larmes. Dimitri, assis dans leur canapé, leva les yeux sur elle. Sa colère transparaissait à travers son regard asséché, et chacun des mots qu’il prononça n’était qu’une demande de vengeance. Melany ne parvint pas à étancher son envie de méchanceté. Vidée, abrutie par ce qu’il lui arrivait, elle ne ressentait aucune haine. Elle distinguait l’abîme qui se créait, entre elle et ses parents, entre elle et Dimitri, mais ne pouvait rien y faire. Elle ne put que subir les mots que Dimitri lui jeta au visage, qu’elle était responsable de ce drame, avec ses parents, que leur vie de couple était terminée, qu’ils ne pourraient plus jamais s’aimer, encore moins faire l’amour.

La dispute fut d’une telle violence qu’elle rappela à Melany cette nuit dans la petite voiture rouge, les hurlements, les pleurs, les phrases lourdes comme des pierres tombales. Lorsque Dimitri claqua la porte de l’appartement, et que le silence se fit, Melany reprit sa respiration.

Elle attendit quelques minutes. Elle imagina le trajet de celui qui avait été son amoureux, dans la rue d’en bas. Elle se le projeta tournant au croisement. Il devait être assez loin maintenant, hors de vue. Il ne reviendrait pas tout de suite. Melany attrapa son pull, et à son tour, elle quitta son domicile.

Sur la plage, les doigts écartés dans le sable sec, elle laissa ses pensées traverser, glissantes, son crâne dépeuplé. Après plusieurs heures, quand elle se mit à ressentir la fatigue et le froid, elle rentra.

Sur le meuble de l’entrée, il avait laissé ses clés.

Dans le reste de l’appartement, il avait récupéré l’essentiel de ses affaires.

 

Le mois de janvier 2015 fut épineux. Les larmes du pays tout entier s’associaient à ses propres larmes, d’autres deuils à son propre deuil. Elle avait l’impression d’être encore plus seule, au milieu, à côté, de ces foules tristes.

Depuis des années elle n’avait fait que suivre le mec du moment, elle n’avait pensé qu’à trouver un homme et à fabriquer un enfant. Mais elle ne s’était jamais cherchée elle-même.

Elle prit un boulot dans un fast-food, le premier qui se présenta.

Elle commença à écrire. D’abord des poèmes, puis de courtes nouvelles. Elle fréquenta des groupes d’écrivaillons sur Facebook.

Les semaines et les mois passèrent.

 

Le fin croissant de la lune semblait suspendu sur la toile bleu marine de cette nuit d’été. Melany flânait sur internet. De clics en redirections, elle atterrit sur le règlement d’un concours de nouvelles. Tout à coup, elle frissonna à la lecture de quelques mots. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Elle s’attarda à observer la lune, pendant de longues minutes, laissant venir à elle ses souvenirs et émotions. Lorsqu’elle retourna à son écran d’ordinateur, la date avait changé. 19 août 2015. Cela faisait trois ans exactement que sa vie avait basculé, trois ans depuis la rencontre sur la voie ferrée.

Comment avait-elle pu croire au hasard, lorsque le train avait stoppé moins de dix mètres avant de la percuter ? Comment avait-elle pu ignorer les signes de sa fraternité avec Dimitri ? Leurs ressemblances, leur connexion mentale. Melany se plaisait à dire qu’il était son « âme sœur ». Etait-ce par hasard, si elle avait choisi, justement, cette expression galvaudée et naïve ?

Cette nuit, Melany avait rendez-vous avec elle même. En quelques heures, elle écrivit les onze pages d’une nouvelle toute neuve. Et au lever du soleil, d’un clic de souris, elle partagea son histoire avec le monde entier.

* * *

Cela fait plusieurs jours que j’attends des nouvelles de Rémi. Nous avons prévu de nous voir après le 25 août, mais mes appels demeurent sans réponse. Le 30 août, je me décide enfin à utiliser le double de l’appartement de mon ami, que je garde imperturbablement pendu à l’un des crochets à clés de mon entrée, et je me rends chez lui. Rémi habite dans un studio. La porte d’entrée donne directement sur la pièce à vivre. Après avoir sonné et tapé à la porte, sans succès, je m’enhardis à tourner la clé dans la serrure et à ouvrir.

Ce que je vois d’abord, c’est du rouge, beaucoup de rouge. Une mare, une flaque écarlate autour de Rémi. Je dis autour de Rémi, mais ce que je vois de prime abord, c’est un corps. Je reconnais sa chemise, puis ses chaussures. Sa tête n’est qu’un amas, couleur cramoisi, de ce qui avait autrefois constitué son crâne. Dans sa main droite, il tient un flingue. Son autre main est posée sur son torse, au dessus d’un paquet de feuilles dactylographiées. Je me penche, et distingue, au dessus de ses doigts blafards, le titre : « Le poids des mots ».

Je tourne la tête, m’éloignant du corps ensanglanté de mon ami, et mon regard tombe sur son ordinateur. Je m’approche, trace un zigzag brouillon avec la souris, et sur l’écran je vois apparaître la dernière page web consultée par Rémi, avant qu’il ne se tire une balle dans la tempe. Le mur Facebook de Melany pose les jalons des dernières années de sa vie ; les photos souriantes du jeune couple qu’elle a formé trois ans plus tôt avec Dimitri, la première échographie de leur bébé, puis cette nouvelle, « Le poids des mots », postée sur son blog d’écrivain, qui met en scène sa descente aux enfers.

D’un clic, je me dirige sur le Facebook de Rémi. En panne d’internet, je n’ai pas lu son dernier statut, rédigé juste quelques heures plus tôt : « J’ai un rencart qui m’attends depuis trois ans. » Son rendez-vous avec la mort, il l’a loupé, cette nuit là, sur la voie ferrée, il m’a souvent dit ces mots. Aujourd’hui, son esprit fragilisé n’a pas supporté le poids des drames dans la vie de Melany.

Lorsque je recharge la page de Melany, je vois apparaître une nouvelle photo. La jeune femme, radieuse, y est vêtue d’une robe de mariée. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un costume croisé, la couve des yeux. Entre eux, un joli poupon fixe l’objectif. « Hier, le 29 août 2015, j’ai épousé l’homme de ma vie, sous le regard rieur de notre petite merveille, Jules. Ne croyez pas tout ce que vous lisez… »

L’esprit de Noël

L'esprit de Noël

Un fumet appétissant se dégageait du plat argenté déposé au centre de la table, un mélange de champignons et de haricots verts. Juste à côté, la volaille trônait, dorée, dodue, enserrée dans une tranche de lard blanchâtre et dégoulinante de gras.

La maîtresse de maison se dressait en bout de table, tendant la main vers l’assiette de l’oncle Fernand. Mais celui-ci dirigeait son attention à l’opposé, sur Roméo, son petit neveu, étudiant en deuxième année de biologie, et qui dissertait sur la différence entre darwinisme et néodarwinisme. Le jeune homme gonflait le torse, fier d’avoir enfin quelque chose à montrer et à raconter en repas de famille. Tout à son orgueil coqueriquant, il ne voyait pas sa grand-mère lever les yeux au ciel en écoutant sa démonstration.

En face de lui, sa sœur Chloé semblait sourde aux conversations, toute absorbée par la contemplation de son marque-place. La personne à ses côtés, elle, n’avait pas le privilège d’une étiquette à son nom. Invitée rajoutée à la dernière minute, plus imposée qu’invitée à vrai dire, Sidonie prenait la température de cette famille inconnue, piochant de tous côtés des bribes de conversations.

Françoise se tenait toujours debout, une grosse cuillère à la main, en attente d’une assiette à servir. En face d’elle, à l’opposé de la longue table, son mari François montrait à son petit fils un grand livre illustré d’astronomie, commentant pour lui une image. “Tu vois, Samuel, c’est une protoétoile, là.”

Sidonie se pencha vers le jeune garçon, cherchant des yeux la photographie stellaire. La manche de sa blouse de soie noire se souleva un peu, et laissa apparaître, juste au dessus de son poignet droit, un tatouage. Attiré par le motif sombre se détachant sur la peau claire de Sidonie, le regard de Françoise se posa sur le dessin, deux symboles biologiques du féminin, entrelacés.

Tout à coup, la voix de la maîtresse de maison tonitrua au dessus de toutes les discussions : « Vous me faites passer vos assiettes, oui ? »

Christophe réagit immédiatement, et se tournant vers sa mère il lui tendit son assiette blanche cernée d’un liseré doré.

Chacun mit de côté la conversation entamée, fit passer son assiette et remercia Françoise pour ce dîner de fête. Quand ce fut le tour de Sidonie, Françoise planta ses yeux dans le regard gris glacé de la jeune femme, comme pour la sonder et comprendre les raisons de sa présence dans sa maison.

Chloé avait toujours été l’originale et la rebelle de la famille. Longtemps ses parents avaient mis cela sur le compte de sa place d’enfant du milieu, ils avaient théorisé des années durant sur l’épreuve que cela avait été pour elle de voir arriver son petit frère Roméo le jour de ses huit ans. Les années passant, ils avaient accepté ses extravagances et ses coups d’éclat. Aussi, lorsqu’elle avait appelé, ce matin du vingt-quatre décembre, pour annoncer qu’elle viendrait accompagnée au repas du soir, Françoise n’avait fait aucun commentaire.

Pour Christophe, qui vivait son premier Noël de père séparé, le comportement de sa petite sœur constituait une sorte de récréation. Il considérait les regards biaisés de ses parents, de sa grand-mère, de son grand-oncle, et il oubliait les transactions de son divorce.

Quant à Roméo, il était tellement obnubilé par sa propre personne qu’il avait à peine remarqué Sidonie. Il ne concevait même pas en quoi se pointer au réveillon de Noël avec une amie, une colocataire, ou qui que ce soit d’autre, était une bizarrerie.

La farandole de mets exquis, la décoration étincelante, la jolie vaisselle, tout évoquait cette ambiance de fête à laquelle Françoise et François tenaient tant. Autour de la table, la parole était joyeuse, pimpante, et chacun semblait apprécier la compagnie des autres convives. Après la volaille, les poissons et les crustacés, ce fut le fromage, puis la bûche. Lorsque les treize desserts furent amenés, on autorisa Samuel à ouvrir ses cadeaux. Puis vint le tour des adultes. Quelques semaines plus tôt, ils avaient tiré au sort la personne qu’ils devaient gâter cette année. Ainsi Roméo offrit un livre d’anthropologie critique à son père, François. Françoise se fendit d’un soin du visage revitalisant pour sa mère, Georgette, et reçut de Fernand un foulard en soie. Christophe offrit à son grand-oncle, Fernand, une cravate aux couleurs vives, et eut de son père une chemise d’un triste gris clair. Chloé avait, elle, deux cadeaux à faire. Celui de Roméo, qu’elle avait tiré au sort, et le présent de Sidonie, qui sinon n’aurait rien eu. Elle demeurait donc, suspendue au papier déchiré de ces deux cadeaux. Elle dévisageait son petit frère, attentive à sa réaction, lorsqu’il découvrit le coffret de films de Woody Allen qu’elle avait choisi pour lui. Tout en tenant son propre cadeau, mince comme une feuille de papier, dans sa main droite, elle examinait, concentrée, les fines mains de Sidonie défaire le papier à étoiles argentées. En ouvrant le boitier recouvert de tissu, et en découvrant le bracelet, fil d’argent rigide, brillant, d’une finesse toute féminine, Sidonie ne put retenir un tressaillement de joie, et elle sauta dans les bras de Chloé. En face d’elles, Georgette, Roméo et Fernand cessèrent de parler dans l’instant, et en silence ils assistèrent à leur étreinte.

Enfin, Chloé défit son cadeau. Elle déplia la feuille de papier glissée dans l’enveloppe. D’abord, elle ne comprit pas ce qu’elle y lut. « C’est quoi ça, Elite rencontres ? » Tout en prononçant ces mots, elle comprit. « Mamie, tu m’as offert un abonnement à un site de rencontre ? »

— Oui ma petite fille, il faut que tu rencontres quelqu’un maintenant.

— Mais j’ai déjà rencontré quelqu’un, Mamie.

Chloé attrapa la main de Sidonie sur la table.

La figure de Roméo se fendit d’un grand sourire. Il était fier du courage de sa grande sœur. Tout à coup il la découvrait différente – elle osait enfin assumer ce qu’elle était.

Les parents de Chloé, son frère Christophe, sa grand-mère et son grand-oncle se regardèrent, gênés. François prit enfin la parole. Il s’adressa à Sidonie : “Je m’excuse auprès de vous, mademoiselle, car vous semblez sincère, mais, Chloé – il toisait sa fille avec sévérité désormais – quand cesseras-tu de jouer à la gamine ? Tu as passé l’âge de faire ce genre de provocation.”

— Pourquoi ne voulez vous pas comprendre que j’aime les filles ? s’enquit Chloé.

— Voyons sœurette, intervint Christophe, on t’a vu avec suffisamment de garçons pour savoir que tu es hétéro. On ne croit pas que tu puisses virer de bord à vingt-huit ans. Et puis faire ton coming-out au réveillon de Noel, c’est un peu fort !

Françoise et Georgette baissèrent les yeux, elles ne voulaient surtout pas croiser le regard de Chloé.

La tension était palpable.

Samuel quitta son jeu, et s’approcha de Sidonie. Il s’assit, à ses côtés, sur la chaise qu’il occupait pendant le repas. Il aimait bien Sidonie, elle avait été gentille avec lui pendant toute la soirée, elle s’était intéressée à sa vie, et lui a même posé des questions sur sa classe de CM1.

— Qu’est ce que tu as eu toi comme cadeau ? la questionna-t-il.

Elle lui montra le bracelet.

— C’est qui qui te l’a offert ?

— Chloé.

Samuel examina le bijou.

— C’est joli ce cœur.

Puis il fixa Sidonie :

— C’est ton amoureuse Chloé ?

— Oui.

— Et vous allez vous marier ?

— Peut-être.

— Vous allez faire un bébé ? Avec une insémination artificielle ?

Christophe bondit. Il hurla presque :

— Mais où as-tu appris ça ? Pour faire un bébé, il faut un homme et une femme. Qui te met des idées pareilles en tête ?

Il soupira et ajouta :

— Ta mère, elle t’élève vraiment n’importe comment.

La voix de Samuel se fit toute fluette.

— Pourquoi tu dis ça, papa ? Je croyais qu’à Noël il fallait s’aimer les uns les autres.

Reconversion

Reconversion

Là c’est fini, maintenant c’est fini. Je le décide aujourd’hui, à cet instant. J’ôte l’habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d’une évidence : avec l’humain, c’est difficile.

Je suis assise en tailleur sur ce lit blanc, je me penche un peu en avant. Mon dos endolori se courbe. Mon corps entoure cette vie qui palpite en son sein. Je ralentis ma respiration et me mets à l’écoute des frottements de mon fils.

Quand elle s’est jetée sur moi j’ai eu le même mouvement, je me suis arrondie autour de lui. En une fraction de seconde, mue par l’imminence du danger, j’ai verrouillé mon corps en poussant un hurlement animal. Tout s’est passé si vite, que je n’ai même pas senti la fulgurance de la lame dans mon dos. Lorsque la douleur des lacérations est survenue, lancinante, elle n’était déjà plus sur moi. Maîtrisée par trois infirmiers, elle ne se débattait même pas. J’ai juste entendu son râle rauque tandis qu’ils l’emmenaient hors de la salle commune.

Je n’aurais pas dû être là. Les toilettes attenantes au grand salon sont réservées aux malades. En ce huitième mois de grossesse, pourtant, j’ai choisi d’oublier cette règle au profit de mes envies pressantes et répétées.

Je n’aurais pas dû être là. Mon gynécologue était prêt à m’arrêter, il y a trois jours. « Deux semaines de congé pathologique, ce n’est pas du luxe avec le métier que vous faites », m’avait-il dit. Cependant je tenais à réaliser, jusqu’au bout, la transmission à mon remplaçant.

Lorsque Bernard arrivera tout à l’heure, il réitèrera son sermon. Ma difficulté à lâcher mon boulot, mon investissement auprès des patients, mon goût du service public. Un « sacrifice ». Je lui dirai que j’arrête. Alors il me proposera de m’installer avec lui, de partager sa patientèle pour commencer. « Tu prendras les enfants, et les femmes en dépression du post-partum, je ne peux plus les supporter », me confiera-t-il. Il évoquera peut-être cette pièce où trône la photocopieuse, et qui ferait un cabinet confortable pour mes consultations. Cela fait dix ans qu’il rôde son discours, depuis que nous nous sommes rencontrés en internat de psychiatrie. La naissance de Maëlle a bien failli me faire changer d’avis. Pourtant, le jour où je suis retournée travailler – elle n’avait que trois mois – il m’a fallu moins d’une minute pour me sentir à nouveau chez moi dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique. J’étais faite pour ce métier, je soignais les esprits malades. Aujourd’hui, j’ai perdu le don.

*

Un mois et demi plus tard, je suis encore terrorisée par les lieux publics fréquentés. Le moindre regard posé sur moi me plonge dans un désarroi qui anéantit ma raison. J’ai tant côtoyé le trouble mental que je reconnais sans mal mon stress post traumatique. Impossible pourtant de m’en sortir. Ni la terreur, ni la tristesse ne me lâchent une seule seconde. Bernard ne comprend pas que je puisse me retrouver dans cet état, moi l’ancienne psy responsable d’un service hospitalier. Il me prescrit des antidépresseurs et me conseille des collègues compétents. Je refuse. Jour après jour je m’éloigne de mon mari, je m’enfonce un peu plus dans la solitude et dans la mélancolie. Ma fille et mon fils à naître deviennent les uniques petites flammes éclairant faiblement mon avenir incertain.

*

« Impossible de vous faire la péridurale », a-t-il proféré. « Vous avez une éruption d’acné dans le dos. Si l’aiguille touche un bouton, vous risquez la méningite foudroyante. »

L’accouchement sans anesthésie m’a réveillé. Mon corps et mon esprit se sont extirpés de l’hibernation dans laquelle les avait plongés l’agression de l’hôpital. Fière, forte, je brandis comme un totem ce rôle de mère que j’endosse pour la deuxième fois avec la naissance de Sylvain. Emplie d’une incroyable assurance, j’exclus Bernard de l’espace entourant notre enfant, et j’y prends toute la place. L’allaitement m’offre un prétexte pour ne jamais me séparer de mon enfant, une raison de refuser de le laisser plus de quelques secondes dans les bras de son père. Ainsi je me transforme en mère toute puissante.

*

Un soir, Sylvain a alors un mois, Bernard me transmet un court article découpé dans un des magazines féminins de sa salle d’attente, le sujet en est la pollution du lait maternel. Sidérée, je découvre que toutes les substances dangereuses que je côtoie, présentes dans l’air, l’eau, la nourriture, sont susceptibles de se retrouver dans le lait que j’offre avec tant de naïveté à mon fils.

Pour purifier mon lait, je décide d’agir. Alimentation bio, huiles essentielles et plantes détoxifiantes s’avèrent insuffisantes. Je me sens sale. Ma vie de citadine, de carnivore, ma maison, mon esprit étriqué, tout me semble crasseux. Je m’enlise dans la médiocrité de ma vie.

*

Une semaine avant la fin de mon congé maternité, tandis que Bernard m’exhorte, une fois de plus, à reprendre mon poste de psychiatre à l’hôpital, je lui annonce que désormais ma vocation est ailleurs. Avec conviction, je lui assène : « Je vais devenir doula. » Ses yeux s’écarquillent. Je lui explique ce qui se cache derrière ce terme obscur. L’accompagnement de la femme pendant la grossesse et l’accouchement, le soutien physique et mental. Les mots roulent dans ma bouche, rapides, passionnés. Soudain, Bernard éclate de rire. Je déteste quand il se moque ainsi.

*

Notre vie de couple n’existe plus.

Nous ne partageons plus notre travail. Je ne veux plus entendre parler de psychiatrie, et Bernard ricane à chaque fois que j’aborde le sujet de ma future activité : « Allons, Camille, ce n’est pas un métier, ne cesse-t-il de répéter, c’est un passe-temps de bonne femme. »

Nous ne partageons plus nos repas. Chaque jour je subis ses moqueries à propos des menus bios et végétariens que je concocte et que je mange seule pendant qu’il dévore de la viande dans la pièce voisine.

Nous ne partageons plus aucun projet. Je ne rêve que de partir vivre à la campagne, mais Bernard refuse de quitter notre appartement parisien.

Sylvain a cinq mois lorsque nous signons notre lettre de rupture de PACS.

*

Neuf mois sont passés depuis l’agression, le temps d’une grossesse, et je suis devenue une autre personne. Sur le chemin j’ai surmonté plusieurs obstacles. Accoucher sans péridurale m’a prouvé que rien ne m’était impossible. Puis de bifurcations en renoncements, j’ai suivi la voie qui m’a menée à ce présent heureux.

Ma maison n’a plus de murs. Un simple tissu entre la nature et moi, je dors mieux. Maëlle et Sylvain ne voient plus beaucoup leur père mais ils vivent parmi d’autres enfants. Comme je le souhaitais, j’aide des femmes à vivre leur grossesse et leur maternité avec simplicité et naturel. Et les jours s’écoulent en douceur.

*

Aujourd’hui, Sylvain a fait ses premiers pas sur la terre à l’entrée de la yourte. Ce soir, alors que j’offre le sein au plus jeune des enfants de la famille, il grimpe sur moi et réclame lui aussi le précieux nectar. Les deux garçons, serrés contre moi, boivent goulûment. Je sens la vie couler en moi et ruisseler de ma poitrine.

*

La matinée touche à sa fin. En soulevant un pan de tissu je surprends un couple faisant l’amour. La lumière autour d’eux est chaude, dorée. La femme, fort enceinte. L’homme a un corps qui semble sculpté dans le marbre. Je les reluque quelques minutes, puis je referme le pan de tissu derrière moi. Je les rejoins.

*

La pleine lune luit, une nuit de rituels s’annonce. La future accouchée se tient entre mes jambes, ma poitrine dans son dos. Je caresse son ventre nu en dessinant des cercles de plus en plus larges. Je la serre davantage contre moi. Mes mains remontent vers ses seins. Mes gestes se font plus insistants, mes massages préparent son corps au bouleversement qu’elle vivra dans quelques heures ou dans quelques jours. Sans un mot, elle s’en remet à moi.

*

Je suis leur mère à tous, et ils sont ma réalisation la plus aboutie. Hommes et femmes, je les aime comme des maris, comme des épouses. Leurs enfants sont aussi les miens. L’amour que nous partageons est éblouissant. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre un tel bonheur.

La communauté a vite prospéré. Elle renferme vingt-sept membres à présent.

Moi qui pensais ne jamais plus pouvoir agir sur l’humain, j’ai su en réalité partager avec eux mon utopie. Ils m’ont écouté, ils m’ont suivi. Les mots que j’ai proférés étaient les bons. Les remèdes que j’ai fabriqués pour leurs âmes perdues les ont guéris.

Je suis leur mère, je suis leur guide, je suis leur gourou.

Camille est morte. Appelez-moi Solaria.

 

[Nouvelle écrite pour le Prix Jean-Marie Garet de Participe Présent Magazine, avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]