L’argent ne fait pas l’amitié

L argent ne fait pas l'amitié

Roger se dressait, les cheveux gris, les épaules voûtées, le corps que l’on devinait frêle sous sa chemise au bleu pâle délavé. Les mains ballantes. Le souffle court. Il restait, immobile, au milieu de cette forêt de tombes grisâtres. Il se tenait face à une haute stèle, mais ses yeux ne parcouraient plus les inscriptions dorées. Son regard perdu dans le vide semblait déconnecté de ses pensées sordides.

Un peu plus tôt, il avait serré la main de Michel, celui qui aurait pu être son meilleur ami dans une autre vie, il lui avait présenté une fois de plus ses condoléances. Du bout des lèvres il avait murmuré un « bon courage » d’outre-tombe, puis il était parti à pied comme pour rejoindre sa voiture garée sur le boulevard. Ses souvenirs l’avaient mené, depuis le funérarium, jusqu’à la dernière demeure de Jacqueline. De sa vie il n’avait jamais trouvé la force de parler aux morts, mais aujourd’hui, dans sa tête, il entendait sa propre voix, limpide, énoncer pour la morte : « Ton fils a suivi ta trace, Jacqueline. Et ta famille est amputée de nouveau. Cette fois, Michel ne s’en remettra pas. On se remet de la mort d’une épouse, on la remplace quand on peut. Il t’avait déjà presque remplacée avant que tu te jettes du pont. C’est d’ailleurs pour ça… » Même en pensées il ne put terminer cette phrase. Il poursuivit. « Mais un fils… C’est impossible. »

Une larme demeura suspendue, quelques secondes, au bord de sa paupière.

Chaque jour qui passe après des funérailles émousse la tristesse, et les contours du chagrin deviennent flous jusqu’à se fondre dans le quotidien. « Ça fait une semaine », s’exclama Madeleine dès qu’elle aperçut sa tête surgir dans la montée de l’escalier. Refondu dans son quotidien, il ne comprit pas, d’abord, de quoi elle causait. « Je suis venue te parler de papa. » Il s’était arrêté sur le palier, quelques marches en dessous de la porte de son appartement. Madeleine le fixait. Elle était assise, les fesses sur le palier, les pieds une marche plus bas. Ses genoux collés lui servaient d’accoudoir. Ses grands yeux bleus le dévisageaient. Il n’arrivait pas à soutenir le regard presque enfantin de cette grande fille dans la vingtaine. Il baissa les yeux et entrevit sans le vouloir la culotte blanche de Madeleine sous ses genoux relevés. Il détourna le regard mais voulut y revenir dans l’instant. Trop tard, elle s’était levée. La clé pénétra la serrure, tourna.

Elle buvait son whisky goutte à goutte du bout de ses lèvres framboise. Lui prenait de longues lampées qui lui chauffaient la bouche. « Papa ne va pas bien du tout. Il passe sa journée au lit, ne veut voir personne. Je m’inquiète pour lui. »

Elle lui raconta la dépression de Michel comme on lirait une histoire à un enfant. Son ton monocorde accrochait sur sa note son oreille distraite, et ses yeux vaquaient et dérapaient. Des genoux de la jeune fille ils remontaient vers la naissance de ses cuisses. Cette jupe légère ne cessait de glisser, sur les mouvements imperceptibles des jambes de Madeleine, et sous les plis du tissu il devinait le galbe charnu de la peau doucereuse. Son regard la caressait en grignotant les courbes de ses bras, se hissant sur l’arrondi de ses épaules, prêt à rejoindre sa poitrine… Mais soudain la musique s’arrêta. Elle l’observait, médusée. Elle attendait une réponse. Qu’avait-elle dit juste avant ? « Il lui faut de l’argent pour sauver son garage. Beaucoup d’argent. Tu comprends ?

– Oui, répondit-il, je comprends. »

Il voulut reprendre son vagabondage visuel, mais elle le secouait avec ses mots maintenant. « Tu dois l’aider, tu lui dois bien ça. »

« Après tout ce que vous avez vécu tous les deux. »

« Papa m’a parlé de votre rencontre en prison, et la force du lien entre vous depuis. »

« Et toutes les affaires que vous avez menées tous les deux, en sortant de prison. »

« Tu vois papa m’a tout raconté. »

Il ne parvenait plus à se rincer l’œil, désormais. « Michel lui a tout raconté. Tout. Et ma fille à moi ne sait rien… » Il demeurait tétanisé par ces pensées, le secret révélé de son passé de malfrat à sa petite princesse chérie, impossible.

– Je n’ai pas d’argent, Madeleine. A peine quelques milliers d’euros sur un livret A, ce ne sera pas assez pour aider ton père.

– J’ai un plan. Laisse-moi t’expliquer. »

Comment une si jeune femme pouvait-elle avoir de telles idées ? Elle lui expliqua son plan en lui montrant en exemple un jugement du tribunal d’instance de Montcuq. Un homme de soixante-dix ans avait tout à coup perdu la boule, semblait-il, dans ce village au nom peu commun. En quelques mois, il avait contracté une quinzaine de crédits pour une somme rondelette de près de cent mille euros. L’argent avait été dilapidé en achats aussi futiles qu’inutiles, et personne, d’abord, ne s’était aperçu de cette folie dépensière. Au bout de quelques mois, pourtant, il avait commencé à présenter un découvert colossal, et devant l’impossibilité manifeste de s’acquitter des remboursements mensuels de tous ses crédits, il avait déposé un dossier de surendettement à la Banque de France. C’était là que l’histoire devenait intéressante. On pense, à ce stade du récit, que le pauvre type va devoir rembourser pendant des années… Et bien non. La Banque de France avait considéré son âge, son probable état mental pour avoir agi de la sorte, et avait effacé l’intégralité de ses dettes. Comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.

« Je t’avais bien dit que j’avais un plan ! »

Les vapeurs de whisky embrumaient ses pensées. Il regarda Madeleine dans les yeux, puis juste au dessus de ses genoux là où le tissu faisait des vagues rondes, rondes. Il s’entendit lui répondre : « D’accord, je te suis. Mais qu’est ce que j’y gagne moi ? »

Tout en prononçant ces mots il plaqua ses deux mains sous le tissu vaporeux de sa jupe, agrippa ses cuisses et enroula fermement ses doigts sur ses rondeurs.

Le lendemain, lorsqu’il ouvrit les yeux sur le lustre de sa chambre à coucher, un goût de parpaing dans la bouche, il se dit d’abord qu’il avait rêvé. Un étrange rêve érotique cruellement réaliste avec la fille de son « peut-être » meilleur ami. Il vibra à l’évocation mentale des fesses rebondies de la Madeleine de son rêve, la chaleur de son sexe, le poids de ses seins. Il s’assit sur le bord du matelas, son crâne tituba, ses yeux clignèrent. Puis, entre deux passages de paupières obscures, il aperçut un papier blanc déchiré sur sa table de nuit. Il le saisit. Une écriture rapide au stylo bic bleu l’interpella : « Ne dis rien à papa, s’il te plaît, ni pour l’argent, ni pour le reste. Il ne supporterait ni l’un, ni l’autre. A très bientôt. Madeleine »

Le plan financier s’était déroulé comme Madeleine l’avait prévu. Une ou deux fois par semaine, ils jouaient les clients dépensiers, il sortait ses justificatifs de retraite et sa pièce d’identité, elle exultait devant l’objet convoité, il signait la demande de prêt sans lire les lignes d’avertissement – « un crédit vous engage et doit être remboursé ». Il attrapait la carte de crédit fidélité en souriant, avec la sensation de braquer une banque chaque jour davantage. A chacune de leurs escapades, il revivait la sensation qu’il avait eue le jour où il avait volé la caisse du garage où il bossait comme apprenti. Il avait posé un fusil dans le dos de son patron puis avait vécu quelques jours de cavale avec moins de mille francs en poche. Les jurys n’avaient pas retenu de circonstances atténuantes même si le fusil n’était pas chargé. C’est au cours des six mois de prison qui avaient suivi qu’il avait rencontré Michel.

Le braquage effectué, Madeleine montait chez lui. Sans un mot, il refermait la porte de son appartement à clé, débranchait son téléphone. Elle s’allongeait sur son lit en attendant qu’il ait fini avec ses maniaqueries de vieux monsieur.

Il se plantait au pied du lit, la regardait en se déshabillant, puis il venait se frotter sur elle. Il la dévêtait, parfois entièrement, parfois seulement le bas. C’est à ce moment qu’elle s’activait.

Le jour où il avait contracté un gros crédit de dix mille euros chez Cofidis, elle l’avait sucé pour la première fois.

Le jour où il lui avait acheté une voiture neuve, elle s’était laissée sodomiser.

Au bout du processus, elle lui avait enseigné les mots qu’il devrait dire. Lorsqu’il s’était rendu chez les flics pour vivre la découverte de l’arnaque, elle lui avait filé de la dope pour qu’il paraisse hébété.

Ensuite, il était resté fataliste face aux questions de sa fille, qui n’avait pas compris cette absence de colère. Il avait suivi, confiant, sa plainte et son dossier de surendettement.

Nul effacement de dette n’était survenu.

 

Quelques mois passèrent. Madeleine avait disparu de sa vie désormais, il ne profitait plus de ses jolies cuisses écartées. Il remboursait ses dettes, petit bout par petit bout, à la Banque de France. Il comptait presque chaque euro dépensé pour ne pas atteindre le découvert qui ne lui était plus autorisé.

La colère de sa fille s’était estompée, elle avait cessé de le traiter d’idiot – ou pire. Il ne lui avait jamais avoué le fond de cette histoire, l’aide à son ami de taule, son implication dans l’arnaque… Elle n’aurait pas compris.

Il n’osait pas reprendre contact avec Michel. Ils ne s’étaient pas vus depuis le jour des obsèques d’Adrien. Mais comme il savait qu’il allait devoir lui mentir, omettre les visites de Madeleine et tout ce pognon qu’ils avaient sorti tous les deux, il reculait l’échéance.

Jusqu’au jour où Michel vint sonner chez lui. Lorsqu’il l’aperçut, planté sur son palier, il s’exclama, surpris, lui serra la main, l’invita à entrer. Il prépara un café. Et les deux hommes conversèrent comme de vieux amis. Ils survolèrent les sujets qui ne contenaient aucune polémique, tournèrent autour du pot, puis Michel lâcha sa bombe : « Madeleine s’est barrée en Amérique du Sud. »

« Elle est en prison maintenant. Elle a initié un trafic de cocaïne grâce à une grosse somme d’argent, dans les cent-mille euros. Je ne sais pas où elle a eu tout ce pognon. »

« Elle s’est fait avoir comme une bleue par les flics de là-bas. »

Michel était effondré, suffoquant de solitude. Roger regardait le visage de celui qui, ce jour là, était bel et bien son ami de toujours. Un gouffre se creusa dans son ventre, la culpabilité qui ronge, mais il n’avoua pas encore. Il attendait d’autres révélations.

« Elle m’a même volé, moi, la garce ! »

« Elle a pris tout le liquide que je gardais dans mon coffre, vingt mille. »

« Et maintenant il faut que je paye ses frais d’avocat, sinon elle va croupir dans des geôles colombiennes pendant des années. »

Il n’hésita même pas une seconde. Combien, l’avocat ? Comment je peux t’aider, mon ami ? Tu connais bien un moyen, toi, de sortir du fric quand on est à sec. Je suis à la Banque de France. Des mauvais placements, je t’expliquerai plus tard (le temps de trouver un mensonge plausible)…

« Il y a bien un moyen, répondit Michel, une sorte d’arnaque au chèque. »

Et il lui expliqua. On prend un chèque émis par un complice qui le déclarera perdu quelques jours plus tard. On encaisse le chèque sur le compte de celui qui jouera la « victime ». Dès que l’argent est crédité, on retire la somme en liquide. Le complice déclare le chèque perdu, la banque recrédite son compte. La « victime » se retrouve alors avec un trou sur son compte du montant du chèque. Elle porte plainte, et explique qu’elle a donné cet argent à un ami qui ne pouvait pas encaisser lui même le chèque du complice. Comme la « victime » a une assurance avec son compte en banque, et qu’elle a porté plainte, la dette est effacée. L’ami, s’il est retrouvé dans le cadre de l’enquête, peut dire qu’il ignore tout de cette affaire, l’argent liquide ne laissant aucune trace. Le complice ne doit pas pouvoir être relié directement, ni à la victime, ni à l’ami. Et le tour est joué.

« Par contre, continua Michel, on ne peut pas dépasser quinze mille, parce qu’au delà de cette somme, les banques vérifient les chèques avant d’encaisser. »

 

Lorsque sa fille lui avait sorti la lettre du tribunal, à l’occasion d’une visite au centre de rééducation respiratoire, il avait été obligé de lui expliquer. « J’ai voulu rendre service à un ami. »

« Il n’y a pas de raison que je sois condamné à payer la banque, ils ont crédité le chèque, c’est leur faute.

– Mais papa, lui avait-elle rétorqué, c’est une arnaque ! Une arnaque aussi vieille que l’invention du chèque, comment as-tu pu te laisser avoir, encore ? »

Sa seule réponse : « Je voulais rendre service. »

« Non, ça n’a rien à voir avec Madeleine. » « Mais oui je te le promets ! Enfin, tu me fais confiance ou pas ? »

Il n’avait aucune colère contre Michel, son ami disparu avec l’argent, et sa fille ne le comprenait pas. Comment peut-on se laisser enfler et rester impassible ?

Elle ne savait pas. Elle ne savait rien.

Elle ignorait que la fille de Michel, Madeleine, avait profité du fric qu’il lui avait procuré pour se lancer dans une carrière de dealeuse de haut vol – une dealeuse sous les verrous.

Elle ignorait que la mort d’Adrien – le fils de Michel – était attachée au suicide de sa mère des années plus tôt.

Elle ignorait que le suicide de Jacqueline – la femme de Michel – était survenu un dimanche matin. Le samedi soir, Michel et lui étaient sortis entre mecs, pour fêter la grande réussite de leur dernière association de malfaiteurs. Ils avaient du pognon à claquer, du champagne à leur table… Et Michel avait fini la nuit avec la jeunette qui avait joué l’appât dans leur arnaque. C’est Roger, l’ami fidèle, qui l’avait jeté dans les bras de cette petite allumeuse éméchée. Puis il était rentré auprès de son épouse, sagement, pas trop tard, pour pouvoir assister à la première compétition de gym de sa fille le lendemain. Il avait dit à Michel : « Profite, mon pote, elle est jeune, elle est belle. Profite, crois-moi, ta femme viens d’accoucher tu ne vas pas baiser pendant des mois. »

Madeleine avait treize jours. Jacqueline faisait une dépression post-partum. Michel n’avait pas su trouver les mots pour justifier son retour à l’aube. Il avait parlé de sa conquête d’une nuit comme on parle d’une maîtresse.

Jacqueline avait attrapé les clés de la voiture et était partie le plus vite possible.

Quelques heures plus tard, ils avaient retrouvé la voiture abandonnée sur le pont, les clés sur le contact. Ils avaient mis des jours pour repêcher le corps.

Il aurait pu, en d’autres circonstances, être le meilleur ami de Michel. A la place, il ne lui restait plus qu’à accepter de ne plus avoir d’argent.

Escorter l’amour

escorter l amour

La clé émet un cliquetis discret en tournant dans la serrure. Dès la porte d’entrée elle découvre les vestiges d’une soirée qui a dû être, une fois de plus, arrosée et décadente. Elle fait quelques pas dans la vaste pièce blanche, laissant planer son regard tout autour d’elle. Sur le tapis de soie du salon, deux bouteilles de Veuve Cliquot, vides, sont couchées, formant une croix au niveau de leurs goulots. Une autre bouteille du même champagne trône sur la table basse, abandonnée à un lent dégazage parmi plusieurs flûtes dont certaines encore pleines. Elle compte rapidement six pieds de cristal. Un soutien-gorge en dentelle noire est posé à califourchon sur l’accoudoir du canapé. Un peu plus loin, entre le canapé et la porte rouge de la chambre du fond, elle distingue une tâche sombre sur le parquet en chêne massif. Le string de dentelle fine assorti au soutien-gorge, à n’en pas douter. Gina hausse les sourcils tout en gardant sur le visage une expression d’indifférence lasse. Rompue à ce genre de scène, la femme file d’un pas vif vers la cuisine, revient avec un grand sac poubelle et y enfouit les cadavres de bouteilles et autres déchets qui envahissent les meubles chics du salon. Elle trouve une quatrième bouteille entre la table basse et le canapé en cuir blanc. Ses gestes sont rapides, précis. De minutes en minutes l’appartement retrouve de sa superbe. Elle ouvre les grandes baies vitrées donnant sur l’immense terrasse et s’immobilise quelques secondes pour admirer les superbes arbres en pot qui trônent là, un olivier, un oranger, un palmier, et derrière eux la vue mer.

Elle est tirée de sa rêverie par un bruit fugace, un gémissement humain. Elle croit d’abord qu’il vient de l’extérieur, mais le bruit revient, plus fort, plus long. Une plainte, un râle. Elle tressaille, apeurée soudain. Il y a quelqu’un dans l’appartement. Sans bouger, elle tend l’oreille. Alors elle perçoit une respiration bruyante, haletante, et un bruit de frottement, quelques craquements de bois. Et puis ce bruit, encore. Cette voix de femme qui gémit. Encore. Et encore.

Elle comprend, maintenant, et le rouge lui monte aux joues. La gêne a chassé la curiosité. Le visage en feu, elle s’active, essayant d’oublier ces râles qui s’accélèrent, qui s’intensifient, qui sont des cris à présent. Elle prie en silence, les yeux baissés, pour que cela soit bientôt fini, mais au contraire. Derrière la porte grise de la seconde chambre, de l’autre côté de la cloison du salon, la femme hurle, à présent. Ses mots résonnent, clairs et forts.

– Oh oui. Encore. Encore, vas-y. C’est bon. C’est bon chéri. C’est bon vas-y. Enfonce la moi. Oui. Oh oui !

Elle hurle. Un monstrueux cri de jouissance qui envahit tout et dure un temps s’approchant d’une éternité.

Le cri s’arrête, enfin, dans un hoquet comme un sanglot.

La plainte redevient douce, langoureuse. Un râle d’après l’amour.

Tout en astiquant le bar en marbre blanc, Gina reprend son souffle. Elle garde le regard bas, même – surtout – lorsqu’elle entend la porte de la chambre s’ouvrir. Elle ne regarde pas – surtout pas – mais entend que sa présence provoque un retour en arrière. Quelques secondes passent, et Aaron paraît, une serviette blanche autour de la taille.

– Bonjour, Gina. Je ne savais pas que vous deviez venir aujourd’hui.

– Oui. Je suis désolée, Monsieur Lonéta, vraiment désolée, je pensais que l’appartement était vide.

– Je vous ai déjà dit de m’appeler Aaron, Gina.

– Oui, Monsieur Aaron, d’accord. C’est Mademoiselle Maeva qui m’a dit de venir. Je pensais que…

– Aucune importance, Gina, ce n’est rien. Ce n’est rien. Faites comme si je n’étais pas là.

– Est-ce que Mademoiselle Maeva est dans sa chambre, Monsieur ?

– Non. Elle est sortie. Vous pouvez faire la chambre rouge, Gina, je pense qu’elle en a bien besoin.

Aaron va jusqu’au frigo, attrape une bouteille d’eau glacée, saisit deux verres sur le bord de l’évier, et retourne vers la porte grise, entrebaillée.

En longeant la table basse, il s’arrête soudain, pivote vers Gina, et dans un sourire il murmure :

– Par contre, on risque de faire encore un peu de bruit.

 

Lorsque Aaron ressort de sa chambre, deux heures plus tard, Gina est partie. L’appartement est rutilant. Le jeune homme attrape une chemise surplombant la pile que Gina a posée sur le bras du fauteuil. Il l’enfile et la boutonne avec lenteur en commençant par le bas. Les muscles de son torse sont saillants, sa peau dorée. Il se retourne, tout sourire, vers la femme qui sort de la chambre à sa suite. Rhabillée, elle fait très bourgeoise. A presque soixante ans, elle reste élégante, et l’on perçoit qu’elle devait être, jeune, une vraie beauté. Aaron lui prend la main, la porte à ses lèvres. Il caresse ses doigts juste une seconde à la pulpe de ses lèvres. Elle frissonne.

« Tu m’appelles quand tu veux et je te bloque une après-midi.

– Une nuit plutôt, c’est la rentrée je vais recommencer à garder mon petit-fils.

– Va pour une nuit, chérie. »

 

Quand Maeva ouvre la porte de l’appartement, elle trouve Aaron, affalé dans le sofa, en train de recompter une petite liasse de billets.

– Je vois que tu as bien bossé, chéri, lui lance-t-elle.

– Entre la touze d’hier soir et ma cliente de cet aprèm, mille deux ma belle !

– Joli ! Ton p’tit cul vaut de l’or !

– Le tien aussi, pétasse !

Ils éclatent de rire.

Maeva va direct au frigo, en sort la bouteille de champagne entamée, et boit directement au goulot.

– Buvons à notre succès ! Aux escorts les plus chauds des Bouches-du-Rhône !

– A l’argent ! crie Aaron.

Maeva se jette dans le canapé, contre Aaron. La bouteille de champagne passe de l’un à l’autre.

– Tu as un plan pour ce soir ? la questionne le jeune homme.

– Non. Repos ce soir. Je vais avoir mes règles. Et toi ?

– Oui, j’ai la nuit complète. Un mec. Un homme marié, en déplacement professionnel. Ça te dérange si je l’amène ici ? Je préfère toujours jouer à domicile. Les hôtels de ces commerciaux sont d’un glauque !

– Oui, amène le, pas de souci. Je me planquerai dans ma chambre. Et je regarderai un film avec le casque.

 

Deux jours plus tard, lorsque Aaron rentre chez lui, en milieu de matinée, après une nuit de travail, intense, il trouve Maeva recroquevillée sur le canapé, le visage dans les mains. Elle sanglote.

Quand elle lève la tête vers lui, il distingue deux sillons creusés par les larmes en travers de ses joues.

– Qu’est ce qu’il t’arrive ma belle ?

Elle ne répond rien et continue à pleurer.

– C’est un client ? Ne me dis pas qu’on t’a frappée ? C’était pas ta semaine off chérie ?

– Non, c’est pas un client.

– C’est quoi ?

– C’est ça.

Et elle tend à Aaron un drôle de bâtonnet en plastique blanc. Le jeune homme le saisit, interloqué. Il le tourne plusieurs fois dans ses mains sans comprendre, jusqu’à découvrir une inscription : « Enceinte »

– Quoi ???

Il sursaute et lâche le test de grossesse qui rebondit au sol.

– Mais comment c’est possible ? Et comment tu as su ? Qu’est ce que tu vas faire ?

– J’avais deux jours de retard, c’est pas normal chez moi. Et puis, voilà. Ça a du arriver le soir de la partouze ici, y’a une capote qui a craqué à un moment.

Le silence s’installe. Aaron regarde Maeva, une grimace dépitée au coin des lèvres.

– C’est la merde, appuie-t-elle.

– Je te confirme, ajoute-t-il.

La vibration d’un portable envahit le silence qui s’installe. Maeva décroche son regard du vide et plonge la main dans son sac à main posé sur l’accoudoir du canapé. « Allo ? »

 

Trois semaines sont passées.

Ce matin là, Maeva se lève tard. Aaron a déjà quitté l’appartement. Le soleil pénètre largement dans le salon. Maeva traîne ses pieds nus sur le carrelage laqué blanc, jusqu’au frigo. Au milieu de la porte métallisée, un petit carré de papier sonne comme un rappel à l’ordre : « Clinique IVG. 0491…… Appelle »

Maeva arrache le post-it, le froisse entre ses doigts rageurs. Devra-t-elle avoir cette conversation chaque jour avec une personne différente ? Hier déjà, elle a expliqué à cet homme pourquoi l’avortement n’était pas une option pour elle. La douleur physique mais morale surtout de celui qu’elle avait subi dix ans plus tôt. Engrossée par son propre père, la question ne s’était pas posée de garder cet enfant de la honte. Sa mère l’avait traînée à la clinique en la traitant de sale petite pute. Dans la voiture qui l’amenait vers ce qu’elle allait vivre comme un viol de plus, un récurage de son intimité, il n’y avait eu que ces mots, « sale petite pute ». Entre la place de parking et les portes vitrées de la clinique, un barrage de pancartes et de cris s’était dressé. Ces personnes, leurs visages déformés par la haine, s’étaient adressées à elle. « Tu es un assassin. Tu vas tuer un enfant. Tu devrais avoir honte. » Et sa mère n’avait rien dit. Elle s’était mise dans l’ouverture de la porte et l’avait regardée, en souriant, avancer péniblement entre les corps agressifs.

Maeva n’avait jamais évoqué ce moment. Mais cet enfant, elle allait le garder.

Le gentil béta qui l’avait appelé le jour du test, elle l’avait désigné comme père il y a trois jours. Il n’avait eu aucune difficulté à croire, le bougre, qu’à soixante-sept ans il avait mis une femme enceinte en deux coups de queue. La belle occasion était complète puisque papi avait une retraite très confortable en plus de quelques sous de côté. Pour Maeva, c’était une autoroute qui s’ouvrait sous ses pieds.

 

Aaron s’assoit en face d’elle. Maeva continue à fixer la télévision, mais Aaron insiste. Ses yeux ne la quittent pas. Elle lâche l’écran.

– Quoi ?

– Tu as vu mon mot ?

– Oui

– Et ?

– Je n’avorterai pas.

– Quoi ?

– Je n’avorterai pas. J’ai un plan.

– Mais quel plan ? Tu ne fais rien de tes journées, tu ne travailles plus, tu traînes à la maison. Tu vas faire quoi maintenant quand ton ventre va pousser ?

– Je vais me faire entretenir. J’ai trouvé un mec. Je lui ai dit que c’était lui le père et il est tombé dans le panneau. Papi, bonne retraite, bonne poire. Quand je te dis que j’ai un plan !

Ce soir là, Maeva raconte son histoire à Aaron.

 

Les mois passent. Le ventre de Maeva s’arrondit. Elle rend visite à son papi bienfaiteur trois fois par semaine. Elle prétexte une grossesse difficile pour lui refuser du sexe, se laisse caresser le ventre. Elle n’a qu’à ébaucher un début d’histoire de maquereau pour qu’il sorte le chéquier. Elle lui demande sa carte de crédit et il lui donne avec le code. Elle l’embrasse dans le cou : « S’il te plaît mon amour ». Il lui achète un ordinateur portable. Une voiture neuve. Quand il ne peut plus piocher dans son compte il prend des crédits revolving. Elle n’a qu’à soupirer, langoureuse, une main sur son ventre porteur de vie, et il signe.

« J’aurais aimé faire d’autres enfants avec ma femme », lui confie-t-il un jour. « Et puis c’est tellement beau une femme enceinte. »

Ce jour là, la gentillesse naïve qu’elle lit dans son regard la touche tant qu’elle veut tout arrêter. Mais elle est allée trop loin. Elle ne travaille plus depuis des mois mais continue à dépenser sans compter. Elle a besoin d’argent pour maintenir son train de vie… beaucoup d’argent !

La faillite survient en même temps que l’accouchement. Maeva s’éloigne. Elle ne veut pas de ce papi comme père pour son enfant, surtout maintenant qu’il est fauché.

Mais le gentil papi payeur ne coupe pas le contact, malgré les remontrances agressives de sa grande fille et la surveillance des comptes qu’elle lui inflige, telle une méchante sorcière. Il voit son fils de temps en temps, lâchant à l’occasion un petit billet de vingt ou de cinquante à Maeva.

Lorsque la surveillance filiale se relâche, le papi supprime l’accès à ses comptes depuis internet. Maeva saisit la perche lorsqu’il évoque cette liberté retrouvée, lors d’une de ses visites de père distancié. « Pourrais-tu débloquer un peu d’argent, pour Cédrik ? On pourrait lui ouvrir un compte, qu’en penses-tu ? »

 

Maeva déroule le scotch marron dans un bruit de crissement sec, puis le plaque à la jointure de l’ouverture. Elle lève le visage vers Aaron : « C’était le dernier carton. »

Le jeune homme la fixe, avide de voir si les larmes couleront quand elle quittera pour de bon leur appart en colocation et tous leurs souvenirs.

« Tout ça parce que la pilule te faisait grossir », soupire-t-il avec un regard en biais vers le petit Cédrik qui avance vers sa mère en s’agrippant à la table basse.

« Je ne regrette rien » répond Maeva. Elle considère son fils, silencieuse. « Je lui ai même dégoté l’amour d’un père. Ce que moi je n’ai jamais eu.

– Je ne sais pas si tu peux appeler ça de l’amour. C’est une arnaque, surtout.

– Non. Il l’aime avec sincérité, son fils. Je l’ai bien vu au fil des mois. Notre histoire familiale n’est pas facile, c’est vrai, mais l’amour je ne peux pas l’ignorer.

– Et quand il saura pour l’arnaque ?

– Quelle arnaque ?

– Cette histoire de chèque volé que tu lui as fait encaisser pour toi. Il a pas porté plainte contre ton complice ? Quinze mille quand même, c’est pas rien ! Tu penses qu’il l’aimera encore, qu’il voudra toujours le voir, ton fils, quand il comprendra que tu as tout manigancé depuis le début ? Tu ne me demandes pas mon avis, mais je vais te le dire quand même, Maeva, je trouve que tu es allée trop loin dans la manipulation de ce pauvre type. »

Maeva sourit, tranquille. Elle échange un regard avec Cédrik et rit avec lui. Puis elle plonge ses yeux dans ceux d’Aaron : « Tu vas être surpris, mais figure-toi que l’arnaque au chèque, c’était son idée. Et le complice, c’était son complice. Et c’est justement parce qu’il aime son fils qu’il a pris le risque de monter ce tour… Mon père n’aurait jamais fait un truc pareil pour moi. »

 

Un polichinelle dans le miroir

Un polichinelle dans le miroir

Il est vouté au dessus du journal étalé sur la table basse. Une cigarette se consume dans le cendrier, un grossier bloc de pierre rose creusé. Il y revient, régulier, tire deux ou trois bouffées rapides puis repose la clope fumante. Il parcourt les articles du canard local, les doubles pages décryptage de la politique de la ville et les petites colonnes des chiens écrasés. La télévision est allumée mais le son réglé au minimum n’est qu’un bruissement presque imperceptible. Le froissement du journal accompagne les toussotements récurrents du grand-père.

Tout à coup, il tressaille : « Ooh ! » s’exclame-t-il. Il s’approche du journal, l’œil vif derrière ses lunettes fil de fer. Il lit avec hâte l’article détaillant le mode opératoire de deux arnaqueurs. « Mademoiselle Mathilde Tibernilo servait d’appât, détournant l’attention des hommes âgés dans la chambre à coucher pendant que son complice Anton Norsgul vidait la maison de ses objets de valeur. La plupart du temps, ils attendaient que leur victime soit endormie pour commettre leur forfait, même s’ils ont parfois réalisé leur larcin sans attendre la nuit. »

 

Il entrebâille la porte, puis regagne tambour battant son fauteuil dans un mutisme accablant, en lui tournant le dos.

« Ça va ? minaude-t-elle en le suivant.

Il tourne avec apathie la tête vers Mathilde. Son visage est cadenassé. Sa voix pesante et dure comme un rocher.

« Ça ne va pas du tout. » Il ponctue sa phrase d’un silence effroyable. « Mais alors pas du tout. »

Il brandit le journal : « C’était ça ton rendez-vous de lundi ? Un procès pour escroquerie ! Et moi je suis quoi ? Une nouvelle arnaque ? »

Mathilde rougit, bafouille, ses lèvres tremblent. « Non ! Toi, toi, toi c’est pas pareil. C’était pas pareil. Je suis tombée enceinte. Je suis tombée amoureuse de toi. Je te promets Georges, je te promets que c’est fini tout ça ! » Elle pleurniche, recroquevillée, à genoux devant lui. Deux gouttes de morve se pointent au bord de ses narines. Ses yeux sont ourlés de larmes et elle le dévisage, suppliante.

« Je ne te crois plus, tu m’as menti. » Il la décroche de ses jambes et s’éloigne. Elle reste, ratatinée sur le sol entre la table basse et le fauteuil. Assis à l’extrême opposé du canapé, il regarde la télé sans le son. Il ne lui jette pas un regard. Les larmes coulent, longues et molles, sur les joues d’enfant de Mathilde. Elle renifle et sanglote à grand renfort de bruits mouillés.

Plusieurs minutes s’écoulent ainsi.

Toujours sans la considérer, il lui dit : « Assied-toi, c’est mauvais pour le bébé que tu restes repliée en boule. »

Elle s’exécute. « Explique-moi », ordonne-t-il.

« On faisait des arnaques avec Anton, avant que je te rencontre. Je m’occupais des mecs et Anton vidait leur appartement pendant qu’ils dormaient.

– Vous aviez prévu la même chose pour moi ? »

Mathilde ne répond pas, d’abord. Elle renifle, larmoyante.

« Toi, tu as été si gentil avec moi. Il s’est passé quelque chose entre nous, et puis ce bébé… » Elle s’interrompt, secouée de spasmes. Il la prend dans ses bras.

« Tu ne sais même pas si c’est mon bébé.

– Ne dis pas ça. Je sais que c’est le tien. » Elle le fixe. « Je le sais, crois-moi. »

 

Assise à côté de lui sur le canapé, elle le regarde, l’œil humide, la tête penchée. Elle passe sa main avec douceur dans son dos. Georges regarde la télé, concentré, en fumant. De temps en temps il jette un coup d’œil vers cette jeunette qui se morfond d’amour pour lui. Il ne peut pas s’empêcher de se sentir gonfler d’orgueil, dans ces moments où elle le bade, les yeux admiratifs. Il ne saurait dire s’il l’aime, cette petite, mais sa vie est sacrément plus piquante depuis qu’elle en fait partie.

Lorsque les pubs prennent le relais de la série policière, il se tourne vers elle, soudain suspicieux. « Tu es à combien de grossesse là ? Parce qu’on voit pas ton ventre pousser, c’est normal ? Tu es sûre que tout va bien ?

– Deux mois et demi, tu sais bien. Regarde Georges », susurre-t-elle en sortant une feuille de son sac à main.

Il attrape le morceau de papier, le déplie et semble surpris. Grâce au compte rendu d’échographie, il détaille les mesures de ce petit être dans le ventre de Mathilde, s’attarde sur les photos. Tout à coup la présence de l’enfant est bien réelle.

« En tout cas ton ventre n’a pas grossi d’un millimètre depuis notre première nuit.

– De quoi tu te plains ?

– C’est pas ça. Mais ma fille, à deux mois de grossesse, elle était déjà enrobée.

– Justement. Je suis pas ta fille. » Elle l’enjambe, s’assoit sur ses cuisses, la poitrine au niveau de son visage, et il ricane en lui attrapant les fesses.

 

A demi allongée sur le canapé, le dos cambré, le ventre en avant, elle soulève sa blouse et l’invite à toucher. Il reste à distance, le visage sombre. Elle insiste « C’est ton fils Georges !

– Ça… Rien ne le prouve, bougonne-t-il. Et puis je t’avais bien dit d’avorter.

– Et je ne l’ai pas fait. Maintenant, tu vas avoir un fils.

– Quel cadeau ! On ne peut même plus faire l’amour. Foutue grossesse !

– Il ne reste que cinq mois maintenant. Après, je m’installerai ici avec notre bébé. On sera heureux. » La voix de Mathilde résonne d’une naïveté irritante. Georges la contredit :

« Je ne suis pas prêt à vivre avec quelqu’un. Tu vas trop vite, tu vas trop vite… Tout va trop vite, et ce bébé… »

 

Le temps en passant n’aide pas Georges à accepter un fils qu’il ne désirait plus depuis longtemps. Mais Mathilde lui rend toujours visite.

« Tu es grosse !

– Merci beaucoup, rétorque-t-elle en grognant.

– Non mais c’est vrai, ton ventre a grossi d’un coup, en seulement une semaine.

– Si tu le dis. » Mathilde reste debout. Elle arpente le salon avec une démarche de cane, les jambes écartées, les fesses en arrière.

« Viens t’asseoir à côté de moi.

– Non.

– Je ne peux plus t’approcher ces temps-ci.

– Tu ne veux pas de moi ni de mon fils. Si je continue à venir c’est uniquement pour rester en contact avec le père de mon enfant.

– Et pour que je te paye ce dont tu as besoin, aussi.

– Parce que tu crois que je préfèrerais pas me débrouiller seule ? Je ne peux rien faire avec ce ventre, et puis je dois rester calme si je ne veux pas accoucher en avance, s’énerve Mathilde. Tu n’as qu’à plus rien payer, je m’en fiche. Je retournerai sur le trottoir pour subsister et j’accoucherai peut être dans un bouge infâme. Qu’est ce que ça peut te faire après tout ? »

Mathilde crie à présent. Georges essaie de la calmer mais elle se débat en pleurnichant. Quelques minutes passent. Il l’enserre dans ses bras. Il sent son gros ventre contre lui, et le trouve particulièrement dur. « Tu as une contraction là ? » demande-t-il en posant sa main sur le bide de Mathilde.

« Non. » Elle recule, brusque, une main en protection sur son ventre.

Quelques minutes plus tard, elle est calmée, installée sur un fauteuil en face de Georges.

« Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? lui demande-t-il.

– Trois mille euros pour préparer la chambre du petit. Le lit, les habits, les couches tout ça.

– Je vais passer à ma banque. »

 

Le téléphone sonne, la sonnerie est très forte. Georges décroche :

« Allo ?

– Georges, c’est Mathilde.

– Oui Mathilde. Comment tu vas ? Et le bébé ?

– Ça va. Ton fils est toujours au chaud. Ma sœur me chouchoute. Et puis je m’occupe de ma nièce qui vient de naître, ça m’entraîne.

– Il te reste combien de temps là, avant l’accouchement ?

– Un mois, un peu plus. D’ailleurs je me suis inscrite à la maternité. Ils me demandent deux mille euros pour valider l’inscription. C’est une avance sur les frais médicaux, avant que la sécu rembourse. Enfin j’ai rien compris, mais il faut payer.

– Comment on peut faire pour que je t’envoie l’argent à Bordeaux en étant à Marseille ?

– Tu peux faire un mandat cash, à La Poste. »

 

« Signez là, monsieur. Voilà. Le mandat cash est envoyé, monsieur. La bénéficiaire pourra retirer l’argent dans l’heure. »

 

Une heure trente après, à Toulon, Mathilde ouvre la porte de l’appartement. Anton mange des chips devant la télé. Elle sort les billets de son sac à main et les agite devant lui. « Trois mille euros mon amour ! » chantonne-t-elle.

Elle retire sa robe, passe la main dans son dos et d’un geste assuré dégrafe le corset. Le ventre factice tombe à ses pieds. Nue, elle se jette sur le canapé à côté d’Anton. « Cette arnaque nous a rapporté beaucoup plus que nos coups précédents, tu vois. Je t’avais dit que les cours de théâtre c’était un investissement.

– C’est vrai que je ne pensais pas gagner autant avec ce vieux.

– Bon, on arrive au bout là. Il est à sec le vieux. Il n’arrive plus à payer tous les crédits consommation, il est grave à découvert… C’est la fin. Faut qu’on en trouve un autre, et refaire cette arnaque de la grossesse.

– Mouais. Ça va pas être facile de trouver un autre gars aussi crédule, mais bon, ça se tente… »

 

La nuit tous les chats sont gris

La nuit tous les chats sont gris

Sur le boulevard, les enseignes des magasins, les feux tricolores et la récurrence clairsemée des phares de voitures jouent leur spectacle lumineux. Leur clignotement coloré est presque éblouissant pour l’homme au volant de son automobile verte. Un voile parcourt ses yeux, pas loin des larmes. Il cligne plusieurs fois des paupières, secoue la tête. Une sensation d’ébriété accompagne ses mouvements. Elle n’en saisit rien, et continue sa rengaine. Elle déroule l’histoire de sa vie comme si elle croyait encore que cela puisse intéresser un homme. Elle étale son mariage perdu, son ex envahissant, ses enfants ingrats, ses petits-enfants distants. Il ne l’écoute pas. Il pourrait s’identifier pourtant, nouveau grand-père gâteau, cinq ans de plus qu’elle. Mais il la trouve vieille. « Je n’ai rien de commun avec cette rombière » pense-t-il.

Arrêté au feu rouge, il reluque les jambes de sa passagère. Les néons urbains apparaissent moins flatteurs que les néons de boîte de nuit. Derrière les bas résilles il distingue la peau d’orange, sous la chemise la bedaine, et le rimel coulant au coin des yeux cerclés de pattes d’oie. Il réprime une grimace de dégoût.

Elle a repéré son œil vaguement lubrique, et elle l’aguiche à présent. Les mots à peine voilés l’invitent. Le regard du vieux se défile, concentré sur la route sans surprise.

Au carrefour suivant, elle glousse de sa propre blague, dont il ignore jusqu’à la chute, lorsqu’il avise, à quelques mètres, un groupe dégingandé sous un abribus peu éclairé. Parmi eux, parmi elles – il ne sait plus – elle se tient tout au bord du trottoir, penchée en avant, décolleté, mini jupe et talons démesurés. Elle réalise quelques pas de danse, et sa jupe est si courte qu’il pense entrevoir une culotte en dentelle. Elle rit aux éclats, et en roulant juste à côté d’elle il ne voit que sa bouche ouverte et ses seins remuant en rythme.

La suite du boulevard défile dans une brume épaisse. Il suit, hagard, les indications de la mémère qu’il raccompagne chez elle. Il refuse le dernier verre en rognant sur les formules de politesse. Il ne raisonne plus. Sa tête tourne. La voiture fait demi-tour, il reprend le boulevard. Au feu rouge, en face de l’arrêt de bus, il ralentit et s’immobilise alors que le feu est vert. L’attitude de cette fille le rend dur – autant qu’il puisse l’être.

 

Il pose sa main juste au dessus de son genou, elle sourit. Il lorgne davantage son entrejambe que la route, et aperçoit la dentelle noire. A soixante-sept ans, c’est la première fois qu’il chope une fille sur le trottoir. Il a bien connu les hôtesses les masseuses et autres escorts, mais les putes de ville, il les trouvait vulgaires, et il craignait que sous leurs attraits se cachent des pénis homosexuels. Aujourd’hui son audace efface ses hésitations.

Malgré l’excitation, les mots qu’il profère sont teintés de paternalisme. Il la tutoie immédiatement, l’appelle par son prénom et l’interroge avec insistance sur son activité, sa fréquence, ses pratiques. Il s’excuse d’être indiscret mais monte les échelons du sans gêne avec des questions intimes – même pour une pute.

Marion est à la fois surprise et amusée par cet homme qui veut se la payer mais qui préfèrerait qu’elle ne soit pas « trop » pute.

Il lui demande combien il lui en coûtera pour une nuit. « Cent cinquante euros la totale. » Elle gonfle le prix. Il est âgé et pénible, il radote et l’ennuie déjà.

Lorsqu’elle pénètre à sa suite dans son appartement, l’odeur lui saute à la gorge. Un mélange d’urine de chat et de renfermé. Au sol, des poils traînent le long des murs et dans les coins.

Il lui propose un café, ou un verre. Sa voix usée tremblote tout à coup. Mais elle ne peut plus l’entendre répéter de nouveau les mêmes mots. Elle l’attire dans la chambre et s’allonge sur le lit. Les poils de chats sont arrivés, en masse, jusqu’au plumard. Il ne l’accompagne pas encore. Il expulse ses chats de la chambre, leur sert à manger et à boire, sort les billets de son portefeuille. Pendant qu’il furète derrière la porte fermée, Marion regarde autour d’elle. Le mur en face du lit est couvert d’étagères. Des dizaines de livres s’y accumulent. A sa gauche, une armoire blanche de mauvaise qualité est salie par des années d’usage et un gros manque de ménage. Mais ce sont les étagères à sa droite, surtout, qui attirent l’attention de la prostituée. Il y a là une dizaine d’étagères pleines de films X, des enregistrements sur cassettes, des DVD aux titres explicites. Son regard traîne sur cet étalage de pornographie, et elle repère assez vite le goût de ce pervers décrépit pour les toutes jeunes femmes, et pour la sodomie.

Il fait encore des allées venues dans son appartement. Lorsqu’il revient, un verre à la main, elle le trouve pathétique. Un doigt de whisky pour se donner le courage de baiser une pute, elle aura vraiment tout vu.

Comme la panne sexuelle du vieux qui se croit beau et performant.

Pendant qu’il passe, penaud, aux toilettes, elle envoie un texto. Un compte rendu d’activité. Elle écrit ses mots, crus et acérés, empoche les billets et s’apprête à passer une nuit insipide.

 

Lorsqu’elle émerge de son sommeil, elle est seule dans les draps un peu déchirés par endroits. Au-delà de l’odeur des chats elle hume celle du café. Elle se rhabille en vitesse. Le prix n’inclut pas la baise du matin.

Dans le salon le vieux est assis dans un canapé de cuir noir autant avachi que lui. Il fixe la télé qui débite ses âneries du matin et ne l’entend pas arriver. Lorsqu’il la découvre son sourire est moins guilleret que la veille. Moins alcoolisé. Dégrisé de sa nuit, il lui sert un café, silencieux. Puis, retrouvant ses mots, il entonne un discours moralisateur.

Tu ne devrais pas te prostituer.

Ce n’est pas bien.

Tu ne vas quand même pas faire ça toute ta vie.

Il n’y a pas de sots métiers, tu sais, ma mère a fait des ménages toute sa vie, mais au moins elle gagnait sa vie honnêtement.

Marion n’en revient pas. Il n’a pas trouvé ça immoral quand il l’a baisée cette nuit, ce vieillard pathétique. Elle s’apprête à lui envoyer dans le dentier une répartie bien cinglante, mais elle est stoppée par une autre phrase qui lui évoque une suite différente :

« Comment je pourrais t’aider à sortir de ce milieu ? »

Elle entrevoit une brèche, et s’y engouffre. Elle raconte qu’elle doit de l’argent à cet homme, son mac. Elle lui doit tellement d’argent, qu’elle ne s’en sort pas. Elle était quasiment à la rue quand elle l’a rencontré et c’est lui qui… Elle montre les textos de Gérard, après avoir effacé son message injurieux de la veille.

« Tu es où ?

Rentre à la maison j’ai une passe qui t’attend.

Bouge ton cul ma pute.

Annonce lui 50 la pipe il est plein de fric.

… »

Le vieux lui rend son téléphone. Il a pitié de cette fille. Elle est si jeune, plus que sa propre fille. Il ne supporte pas de la savoir aux griffes de ce prédateur.

« Je veux le rencontrer ce Gérard. »

 

La sonnerie le sort de sa torpeur. Il pose son café sur la table basse, enfile ses pantoufles effilochées et traîne ses pieds jusqu’à la porte. Il porte un peignoir fatigué, son visage est encore embrumé par la nuit. Il ne s’attend pas à trouver Marion en compagnie d’un homme devant sa porte.

Les deux jeunes gens attendent, debout, dans le salon pendant que le vieux s’habille. Le silence règne. Marion et Amir regardent tout autour d’eux le contenu de l’appartement. Lorsque le vieux revient, Amir prend la parole. Le kaiser n’a pas voulu venir, mais il a chargé Amir de causer à sa place. Marion lui doit tellement d’argent qu’elle lui appartient jusqu’à ce qu’elle ait remboursé sa dette. Quand elle s’est enfuie de chez son ex, elle a été bien contente de trouver les bras accueillants de son Gérard. Grâce à lui elle a un toit, de l’argent, elle n’est plus poursuivie par les créanciers…

Amir explique encore : « Je suis un vieil ami de Marion, mais je ne peux rien faire pour elle. Moi aussi je dois de l’argent au Gérard. »

L’ancien fulmine. Il exige le numéro de téléphone de ce fameux chef terrifiant.

« Combien vaut sa liberté ?

– Plus que tu ne peux payer, le vioc. Laisse tomber elle est à moi. »

En raccrochant, le barbon accroche le regard de Marion. Il y décèle une étincelle de désespoir.

Au fil de la parole de Marion, le patriarche découvre qu’elle est enserrée de toute part. Son portable vibre d’un nouveau message toutes les cinq minutes. Des directives ou des questions auxquelles elle s’empresse de répondre. Grâce à cet appareil géolocalisable que le kaiser lui a fourni, il sait toujours avec exactitude où elle se trouve. Lorsqu’elle se déplace elle se fait accompagner dans une des voitures du mac. Son logement, une chambre chez Gérard. Elle ne peut même pas fermer la porte à clé. D’ailleurs, il lui rend souvent visite la nuit, quand elle ne travaille pas.

« Pauvre fille, pense-t-il, elle n’a aucune voie de sortie. Je suis son seul espoir. »

 

« Vous voulez connaître la somme maximum que vous pouvez retirer en espèces ? Quand souhaitez vous réaliser cette opération ?

– Immédiatement.

– Si l’on n’est pas prévenus, notre plafond de retrait exceptionnel est de 5000€ monsieur.

– Dans ce cas, je vais retirer cinq mille, et prendre rendez-vous avec mon conseiller.

– Très bien monsieur. »

 

Quand il se gare en bas de chez lui, il remarque une Mercedes rutilante de l’autre côté de la voie. Au volant un homme au visage sombre fixe son rétroviseur central. Le vieux comprend qu’il s’agit d’un des hommes de main du kaiser lorsqu’il découvre Marion sur les marches de son entrée.

Elle se lève. Il passe un bras autour de ses épaules et ils s’engouffrent ensemble dans la cage d’escalier.

 

Elle est assise sur le canapé, essayant d’oublier les relents d’urine qui s’en dégagent. Le septuagénaire lui tend une enveloppe. Elle l’entrouvre. Elle n’a jamais vu autant d’argent. D’un ton qui n’admet aucune interruption, il lui assène la marche à suivre.

« Tu ne fais plus aucun client. Tu utilises cet argent pour faire patienter ton mac, tu lui donnes petit à petit comme si c’était l’argent de tes passes. Et tu lui demandes combien il veut pour te rendre ta liberté. Je vais retirer plus d’argent mais il me faut quelques jours.

– D’accord, merci, murmure-t-elle.

– Par contre, tu ne fais plus de passe, hein, parce que sinon ça sert à rien tout ça. Tu as compris ?

– Oui. »

Elle s’approche de lui, pose sa main sur sa cuisse, s’approche encore. Tout près de son visage elle susurre : « Merci. »

Sa main est sur la boucle de ceinture du vieux maintenant, elle fait passer la lanière dans le passant, descend son visage. En une seconde elle est à genou devant le fauteuil, et s’affaire sur la braguette.

« Non non arrête. » Le baderne la repousse. « Il n’est pas question de ça. Ce n’est pas pour ça cet argent, c’est pour t’aider. » Il remet sa ceinture, respire bruyamment. Une bosse gonfle un peu son pantalon. « Va t’en. Va régler tes problèmes, allez. Va t’en. Je t’appelle dans quelques jours. »

Marion ne dit rien. Elle tourne les talons et sort de l’appartement négligé.

 

« Ah la voilà enfin ! »

Il s’apprête à se plaindre de son retard en lui ouvrant la porte. Mais la vue du noir sur sa pommette le stoppe.

« Qu’est ce qu’il s’est passé ?

– C’est Gérard. Quand il a compris que je voulais arrêter, il m’a frappé. Il voulait m’empêcher de venir chez toi, mais j’ai réussi à m’échapper. C’est Amir qui m’a amené. »

Le jeune homme apparaît derrière Marion.

Le briscard ferme la porte derrière eux, ainsi que la chaînette qu’il laisse toujours pendre.

Ils discutent tous les trois pendant de longues minutes. Marion enchaîne cigarette sur cigarette. Le vieux la regarde, tremblotante et apeurée. Ils explorent, ensemble, les possibilités de fuite de Marion.

« Chez moi ça craint, il sait où j’habite le kaiser, énonce Amir. Chez mon cousin peut-être. Il sait où c’est aussi mais il rentrera moins facilement. »

Le vétéran quitte la pièce puis revient après quelques minutes, une boîte à la main.

« Ça pourrait peut être vous aider à l’éloigner, ça ? » Il ouvre la boîte et découvre un fusil à pompe.

Marion et Amir se taisent, abasourdis.

« Allez, les jeunes, c’est un cadeau. Qu’est ce que vous voulez que j’en fasse, moi ? »

 

En sortant de l’immeuble, Amir attrape le bras de Marion, se serre contre elle et lui chuchote : « Chut… »

Ils ouvrent les portières de la petite voiture cabossée. Amir lève la tête vers la fenêtre du vieux et le salue d’un geste de la main. Marion se tourne à son tour, sourit, puis efface bien vite la joie de son visage.

Elle s’engouffre dans la voiture et claque la portière. Amir jette le fusil sur la banquette arrière et prend le volant. Il recule en trombe, sort de son stationnement en faisant crisser les pneus. L’ancien suit des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle tourne au coin de la voie de sa résidence.

Marion jubile : « Dix mille euros ! Tu te rends compte !

– Dix mille euros et un fusil, c’est une bonne journée ma pute.

– M’appelle pas comme ça, on a dit qu’on changeait de business, non ?

– Tu n’en restes pas moins ma pute privée, chérie… »

Marion sourit, pose sa tête sur l’épaule d’Amir.

« Qu’est ce qu’on va en faire, de ce fusil ? Ça vaut rien à la revente cette vieillerie !

– Réfléchis chérie, c’est toujours utile un fusil. Tu voulais pas braquer les bureaux de tabac ? Bah nous voilà avec une arme gratos au nom d’un autre…

– Tu as toujours des bonnes idées ! Ramène moi à la maison mon amour j’ai envie de toi. »

Amir toise Marion puis fait glisser sa jupe en haut de ses cuisses. Du bout des doigts il caresse la dentelle puis fait claquer l’élastique de son string.

« Avant que j’oublie, chérie, attrape le portable Gérard dans la boîte à gants et envoie toi un message furieux, du genre « Je vais te retrouver sale pute j’en ai pas fini avec toi ». Je suis sûr que le vieux a encore quelques économies à dépenser. »

 

Laisse pas rouler ton fils

Laisse pas rouler ton fils

De rares graffitis se dessinent sur les panneaux colorés. L’air est empli de voix enfantines et de rires qui éclatent tels des bulles de savons, plusieurs petits s’agitent et courent, et leur excitation est communicative comme le bonheur qui vit dans leur sourire. Le tourniquet couine un petit peu, la tôle du toboggan joyeusement frappée résonne d’un son métallique, un bruit de roulement incessant accompagne ce trotteur, en forme de moto rouge, qui tourne rapidement autour de la structure de jeux. Le jeune garçon, fièrement dressé sur l’engin, pousse si intensément sur ses jambes qu’il se propulse de plus en plus vite. Chaque accélération est accompagnée d’un hurlement victorieux. A deux ans et demi, Mathis est un enfant que l’on pourrait qualifier de turbulent. Dans ce parc, il peut galoper, crier, se défouler. Assise sur un banc en retrait, Stéphanie regarde son fils du coin de l’œil. A quelques mètres de là, une jeune femme blonde aux cheveux raides impeccables observe aussi le gamin. Elle tente d’anticiper la trajectoire de la moto écarlate, et retient les pas de sa fille qui, concentrée sur sa marche hésitante, ne semble pas percevoir le bolide. A dix-huit mois, Lisa découvre avec émerveillement tous les détails du monde autour d’elle. Elle se penche pour attraper un petit caillou, et alors qu’elle se relève, la moto la frôle. La petite fille crie puis pleure de peur, elle se retourne précipitamment pour se blottir dans les bras de sa mère. Amandine serre Lisa contre elle, et lève la tête vers Mathis. Il est déjà loin, il a presque fait un tour de plus. Amandine le suit du regard, son agacement est clairement perceptible. Sur son banc, la silhouette imposante de Stéphanie ne bouge pas. Ses yeux vert clair accompagnent très distraitement les tours rapides de son fils.

Le jeune motard en culotte courte semble ne s’être aperçu de rien, et il continue son manège. Amandine prend Lisa dans les bras et sort du circuit dessiné par la moto, elle rejoint Jérôme qui vient d’arriver. Il embrasse sa fille, échange quelques mots avec sa femme. Il se fixe lui aussi sur les cercles de l’engin rouge, et lorsque son épouse lui raconte la frayeur de Lisa, son étonnement devient énervement. « Il n’a pas de parents cet enfant ?

– Je crois que c’est sa mère sur le banc là-bas. »

Petite Lisa attrape l’encolure du pull d’Amandine et tire dessus. La jeune femme s’assoit sur un muret bordant l’aire de jeux, soulève son haut et offre le sein à sa fille. La scène est plutôt inhabituelle ; la fillette a dépassé de beaucoup l’âge limite socialement admis pour l’allaitement maternel, et la mère n’a pas le style adopté par la plupart de ces femmes hyper maternantes. Elle est ainsi habillée de façon classique, cashmere beige et pantalon en laine gris, son maquillage est prononcé, son brushing parfait ; en ce samedi après-midi elle est apprêtée comme pour aller travailler, et l’on devine aisément qu’elle exerce un poste à responsabilité.

Pendant que sa petite tète, Amandine observe attentivement Mathis. Il a posé brutalement son trotteur près du tourniquet et joue maintenant au toboggan. Il y a quelque chose chez cet enfant qui la dérange. Est-ce la dureté des traits de son visage, l’épaisseur de ses sourcils, ou peut être juste cette domination qu’il exerce sans relâche sur les plus petits que lui ? Alors que sa mère est concentrée sur son téléphone portable, Mathis bouscule les autres enfants et leur passe devant, il est invariablement le vainqueur dans cette lutte pour la première place. La tétée finie, Lisa veut retourner jouer. Elle pointe un index vers le toboggan en poussant de petits cris joyeux. Amandine et Jérôme hésitent, mais finissent par céder devant l’enthousiasme de leur bébé. Pour Lisa c’est la première glissade sur toboggan, hésitante elle fait quelques pas sur la plateforme avant de s’engager pour une autre descente. Mathis surgit telle une tornade et fonce, il frôle Lisa qui perd l’équilibre et tombe sur les fesses. Cette fois c’est sans un pleur qu’elle se relève. Mathis est déjà en bas. La môme se décide enfin, elle s’assoit en haut du toboggan. Mathis remonte sur sa moto. Lisa attend, Amandine pose ses mains sur le ventre et le dos de sa fille. Mathis recommence à tourner. Lisa glisse doucement, soutenue par sa mère. Mathis pousse sur ses pieds pour aller plus vite. En bas, alors qu’elle essaie de se relever, Lisa perd l’équilibre vers l’avant et se rattrape sur ses mains. Mathis accélère. Lisa se redresse, elle fait un pas, sa mère est à quelques centimètres. Soudain Mathis est là, il roule vite et sa trajectoire passe si proche de Lisa, que sa jambe et le pied de Lisa s’entrechoquent. La petite tombe en arrière. Amandine et Jérôme la voient chuter comme au ralenti. Sa tête frappe le sol. Pendant une seconde elle est si surprise, qu’aucun son ne sort de sa bouche. Son visage se déforme, elle se met à crier. A nouveau, Mathis ne s’est pas arrêté, il a presque fait un tour de plus. Amandine prend sa fille hurlant dans les bras, ses yeux poursuivent Mathis, sans réfléchir elle pose son pied sur l’itinéraire de la moto. Le voilà stoppé, le caïd de bac à sable. Amandine attrape la moto et la soulève. Mathis se retrouve soudain debout, sans trotteur. Amandine perd son sang froid, le son de ses mots se fait plus fort que les hurlements de Lisa. Mathis la regarde ahuri. En quelques secondes, Stéphanie est là. Et l’incident devient un combat de mères. Stéphanie défend son fils ; c’est un bébé, il n’a pas fait exprès, ce n’est pas la peine de lui crier dessus. Amandine est furieuse, elle reproche à Stéphanie de n’être pas intervenue avant, d’avoir laissé son fils rouler à fond la caisse et mettre en danger les autres enfants, de l’avoir laissé les doubler et les pousser sans jamais lui poser de limites. Jérôme s’est approché de son épouse, en soutien inconditionnel. Entre les deux femmes le ton monte très rapidement, Stéphanie se sent insultée en tant que mère, Amandine surenchérit sur les agressions subies par Lisa puis elle dérape en attaquant directement Mathis. La violence devient palpable. Jérôme ne sait plus comment intervenir. Dans le parc, plusieurs parents se sont levés et observent la scène, prêts à s’interposer pour séparer les deux mégères. Au bout de quelques secondes, Jérôme sort enfin de sa torpeur, il attrape le bras d’Amandine et lui chuchote de se calmer.

« Tu as raison ça ne sert à rien. De toute façon il n’y a qu’à voir sa mère pour comprendre, c’est pas de sa faute au gosse si c’est un petit con ». Ces derniers mots sont comme des clous que l’on enfonce et qui résonnent dans le silence.

Une voix grave lui répond. Une voix qu’elle connaît.

« C’est de mon fils dont tu parles là ? »

Amandine tourne la tête. Elle comprend tout à coup pourquoi le visage du garçon la mettait si mal à l’aise. Sa mâchoire carrée, ses sourcils épais, ses expressions, comment n’a-t-elle pas vu en lui le fils de Cédric ?

Elle bafouille, incapable d’articuler le moindre mot. Jérôme perçoit chez sa femme une apathie qu’il ne parvient pas à décrypter. « Vous vous connaissez ? », se hasarde-t-il à demander. Il espère qu’une certaine familiarité entre Amandine et le père du sale gosse leur permettra de dénouer le conflit.

« Oui on se connaît ! » lance Cédric à Amandine. « Dis lui donc à ton mari. »

Amandine demeure silencieuse. Elle n’arrive pas à se détacher du visage de Cédric. Elle fixe ses yeux, qui lui confirment ce qu’elle a toujours su. Soudain lui reviennent en mémoire la pléthore de questions sur l’origine des yeux bleus de sa fille.

Il regarde Lisa, puis Amandine.

« C’est ma fille ? »

Ce n’est presque pas une question.

Il aurait pu demander son âge et faire le calcul. Ils auraient su mais Jérôme et Stéphanie auraient pu l’ignorer encore. Mais il ne fait pas dans la demi mesure. C’est bien ce qui lui avait plu chez lui, cette brutalité.

Il faut dire que Cédric n’a plus rien à perdre, cela fait plus d’un an que Stéphanie et lui sont séparés. Avec la naissance de Mathis, la présence de l’enfant, le surpoids de son épouse, l’absence de sexe dans son couple, Cédric avait multiplié les conquêtes. Il avait ainsi usé de son charme de latin dominateur avec Amandine alors que Mathis avait tout juste trois mois. Amandine et Jérôme quant à eux essayaient de faire un enfant depuis deux mois. La jeune femme, terrorisée à l’idée de devenir mère, s’était laissée séduire par l’interdit, une dernière friandise avant de renoncer à sa féminité, elle qui avait tellement peur de perdre la femme derrière la mère… Pourtant, par un tour de passe-passe du destin, c’était au moment où elle célébrait sa liberté que Lisa s’était installée. Une capote qui craque et le tour était joué.

La liaison n’avait guère duré. Amandine s’était persuadée que la date de conception avancée par les médecins était fausse ; et elle avait réussi à croire à son propre mensonge, jusqu’à aujourd’hui.

Jérôme est atterré.

Amandine muette.

La haine de Stéphanie se déchaîne alors : « Toi la mère parfaite tu voulais me donner des leçons, mais tu n’es qu’une traînée ! Tu continues d’ailleurs, tu sors tes seins dans les parcs, soit disant pour allaiter ta fille, tu crois que je n’ l’ai pas vu ton numéro d’aguicheuse ? »

Rapidement, Jérôme et Amandine quittent le parc.

Stéphanie déverse encore sa rancœur. « Tu te rends compte de ce qu’elle a dit sur Mathis ? »

Mais Cédric ne répond pas. Il pense à cette petite fille qu’il découvre, et ses grands yeux qui le regardent…

 

Sur la structure de jeux presque neuve, des décalco-graffitis fleurissent déjà. Mathis et Lisa sont assis sur un banc. Un jeune garçon de trois ans fait des tours de trotteur.

Lisa s’adresse à son frère dans un sourire : « Laisse pas rouler ton fils Mathis… Si tu ne veux pas que ta vie glisse… »

 

 

(Une nouvelle écrite il y a plus de deux ans.)

Les stéréotypes de genre expliqués à mon fils

Les stereotypes de genre expliques à mon fils

Ses yeux s’ouvrent grands, deux billes bleues qui fixent le grand-père avec intensité. Elle tend sa minuscule main, paume ouverte, vers le biscuit inaccessible. Elle commence à geindre. A peine une plainte, d’abord. Son papi lui propose le doudou abandonné sur la table, puis la poupée, le chapeau, la figurine, le gribouillage réalisé quelques heures plus tôt. Le râle se transforme en pleurs criards, avec des pointes vers les aigus et des sanglots tout au fond. Le grand-père s’excuse, il ne comprend pas. Mais la petite est allongée par terre désormais, elle tape des pieds, elle se tortille dans tous les sens, et crie de plus en plus fort.

« Qu’est ce qu’il se passe ici ?

– Je ne sais pas ce qu’elle veut. Je lui ai proposé tous les jouets de la table, elle a tout repoussé.

– Mais ma poupette, susurre la grand-mère, essaie de nous dire ce que tu veux ! »

Tout à coup, les hurlements cessent. La petite Elise se relève, les yeux baignés de larmes, la morve coulant du nez. Elle regarde, implorante, son grand-père, et murmure : « Veut un biki. »

Le grand-père interroge son épouse du regard.

« Un biscuit, traduit-elle.

– Et le mot magique ?

– Pipeplait Papi. » Elle penche la tête et offre un sourire timide.

Les grands-parents, interloqués, observent leur petite fille passer des pleurs au rire en quelques secondes. La mamie mouche son nez, et le grand-père lui explique qu’elle ne doit pas se mettre dans de tels états pour un pauvre biscuit.

Pour Elise, le chambardement est déjà loin derrière. Elle croque dans son biscuit, radieuse. Puis elle dévisage son grand-père qui converse, et à la fin de sa logorrhée conclut de sa petite voix charmeuse : « D’accord Papi. »

« Alors celle là, c’est vraiment bien une fille ! » lance la grand-mère. Puis elle retourne à sa cuisine.

Moins d’une heure plus tard, l’odeur de gâteau au caramel leur saute au nez lorsqu’il entrent dans l’appartement. Thomas jette son sac à travers l’entrée au moment où la grand-mère tourne la tête dans sa direction. « Qu’est ce qu’il t’arrive ? » s’écrit-elle.

Le grand-père, sur les talons de son petit-fils, lui fait signe de se taire. Elle entame une autre question, mais son époux lui coupe la parole. « Laisse-le arriver ! »

Le ton est sans appel, et la mamie observe en silence la mine renfrognée du jeune garçon.

Il s’installe dans un fauteuil, la tête engoncée dans ses épaules, le visage fermé et dirigé vers le sol.

« Tu as passé une mauvaise journée à l’école ? » demande encore la grand-mère.

Son époux lève les mains, près à intervenir, à nouveau, pour lui faire tenir sa langue.

« Je me suis disputé avec mes copains. » Le papi interrompt son geste. « Ils m’ont dit que j’étais une fille parce que j’ai un jouet de fille. »

Et le jeune garçon raconte tout. Il parle de ce jouet qu’il trouvait vraiment super, un piano avec les personnages de la Reine des Neiges dessus. Il était tellement content que ses parents lui aient acheté ce cadeau qu’il s’en était vanté à l’école. Mais ses copains s’étaient moqués de lui. Ils avaient ricané que la Reine des Neiges c’était un dessin animé de fille. « D’ailleurs, le piano est rose, et ils m’ont dit que c’était une couleur de fille. Mais moi j’aime bien la Reine des Neiges. Est ce que ça veut dire que je suis comme une fille ?

– Mais non chéri, tu es un garçon voyons, répond la grand-mère.

– Tu as aussi beaucoup de jouets de garçon, surenchérit le grand-père. »

Et tous deux lui dressent la liste de ses jouets virils. Camion de pompier, épée de chevalier, figurine de super-héros, déguisement de pirate… Peut-être pourra-t-il laisser le piano Reine des neiges à sa petite sœur.

Mais Thomas reste boudeur. Pour lui même il chuchote des phrases incompréhensibles, la colère et la tristesse transpirent sur son visage.

La grand-mère sent une boule grossir dans son ventre. « Si tu veux, on va t’acheter un vrai jouet de garçon, comme… » Elle réfléchit une seconde puis poursuit. « … un pistolet en plastique ! Et tu l’amèneras à l’école pour prouver à tes copains que tu es un vrai garçon. »

L’idée semble séduire Thomas. Il relève un peu la tête, et demande à manger.

Dans la cuisine, la grand-mère démoule le gâteau. D’un pas rapide, le grand-père rapplique et lui souffle : « En même temps, quelle idée ils ont eu de lui offrir ce jouet de fille ! C’était sûr que ça allait faire des histoires.

– Oui, beh, ne leur dis pas ça, hein ! Ils vont mal le prendre.

– Oui oui, je sais. De toute façon, on peut rien leur dire ! »

En face de sa fille, le grand-père est moins virulent lorsqu’il essaie de lui expliquer pourquoi Thomas traîne une telle mine morose. La grand-mère rapplique bientôt pour expliquer toute l’histoire. Mais la mère de Thomas reprend à la volée les propos de ses parents. « Un jouet de fille ? Qu’est ce que c’est un jouet de fille ? » Elle s’adresse à son fils. Elle le questionne sur ce qui rend un jouet féminin, ou masculin, mais Thomas ne sait pas. Alors Estelle cesse de parler, s’accroupit et le prend dans ses bras.

A ses parents, elle murmure simplement : « On va en parler à la maison. » Et elle rentre chez elle avec ses enfants.

Thomas dilue un peu sa colère dans les routines du soir. Dans le bain il se dispute des jouets flottants avec sa sœur, il sautille et fait des grimaces en enfilant son pyjama tout seul, et au repas il chantonne et répète les injonctions des parents. Au moment de l’histoire, Estelle tend un album coloré à son époux : « Je crois qu’il est temps de lui lire et de lui expliquer ce livre… »

Alors, Christophe s’assoit sur le petit lit, à côté de son fils. « Tous les garçons et les filles sont ainsi », lit-il. Il ouvre l’album, tourne les pages, pose les mots avec douceur. Les dessins sont simples et colorés, et l’histoire raconte une dispute autour d’un jouet, qui vire au règlement de compte entre garçons et filles. Les préjugés sont étalés. Christophe et Thomas discutent ces phrases jetées comme des vérités, et se moquent un peu de leur bêtise.

Quand Christophe referme le livre, Thomas semble avoir compris. « Je peux jouer à ce que je veux. »

Christophe acquiesce : « Oui, exactement. Et la seule chose qui fait de toi un garçon, c’est ton zizi, ça suffit pour être un garçon. »

A la même heure, dans un autre appartement, le grand-père regarde le début du film du soir. Il essaie, du moins, d’en saisir l’essentiel, oscillant sa tête de droite et de gauche pour apercevoir la télévision derrière les allées et venues de son épouse. La grand-mère, elle, débarrasse la table, secoue la nappe, passe un coup d’éponge sur le bois verni puis un coup de balai au sol. Quand elle quitte la pièce pour s’occuper de la vaisselle dans la cuisine, le grand-père pousse un soupir de soulagement. Enfin il peut regarder son film sans être gêné.

Le grand-père sur son fauteuil et la grand-mère à sa vaisselle pensent tous les deux, à peu près au même moment, qu’il est tout de même extraordinaire que les hommes et les femmes soient si différents… Et que c’est là l’un des grands mystères de la biologie.

 

Cette nouvelle a été publiée dans le recueil de nouvelles Les femmes nous parlent au sein d’une édifiante accumulation d’histoires du sexisme résonnant d’une manière particulière avec notre l’actualité du ashtag…

Une histoire d’air

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La voiture grise s’engage dans la station service encombrée. Des véhicules sont stoppés près des postes d’essence dans les deux sens de circulation, la voie du fond est inaccessible en raison d’un camion immobilisé, et aux abords de la boutique le désordre règne, entre bois de chauffage et autres granules compressés. Non sans mal, la petite citadine se faufile et s’arrête derrière une vieille voiture rouge.

La jeune femme installée sur le siège passager lève les yeux de son téléphone, regarde autour d’elle d’un air distrait et questionne son compagnon :

— Qu’est ce qu’on fait là ?

— Je vais refaire la pression des roues avant de prendre la route. Ce pneu avant droit, depuis qu’on l’a réparé, sa pression baisse à froid, regarde il est à 2,1.

Plusieurs minutes s’écoulent.

L’automobiliste de la voiture rouge, devant eux, semble en difficulté. Cela fait un moment déjà qu’il se démène avec son tuyau d’air, visiblement sans succès. A sa demande, l’homme de la station service finit par le rejoindre. Il semble bourru, de mauvaise humeur.

Derrière son volant, Ange commence à s’impatienter. Lenora lui caresse la cuisse, elle pose sa tête sur son épaule, puis souffle dans son cou pour faire s’envoler les poils oubliés après son rasage de ce matin.

Devant eux, l’homme remonte dans sa voiture. L’employé de la station s’affaire auprès de l’arrivée d’air.

— Il n’est pas en train d’enlever le tuyau, quand même ? questionne Ange.

— Mais non, pourquoi l’enlèverait-il ?

Au départ de la vieille Volvo rouge, Ange gare sa voiture près de la cabane de l’air. D’un ton brusque, il confirme l’impression qu’il avait eue.

— Mais oui, il a enlevé l’air !

— Peut être qu’il faut payer ?

— J’ai pas payé la dernière fois. Tu te rappelles pas ? Il m’avait dit d’y aller, ça avait l’air de le gonfler, mais bon.

Agacé, Ange quitte sa voiture et entre dans la boutique.

— Bonjour, est ce que je pourrais utiliser votre air s’il vous plaît ?

De derrière son comptoir, l’homme considère Ange d’un air irascible, et répond dans un grognement étouffé.

— Normalement l’air est réservé aux clients de la station.

— Je suis client chez vous, répond le jeune homme sans se dégonfler.

— Tout le monde veut mon air aujourd’hui !

Ange ne cache pas sa surprise. Mais il décide de prendre le parti de l’humour.

— C’est parce que vous avez l’air sympathique.

L’homme, bougon, ignore la boutade d’Ange. Il poursuit :

— Normalement l’air est fermé le dimanche.

Ange ne relève pas. L’homme a déjà le tuyau à la main, ils sortent l’un à la suite de l’autre. De la voiture, Lenora observe la scène.

Tout en gardant sa mine acariâtre, l’homme retourne à l’intérieur, et en quelques minutes la pression est faite.

Ange reprend le volant.

— Il est 14h10, on sera chez nous avant 17h, annonce-t-il.

Puis il raconte, souriant, son histoire d’air à sa compagne.

— En fait ça l’a gonflé de te filer son air gratuit, conclut Lenora.

— Oui, je lui ai pompé l’air, quoi !

— Te dire que l’air est fermé le dimanche, il ne manque pas d’air, celui-là.

— Et puis t’as vu comme il a l’air d’un con ?

— Il en a l’air et la chanson.

— Oui, ça m’en a tout l’air, pouffe Ange.

Le long de la route, leur petit jeu continue.

— Le type de la station, il m’a regardé d’un drôle d’air, quand il a compris que j’allais lui voler son air.

— Je te confirme, à la tête qu’il faisait, j’ai compris qu’il y avait de l’orage dans l’air. Enfin, avec ton air de ne pas y toucher, tu lui as bien pompé l’air, au pompiste.

Et encore un peu plus tard…

— C’était bien ce week-end, on a bien profité de l’air de la montagne, lâche Ange.

— On a pris un grand bol d’air frais, ajoute Lenora.

— On a changé d’air.

— Et en plus c’était de l’air gratuit.

— On n’a pas eu besoin de le voler.

Les rires déclinent. Lenora laisse s’installer un silence, puis elle murmure :

— En parlant d’air, il faudra que j’appelle mon père en rentrant.

*

Dans le long couloir blanc, les lampes sont éteintes. La lumière du jour s’infiltre, à chaque extrémité, par les enfilades de fenêtres qui s’y trouvent. Célestin avance, pas à pas, sans se presser. Il pousse un chariot chargé d’une bouteille d’oxygène, et le tube transparent sortant de la bouteille amène son souffle d’air jusqu’à ses narines. Il se déplace avec lenteur, avec fatigue. A plusieurs reprises, il s’arrête, s’assied sur le socle de son chariot, et reprend son souffle. Puis il continue la route le long du vestibule. Au bout du couloir, il y a le salon de l’étage, quelques sièges en L en face de deux portes d’ascenseur. Célestin s’installe sur le dernier fauteuil disponible. Après le repas, les places sont chères, il n’y a rien à la télévision…

La plupart des personnes installées ici, au salon de l’ascenseur, portent aussi leur bouteille d’air. L’air de rien, Célestin tend l’oreille aux conversations, sans intervenir d’abord. Aujourd’hui, tout l’agace. Il ne supporte plus ces discussions stériles qui ne font que brasser de l’air, tous ces gens qui ne savent parler que de la maladie, et prendre de grands airs pour critiquer la nourriture de la clinique. Des jours comme aujourd’hui, il a envie de ficher tout en l’air, de quitter cet endroit et d’être libre comme l’air. Il en est là de ses réflexions, lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvre et laisse apparaître Ria. Il sourit. Les visites, ici, sont toujours une bouffée d’air frais. Tout de suite, il lui propose de descendre.

— Viens, on va prendre l’air, dit-il.

Sur le banc du jardin de la clinique, les deux amis sont assis côte à côte. Ria sourit avec douceur en écoutant le monologue de Célestin.

— J’ai l’impression de manquer d’air, aujourd’hui, c’est fou, il n’y a pas d’air !

Et il fait des moulinets de ses bras, comme pour montrer la lourdeur de l’atmosphère qui l’entoure, ou peut être pour appeler à lui ce souffle d’air qui lui est si précieux.

— Là-haut, dans les chambres, il n’y a même pas moyen de faire des courants d’air. Au moins, ici, à l’air libre, je peux respirer l’air frais sans me faire pomper l’air par les autres, là…

Il reprend son souffle.

— En plus, j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop d’air ici, pas comme à Marseille, où il y a l’air de la mer. Ici, ça doit être une cuvette pour qu’il y ait si peu de vent.

Il enchaîne.

— Je ne sais pas pourquoi je suis beaucoup plus essoufflé, certains jours. C’est comme quand je descendais manger à la cantine. Tout ce monde, je sais pas, j’ai l’impression de manquer d’air.

Il ne s’arrête pas de parler. Il raconte à Ria comment il s’était senti la première fois qu’il était sorti de sa chambre pour marcher. Au coin du couloir, à moins de dix mètres de son lit, il s’était arrêté, à bout de souffle. La bouche grande ouverte il cherchait son air, comme un poisson hors de son bocal.

Petit à petit, sans en avoir l’air, Ria amène Célestin sur d’autre sujets, dans l’air du temps. Les rires s’invitent au creux des phrases, entre nouvelles fraîches et anecdotes plus ou moins flétries. Célestin raconte la dernière visite de sa fille et l’air de famille que tout le monde leur avait trouvé.

— Elle est sur la route cette après-midi, elle rentre de la montagne. Je suis toujours un peu inquiet quand elle fait de la route, confie Célestin.

Lorsque Célestin évoque son inquiétude de père, cela agit comme un appel d’air sur Ria. Aussitôt elle se met à penser à son fils.

— Exupery a un contrôle de physique demain, il devait rester à la maison, cet après-midi, pour réviser sa leçon. Mais il est tellement tête en l’air, je suis sûre qu’il a oublié. Et puis si ses copains lui proposent une activité de plein air, il va y aller, pour sûr !

Ria attrape son smartphone, pianote quelques secondes, fait glisser les pages d’applications. Puis elle appelle son fils.

*

Au dessus du lit en désordre, le mur bleu pétrole est couvert d’affiches. En face, le bureau est encombré. Ordinateur, feuilles quadrillées, dessins, classeurs, cahier, aucun espace n’est inoccupé. Le jeune garçon, installé à sa table de travail, raccroche le téléphone en soufflant. Le portable est jeté sur le plateau, et se glisse entre deux classeurs. Courbant l’échine au dessus d’une page couverte d’écritures bleues, Exupéry se force à garder les yeux ouverts. Dans son crâne, les mots semblent flotter. Les schémas prennent vie. Exupéry ne comprend plus rien. Air, atmosphère, dioxygène, diazote, dioxyde de carbone, pression, volume, baromètre. Exupéry a soudain la sensation de manquer d’air, il la sent monter en lui, son angoisse, elle l’étreint. D’un geste violent, il pousse son classeur sur le capharnaüm de ses affaires d’école, attrape son smartphone, manque de renverser sa chaise en se levant. Il se précipite sur la porte fenêtre, tourne vite la poignée. Enfin il est à l’extérieur, sur le balcon. Sa respiration fait un bruit presque rauque. Il serre son téléphone dans sa main gauche. Il semble choir, mais se retient à la barre et s’assoit à même le sol de béton, adossé à la rambarde. Plusieurs minutes s’écoulent. Exupéry, le regard vitreux, fixe le ciel vide de nuages en face. Sa main est toujours cramponnée au portable.

Lorsque la sonnerie retentit, les yeux d’Exupéry semblent reprendre vie. D’abord, il ne bouge pas. La musique est accompagnée d’une vibration lancinante. Brrrrr. Exupéry regarde l’écran. Brrrrr. Il pose son doigt. Brrrrr. Le téléphone à l’oreille, il murmure « Allo ? »

Sa voix traîne, éteinte, comme anesthésiée.

Dans le combiné, la voix est rapide, grinçante, pressée.

— Y’a baston, mon gars, ça souffle grave faut que tu vienne voir ça. Attrape ton kite et rejoins nous.

Exupéry marmonne, il songe à son devoir de physique, ses notes qui dégringolent, sa mère qui ne le lâche pas. Il trébuche sur les mots.

— Allez ! lui souffle la voix, arrête de te donner l’air de travailler, là !

Exupéry se laisse convaincre. Le grand air de la mer lui fera du bien.

Quelques dizaines de minutes plus tard, il est sur la plage. Pas coiffé, les vêtements dépareillés, il n’a l’air de rien. Ses copains ne manquent pas de le lui faire remarquer.

— C’est pas en t’attifant comme ça que tu vas réussir t’envoyer en l’air.

— Oh oui, surenchérit l’un d’eux en s’esclaffant à grand bruit, avec ton faux air d’intello, tu peux oublier la partie de jambes en l’air.

Exupéry ignore leurs mesquineries. Il n’est pas là pour draguer, et son triste quotidien de collégien peu populaire et peu performant vient de s’envoler, porté par les bourrasques de vent. Tout en sifflant un air joyeux, il prépare son équipement. Il se sent si joyeux, qu’il se verrait bien se promener les fesses à l’air. Les filles, rares sur cette plage de kiters, pourraient le suivre, les seins à l’air. En rêvant, Exupéry s’avance vers l’eau. Il est dans les airs, il se fait son propre cinéma de plein air.

*

A quelques kilomètres, au même moment, Ange reprend la conversation sur le gars de la station service.

— Tu te rends compte, quand même, sans avoir l’air de rien, il voulait me faire payer son air ! Mais ça me donne une idée. Je vais rajouter deux questions subsidiaires à mon contrôle de physique de demain : « 1) Quelle est la composition de l’air de la station service ? 2) Sachant que le cours de l’or est de 32€ le gramme, et qu’une roue de voiture contient environ 0,0075 m3 d’air, combien est-ce que le gérant de la station service doit vendre son air pour rentrer dans ses frais ? »

— Elle n’a pas l’air facile, ta question, souffle Lenora en riant. Tu m’avais pas dit, déjà, qu’ils n’avaient rien compris au chapitre sur l’air ?

— Oui, ça en avait tout l’air, en tout cas. Mais bon, rassures-toi pour mes pauvres élèves, c’était des paroles en l’air.

L’amoureuse

n14-lamoureuse

 

(Nouvelle présentée au concours de nouvelles maritimes « Prix Encre de Seiche » organisé par l’association La Mer Veille, une nouvelle qui devait contenir les mots : Marseille, pavillon, livre, étrave et crocodile.)

 

Recroquevillée sur le pont, les genoux écrasés contre sa poitrine, Rachel se laissait bercer par le tangage lancinant. Elle fouillait des yeux la bande de terre qui lui faisait face, et soudain, elle la distingua, illuminée par le soleil de midi, dessin aux traits acérés entre mer miroitante et collines d’un vert brunâtre. Rachel immergea son regard dans cette ville tant attendue, parcourut les lignes de ses immeubles. L’espoir se ravivait.

Les souvenirs de leur départ jaillirent sans crier gare, avec la fulgurante d’un rayon reflété par une fenêtre. Six mois auparavant, lorsqu’elle avait posé la pointe de son pied sur le pont du voilier, son fils dans les bras, elle vivait dans son couple un amour éclatant. Toute aux promesses d’une aventure rêvée, elle exultait, légère et vivante. Ils avaient pris la mer, traversé l’Atlantique, visité les Antilles et quelques côtes d’Amérique latine. Même à terre, ils n’avaient dormi que sur l’eau.

Les images de leur périple devenues floues, la jeune femme ne restait maintenant que sur l’écume des sentiments. La passion s’était éteinte, supplantée par la rancœur et le dégoût. Elle ne savait plus comment cela est arrivé. La promiscuité, l’étroitesse, le roulis, le soleil harassant, les pleurs intenses de leur fils ? Tout se confondait et s’oubliait dans sa détresse. Elle ne retenait, de tous les moments vécus à bord, que les premiers pas de Matthéo.

Aujourd’hui elle rentrait à Marseille, un crocodile silencieux en guise d’amant, le petit voilier métamorphosé en une prison épineuse cernée d’eau sombre.

Au premier pas sur le quai du port, la terre ferme, enfin, elle sut que la déchirure de son couple était consommée. Elle hissa dans ses bras Matthéo qui trottinait vers elle, et balada son regard tout autour. Les quais du Vieux Port, la clarté de pierre des murs, les alignements de petits bateaux, elle se sentit enveloppée, accueillie, étreinte. Sans un regard en arrière, elle s’enfonça dans cette ville maternelle qu’elle connaissait depuis toujours. Errant de ruelles en avenues, son fils sur le dos, elle redevint anonyme au sein de son chagrin. Elle avait quitté son geôlier et retrouvait une amoureuse. A l’intérieur de sa ville amante, tout recommençait pour elle, avec son enfant…

 

Rachel se dressait sur le quai de Rive Neuve, tournant le dos à la Criée. Des rides creusaient son visage. Vingt ans étaient passés. Elle observait cette jeune femme blonde qui grimpait sur le voilier à la suite de son fils, les yeux brillants et le sourire resplendissant. Rachel avait enfoui les sensations de son propre départ depuis si longtemps… Les amoureux hissèrent le pavillon, battirent l’air de leurs saluts déjà lointains. L’étrave du bateau fendait les vaguelettes du port. Et Rachel regardait partir le petit homme de sa vie sur cette mer avide d’amours humains. Elle n’était pas surprise. Porté par la légende de sa petite enfance, il avait poussé parmi les livres marins, histoires de matelots et de traversées, pour la plupart offerts par son père. Il avait fini par franchir les mots pour plonger dans son voyage réel. Elle avait bien tenté de lui transmettre son attachement à la ville, à la terre et à ses étendues de liberté. Elle aurait peut être dû l’éloigner de la Méditerranée. Souvent, elle avait été tentée de rompre avec cette ville, sale, bruyante et surpeuplée, mais elle n’avait jamais pu consentir à briser leur lien d’amoureuses.

Ces pensées ne faisaient que l’effleurer. Les pieds ancrés au sol, elle demeurait, immobile. Bientôt, elle fut seule sur le bord du quai. Elle suivit le rafiot se rapprochant de l’horizon jusqu’à ce qu’il ne soit même plus un point ballotté entre les vagues. Loin.

Cuisse pas sage

N13 Cuisse pas sage

Je taillais les rosiers au fond du jardin. De là où je me trouvais, je percevais bien la voix puissante, presque criarde, de la châtelaine, mais celle de Rose ne me parvenait pas, sauf lorsqu’elle criait.

« J’vous jure, Madame, j’vous jure ! Je n’ai jamais couché avec un garçon ! J’vous jure Madame !

– Arrêtez de jurer Mademoiselle, vous êtes ridicule. Vous me rappelez ce film des années 80, comment c’était déjà ? La jeune fille s’appelait Marie-Thérèse, quel prénom ridicule. «Thérèse», c’est vraiment le prénom le plus moche du monde, vous ne trouvez pas ?

– …

– Ah c’est le prénom de votre mère ? Ah… Oui ben quand même, c’est moche.

Et puis votre mère, elle ne vous a même pas appris comment ne pas vous faire mettre en cloque. Ça valait le coup, tient, de vous fanatiser à coup de bible évangéliste et de vous laisser écarter les cuisses devant le premier jeune moustachu à gueule d’amour venu !

– …

– Ne soyez pas surprise, Mademoiselle, je l’ai bien vu le moustachu, se barrer vite fait au petit matin, la fesse légère et la queue frétillante.

– …

– Ne jurez pas j’vous dis ! De toute façon l’abstinence sexuelle à la mode catho, c’est vraiment pas réaliste.

– …

– Oui je suis catholique, et alors, c’est quoi le rapport ?

– …

– Oui mon mari aussi est catholique, bien sûr, mais en quoi…

– …

– Si si, dans notre bible aussi il est écrit qu’on ne doit pas tromper sa femme.

– …

– Non, on ne doit pas.

– …

– Non, avec personne.

– …

– Non, non même pas avec la bonne.

– …

– Même si elle fait la meilleure bolognaise du monde. Mais enfin, Mademoiselle, c’est quoi cette histoire ?

– …

– Mais non, le cuissage n’est pas une tradition héritée de notre passé de nobles ! Mais… Qu’est ce que vous racontez ?

– …

– Quoi ? »

Elle se leva à toute vitesse, décollant ses cuisses de sa chaise longue. Son visage devint rouge, elle ouvrit sa bouche tel un immense four. Une seconde passa, puis un hurlement suraigu, grinçant, douloureux, sortit de son gouffre.

« CHARLES-HEN-RI-I-I-I-I ! »

 

 

 

 

Ce petit texte est issu – après corrections et enrichissement – du jeu du dimanche soir d’un forum d’écrivains : il s’agit d’écrire, en dix minutes, un texte comprenant trois mots piochés au hasard dans le dictionnaire (les premiers des pages données par les participants). Ce soir là, les mots étaient « jurer, passé et fanatiser ».

Forum de la francophonie

Forum de la francophonie

Je tapote la poignée, puis je pousse la porte du bout des doigts. A l’intérieur, les lignes horizontales accompagnent le regard. L’ambiance est moderne, les couleurs sobres et chaudes.

J’avance à petits pas, m’approchant des gens installés aux tables proches de l’entrée. J’écoute les conversations, j’observe avec attention les silhouettes. Certaines sont à l’aise, affalées sur les banquettes. D’autres, droites sur leurs chaises, triturent nerveusement leurs mains. Leurs phrases s’écrivent dans l’espace clair.

J’erre de tables en tables, de discussions en monologues, je couve des yeux ce nouveau monde, savourant ma découverte.

Je marche, silencieuse et invisible, entre leurs mots.

Enfin, je m’assois à une table. Je m’attarde, je choisis mes mots, mon image. Je nais, virtuellement.

Des corps fantomatiques s’approchent de moi. Leurs profils se dessinent, les lignes se précisent à la lecture du style et des tournures de leurs phrases.

Une grande femme blonde au carré ondulé me rejoint, elle se fait appeler « Blondie ». Je lis ses quelques mots et sa voix, puissante, résonne avec un fort accent québécois. « La nuit dernière j’ai envoyé mon chum chez le dépanneur pour une bouteille de soda, il est revenu couvert de poudrerie comme une gaufre au sucre glace. » Elle est la première à répondre à ma prose innocente à propos de la pluie et du beau temps, sur fond de réchauffement climatique, et m’explique à grand renfort de « tabernacle » la différence entre une neige et une autre.

« Le petit suisse » prend son tour, un jeune homme que j’imagine dans la vingtaine, cheveux en brosse et sourire charmeur, travaillant à la réception d’un grand hôtel genevois. « En Suisse en plein hiver les températures sont si basses que l’on se réfugie dans les cafés. C’est le ristrette brulant qui te sauve, car tout à coup tu te sens vigousse et prêt à affronter l’air glacial. »

« Depuis trois semaines qu’il drache, le soleil éclaire moins qu’une lumerotte derrière les nuages noirs bouffis », se plaint « Léon Belgium ». Et je le visualise promener son embonpoint dans les rues de Bruxelles plongées dans un hiver crépusculaire.

« Fanny », la marseillaise expatriée, commente longuement l’humidité de sa région d’adoption. « Dégun peut supporter cent-quarante pour cent d’humidité, ça rend encore plus fada que le mistral ce temps ! » Elle fait la moue et prend une pose de cagole devant son écran.

« Chafouin », un congolais de quarante ans chargé du développement de l’ostréiculture en Haïti, décrit la sécheresse qui frappe la région depuis de nombreuses semaines. « La survenue de la pluie semble plus improbable que la présence d’un champagné dans un de ces tap-tap bariolés qui font le tour de l’île. »

Lorsque j’éclaire mon ordinateur ce soir-là, dix jours après avoir lancé mon post à la mer numérique, je me précipite à l’intérieur du forum de la francophonie. Je m’y sens à l’aise, déjà. Je m’installe à ma table et clos la conversation que j’avais initiée. « Merci pour votre participation inspirante. Les dix mots de la semaine de la langue française et de la francophonie 2016 seront donc, grâce à vous, les suivants : chafouin, champagné, dépanneur, dracher, fada, lumerotte, poudrerie, ristrette, tap-tap et vigousse. »

 

 

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