Surconsommation

Surconsommation

Elle sortit un sachet de thé de la boîte en carton et lui imprima un léger mouvement de balancier, observant sa forme pyramidée. Encore un de ces produits « nouvelle génération » aux performances, goûts et prix sur-améliorés. Elle trouvait cela ridicule, toutes ces nouveautés soi-disant révolutionnaires, mais son mari et ses enfants les adoraient au contraire. Ainsi, chaque semaine, ils revenaient des courses avec les derniers nés des industriels : blocs de produit-lavant-tout-compris-anti-vaisselle-ternie encore plus efficaces, sodas et sucreries sans-sucre-mais-avec-vitamines-à-hauteur-des-apports-de-cinq-fruits-et-légumes-par-jour, mélange d’épices-extraordinaires-et-leur-sac-plastique-pour-une-cuisson-géniale-au-micro-onde, parmi d’autres choses incroyables.

En suivant, distraite, les oscillations du sachet pointu, elle se mit à songer à la cuisine de sa grand-mère. Dans cette pièce, claire, lumineuse, chaleureuse, emplie des odeurs de son enfance, elle avait observé, des années durant, la lourde cocotte en fonte où mijotaient les ragoûts, la batterie de cuisine en cuivre accrochée au mur, les ustensiles en bois. Aujourd’hui, entourée de sa multitude de gadgets modernes, noyée sous des kilos de plastique, elle enviait cette modeste simplicité.

Oubliant son sachet dans l’eau bouillante, elle quitta sa cuisine précipitamment. Sa famille l’appelait pour qu’elle vienne ouvrir son cadeau de fête des mères. Avec vivacité, elle déchira le papier, et découvrit le dernier né des gadgets de cuisine : un épulpeur.

« Merci », murmura-t-elle, sans conviction. « On n’en avait pas encore. »

Pendant que ses enfants tournaient le carton dans tous les sens pour détailler les différentes fonctions de ce nouvel appareil, son mari se mit en quête d’une place pour ranger le nouveau venu dans leur cuisine aménagée.

La mère de famille retourna, en soupirant, remuer son sachet de thé dans l’eau bouillante. Saisissant son smartphone, elle pianota sur le clavier, dans la barre de recherche google : « Quel livre acheter pour apprendre la décroissance heureuse à des surconsommateurs hystériques ? »

Le poids des mots

Le poids des mots

Une petite voiture filait sur la route campagnarde. Les lumières de ses phares jaunes trouaient la nuit, tels des projecteurs bringuebalants. Aucun réverbère n’éclairait ce chemin isolé, creusé de nids de poule. Dans l’habitacle, les passagers étaient ballottés, leurs voix criardes dépassant le bourdonnement lourdaud du moteur surmené. Rémi, trentenaire au visage émacié et aux cheveux bruns rasés, conduisait avec brutalité. Les mâchoires serrées, il donnait de brusques coups de volant en vociférant. Au dessus de ses yeux rouges et cernés, les veines de ses tempes palpitaient, et des gouttes de sueurs suintaient sur son front. Assise à la place du mort, Melany hurlait ses réponses aux invectives de Rémi. Son visage crispé était couvert de larmes, sa bouche déformée par les cris. De sa main droite, elle empoignait de toutes ses forces le tissu de sa robe de soirée, tandis que sa main gauche effectuait des moulinets et des gesticulations saccadées en direction de Rémi.

Tout avait commencé avec une phrase, d’apparence anodine, prononcée par Melany au moment où la voiture passait le portail du domaine : « J’espère que nous n’attendrons pas d’être mariés pour faire un bébé. »

Il n’en avait pas fallu plus à Rémi. A ses yeux, ces paroles établissaient le souhait de Melany, de l’enfermer dans une vie de famille qu’il abhorrait. L’abus d’alcool aidant, Rémi s’était agacé, Melany avait répliqué, et, très vite, le ton était monté entre ces deux-là. Toutes les rancœurs accumulées depuis le début de leur histoire avaient refait surface. Cependant, le nœud du problème restait le désir d’enfant de Melany, qui loin d’être compris par Rémi, était anéanti, écrabouillé comme un vulgaire caprice de gamine. A chaque fois qu’elle évoquait son envie irrépressible de concevoir un bébé, il lui répondait sans autre ménagement qu’il en était hors de question. Puis il décrétait que la discussion à ce sujet était close. Cette nuit pourtant, dans la Renault 5 roulant à vive allure, Melany était allée plus loin que d’habitude, et de menaces en sommations elle avait réussi à faire sortir Rémi de ses gonds. S’il n’avait pas eu le volant entre les mains, il aurait pu la frapper pour la punir d’une telle infamie. Mais il n’en fit rien. Dans les ténèbres de cette nuit sans étoile, Rémi avait un plan.

 

Le bruit de roulement les entourait, il emplissait tout l’air autour d’eux. Alors ils se sentaient comme seuls au monde. Ils se dévisagèrent, en silence. Pauline venait tout juste de prononcer cette phrase qui lui brûlait la bouche. Un ultimatum qui ravageait ses pensées et sa raison depuis des semaines. Dimitri, atterré, se passa la main sur le visage, plusieurs fois, comme s’il tentait de s’extirper d’un mauvais rêve. Mais devant ses yeux ahuris, le même visage le fixait, le même regard le questionnait. Pauline attendait vraiment une réponse, ce n’était pas une mauvaise blague, comme il l’avait d’abord cru.

« Comment veux-tu que je réponde à ça ? » finit-il par articuler, juste assez fort pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit du train. Il essayait de gagner du temps pour réfléchir. Mais son cerveau, abruti par les excès de substances des deux derniers jours et le manque de sommeil, avait un mal fou à réaliser cette tâche pourtant assez basique.

Il tenta de reporter la discussion, mais Pauline ne désarma pas. Cette histoire devait être réglée ici. Sa patience avait été suffisamment mise à l’épreuve, elle n’en supporterait pas davantage.

Puis elle répéta les paroles qui sonnaient comme un coup de marteau aux oreilles de Dimitri : « C’est elle ou moi. Tu dois choisir. »

Assommé, par le poids de ces mots, par l’effet de la drogue et de l’alcool, Dimitri tituba. Pour avoir cette discussion, ils s’étaient réfugiés dans l’espace de liaison entre deux wagons. Là, les saccades du train vrombissaient à leurs oreilles, le sol tremblait. Mais dans ce lieu, ils se trouvaient à l’abri des regards noirs des passagers qui, dans ce train de nuit, souhaitaient se reposer. Dès le début de leur explication, Dimitri avait haussé la voix, alors Pauline l’avait entraîné hors du compartiment.

Elle continuait à l’examiner avec avidité. Maintenant, Dimitri était blême. Pauline essaya d’attraper sa main, mais il se déroba. Tout à coup son regard durcit. Il songea qu’elle voulait l’éloigner de ceux qu’il aimait, l’emprisonner et le garder pour elle seule. Ce n’était pas la première fois qu’elle révélait sa jalousie, pourtant elle n’avait jamais osé aller aussi loin dans ses revendications. Le visage fermé, la mâchoire contractée, il répliqua d’un ton froid, en appuyant chaque mot :

« Je n’arrêterai jamais de voir ma meilleure amie. »

Pauline sembla surprise par cette réponse. Nul doute qu’elle s’attendait à une autre réaction de la part de Dimitri. Dans l’instant, elle changea de faciès. Le rouge lui monta aux joues, ses grands yeux gris se mirent à lancer des éclairs. Elle recula d’un pas. Elle fixait Dimitri, incrédule.

– Alors tu ne me verras plus, souffla-t-elle.

– J’avais bien compris le principe de ta menace, oui, répliqua-t-il, sarcastique.

Pauline se mit alors à brailler. Elle déversa son flot de paroles, de cris, de larmes en un flux ininterrompu et haineux. Elle avait renoncé à ses études pour le suivre, elle avait sacrifié sa vie, et il la jetait, cette ordure, ce pauvre type. Elle ne voulait pas passer un instant de plus à ses côtés, elle ne supportait plus son regard, son odeur. Elle étouffait, dans ce train, minable, pourri, puant.

 

Cela faisait quelques minutes que Rémi ne disait plus rien, pas un mot. Il continuait à conduire à plein tube. Sur ces routes étroites, ils n’avaient croisé aucune voiture depuis leur départ du mariage. Rémi accéléra encore davantage. Il prenait les virages avec brutalité, et plusieurs fois Melany se trouva projetée contre la portière du côté passager. Le moteur gueulait, les pneus crissaient. L’angoisse commença à monter chez la jeune fille. D’une voix soudain radoucie, elle demanda à Rémi de ralentir. « Tais-toi ! », lui ordonna-t-il. Et il mit le pied au plancher.

Melany réitéra sa demande. Sous l’effet de la peur, sa voix se fit stridente. Rémi l’interrompit en hurlant comme un damné : « Je t’ai dit de te taire ! »

Melany, terrorisée, s’exécuta. Sa main droite s’accrocha à la poignée intérieure de la portière, ses yeux écarquillés fixaient la route qui défilait à grande vitesse sous les phares de la bagnole.

Au bout de quelques kilomètres, Rémi ralentit, puis s’arrêta sans crier gare, au milieu de nulle part. Melany inspecta l’endroit. Dans l’obscurité elle distinguait peu d’éléments. Devant, la route se prolongeait. Sur sa droite, il lui sembla entrevoir un chemin plus sombre. Etaient-ils à un croisement ?

Un élément attira son attention. Elle comprit.

Elle voulut ouvrir la portière, mais Rémi attrapa son poignet gauche avec fermeté, et serra. Entre ses dents, il siffla : « Il n’y aura pas de bébé. Jamais. »

Melany se mit à crier, à se débattre, à cogner Rémi avec la violence du désespoir. Lui, silencieux, déterminé, la maintenait à l’intérieur. Il était fort. Il aurait pu l’assommer d’un simple coup de poing en pleine face. Mais il se contenta de la retenir.

A l’extérieur du véhicule, Melany aperçut, sur le côté, le clignotement d’une lumière rouge. Devant eux et derrière eux, les barrières s’abaissèrent.

Sur sa droite, au loin, elle entrevit un halo de lumière, puis, entre ses cris apeurés, elle entendit le bruit du train qui fonçait droit sur eux.

 

« Mais qu’est ce que tu as fait ? » brailla Dimitri.

Pauline s’était accrochée à la poignée rouge. Le train ralentissait déjà. Dimitri et Pauline furent projetés contre la paroi du compartiment. Dimitri se releva en tonnant : « Tu as tiré l’arrêt d’urgence ! Espèce de tarée. Moi j’me casse. »

Pauline tenta de le retenir, mais il avait déjà saisi le marteau et brisé la vitre de la porte. D’un geste déterminé, il écarta Pauline, et lorsqu’il estima que le train avait assez décéléré, il sauta en route.

 

Le crissement, assourdissant, couvrait les hurlements horrifiés de Melany. Puis, tout d’un coup, le bruit aigu cessa, et elle n’entendit plus que le souffle puissant d’une machine échauffée. Elle releva la tête. Les phares de la locomotive, immobiles, projetaient leur faisceau lumineux en plein sur la petite R5. A l’instant où Rémi, étonné, relâcha son étreinte, Melany se précipita à l’extérieur.

En vitesse, elle se faufila sous la barrière, puis fit quelques pas chancelants sur le bitume. Tandis qu’elle s’éloignait du feu des projecteurs, elle se retourna et vit que Rémi était encore dans la voiture, prostré derrière le volant. Alors elle ralentit, mais continua à avancer vers les ténèbres de la route qui se déroulait devant elle. Dans son dos, elle distingua des voix. Le chauffeur sans doute, ainsi que quelques probables passagers descendus de leur wagon. Elle poursuivit son chemin sans se retourner.

 

Dimitri longeait le train, d’un pas rapide, en direction du passage à niveau. Lorsqu’il y fut presque, il l’aperçut qui passait sous la barrière. Elle portait une robe de soirée beige, courte, fabriquée dans un tissu brillant qui jouait avec la lumière. Une seconde, il crut à une apparition. Puis il vit la voiture, immobilisée au milieu du passage à niveau, un petit tulle blanc accroché à son antenne de toit.

Elle avançait sur le bord de la route, s’éloignant de la voie ferrée. Perchées sur des talons aiguilles, ses chevilles tremblotaient à chaque pas. Dimitri la rejoignit et se mit à marcher, muet, à ses côtés.

Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des voix agitées autour des carlingues au repos, ils s’enfonçaient dans l’obscurité.

Melany fit halte. Elle sentit le regard attendri de Dimitri glisser le long de ses jambes jusqu’à ses pieds dénudés. Elle se pencha et attrapa ses chaussures avec l’index et le majeur de sa main droite. Elle hasarda un pied, puis l’autre, avec une lenteur extrême, goûtant la sensation du goudron noir et granuleux sous la plante de ses pieds. Dimitri suivait son rythme soudain nonchalant. En même temps, leurs regards, partant du sol, remontèrent le long du corps de l’autre. Ils entrevirent leurs visages à peine éclairés par le projecteur désormais lointain de la locomotive, puis poursuivirent leur route.

Quelques minutes plus tard, Dimitri stoppa. Il fit basculer son sac sur son épaule droite et le fouilla. Melany s’était interrompue, deux pas plus loin. Elle attendait, les yeux posés sur lui. Dimitri alluma l’application lampe de poche de son portable, et ils repartirent.

 

En silence, Melany et Dimitri s’étaient repassés les films de leurs disputes. En cheminant dans la noirceur de cette route de campagne déserte, leurs cœurs avaient cessé de cogner trop fort, et leur peur, leur fureur s’étaient évanouies. Mais dans leurs esprits tourmentés les questions tourbillonnaient.

Dimitri rompit le silence. « Qu’est ce qu’il s’est passé ? »

D’une voix cristalline, Melany lui conta.

Leur premier rendez-vous se déroula ainsi, entre trois et quatre heures du matin, le long d’une route sans lampadaire, à la lueur d’un téléphone portable.

 

Deux ans s’étaient écoulés. Le 14 août 2014, à cinq heures, Melany déchira l’emballage métallisé. Assise sur la lunette, le ventre serré, les lèvres pincées, elle fixa la minuscule fenêtre en attendant la sentence. Elle ne put s’empêcher de réveiller Dimitri pour lui annoncer, rayonnante, qu’il allait être papa.

 

Les vitrines des commerçants du centre-ville étaient toutes décorées de rouge et de doré. D’immenses sapins avaient jailli sur les places, garnis de lumignons qui se réveillaient à la nuit tombée. Melany et Dimitri, main dans la main, se rendaient à l’hôpital pour la deuxième échographie. En se baladant, ils se repaissaient de cette ambiance niaise et bourgeoise qui précède les fêtes de fin d’année. La perspective de devenir des parents les avait déjà fait évoluer tous les deux. A vingt-cinq et vingt-huit ans, tout se déroulait comme s’ils étaient devenus vieux, d’un seul coup. Ils s’étaient transformés en grandes personnes, responsables, raisonnables, réfléchies. En cheminant sur les trottoirs gris, ils vivaient toutefois avec une euphorie enfantine la perspective d’une nouvelle rencontre avec leur enfant.

Melany s’installa sur la table, dénuda son ventre et reçut en frissonnant le gel gluant et froid. Elle se tourna vers Dimitri. Leurs visages étaient fendus d’un sourire éclatant. Sur l’écran, des tâches grises, étranges, bougeaient et se déformaient suivant le mouvement de l’engin sur le ventre de Melany. Puis ils distinguèrent leur bébé, et l’examen commença. Le médecin récitait sa logorrhée savante et la ponctuait de « oui », validant ainsi, ligne par ligne, chaque élément de sa liste.

Soudain, il se tut. Il promenait encore la tête chercheuse sur la peau de la jeune femme, prenait et reprenait des mesures. Les sourires de Dimitri et Melany déclinèrent peu à peu, puis s’effacèrent. Le silence se fit oppressant et la crainte s’invita dans leurs regards. « Il y a un problème. », finit par dire le médecin.

Le problème, c’était leur enfant. « Une malformation dans son cerveau. Il ne pourrait pas survivre. » — Non, ce n’est pas ça, les mots sont en désordre. — « Il pourrait ne pas survivre. Ou alors, le handicap. Etes-vous prêts à vivre avec ça ? »

« Vous devez prendre une décision. »

Une pluie sans fin se mit à tomber sur le jeune couple. Les larmes coulaient seules sur les joues de Melany, et à l’intérieur aussi, elle dégoulinait de tristesse, comme si cela n’allait jamais s’arrêter.

Dix jours avant Noël, elle prit des cachets pour tuer son enfant dans son ventre. Ensuite, on lui injecta un produit pour provoquer des contractions. Les heures passèrent. La pluie devint diluvienne. La douleur, le chagrin, tout se confondait. L’anesthésie ne lui apporta aucun réconfort. Puis elle dût pousser. « Inspirez, bloquez, poussez ! » Elle dût mettre au monde son enfant mort.

 

A l’hôpital, plusieurs médecins les interrogèrent sur leurs antécédents médicaux. La malformation était assez rare, un syndrome génétique, disaient-ils. La première fois, la question leur parut saugrenue, et puis, comme une tempête était en train de s’abattre sur eux, ils n’y prêtèrent guère attention. Le lendemain, un autre médecin posa la même question. « Etes-vous cousins ? »

Dimitri révéla alors au médecin ce détail de son histoire : il avait été conçu grâce à un don de sperme.

Dès lors, tout devenait possible.

Un médecin généticien réalisa sur eux un test de consanguinité.

Le mardi 23 décembre, Melany et Dimitri refirent le trajet qu’ils avaient accompli deux semaines plus tôt. L’ouragan qui s’était noué autour d’eux avait délavé leurs illusions, les rêves de bonheur s’étaient dissous dans l’eau chagrine. Pourtant, au fond de leurs âmes détrempées, une faible flamme d’espoir brûlait encore. Tandis qu’ils marchaient dans ces rues, leurs mains s’effleuraient avec la tendresse d’un jeune couple d’amoureux.

Ils prirent place en face du généticien, l’homme avait la mine grave.

Il commença son explication avec des mots que ni Melany ni Dimitri ne comprirent. Il évoqua l’ADN, le séquençage, les gènes et leurs correspondances. Il finit par trancher :

« Vous êtes frère et sœur. »

Melany ne put retenir un cri. Dimitri devint livide.

 

Catherine se déplaçait à petits pas, ses chaussons glissaient, silencieux, sur le carrelage blanc. A cinquante-et-un an, elle avait gardé un corps svelte et harmonieux. Elle portait un tailleur pantalon beige clair qui s’accordait avec les tons de la pièce. Dans sa main droite, elle tenait un petit arrosoir en métal gris. Son aspect vieilli et sa taille en faisaient un objet plus décoratif que pratique. Elle effectuait son entrelacs d’aller-retour entre les nombreuses plantes du salon et l’évier de la cuisine ouverte. Sur le canapé blanc, Jean-Paul était affalé, les yeux clos, sa tête reposait en arrière sur le haut du coussin de l’assise. Il écoutait, avec une joie manifeste, la musique d’opéra qui envahissait la maison. De petits frémissements parcouraient les traits de son visage, et ses mains réalisaient des mouvements très légers, mais très reconnaissables, de chef d’orchestre.

Lorsqu’il entendit le bruit de la soucoupe sur le verre de la table basse, Jean-Paul entrouvrit les paupières. Catherine avait déjà amené les boîtes de gâteaux et le sucre. Elle disposait les tasses avec soin. Quand Jean-Paul l’interrogea sur les raisons de sa nervosité, Catherine s’assit à ses côtés. Elle força sa voix pour couvrir l’opéra, évoquant la terrible épreuve traversée par leur fille. « Perdre une grossesse c’est très dur, concéda-t-elle, même si cela vaut mieux qu’un enfant handicapé, bien sûr. »

Jean-Paul approuva les mots pleins de sagesse de son épouse. Il se leva et arrêta la musique, s’attendant à voir Melany passer la porte d’entrée d’une seconde à l’autre.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s’installa dans le fauteuil de cuir couleur mastic, et tout en portant à ses lèvres la tasse de thé religieusement préparée par sa mère, fixa les visages de ses parents avec intensité. Son regard les questionna sans ménagement, faisant des va-et-vient entre les grands yeux bleus clairs de sa mère et les billes rondes et marrons de son père. Catherine et Jean-Paul s’enquièrent des raisons de sa visite, et Melany finit par lâcher sa découverte du jour. « Dimitri est mon frère ! » Puis inspectant leurs réactions, elle leur posa une seule question : « Comment est-ce possible ? »

Les parents de Melany feignirent l’étonnement, l’incompréhension, le doute quant à la validité de ces résultats. A chaque nouvelle phrase, ils semblaient s’enfoncer davantage dans les sables mouvants de leurs secrets. « Voyons papa, tu peux me le dire, si tu as donné ton sperme, c’est pas grave, c’est plutôt généreux. » Melany ne savait pas d’où lui venait cette empathie soudaine pour ses parents. Elle était prête à étouffer la fureur qui résonnait en elle pour extirper cette vérité qui lui revenait de droit. Elle leur donnait du « c’est pas grave », alors que, de toute évidence, c’était tout le contraire.

Catherine prit la parole, elle chercha ses mots, voulant à tout prix préserver les apparences de la famille idéale : « Pour t’avoir, ma petite chérie, nous avons fait appel à un donneur… »

Melany quitta dare-dare cette maison qui l’avait vue grandir, et rapporta à Dimitri sa vérité.

 

La grande table en bois, à la lasure grise, était recouverte de trois chemins de table de couleur beige. Les verres cristallins et les assiettes de porcelaine blanche faisaient écho aux petites décorations en verre disséminées ça et là. Catherine jouait à la perfection son rôle de maîtresse de maison, répétant, de ses petits pas de souris, le chemin entre ses invités et la cuisine.

Melany et Dimitri, malgré l’ambiance qui se voulait festive, ne parvenaient pas à esquisser le moindre sourire. Les nuits sans sommeil et les ruisseaux de larmes avaient marqué leurs faces de carton-pâte, transformées en masques obscurs.

Assis l’un en face de l’autre, incapables de se regarder, ils donnaient l’impression de vouloir fuir la réalité.

Au fur et à mesure que s’égrenaient les heures de la soirée, Catherine et Jean-Paul abordaient tous les sujets ne présentant aucune aspérité. Le réveillon de Noël devait se dérouler sans frottement ni grincement. Agnès et Hervé, les parents de Dimitri, n’en avaient rien à cirer, eux, de préserver ces apparences de lisse perfection.

Au moment où Catherine apportait les desserts, Agnès la prit à partie. « Il y a une chose que je ne comprends pas, Catherine. » L’air contrit de Dimitri la poussa à poursuivre.

– Quoi donc, Agnès ?

– Comment peut-on cacher une information d’une telle importance à son enfant ?

– Mais de quoi parlez-vous ?

Catherine resta sidérée devant l’affront que lui faisait son invitée. La prendre en défaut sur un sujet si grave et si intime, devant leurs enfants, quelle honte !

– De quoi pensez-vous que je parle, Catherine ?

Agnès fixa la mère de Melany d’un air bravache, puis ajouta avec un petit rictus : « Le don de sperme, vous lui en auriez parlé un jour ? Si leur enfant avait vécu, vous leur auriez dit que son grand-père n’est pas son grand père, ou vous vous seriez encore tus ? »

Hervé caressa l’avant-bras de son épouse, ce geste signifiait son soutien sans borne. Il trahissait aussi une navrante tentative d’apaisement, qui avorta lorsque Dimitri et Melany se rangèrent derrière Agnès. Ensemble, ils s’insurgèrent contre ces non-dits de la bienséance et ces secrets ridicules. Quand Agnès citait Dolto, Catherine récitait son catéchisme. La discussion se fit houleuse, c’étaient deux visions de la parentalité qui s’affrontaient, et aucune des deux ne souhaitait tenir compte des arguments de l’adversaire.

Se dressant avec fierté sur ses positions, Catherine songea à ses ancêtres irlandais, fervents catholiques, qui pour défendre leurs idées étaient prêts à se battre. Alors elle piailla que son mari et elle restaient les seuls maîtres des révélations sur leur vie privée, et que la conception de leur fille n’aurait dû préoccuper personne d’autre qu’eux-mêmes.

Devant la forteresse dressée par sa mère, Melany abandonna. En compagnie de Dimitri et de ses parents, elle quitta la table de Noël.

 

Ce n’est que dix jours plus tard que Melany franchit à nouveau la porte du domicile parental, à l’improviste. Catherine et Jean-Paul l’accueillirent avec une froideur qui, pour Melany, fut tout à fait évidente. Pourtant, en apparence, ses parents faisaient comme si de rien n’était, orientant la conversation sur des sujets des plus anodins.

Mais Melany ne comptait pas en rester là. Coincés par l’interrogatoire de leur fille, Catherine et Jean-Paul articulèrent :

« On te l’aurait dit si les choses étaient devenues sérieuses, si vous vous étiez mariés par exemple.

– Non mais c’est une blague ! vociféra Melany. Vous trouvez que faire un enfant ce n’est pas assez sérieux ? Non, la vérité, c’est que vous ne me l’auriez jamais dit. Jamais. Vous êtes des menteurs. »

Melany hurla la dernière phrase, elle fulminait.

Catherine baissa les yeux, se mit à trembler. Aussitôt son époux l’attrapa par le bras, la serra contre lui. Face à Melany, ils faisaient bloc. Jean-Paul gonfla sa voix, et en faisant résonner ses notes graves, il tonna que Melany leur devait le respect. Elle n’avait pas à remettre en cause leurs décisions. En se liguant avec ses beaux-parents contre eux, en quittant leur maison fâchée, la veille de Noël, en les traitant de menteurs, elle était allée trop loin. Jean-Paul lui intima l’ordre de quitter les lieux.

 

Lorsque Melany passa la porte d’entrée de son appartement, son visage était baigné de larmes. Dimitri, assis dans leur canapé, leva les yeux sur elle. Sa colère transparaissait à travers son regard asséché, et chacun des mots qu’il prononça n’était qu’une demande de vengeance. Melany ne parvint pas à étancher son envie de méchanceté. Vidée, abrutie par ce qu’il lui arrivait, elle ne ressentait aucune haine. Elle distinguait l’abîme qui se créait, entre elle et ses parents, entre elle et Dimitri, mais ne pouvait rien y faire. Elle ne put que subir les mots que Dimitri lui jeta au visage, qu’elle était responsable de ce drame, avec ses parents, que leur vie de couple était terminée, qu’ils ne pourraient plus jamais s’aimer, encore moins faire l’amour.

La dispute fut d’une telle violence qu’elle rappela à Melany cette nuit dans la petite voiture rouge, les hurlements, les pleurs, les phrases lourdes comme des pierres tombales. Lorsque Dimitri claqua la porte de l’appartement, et que le silence se fit, Melany reprit sa respiration.

Elle attendit quelques minutes. Elle imagina le trajet de celui qui avait été son amoureux, dans la rue d’en bas. Elle se le projeta tournant au croisement. Il devait être assez loin maintenant, hors de vue. Il ne reviendrait pas tout de suite. Melany attrapa son pull, et à son tour, elle quitta son domicile.

Sur la plage, les doigts écartés dans le sable sec, elle laissa ses pensées traverser, glissantes, son crâne dépeuplé. Après plusieurs heures, quand elle se mit à ressentir la fatigue et le froid, elle rentra.

Sur le meuble de l’entrée, il avait laissé ses clés.

Dans le reste de l’appartement, il avait récupéré l’essentiel de ses affaires.

 

Le mois de janvier 2015 fut épineux. Les larmes du pays tout entier s’associaient à ses propres larmes, d’autres deuils à son propre deuil. Elle avait l’impression d’être encore plus seule, au milieu, à côté, de ces foules tristes.

Depuis des années elle n’avait fait que suivre le mec du moment, elle n’avait pensé qu’à trouver un homme et à fabriquer un enfant. Mais elle ne s’était jamais cherchée elle-même.

Elle prit un boulot dans un fast-food, le premier qui se présenta.

Elle commença à écrire. D’abord des poèmes, puis de courtes nouvelles. Elle fréquenta des groupes d’écrivaillons sur Facebook.

Les semaines et les mois passèrent.

 

Le fin croissant de la lune semblait suspendu sur la toile bleu marine de cette nuit d’été. Melany flânait sur internet. De clics en redirections, elle atterrit sur le règlement d’un concours de nouvelles. Tout à coup, elle frissonna à la lecture de quelques mots. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Elle s’attarda à observer la lune, pendant de longues minutes, laissant venir à elle ses souvenirs et émotions. Lorsqu’elle retourna à son écran d’ordinateur, la date avait changé. 19 août 2015. Cela faisait trois ans exactement que sa vie avait basculé, trois ans depuis la rencontre sur la voie ferrée.

Comment avait-elle pu croire au hasard, lorsque le train avait stoppé moins de dix mètres avant de la percuter ? Comment avait-elle pu ignorer les signes de sa fraternité avec Dimitri ? Leurs ressemblances, leur connexion mentale. Melany se plaisait à dire qu’il était son « âme sœur ». Etait-ce par hasard, si elle avait choisi, justement, cette expression galvaudée et naïve ?

Cette nuit, Melany avait rendez-vous avec elle même. En quelques heures, elle écrivit les onze pages d’une nouvelle toute neuve. Et au lever du soleil, d’un clic de souris, elle partagea son histoire avec le monde entier.

* * *

Cela fait plusieurs jours que j’attends des nouvelles de Rémi. Nous avons prévu de nous voir après le 25 août, mais mes appels demeurent sans réponse. Le 30 août, je me décide enfin à utiliser le double de l’appartement de mon ami, que je garde imperturbablement pendu à l’un des crochets à clés de mon entrée, et je me rends chez lui. Rémi habite dans un studio. La porte d’entrée donne directement sur la pièce à vivre. Après avoir sonné et tapé à la porte, sans succès, je m’enhardis à tourner la clé dans la serrure et à ouvrir.

Ce que je vois d’abord, c’est du rouge, beaucoup de rouge. Une mare, une flaque écarlate autour de Rémi. Je dis autour de Rémi, mais ce que je vois de prime abord, c’est un corps. Je reconnais sa chemise, puis ses chaussures. Sa tête n’est qu’un amas, couleur cramoisi, de ce qui avait autrefois constitué son crâne. Dans sa main droite, il tient un flingue. Son autre main est posée sur son torse, au dessus d’un paquet de feuilles dactylographiées. Je me penche, et distingue, au dessus de ses doigts blafards, le titre : « Le poids des mots ».

Je tourne la tête, m’éloignant du corps ensanglanté de mon ami, et mon regard tombe sur son ordinateur. Je m’approche, trace un zigzag brouillon avec la souris, et sur l’écran je vois apparaître la dernière page web consultée par Rémi, avant qu’il ne se tire une balle dans la tempe. Le mur Facebook de Melany pose les jalons des dernières années de sa vie ; les photos souriantes du jeune couple qu’elle a formé trois ans plus tôt avec Dimitri, la première échographie de leur bébé, puis cette nouvelle, « Le poids des mots », postée sur son blog d’écrivain, qui met en scène sa descente aux enfers.

D’un clic, je me dirige sur le Facebook de Rémi. En panne d’internet, je n’ai pas lu son dernier statut, rédigé juste quelques heures plus tôt : « J’ai un rencart qui m’attends depuis trois ans. » Son rendez-vous avec la mort, il l’a loupé, cette nuit là, sur la voie ferrée, il m’a souvent dit ces mots. Aujourd’hui, son esprit fragilisé n’a pas supporté le poids des drames dans la vie de Melany.

Lorsque je recharge la page de Melany, je vois apparaître une nouvelle photo. La jeune femme, radieuse, y est vêtue d’une robe de mariée. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un costume croisé, la couve des yeux. Entre eux, un joli poupon fixe l’objectif. « Hier, le 29 août 2015, j’ai épousé l’homme de ma vie, sous le regard rieur de notre petite merveille, Jules. Ne croyez pas tout ce que vous lisez… »

L’esprit de Noël

L'esprit de Noël

Un fumet appétissant se dégageait du plat argenté déposé au centre de la table, un mélange de champignons et de haricots verts. Juste à côté, la volaille trônait, dorée, dodue, enserrée dans une tranche de lard blanchâtre et dégoulinante de gras.

La maîtresse de maison se dressait en bout de table, tendant la main vers l’assiette de l’oncle Fernand. Mais celui-ci dirigeait son attention à l’opposé, sur Roméo, son petit neveu, étudiant en deuxième année de biologie, et qui dissertait sur la différence entre darwinisme et néodarwinisme. Le jeune homme gonflait le torse, fier d’avoir enfin quelque chose à montrer et à raconter en repas de famille. Tout à son orgueil coqueriquant, il ne voyait pas sa grand-mère lever les yeux au ciel en écoutant sa démonstration.

En face de lui, sa sœur Chloé semblait sourde aux conversations, toute absorbée par la contemplation de son marque-place. La personne à ses côtés, elle, n’avait pas le privilège d’une étiquette à son nom. Invitée rajoutée à la dernière minute, plus imposée qu’invitée à vrai dire, Sidonie prenait la température de cette famille inconnue, piochant de tous côtés des bribes de conversations.

Françoise se tenait toujours debout, une grosse cuillère à la main, en attente d’une assiette à servir. En face d’elle, à l’opposé de la longue table, son mari François montrait à son petit fils un grand livre illustré d’astronomie, commentant pour lui une image. “Tu vois, Samuel, c’est une protoétoile, là.”

Sidonie se pencha vers le jeune garçon, cherchant des yeux la photographie stellaire. La manche de sa blouse de soie noire se souleva un peu, et laissa apparaître, juste au dessus de son poignet droit, un tatouage. Attiré par le motif sombre se détachant sur la peau claire de Sidonie, le regard de Françoise se posa sur le dessin, deux symboles biologiques du féminin, entrelacés.

Tout à coup, la voix de la maîtresse de maison tonitrua au dessus de toutes les discussions : « Vous me faites passer vos assiettes, oui ? »

Christophe réagit immédiatement, et se tournant vers sa mère il lui tendit son assiette blanche cernée d’un liseré doré.

Chacun mit de côté la conversation entamée, fit passer son assiette et remercia Françoise pour ce dîner de fête. Quand ce fut le tour de Sidonie, Françoise planta ses yeux dans le regard gris glacé de la jeune femme, comme pour la sonder et comprendre les raisons de sa présence dans sa maison.

Chloé avait toujours été l’originale et la rebelle de la famille. Longtemps ses parents avaient mis cela sur le compte de sa place d’enfant du milieu, ils avaient théorisé des années durant sur l’épreuve que cela avait été pour elle de voir arriver son petit frère Roméo le jour de ses huit ans. Les années passant, ils avaient accepté ses extravagances et ses coups d’éclat. Aussi, lorsqu’elle avait appelé, ce matin du vingt-quatre décembre, pour annoncer qu’elle viendrait accompagnée au repas du soir, Françoise n’avait fait aucun commentaire.

Pour Christophe, qui vivait son premier Noël de père séparé, le comportement de sa petite sœur constituait une sorte de récréation. Il considérait les regards biaisés de ses parents, de sa grand-mère, de son grand-oncle, et il oubliait les transactions de son divorce.

Quant à Roméo, il était tellement obnubilé par sa propre personne qu’il avait à peine remarqué Sidonie. Il ne concevait même pas en quoi se pointer au réveillon de Noël avec une amie, une colocataire, ou qui que ce soit d’autre, était une bizarrerie.

La farandole de mets exquis, la décoration étincelante, la jolie vaisselle, tout évoquait cette ambiance de fête à laquelle Françoise et François tenaient tant. Autour de la table, la parole était joyeuse, pimpante, et chacun semblait apprécier la compagnie des autres convives. Après la volaille, les poissons et les crustacés, ce fut le fromage, puis la bûche. Lorsque les treize desserts furent amenés, on autorisa Samuel à ouvrir ses cadeaux. Puis vint le tour des adultes. Quelques semaines plus tôt, ils avaient tiré au sort la personne qu’ils devaient gâter cette année. Ainsi Roméo offrit un livre d’anthropologie critique à son père, François. Françoise se fendit d’un soin du visage revitalisant pour sa mère, Georgette, et reçut de Fernand un foulard en soie. Christophe offrit à son grand-oncle, Fernand, une cravate aux couleurs vives, et eut de son père une chemise d’un triste gris clair. Chloé avait, elle, deux cadeaux à faire. Celui de Roméo, qu’elle avait tiré au sort, et le présent de Sidonie, qui sinon n’aurait rien eu. Elle demeurait donc, suspendue au papier déchiré de ces deux cadeaux. Elle dévisageait son petit frère, attentive à sa réaction, lorsqu’il découvrit le coffret de films de Woody Allen qu’elle avait choisi pour lui. Tout en tenant son propre cadeau, mince comme une feuille de papier, dans sa main droite, elle examinait, concentrée, les fines mains de Sidonie défaire le papier à étoiles argentées. En ouvrant le boitier recouvert de tissu, et en découvrant le bracelet, fil d’argent rigide, brillant, d’une finesse toute féminine, Sidonie ne put retenir un tressaillement de joie, et elle sauta dans les bras de Chloé. En face d’elles, Georgette, Roméo et Fernand cessèrent de parler dans l’instant, et en silence ils assistèrent à leur étreinte.

Enfin, Chloé défit son cadeau. Elle déplia la feuille de papier glissée dans l’enveloppe. D’abord, elle ne comprit pas ce qu’elle y lut. « C’est quoi ça, Elite rencontres ? » Tout en prononçant ces mots, elle comprit. « Mamie, tu m’as offert un abonnement à un site de rencontre ? »

— Oui ma petite fille, il faut que tu rencontres quelqu’un maintenant.

— Mais j’ai déjà rencontré quelqu’un, Mamie.

Chloé attrapa la main de Sidonie sur la table.

La figure de Roméo se fendit d’un grand sourire. Il était fier du courage de sa grande sœur. Tout à coup il la découvrait différente – elle osait enfin assumer ce qu’elle était.

Les parents de Chloé, son frère Christophe, sa grand-mère et son grand-oncle se regardèrent, gênés. François prit enfin la parole. Il s’adressa à Sidonie : “Je m’excuse auprès de vous, mademoiselle, car vous semblez sincère, mais, Chloé – il toisait sa fille avec sévérité désormais – quand cesseras-tu de jouer à la gamine ? Tu as passé l’âge de faire ce genre de provocation.”

— Pourquoi ne voulez vous pas comprendre que j’aime les filles ? s’enquit Chloé.

— Voyons sœurette, intervint Christophe, on t’a vu avec suffisamment de garçons pour savoir que tu es hétéro. On ne croit pas que tu puisses virer de bord à vingt-huit ans. Et puis faire ton coming-out au réveillon de Noel, c’est un peu fort !

Françoise et Georgette baissèrent les yeux, elles ne voulaient surtout pas croiser le regard de Chloé.

La tension était palpable.

Samuel quitta son jeu, et s’approcha de Sidonie. Il s’assit, à ses côtés, sur la chaise qu’il occupait pendant le repas. Il aimait bien Sidonie, elle avait été gentille avec lui pendant toute la soirée, elle s’était intéressée à sa vie, et lui a même posé des questions sur sa classe de CM1.

— Qu’est ce que tu as eu toi comme cadeau ? la questionna-t-il.

Elle lui montra le bracelet.

— C’est qui qui te l’a offert ?

— Chloé.

Samuel examina le bijou.

— C’est joli ce cœur.

Puis il fixa Sidonie :

— C’est ton amoureuse Chloé ?

— Oui.

— Et vous allez vous marier ?

— Peut-être.

— Vous allez faire un bébé ? Avec une insémination artificielle ?

Christophe bondit. Il hurla presque :

— Mais où as-tu appris ça ? Pour faire un bébé, il faut un homme et une femme. Qui te met des idées pareilles en tête ?

Il soupira et ajouta :

— Ta mère, elle t’élève vraiment n’importe comment.

La voix de Samuel se fit toute fluette.

— Pourquoi tu dis ça, papa ? Je croyais qu’à Noël il fallait s’aimer les uns les autres.

Reconversion

Reconversion

Là c’est fini, maintenant c’est fini. Je le décide aujourd’hui, à cet instant. J’ôte l’habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d’une évidence : avec l’humain, c’est difficile.

Je suis assise en tailleur sur ce lit blanc, je me penche un peu en avant. Mon dos endolori se courbe. Mon corps entoure cette vie qui palpite en son sein. Je ralentis ma respiration et me mets à l’écoute des frottements de mon fils.

Quand elle s’est jetée sur moi j’ai eu le même mouvement, je me suis arrondie autour de lui. En une fraction de seconde, mue par l’imminence du danger, j’ai verrouillé mon corps en poussant un hurlement animal. Tout s’est passé si vite, que je n’ai même pas senti la fulgurance de la lame dans mon dos. Lorsque la douleur des lacérations est survenue, lancinante, elle n’était déjà plus sur moi. Maîtrisée par trois infirmiers, elle ne se débattait même pas. J’ai juste entendu son râle rauque tandis qu’ils l’emmenaient hors de la salle commune.

Je n’aurais pas dû être là. Les toilettes attenantes au grand salon sont réservées aux malades. En ce huitième mois de grossesse, pourtant, j’ai choisi d’oublier cette règle au profit de mes envies pressantes et répétées.

Je n’aurais pas dû être là. Mon gynécologue était prêt à m’arrêter, il y a trois jours. « Deux semaines de congé pathologique, ce n’est pas du luxe avec le métier que vous faites », m’avait-il dit. Cependant je tenais à réaliser, jusqu’au bout, la transmission à mon remplaçant.

Lorsque Bernard arrivera tout à l’heure, il réitèrera son sermon. Ma difficulté à lâcher mon boulot, mon investissement auprès des patients, mon goût du service public. Un « sacrifice ». Je lui dirai que j’arrête. Alors il me proposera de m’installer avec lui, de partager sa patientèle pour commencer. « Tu prendras les enfants, et les femmes en dépression du post-partum, je ne peux plus les supporter », me confiera-t-il. Il évoquera peut-être cette pièce où trône la photocopieuse, et qui ferait un cabinet confortable pour mes consultations. Cela fait dix ans qu’il rôde son discours, depuis que nous nous sommes rencontrés en internat de psychiatrie. La naissance de Maëlle a bien failli me faire changer d’avis. Pourtant, le jour où je suis retournée travailler – elle n’avait que trois mois – il m’a fallu moins d’une minute pour me sentir à nouveau chez moi dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique. J’étais faite pour ce métier, je soignais les esprits malades. Aujourd’hui, j’ai perdu le don.

*

Un mois et demi plus tard, je suis encore terrorisée par les lieux publics fréquentés. Le moindre regard posé sur moi me plonge dans un désarroi qui anéantit ma raison. J’ai tant côtoyé le trouble mental que je reconnais sans mal mon stress post traumatique. Impossible pourtant de m’en sortir. Ni la terreur, ni la tristesse ne me lâchent une seule seconde. Bernard ne comprend pas que je puisse me retrouver dans cet état, moi l’ancienne psy responsable d’un service hospitalier. Il me prescrit des antidépresseurs et me conseille des collègues compétents. Je refuse. Jour après jour je m’éloigne de mon mari, je m’enfonce un peu plus dans la solitude et dans la mélancolie. Ma fille et mon fils à naître deviennent les uniques petites flammes éclairant faiblement mon avenir incertain.

*

« Impossible de vous faire la péridurale », a-t-il proféré. « Vous avez une éruption d’acné dans le dos. Si l’aiguille touche un bouton, vous risquez la méningite foudroyante. »

L’accouchement sans anesthésie m’a réveillé. Mon corps et mon esprit se sont extirpés de l’hibernation dans laquelle les avait plongés l’agression de l’hôpital. Fière, forte, je brandis comme un totem ce rôle de mère que j’endosse pour la deuxième fois avec la naissance de Sylvain. Emplie d’une incroyable assurance, j’exclus Bernard de l’espace entourant notre enfant, et j’y prends toute la place. L’allaitement m’offre un prétexte pour ne jamais me séparer de mon enfant, une raison de refuser de le laisser plus de quelques secondes dans les bras de son père. Ainsi je me transforme en mère toute puissante.

*

Un soir, Sylvain a alors un mois, Bernard me transmet un court article découpé dans un des magazines féminins de sa salle d’attente, le sujet en est la pollution du lait maternel. Sidérée, je découvre que toutes les substances dangereuses que je côtoie, présentes dans l’air, l’eau, la nourriture, sont susceptibles de se retrouver dans le lait que j’offre avec tant de naïveté à mon fils.

Pour purifier mon lait, je décide d’agir. Alimentation bio, huiles essentielles et plantes détoxifiantes s’avèrent insuffisantes. Je me sens sale. Ma vie de citadine, de carnivore, ma maison, mon esprit étriqué, tout me semble crasseux. Je m’enlise dans la médiocrité de ma vie.

*

Une semaine avant la fin de mon congé maternité, tandis que Bernard m’exhorte, une fois de plus, à reprendre mon poste de psychiatre à l’hôpital, je lui annonce que désormais ma vocation est ailleurs. Avec conviction, je lui assène : « Je vais devenir doula. » Ses yeux s’écarquillent. Je lui explique ce qui se cache derrière ce terme obscur. L’accompagnement de la femme pendant la grossesse et l’accouchement, le soutien physique et mental. Les mots roulent dans ma bouche, rapides, passionnés. Soudain, Bernard éclate de rire. Je déteste quand il se moque ainsi.

*

Notre vie de couple n’existe plus.

Nous ne partageons plus notre travail. Je ne veux plus entendre parler de psychiatrie, et Bernard ricane à chaque fois que j’aborde le sujet de ma future activité : « Allons, Camille, ce n’est pas un métier, ne cesse-t-il de répéter, c’est un passe-temps de bonne femme. »

Nous ne partageons plus nos repas. Chaque jour je subis ses moqueries à propos des menus bios et végétariens que je concocte et que je mange seule pendant qu’il dévore de la viande dans la pièce voisine.

Nous ne partageons plus aucun projet. Je ne rêve que de partir vivre à la campagne, mais Bernard refuse de quitter notre appartement parisien.

Sylvain a cinq mois lorsque nous signons notre lettre de rupture de PACS.

*

Neuf mois sont passés depuis l’agression, le temps d’une grossesse, et je suis devenue une autre personne. Sur le chemin j’ai surmonté plusieurs obstacles. Accoucher sans péridurale m’a prouvé que rien ne m’était impossible. Puis de bifurcations en renoncements, j’ai suivi la voie qui m’a menée à ce présent heureux.

Ma maison n’a plus de murs. Un simple tissu entre la nature et moi, je dors mieux. Maëlle et Sylvain ne voient plus beaucoup leur père mais ils vivent parmi d’autres enfants. Comme je le souhaitais, j’aide des femmes à vivre leur grossesse et leur maternité avec simplicité et naturel. Et les jours s’écoulent en douceur.

*

Aujourd’hui, Sylvain a fait ses premiers pas sur la terre à l’entrée de la yourte. Ce soir, alors que j’offre le sein au plus jeune des enfants de la famille, il grimpe sur moi et réclame lui aussi le précieux nectar. Les deux garçons, serrés contre moi, boivent goulûment. Je sens la vie couler en moi et ruisseler de ma poitrine.

*

La matinée touche à sa fin. En soulevant un pan de tissu je surprends un couple faisant l’amour. La lumière autour d’eux est chaude, dorée. La femme, fort enceinte. L’homme a un corps qui semble sculpté dans le marbre. Je les reluque quelques minutes, puis je referme le pan de tissu derrière moi. Je les rejoins.

*

La pleine lune luit, une nuit de rituels s’annonce. La future accouchée se tient entre mes jambes, ma poitrine dans son dos. Je caresse son ventre nu en dessinant des cercles de plus en plus larges. Je la serre davantage contre moi. Mes mains remontent vers ses seins. Mes gestes se font plus insistants, mes massages préparent son corps au bouleversement qu’elle vivra dans quelques heures ou dans quelques jours. Sans un mot, elle s’en remet à moi.

*

Je suis leur mère à tous, et ils sont ma réalisation la plus aboutie. Hommes et femmes, je les aime comme des maris, comme des épouses. Leurs enfants sont aussi les miens. L’amour que nous partageons est éblouissant. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre un tel bonheur.

La communauté a vite prospéré. Elle renferme vingt-sept membres à présent.

Moi qui pensais ne jamais plus pouvoir agir sur l’humain, j’ai su en réalité partager avec eux mon utopie. Ils m’ont écouté, ils m’ont suivi. Les mots que j’ai proférés étaient les bons. Les remèdes que j’ai fabriqués pour leurs âmes perdues les ont guéris.

Je suis leur mère, je suis leur guide, je suis leur gourou.

Camille est morte. Appelez-moi Solaria.

 

[Nouvelle écrite pour le Prix Jean-Marie Garet de Participe Présent Magazine, avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]

Attention être sensible

Attention etre sensible

Le rituel solennel des débuts est devenu un automatisme. En une succession de mouvements mécaniques elle revêt la robe noire tout en se remémorant les éléments du dossier. Dehors la chaleur printanière adoucit le monde, mais ici Mathilde s’enfonce peu à peu dans l’affaire indigne qu’elle va devoir juger. Elle se redresse et s’examine dans le grand miroir en pied placé à côté de la porte. Avant chaque audience, à la vue de son reflet, elle frissonne, en proie à une sensation de pouvoir démesuré. Elle incarne la loi. Avec intransigeance.

Elle s’obstine. Elle ignore la culpabilité qui l’assaille. Elle accumule les heures de travail au détriment de sa famille. Elle s’oblige sans indulgence à tout gérer de front, mère, épouse, magistrate exemplaire. Cette vie menée tambour battant étouffe ses tempêtes intérieures en projetant une image de perfection. De la même manière, quand elle entre dans la salle d’audience, elle n’est plus vraiment elle même. Elle incarne son personnage, elle est le juge, elle est la justice. Son regard vide glisse sur le procureur, sur l’accusé et son avocate. Elle s’assoit, l’audience commence.

 

Nolan sait lire désormais. Il décortique, pour la cinquième fois, les phrases publicitaires sans intérêt de sa boîte de céréales. Le chien joue avec l’arrosage automatique, son grand-père, dans le garage, semble chercher un objet et marmonne des mots incompréhensibles, sa grand-mère étend le linge au fond du jardin. Dans trois jours, Nolan retournera à l’école, mais pour l’heure il imagine avec jubilation toutes sortes de jeux pour sa journée avec papi et mamie. Jean-Pierre et Corinne ont quant à eux l’esprit occupé par d’autres considérations. Ce soir ils reçoivent des amis à dîner. Ils ont prévu un barbecue agrémenté de légumes de printemps en salade. Corinne a sélectionné les recettes, elle sait d’ores et déjà qu’elle va passer une partie de sa journée en cuisine. Jean-Pierre cherche les rallonges de la table en teck avant de s’atteler à l’aménagement du jardin pour la soirée.

Dès la fin de son petit déjeuner, Nolan sollicite ses grands-parents. Tout à leurs préparatifs, ils essaient de distraire le jeune garçon en lui proposant de regarder la télévision, de faire un coloriage, de jouer à fabriquer des maisons avec des briques en plastique. Mais aucune de ces activités ne remporte l’adhésion de Nolan. Lui, il veut bricoler avec papi, cuisiner avec mamie, jouer au cow-boy, aux indiens et à cache-cache…

Ainsi se déroule la journée, entre les occupations des grands-parents et l’ennui capricieux du jeune garçon. Nolan déambule sans but dans la maison. Il passe du salon, où la télévision fonctionne à vide, à la chambre, emplie de vieux jouets silencieux. Puis il se rend dans la cuisine. Sa grand-mère n’y est pas. Nolan ouvre le frigo. Sur l’étagère la plus basse, à sa portée, se trouve une assiette dans laquelle sont posées des saucisses. Brillantes, dodues, d’une jolie couleur chair, elles dessinent un chapelet de viande. Elles sont comme un casse tête à démêler.

Dehors, Cents Pas aboie. Nolan attrape l’assiette et sort de la maison.

 

Au sein de la salle de tribunal, l’exposition des faits qui sont reprochés à l’accusé et la description des preuves réunies à son encontre sont éprouvantes. Un expert vétérinaire décrit les blessures infligées au berger allemand en s’appuyant sur des photos. Les images sont choquantes, les mots décrivent froidement une réalité d’une extrême violence. Puis vient le film, celui-là même qui a été diffusé sur facebook quelques heures après les faits. « L’accusé a voulu montrer au monde entier de quoi il était capable, mais cette vidéo est avant tout destinée à être vue par le maître du chien martyrisé, c’est un acte de violence symbolique qui s’ajoute à l’acte physique », explique le psychiatre.

Mathilde reste impassible lorsque l’accusé se lève. Elle n’a pas un regard pour lui. Elle consulte les preuves, s’attarde sur les photographies.

L’avocate de la défense commence. L’accusé décline son identité. Pour la première fois de la journée il prend la parole. La voix de cet homme de trente cinq ans tremblote dans le silence de la salle. Avant même que son cerveau décrypte, le cœur de Mathilde se met à battre plus vite. Elle connaît cette voix. Elle lève les yeux sur lui et le considère comme un être humain. Et elle le reconnaît. Au moment où il articule son nom, leurs regards se croisent.

Aiguillé par les questions de son avocate, Bruno dépeint une adolescence d’errance où il vivait seul, livré à lui-même, quand il n’était pas frappé par un père alcoolique. Il décrit la violence de la rue, les petits larcins dont il avait fait son quotidien, puis le glissement vers le trafic de drogue. Il raconte les tensions accumulées avec la famille de cette fille, Sabrina, la mère de son fils de six ans. Il tente d’expliquer quel concours de circonstances l’a amené à rouer de coups le chien de son ex-beau-père. Il évoque, comme pour se justifier, la séparation d’avec Sabrina, les questions de garde de son fils, les principes d’éducation de ses beaux-parents…

Lorsque Bruno se tait, Mathilde se tourne vers lui. Elle le dévisage, puis d’une voix claire et forte, elle lui demande : « Avez-vous fait votre scolarité à l’école du Cours Julien ? »

Bruno bredouille un oui interrogatif. Les yeux de Mathilde se font plus perçants. D’un ton cinglant, elle lui assène : « Je suis Mathilde. Nous étions dans la même classe du CP au CM2. »

Soudain, Bruno se plie en deux et prend sa tête dans les mains. Une seconde il considère Mathilde. Puis il jette à nouveau son visage au creux de ses mains, dans ses paumes des larmes coulent.

Le public retient son souffle. Les traits du visage de Mathilde sont figés dans une profonde dureté tandis qu’elle inspecte Bruno. Une bourrasque de souvenirs et de sentiments contradictoires l’envahit. Elle se revoit à six ans, dans sa classe de CP, le jour de la rentrée. Elle est assise au premier rang, et à côté d’elle, il y a Bruno. Ce garçon a été son ami et le complice de ses jeux de récréation.

Elle lui demande quel a été l’élément déclencheur de sa chute. Il bredouille, puis aborde le départ de sa mère. Il avait alors six ans, elle s’était enfuie avec un autre homme, le laissant seul avec son père. Etrange coïncidence, six ans, c’est l’âge de son fils. Il supplie Mathilde de penser aussi à ce petit garçon avant de prononcer sa sentence.

Mathilde consulte plusieurs pages du dossier à la recherche d’une information supplémentaire. La salle est muette, médusée par cette rencontre coïncidence qui paraît décidée par le destin.

« Je vois que vous avez été entendu dans une affaire en lien avec un trafic de stupéfiants à l’âge de douze ans. » Tout à coup le vouvoiement sonne faux. La voix de Mathilde semble s’être adoucie. Elle cherche à comprendre. « C’était votre première année de collège, vous sortiez à peine de l’école élémentaire. », poursuit-elle. « Qu’est ce qui vous a poussé à vendre de la drogue ? Etiez-vous déjà consommateur ? »

Bruno lève un regard triste vers Mathilde. Il n’a jamais touché ni la cocaïne, ni le crack qu’il refilait aux camés de La Plaine. Il vendait de la drogue pour pouvoir se payer des habits et la laverie automatique.

Quelques jours avant les grandes vacances, en CM2, ses copains de classe avaient jeté son cartable dans une grosse poubelle devant l’école. Il s’était alors battu avec une telle violence que les marques sur son visage et son corps avaient mis plusieurs semaines à disparaître. Mais les mots qu’il avait entendus ce jour là étaient restés, indélébiles. « Sale pauvre. » « Vas faire les poubelles pour t’habiller. » « Tu pues. »

Ainsi, il avait décrété qu’il allait gagner sa vie, par n’importe quel moyen.

Mathilde encaisse ces révélations sans rien montrer de ses émotions. « Avez-vous une dernière déclaration à faire ? »

« Oui ! » s’exclame Bruno. « Vous avez dû remarquer que mon beau-père n’est pas là aujourd’hui. Il a probablement mieux à faire. Je parie qu’il est en train de boire l’apéro ou bien de foutre des claques à mon fils. Ce n’est pas pour rien qu’il n’a pas porté plainte ! »

 

Il est dix-sept heures, Mathilde s’est retiré dans son bureau afin d’arrêter son jugement. Elle entreprend de peser les actes de Bruno dans une balance imaginaire.

Elle, d’ordinaire infaillible main armée de la justice, a l’esprit troublé.

Elle examine de nouveau les photos du chien martyrisé. Les images reflètent la sauvagerie de l’acte. Elle pense à cette campagne de prévention de la violence contre les animaux. « Attention être sensible ».

Cependant, elle ne peut chasser de ses pensées les évènements traumatisants vécus par cet homme. A six ans, quand les coups pleuvaient, à douze ans, quand les insultes fusaient, n’était-il pas lui aussi un être sensible ? La prison pourrait-elle avoir un impact positif sur cet homme cassé par la vie ?

Pour la première fois, Mathilde se laisse influencer par sa connaissance de l’accusé. Jamais dans sa courte carrière de juge elle ne s’est sentie autant prise au dépourvue.

Elle revoit Bruno confier les injures et les coups portés par ses amis de classe. Les souvenirs de ce moment avaient coulé tout au fond de la mémoire de Mathilde. Aujourd’hui, ils remontent à la surface. Elle était là, ce jour de fin juin. Impuissante, rendue muette par la violence des coups, la violence des mots, elle avait regardé. Puis elle avait oublié.

 

Chez Jean-Pierre et Corinne, les invités sont arrivés. Nolan tourne autour de la table. Il grignote des biscuits apéritifs tout en s’amusant de découvrir les amis de ses grands parents, d’autres papis et mamies rigolos.

A chacun, Jean-Pierre présente fièrement son petit fils. « C’est le fils de ma fille. », dit-il.

Tout d’un coup, Corinne sort sur la terrasse. Elle parle fort pour que sa voix parvienne jusqu’au milieu du jardin, là où ils ont installé leur grande tablée. « Jean-Pierre ! Où as-tu mis les saucisses ? »

 

Mathilde s’installe sur son fauteuil de juge. Devant la salle d’audience silencieuse, elle prend la parole. Bruno baisse la tête comme pour se soumettre à la décision de son ancienne camarade de classe.

Mathilde a retrouvé sa prestance. Elle dresse le bilan. « L’accusé a déjà été impliqué dans de nombreuses affaires de trafic de stupéfiants pour lesquelles il n’a jamais purgé de peine de prison. Il a également été cité à plusieurs reprises dans des faits de violence qui n’ont pas donné lieu à des plaintes. Il n’a donc pas eu à en subir les conséquences. Le tribunal doit pourtant tenir compte de tous les éléments à sa disposition. »

La jeune femme décrit ensuite les blessures infligées au chien du beau-père de Bruno. « Rien ne peut justifier une telle barbarie. », énonce-t-elle. « Je vous condamne donc à purger une peine de un an de prison ferme. »

Le bruit du marteau résonne dans le tribunal. Il est 18h16.

Bruno est parcouru d’un tremblement. Il s’effondre. Son visage se dissimule dans le creux de ses bras. Son corps entier s’affaisse sous le poids de la peine prononcée à son encontre.

Le regard de Mathilde parcourt l’assemblée, s’attarde trois secondes sur Bruno. Puis elle se lève et quitte la salle.

Elle a choisi la peine la plus importante, suivant l’avis du procureur. Désormais elle devra vivre avec la double culpabilité, de son silence vingt-quatre ans plus tôt, et de la condamnation d’aujourd’hui.

 

A peine cinq minutes plus tôt, à l’autre bout de la ville, alors que Jean-Pierre et Corinne cherchent les saucisses dans la cuisine, l’attitude étrange de Nolan les met sur la bonne piste.

Le jeune garçon va droit à la niche du chien et regarde à l’intérieur. C’est bien là qu’est l’assiette, désormais vide, et Cents Pas se lèche les babines après s’être régalé de ce bon kilo de viande.

Nolan veut cacher la preuve de son forfait, mais en quelques secondes, Jean-Pierre est sur lui. Il l’attrape par l’oreille tout en criant : « C’est toi qui a donné les saucisses au chien ? »

L’enfant nie. Ce mensonge éhonté rend le grand-père d’autant plus furieux. Sans lâcher l’oreille, il se rapproche de la table, et prend ses amis à témoin. Devant des spectateurs, le grand-père prend de l’assurance. Son épouse s’est rapprochée, et elle observe la scène sans intervenir. Plusieurs des invités hochent la tête en signe d’approbation.

Les gestes de Jean-Pierre sont maîtrisés, ce n’est plus tant la colère qui le guide, que la perspective de faire ce qu’il convient. D’un geste rapide et affirmé, il baisse le pantalon et le slip du garçon. De son autre main il tire toujours fermement le haut de l’oreille. Il la remonte de quelques centimètres, et l’enfant doit se mettre sur la pointe des pieds. L’autre main, raidie, frappe les fesses nues. Une fois, deux fois. Une pause. Il tend davantage sa main, frappe plus fort. Trois, quatre. Le cinquième coup retentit parmi les cris du petit.

Il est 18h16, et à quelques kilomètres de là, au tribunal, le marteau frappe la fin de la séance.

Jean-Pierre lâche prise. L’enfant pleure. Il porte la main à son oreille endolorie. Le grand-père se relève sans un regard pour le petit bonhomme recroquevillé à ses pieds. Quelques secondes passent. Corinne se rapproche de Nolan qui se jette dans ses bras, en larmes. Il a encore son pantalon et son slip aux genoux.

 

Au moment où Bruno est emmené, menotté, les sanglots de Nolan se sont enfin calmés. Mathilde est déjà au volant de sa voiture. Au cœur des embouteillages marseillais, elle reste obnubilée par le jugement qu’elle vient de prononcer. Son cœur lui hurle qu’incarcérer Bruno est une mauvaise décision. Tout à coup, elle songe à ce petit garçon de six ans qui pendant un an visitera son père entre les quatre murs d’un parloir.

 

Mathilde arrive à destination. Elle laisse sa voiture en double file dans la rue peu fréquentée et se dirige vers une maison coquette. Lorsqu’elle aperçoit le visage de son fils, elle comprend qu’un événement grave s’est déroulé. Les larmes en séchant ont formé des sillons sur ses joues. Il est abattu.

Corinne commence à raconter à Mathilde la grosse bêtise de Nolan, mais la jeune mère ne la laisse pas finir. Elle s’accroupit et plonge son regard dans celui de son fils. « Dis-moi ce qu’il s’est passé. », dit-elle. Nolan regarde sa mère. Elle voit le chagrin et la peur dans ses yeux. Elle l’enserre tendrement sans le quitter des yeux. Alors il lui explique, avec ses mots d’enfants, qu’il a donné les saucisses au chien, parce qu’il trouvait ça rigolo de défaire cette drôle de corde, et que Cents Pas avait l’air d’avoir faim. Puis il décrit la fessée et l’oreille tirée. « Papi m’a fait mal » balbutie-t-il. Au même moment, Jean-Pierre entre dans la cuisine. Mathilde se relève précipitamment et Nolan se réfugie contre les jambes de sa mère. Mathilde et Jean-Pierre se toisent en silence.

« Il t’a raconté son exploit ! » vocifère le grand-père.

« Il m’a surtout dit que tu lui avais fait mal. » répond Mathilde sur un ton semblable.

Corinne se met en retrait. A nouveau elle choisit de ne pas intervenir. Jean-Pierre affirme qu’il a agi comme il fallait et qu’il n’a rien à se reprocher. « Une petite fessée, ça n’a jamais tué personne à ce que je sache ! »

Mathilde fulmine. Elle refuse d’utiliser la fessée comme moyen éducatif avec son enfant. Et elle ne conçoit pas que ses grands-parents prennent la liberté de le frapper contre son avis.

Jean-Pierre tombe des nues. Il lui paraît improbable qu’à six ans Nolan n’ait jamais reçu une seule fessée avant aujourd’hui. « Il ne faut pas s’étonner que les enfants d’aujourd’hui soient si mal éduqués, si vous ne leur mettez pas de limites ! Nous on se prenait des coups de martinet, ça nous aidait à filer droit moi je te le dis ! »

Mathilde tente d’expliquer que les limites éducatives peuvent être posées sans recourir à la violence. Qu’elle ne veut pas montrer à son fils qu’on peut aimer quelqu’un et le frapper. Elle veut lui enseigner au contraire que la violence n’est jamais la solution.

A ce moment, Cents Pas passe à côté de Mathilde. Elle l’attrape par le collier, prend une louche sur le plan de travail et s’adresse à Jean-Pierre. « Et si je frappais ton chien, tu réagirais comment ? »

Jean-Pierre écarquille les yeux, il fusille sa belle-fille du regard. Corinne intervient « Tu n’as pas le droit ! Les animaux sont reconnus comme des êtres sensibles maintenant, tu n’as pas vu les pubs à la télé ? »

– Si, je les ai vu, répond calmement Mathilde tout en maintenant fermement Cents Pas. Mais après tout, il l’a bien cherché, il a bouffé vos saucisses, non ?

Mathilde prend une grande respiration, puis elle continue.

– Aujourd’hui j’ai envoyé en prison un mec qui avait frappé un chien. Toi, tu as frappé mon fils et toi, dit-elle en s’adressant à Corinne, tu l’as laissé faire. Je pourrais tout à fait me venger sur votre chien… Mais je ne suis pas une criminelle. »

Mathilde lâche le chien.

« Un jour il y aura une loi pour dire que les enfants sont, eux aussi, des êtres sensibles. » assène-t-elle.

A cet instant elle sait que son combat sera long, et que les coïncidences de cette journée sont venues à bout de sa carrière de juge.

Au bout de la route

Au bout de la route

Des écharpes de brume volent tel un songe sur les toits du village. Le matin humide le fait apparaître en contrebas, léger comme une plume, prêt à s’envoler au coup de vent. Pour ne pas réveiller Marie ni ses deux marmots, Antoine a pris son café brûlant dans la cour de la ferme. La voisine est déjà levée. La vieille apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, comme chaque fois qu’elle entend du bruit dans la cour. C’était le seul regret qu’ont eu Antoine et Marie quand ils ont acheté cette ferme : le regard mauvais de cette femme leur glace les os. Même la méfiance des anciens du village s’est estompée. Avec le temps, ils ont accepté qu’ils reprennent cette exploitation, vendent leurs produits bio sur les marchés et qu’on les retrouve à chaque manifestation écolo. Mais la vieille d’à côté effraye même les enfants…

Antoine, toujours sans bruit, entre dans la remise. Il empoigne un sac, pendu à un crochet, et y fourre quelques outils, puis le met sur son dos.

Il enfourche son vélo et prend la route de ses champs. Depuis quelques jours, un curieux message tracé à la bombe commence à se lire sur le bitume craquelé. Chaque nuit, de nouveaux mots sont écrits sur la route, faisant suite aux précédents. Est-ce un poème, un message, les paroles d’une chanson ? Cela prend un sens, ce n’est sûrement pas une plaisanterie de gosse. Qui peut écrire ça ? Antoine est vaguement inquiet. Depuis le village, les mots prennent des bifurcations, suivent un chemin précis. Les derniers s’inscrivent sur la petite route qu’il arpente. Un cul-de-sac au bout duquel il n’y a que deux habitations : la sienne et la maison de la vieille. Et le texte qui se forme jour après jour évoque ce matin les terres « d’en haut », celles qu’une poignée d’agriculteurs cultive, dont Antoine.

 

Après avoir laissé Lou et Sacha à leur école, Marie profite de se trouver en ville pour faire quelques courses. Ce matin elle flâne plus qu’à l’ordinaire. Elle passe par la boutique de vêtements où elle travaillait comme vendeuse pour saluer son ancienne patronne. Elle s’arrête au bar de la grande place et y prend un café. Elle s’essaie à la nonchalance, puisque le temps de sa journée de femme au foyer est exempt d’obligations absolues. Mais son esprit est tout entier happé par les mots qui ont pris vie sur la route de sa maison.

En rentrant chez elle, elle relève ce message :

Venus de loin

Venus ici

Chez nous

Ils sont chez eux

Ont acheté

Nos pierres

Sur nos marchés

Ils nous vendent

Le fruit

De notre terre

C’en est assez

Les 4 étrangers

Doivent quitter

Les terres d’en haut

La nuit est tombée. Dans la lumière crue de leur cuisine, Antoine lit l’étrange texte une seconde fois. Marie attend sa réaction, le visage crispé. Pendant de longues minutes, Antoine reste silencieux.

« Tu penses que ça nous concerne ? », finit-il par demander.

– Cela me semble évident, non ? Elle n’a jamais réussi à admettre qu’on achète la maison de son frère. D’ailleurs, ça fait combien de temps qu’on est ici ?

– Trois ans.

– C’est ça, trois ans. Et bien ça fait trois ans qu’elle nous observe sans cesse, qu’elle terrifie les enfants, et qu’elle ne nous adresse pas la parole. Nos relations ne vont pas s’améliorer. Elle souhaite nous voir partir.

– Tu as raison, Marie, elle ne veut pas de nous ici. Mais on est chez nous, on ne va pas se laisser faire. »

Marie aurait aimé poursuivre cette conversation, mais Antoine est monté se coucher. Le lendemain il se lèvera de nouveau à l’aube pour travailler à ses champs.

Au milieu de la nuit, Marie rejoint son lit et reste allongée, incapable de s’endormir.

 

Au lever du jour, lorsque Antoine sort du lit, Marie le suit. Elle lui sert son café sur la lourde table en bois de leur cuisine. Elle doit lui parler hors du regard malveillant de leur voisine.

Antoine accepte alors le rendez-vous particulier que lui propose Marie.

 

A dix heures, Antoine franchit la porte du commissariat. Marie est déjà là, dans la salle d’attente. Elle lui adresse un sourire figé.

L’agent qui prend leur déposition les écoute avec attention et note chacun des éléments qu’ils lui fournissent. A la fin, le policier leur explique d’une voix calme qu’ils n’ont aucune preuve tangible que leur voisine soit l’auteur des écrits sur la route. Et quand bien même elle le serait, rien ne permet d’affirmer que ce message leur est adressé. Ce drôle de poème est peut être juste le fait de plaisantins désoeuvrés.

 

La lumière éblouissante de l’après-midi se reflète sur les pierres blanches. Plantée au milieu de la cour, Jacqueline examine la demeure de Marie et Antoine. Elle ignore la vieille qui la toise depuis sa fenêtre. D’une voix forte, elle s’adresse à sa fille : « Tu as raison Marie, cette maison vaut le coup. Je comprends que tu veuilles te battre pour la garder. »

C’est la première fois que Jacqueline vient à la ferme. Il faut dire que depuis qu’Antoine est rentré dans la vie de Marie, la mère et la fille ont espacé leurs rencontres. Jacqueline a toujours eu du mal à nouer des liens avec cet homme rustre. Elle invite pourtant le couple chez elle, quatre ou cinq fois dans l’année, l’occasion pour elle de jouer les mamies avec sa petite fille de neuf ans et son petit fils de cinq ans.

Pendant que la mère de Marie considère la bâtisse, les enfants courent en criant sur le gravier. La voisine est toujours là, à sa fenêtre. Ses yeux fixent surtout, avec une grimace de dégoût, la main gauche de Jacqueline à laquelle il manque un doigt.

 

Au village, l’ancien curé avait instauré deux messes par semaine, le samedi après-midi et le dimanche matin. La tradition s’est perpétuée avec son remplaçant, permettant ainsi aux commerçants du marché du dimanche d’assister à l’office du samedi.

Ce samedi, à la grande surprise de Marie, Jacqueline insiste pour se rendre à l’église. A la fin de la messe, Marie l’attend devant avec ses enfants. L’édifice se vide peu à peu. Elle patiente. A présent la foule de croyants a quitté le sanctuaire, mais Jacqueline est toujours à l’intérieur. Au moment où Marie s’apprête à pénétrer dans le bâtiment, sa mère sort enfin. « Que faisais-tu ? » questionne Marie.

– Je parlais avec le prêtre. Un homme charmant, énonce Jacqueline. Puis elle se hâte vers la voiture de Marie et s’exclame : « Je dois parler à ta voisine ! »

 

La journée touche à sa fin. La chaleur est un peu moins forte quand Antoine prend le chemin du retour. Il rentre plus tôt qu’à l’ordinaire. Sa belle-mère leur rend visite, et reste sans doute manger avec eux ce soir. Marie lui a tant reproché, ces derniers temps, de ne revenir qu’à la tombée de la nuit… Aujourd’hui il veut lui faire le plaisir d’être là bien avant l’heure du repas. Il pourra jouer avec ses enfants. Il est vrai qu’il les voit peu depuis quelques semaines.

A l’instant où Antoine pénètre à vélo dans la cour, il aperçoit Jacqueline qui sort de chez leur voisine. Il freine brusquement et salue sa belle-mère. Puis il lève les yeux vers l’habitation de la vieille. Elle est là, à sa fenêtre. Sans un mot, Antoine rentre chez lui. Il embrasse tendrement sa femme, mais Marie est bien trop occupée à la cuisine pour lui prêter attention.

Pendant le dîner, à l’abri à l’intérieur de leur maison, Antoine interroge Jacqueline. Qu’a-t-elle dit à la voisine ? Et que lui a-t-elle répondu ? Est-elle l’auteur du message mystérieux ?

Jacqueline demeure d’abord silencieuse.

« Elle aurait préféré que la ferme de son frère soit rachetée par un habitant du village, ou même par des descendants d’anciens habitants du village. Elle a vécu toute sa vie ici, je suppose qu’elle n’aime pas les étrangers. », confie-t-elle au final.

Marie inspecte le visage de sa mère : « Je comprends », articule-t-elle. Mais quelque chose dans sa voix sonne faux.

 

Le dimanche matin, dans la chambre mansardée de Marie et Antoine, le réveil sonne encore plus tôt que d’habitude. C’est jour de marché. Dès la première seconde de musique stridente, Antoine l’éteint et bondit hors du lit. Marie se retourne vers lui. Elle peine à ouvrir les yeux. Sa voix est embuée de sommeil. « Cette nuit j’ai rêvé que de nouveaux mots étaient écrits sur la route.

– Tu crois que c’est le cas ?

– Oui », soupire Marie.

Quand Marie descend elle trouve Antoine à la cuisine, déjà habillé. Ce matin il ne s’est pas installé dans la cour pour boire son café. Il semble très contrarié. « Tu avais raison, dans ton rêve. » dit-il en lui tendant le papier sur lequel elle avait noté le message singulier. « Je l’ai complété. » Marie n’est pas surprise. A haute voix, elle lit :

N’ignorez pas mes mots

Ces terres d’en haut

Qui abritent

La sépulture

De mon ange

Pourraient être

Le cimetière

D’autres jeunes âmes

Innocentes

Son visage se fige. A-t-elle bien compris ?

D’un coup, les mots se font sinistres, et la menace plane sur leurs enfants.

Antoine n’y tient plus. Il se précipite dehors, traverse la cour, tambourine à la porte de la vieille. « Ouvrez-moi ! » hurle-t-il.

Il entend les pas qui se traînent dans l’escalier. La rombière ouvre lentement la porte. De ses yeux mauvais, elle observe Antoine. Il la fusille du regard, les traits déformés par la fureur. « Il est arrivé quelque chose aux enfants ? » demande-t-elle en traînant sa voix de crécelle comme elle traînait ses pieds quelques secondes plus tôt. Antoine croit percevoir un rictus au coin de sa bouche de sorcière. Il s’approche d’elle, jusqu’à sentir son souffle à l’odeur de rassis. Alors il lui crie de laisser ses enfants tranquilles. La vieille recule. Le rictus est devenu un sourire moqueur qui laisse apparaître des dents noires criblées de trous.

Elle le laisse dans l’encadrement de la porte et remonte les marches de ses escaliers. Une par une. Avec peine.

Comment cette femme impotente pourrait-elle sortir chaque nuit pour écrire sur la route à la bombe de peinture noire ?

 

La place du marché est encore déserte. Lou et Sacha jouent en virevoltant autour des étals. Les mines renfrognées d’Antoine et de Marie attisent les questions des autres producteurs. Tous ont entendu parler de ce texte bizarre apparaissant chaque nuit plus long sur leur route. Titillé par les questions répétées, Antoine sort le papier de sa poche. Le poème macabre passe de main en main. Les mots font leur effet sur les anciens. Ils racontent alors ce conte sordide qui se chuchote depuis soixante-quinze ans dans le village.

Leur voisine, Andrée, avait dix-neuf ans lorsqu’elle se maria avec un militaire, un enfant du pays rencontré au bal du village. Un mois seulement après leur mariage, la guerre éclata et le jeune époux fut appelé. Au Noël de cette année 1939, lors d’une permission, un enfant fut conçu, dans la bâtisse des terres du haut. Dès la fin de l’hiver, Andrée ne pouvait plus cacher ses rondeurs et tout le village fut donc mis au courant. Mais au début de l’été, un messager de l’armée française apporta à Andrée la terrible nouvelle. Son mari était mort au front. A partir de ce jour là, et pendant plusieurs mois, Andrée ne reparut plus au village. Ses parents étaient décédés avant son mariage, son frère faisait son service militaire. Elle resta seule. Enfermée dans sa ferme elle refusa de voir quiconque. Les vieilles du village racontèrent, à l’époque, que le chagrin avait dû tuer l’enfant. Le temps passa et la légende s’amplifia. On narra qu’après sa fausse-couche elle avait enterré le fœtus dans les terres du haut. Certains, même, pensèrent à voix basse que la perte de son mari l’avait rendue folle, et qu’elle s’était occupée elle même de « faire passer » l’enfant. Les années s’écoulèrent, mais la blessure d’Andrée ne cicatrisa jamais. Son jeune frère se maria à son tour, il eut deux enfants, une fille d’abord, puis un garçon. Andrée les regarda jouer dans la cour de la ferme, elle observa année après année le bonheur familial qu’elle ne goûterait jamais, et elle s’enfonça dans cette folle tristesse qui la rendit mauvaise et effrayante.

Antoine avale sa salive, sidéré par ces révélations. Pendant quelques secondes, le silence se fait, puis le plus vieux profère : « Elle n’a jamais fait de mal aux enfants de son frère, mais ils étaient de sa famille. Qui sait de quoi elle est capable. » La stupeur d’Antoine se transforme en une peur sourde. Le regard de Marie se fait lourd. Elle dévisage Antoine. Eux aussi ils ont une grande fille et un garçon plus jeune. Comme la nièce et le neveu d’Andrée. Comme Andrée et son frère.

 

Ce dimanche matin, Marie et Antoine servent leurs clients comme des automates. Ils sont tous deux obnubilés par la conversation qu’ils ne manqueront pas d’avoir, une fois rentrés chez eux.

Après le repas du midi, les enfants sont envoyés jouer dans leur chambre. Confiné dans la cuisine, le couple s’oppose avec virulence. Pour Antoine, il n’est pas envisageable de céder devant des menaces sans substance. « Nous n’allons tout de même pas quitter notre maison juste parce que notre vieille folle de voisine ne nous aime pas ! » déclare-t-il. Marie instille le doute, elle joue sur l’effroi qu’elle a vu passer sur le visage d’Antoine quand les anciens ont parlé de la vieille, au marché. « Et s’il elle s’en prenait aux enfants ? On ne peut pas faire comme si c’était impossible maintenant. » Antoine ne répond rien. Marie s’engouffre dans la faille. Elle évoque ce fœtus enfoui dans leur domaine, elle en parle comme si son existence était certaine. Puis elle projette un futur différent. Un retour en ville, un appartement en location en attendant de trouver une petite maison avec jardin. Des boulots avec des horaires fixes. Une vie de famille simple et joyeuse. Sans voisine acariâtre. Sans village réticent à les intégrer. Sans cadavre dans le champ.

« Tu me proposes une vie enfermée, loin de mes terres. Une vie de citadin. Je n’en voulais plus, tu le sais ! » Antoine résiste, mais Marie ne renonce pas. Elle lui rappelle cette dispute d’une violence rare qu’ils avaient eue quelques semaines auparavant.

Elle lui reprochait son absence et son éloignement, les heures qu’il passait à ses cultures, du lever au coucher du soleil, au détriment du temps avec elle et les enfants. Elle lui avait dit combien Lou et Sacha souffraient de voir si peu leur père.

Antoine avait refusé d’entendre ces reproches. Il avait aboyé sur Marie : il ramenait l’argent à la maison, elle pouvait partir si cela ne lui convenait pas, et emmener les enfants avec elle. Marie était restée, et avait depuis lors gardé le silence sur ce qu’il lui avait fait, ce soir là, sous l’emprise de l’alcool.

Elle ne sait pas si elle gagnera, en ravivant le souvenir de cette douloureuse soirée, mais elle a besoin de s’exprimer à ce sujet. La situation n’a guère évolué depuis lors. Et aujourd’hui, quoi qu’il en dise, leurs enfants sont menacés… Antoine hésite. Marie perçoit que pour son compagnon, renoncer à la ferme et à ses terres relève du deuil.

 

Lundi matin, à la première heure, la maison et les champs qui y sont rattachés sont mis en vente dans la plus importante agence immobilière de la région.

Dès cette première journée, Marie reçoit une visite. Le jeune homme de dix-neuf ans est venu sur les conseils d’une amie de Jacqueline, qui exerce comme professeur au lycée agronome. Gabriel, qui se destine au métier d’agriculteur, voudrait commencer à travailler dans quelques jours, dès la fin de l’année scolaire. Marie et lui conversent longtemps, à voix basse. Un peu plus tard, elle l’accompagne aux terres du haut. En voyant arriver ce jeune lycéen, Antoine fronce les sourcils. Gabriel lui explique alors que sa grand-mère est intéressée par la propriété, et que c’est lui s’occupera de l’exploitation, si elle l’achète.

En fin d’après-midi, dans la ferme, le téléphone sonne. La proposition de Madame Mignon correspond exactement au prix demandé par Antoine et Marie. Et elle paye cash.

Au retour d’Antoine, Marie lui annonce qu’ils ont rendez-vous chez le notaire vendredi pour signer la vente définitive de leur propriété. « On va mettre nos affaires au garde meuble, chéri. Laisse moi faire, je m’occupe de tout. En attendant on ira vivre chez ma mère !

– Mais où va aller ta mère ? rétorque Antoine.

– Elle part justement en vacances demain, pour trois semaines. Quelle chance, hein ? »

Cette nuit là Marie s’offre à son homme. Une récompense en quelque sorte, pour l’avoir laissée gagner. Mais rien ne parvient à sécher les larmes qui coulent au fond du cœur d’Antoine.

 

La nuit suivante, Antoine réveille Marie. Ses yeux pétillent. « C’est elle ! » répète-t-il en boucle. « Elle qui ? Quoi ? » chuchote Marie en émergeant d’un sommeil profond.

– Je l’ai trouvée, dans la grange de la vieille. Une bombe de peinture noire. C’est elle, je te dis, c’est elle !

– Non, ce n’est pas elle, soupire Marie. Mais ça ne change rien. Laisse-moi dormir. »

 

Deux jours plus tard, Antoine fouille la maison, à la recherche de son appareil photo. Il regarde à l’intérieur de plusieurs meubles, il n’y est pas. Les cartons qui encombraient le salon ont déjà été emmenés. Son appareil devait s’y trouver. Une déception supplémentaire pour Antoine, qui voulait garder des images de cette demeure, et de ses terres.

Quand Marie rentre de l’école avec les enfants, elle lui confirme ce dont il se doutait : parti, l’appareil photo, au garde-meubles ! Antoine s’étonne cependant que Marie n’ait pas encore vidé tous les meubles. Ils signent la vente et quittent la maison demain, et la ferme est encore pleine. « J’ai pris la formule intégrale avec l’entreprise de déménagement. Ils vont faire les cartons et tout emmener demain matin pendant que nous serons chez le notaire. Et puis on a avancé quand même, il ne reste pas tant que ça !

– Si tu le dis, souffle Antoine. »

 

Chez le notaire, Marie inspecte chaque réaction d’Antoine, tant elle craint qu’il change d’avis. Installée à côté de lui, elle lui caresse la main pendant que le notaire procède à la lecture de l’acte de vente. Quand Antoine signe, les larmes lui montent aux yeux.

Dans un sourire, Marie tend les clés de la maison à Gabriel en clignant des yeux. Antoine s’adresse à lui d’une voix morne : « J’espère que votre grand-mère s’entendra mieux que nous avec la voisine. Entre vieilles, elles devraient se comprendre. » Puis il s’apprête à partir.

« Attend ! Nous devons retourner à la ferme, dit Marie. Je vais montrer à Gabriel où j’ai caché les clés qu’ont utilisées les déménageurs, et vérifier que nous n’avons rien oublié. Et puis tu dois récupérer ton camion, on ne va pas le laisser là-bas, au bout de la route. »

Marie prend le volant. Le long du chemin, pour la dernière fois, Antoine lit le message qui leur était adressé. Il laisse les larmes rouler sur ses joues.

Marie se gare dans la cour de la ferme. Le bruit des roues sur le gravier est familier.

Gabriel apparaît dans l’encadrement de la porte. Il s’avance vers Marie, Antoine et les enfants, en riant : « Je vous présente Madame Mignon ! »

Derrière lui, une femme sort de la bâtisse. « Marie ! » s’exclame-t-elle en ouvrant ses bras.

A travers les larmes qui à nouveau emplissent ses yeux, Antoine reconnaît Jacqueline.

Elle enserre Marie.

Puis la jeune femme se retourne vers Antoine. Elle appelle les enfants, les prend par la main, un de chaque côté.

Antoine les contemple, tous les trois. Il se tait.

Il attend.

Elle lui tend deux clés. Il reconnaît celle de son camion, mais ignore ce que la seconde ouvre.

« C’est la clé de ton garde meuble. L’adresse est gravée dessus.

J’ai mis de l’essence dans ton camion.

Les enfants et moi, on reste ici. Maintenant, ce n’est plus chez toi, mais c’est chez nous.

Tu te rappelles cette nuit ? La dispute, les coups, et le reste… Tu n’aurais pas dû. »

 

Un bruit de pas trainant dans le gravier. Andrée apparaît, une bombe de peinture noire à la main. Elle s’adresse à Marie : « Tiens, ma petite fille ! Tu n’as plus besoin de me faire porter le chapeau maintenant, tu vas pouvoir terminer ton œuvre… Tu pourrais écrire que je n’ai pas tué ma fille. Que je l’ai confiée au curé pour qu’il lui trouve une famille. Que je l’ai reconnue soixante-quinze ans plus tard grâce à son doigt manquant. Cela ferait une jolie fin pour ton poème… »

 

[Nouvelle écrite pour le concours « A livres perchés », avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]

Tu accoucheras sans question ni liberté

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Une brise chaude caressait le ventre arrondi de Salomé. Autour d’elle l’air lumineux dessinait un halo. Sans se hâter, elle épinglait la bâche sur les cordes à linge, et le soleil, le vent jouaient avec cette voile improvisée. Pour elle, le premier jour de l’été marquait le début du troisième trimestre. En comptant les mois et les semaines qui s’écoulaient, elle préparait l’arrivée de son enfant. Le temps semblait s’alanguir.


Au mois de mars, Bérénice avait mis au monde son premier enfant, une fille nommée Jade. Bérénice, l’ainée des jumelles, réalisait toujours la première ses expériences sous le regard contemplatif de Salomé.

Aussi, lorsque dans l’intimité de sa chambre blanche, à la clinique, Bérénice confia à sa sœur le récit de son accouchement, Salomé pensa d’abord qu’elle n’aurait qu’à se laisser porter par l’histoire de sa jumelle, et glisser à sa suite sur les vagues de la maternité.

Mais Bérénice fixa Salomé avec gravité. Les hormones en chute libre, la douleur, la fatigue eurent raison du tact dont elle aurait fait preuve en toute autre circonstance. Bérénice raconta la souffrance inconnue, envahissante et cruelle des contractions. Le sommeil de la péridurale. Le réveil embrumé. Les sensations anesthésiées, l’impression d’être une poupée de chiffon. La poussée subie, rythmée par les ordres du médecin pressé. Le bruit de la ventouse. L’extirpation.

Puis on avait posé sa fille, chaude, humide, sur son ventre.

On avait recousu les lambeaux de son sexe, presque sans douleur elle avait senti les fils passer dans sa chair, point par point. Elle n’avait pas compté, mais il y en avait un grand nombre.

Sous elle, la tâche rouge foncée avait été cachée par d’autres draps mais Bérénice avait entrevu cette effrayante flaque de sang.

Salomé, marquée par les révélations de sa jumelle, avait alors entrepris de lire tout ce qu’elle pouvait trouver sur l’accouchement. A trois mois de grossesse, elle enchaînait déjà les nuits blanches, rongée par l’angoisse et les cauchemars.


Quelques semaines étaient passées, rythmées par les lectures répétées de Salomé, et les visites à Bérénice aux prises avec sa maternité toute neuve. Au fil des témoignages Salomé avait cheminé. Jour après jour elle avait emmené Jonathan à ses côtés sur cette route caillouteuse. Ils avaient choisi le chemin qui, à tous, paraissait le plus vertigineux. Pour Jonathan et Salomé, pourtant, il s’agissait de la voie la plus simple et la plus naturelle.


Ils avaient rencontré Anne à la fin du mois d’avril, au milieu de la grossesse de Salomé. Habituée des accouchements à la maison, la sage-femme avait, des années durant, accompagné des couples dans ce projet de naissance alternatif. Ils avaient conversé longuement de leurs attentes, de leurs désirs. Elle les avait rassuré sur les risques, statistiques à l’appui, et ils avaient été convaincus.

Ils étaient heureux et fiers de leur choix, pourtant ils n’en dirent pas un mot à leurs proches.

De leur côté, Bérénice et Cédric étaient en train de traverser une crise de couple d’une rare violence. A l’heure où ils devenaient parents, la réalité à laquelle ils étaient confrontés s’éloignait tant du bonheur imaginé. Les nuits hachées en tout petits tronçons, l’épuisement, les pleurs de Jade, même le jour, sa demande incessante des seins de sa mère. Ils ne s’attendaient pas à ce que leur vie devienne si dure d’un seul coup.

Salomé les observait se déchirer, s’énerver, se noyer. Son corps frissonnait des douleurs de sa jumelle, mais elle restait spectatrice extérieure de ce triste numéro. Ainsi elle vit sa sœur, submergée, abandonner son allaitement.

Et Salomé lut tout ce qu’elle put trouver sur l’allaitement maternel.


Le jour de la fête des mères, Bérénice et Salomé se retrouvèrent chez leurs parents. Malgré une épaisse couche de maquillage, la jeune mère ne pouvait cacher ses cernes gris, et ses parents la questionnèrent avec inquiétude. Jade était là, elle dormait paisiblement dans sa poussette sous la surveillance de son père. Plus silencieuse que jamais. Aussi les grands-parents eurent bien du mal à comprendre de quoi se plaignaient leur fille et leur gendre.

Salomé et Jonathan se tenaient un peu à l’écart des conversations. Ils ne souhaitaient pas révéler leur secret, pas encore. Tandis que Salomé caressait son ventre, sa mère s’enquit de l’avancée de la grossesse. La deuxième échographie avait été réalisée quelques jours plus tôt. Nadine demanda alors quel était le sexe du bébé. Quelle déception lorsque les futurs parents expliquèrent qu’ils voulaient garder la surprise ! Même Bérénice se détacha de ses propres soucis, s’étonnant du choix de sa sœur. Les questions fusèrent. Sur le choix des vêtements, de la couleur de la chambre, du prénom. Salomé et Jonathan répondirent avec calme. Ils voulaient vivre l’arrivée de leur enfant de la façon la plus naturelle possible. Ces quelques mots étaient presque une révélation.

Les interrogations s’accumulèrent. L’inscription à la maternité – la même que Bérénice, bien sûr. Les cours de préparation – de la clinique, bien entendu. Le matériel de puériculture – indispensable, forcément.

Les futurs parents bafouillèrent des réponses vides tout en se cherchant du regard.


La bâche était une relique des travaux de leur maison, gardée pour une possible utilité future. Salomé avait profité de cette belle journée de juin pour nettoyer la toile plastique, avant que son ventre ne soit trop lourd, et trop gros, pour cette tâche. Elle avait frotté à la brosse toute la surface, savonné et rincé les deux côtés. Ce faisant, elle avait été surprise par quelques contractions isolées.

Lorsque Jonathan arriva, Salomé l’informa en souriant que le parquet en bois massif de leur jolie chambre serait bien protégé. Il n’y aurait pas de sang séché entre les lattes.


Anne ne leur avait pas caché l’aspect financier du choix qu’ils s’apprêtaient à faire. Pour accompagner les accouchements à domicile, elle devait être assurée, or les tarifs prohibitifs de cette assurance professionnelle l’obligeaient à pratiquer un dépassement d’honoraire important. En l’occurrence, le prix du voyage pour lequel ils économisaient depuis plusieurs mois.

Pour Jonathan et Salomé, le sacrifice était justifié. Ils échangeaient volontiers une escapade africaine contre la naissance de leur premier enfant dans l’intimité de leur foyer.


Au milieu du mois d’août, Salomé se rendit à la maternité pour les rendez-vous « obligatoires » du neuvième mois. Elle s’y était inscrite, quelque temps auparavant, pour parer à toute éventualité. Là, elle mentit sur ses réelles intentions, craignant que son inscription ne soit annulée s’ils apprenaient qu’elle désirait accoucher chez elle.

Elle se força à répondre aux questions de l’anesthésiste. « Voulez-vous la péridurale ? » Comme si l’on pouvait vraiment répondre à cette question…

– Plutôt non, osa-t-elle timidement.

– C’est votre premier accouchement ? Alors je coche « peut-être », parce qu’à mon avis, vous la prendrez », annonça-t-il avec assurance.

Salomé quitta l’hôpital la boule au ventre. Elle y avait été accueillie comme un numéro de dossier. On lui avait posé des questions creuses, on n’avait pas vraiment écouté ses réponses. Et la sage-femme qui l’avait examinée semblait ne pas avoir le temps, ni l’envie, de se montrer douce.

Sur le chemin du retour, Salomé passa à la pharmacie de son village. Le pharmacien s’étonna de la prescription d’Anne pour une bouteille d’oxygène. Salomé dût lui expliquer que c’était une mesure de précaution, pour venir en aide au nouveau-né s’il en avait besoin. Elle se heurta à un mur d’incompréhension quand elle prononça finalement les mots « accouchement à domicile ». Le pharmacien mit à peine les formes pour lui affirmer que cette démarche était insensée, et dangereuse.

Mais elle pût tout de même ramener la bouteille chez elle. Ils étaient enfin prêts.


Au moment de l’altercation, la pharmacie était bondée. Au village, les langues allaient commencer à se délier. Il était temps de prévenir la famille. Salomé et Jonathan invitèrent Nadine, Gilles, Bérénice et Cédric. Le dîner fut programmé un vendredi soir, quatre semaines tout juste avant la date prévue pour le terme.

Alors qu’ils s’apprêtaient à trinquer, Salomé se leva, regarda ses parents, sa sœur, son beau-frère, puis elle déclara que leur bébé pouvait maintenant arriver à n’importe quel moment, et qu’il allait naître chez eux, dans cette maison. L’annonce fut accueillie par un silence ébahi. Sans attendre les questions de leurs proches, Salomé et Jonathan expliquèrent les raisons de cette démarche. Leur envie de naturel, d’intime, d’humain. Le débat fut houleux. Chacun tenta de les faire changer d’avis, mais cela faisait bien trop longtemps que cette décision était ancrée en eux.


Deux semaines plus tard, le début du mois de septembre avait remis chacun au travail. Salomé s’impatientait. Chaque jour, elle faisait de longues promenades dans le village et même, quand il ne faisait pas trop chaud, dans les collines environnantes.

Les heures s’égrenaient, jour après jour, interminable attente.


Deux jours avant la date limite présumée, Salomé commença à discerner quelques contractions. Tout au long de la journée, elle ressentit la tête de son enfant appuyer si bas qu’elle ne parvenait plus à se mouvoir comme d’habitude.

Quand Jonathan rentra du travail, il trouva sa femme allongée sur le canapé, caressant son ventre et essayant de trouver une position confortable. Elle lui dit qu’elle se sentait différente, et que leur bébé allait peut-être arriver cette nuit.

Pendant la soirée, Salomé et Jonathan alternèrent les positions. Les ronds de bassin sur le ballon, les suspensions, les accroupis. Chaque contraction arrivait, plus forte, plus impressionnante que la précédente. A chaque fois, le calme qui y succédait était si parfait qu’il semblait marquer la fin de l’épisode. Alors ils discutaient, riaient, vaquaient à leurs occupations. Mais une autre contraction survenait, déferlante de douleur croissante.

Ainsi les heures passèrent. Jonathan soutenait Salomé, de son corps il la portait, de sa voix l’encourageait, et les mots simples qu’il prononçait étaient réconfortants comme du miel.

Peu à peu, la douleur était devenue intense, les contractions s’étaient rapprochées. Même sans compter, Salomé le savait dans son corps. Lorsqu’elle vit à l’horloge du salon qu’il était minuit, elle demanda à Jonathan d’installer la bâche dans leur chambre. Vite. Entre deux contractions il se mit à dérouler le plastique. Depuis le salon Salomé le rappela en criant. Elle ne pouvait pas tenir sans lui, elle avait besoin de ce contact, de cet amour, de son corps pour s’accrocher, s’agripper, se suspendre.

Entrecoupé dans chacune de ses actions, Jonathan installa la chambre, la lumière, la musique, appela Anne. Elle n’était pas loin de chez eux. Elle fut vite là.

Son arrivée rassura Salomé. Avivée par la souffrance, son angoisse avait enflé. Tout à coup tout allait mieux. Ils n’étaient plus seuls.

Anne annonça tranquillement à Salomé que le travail était bien avancé. Leur bébé était prêt à naître.

Quant elle s’assit dans le bain, le soulagement fut immédiat. Les contractions étaient toujours là, mais dans l’eau elles semblaient enrobées.

Encore quelques dizaines de minutes dans ce temps suspendu.

Salomé se releva. Elle sentit un liquide chaud couler entre ses jambes. Ce n’était pas l’eau du bain. C’était l’eau de son ventre.

En quelques minutes, la douleur décupla, en puissance et en fréquence.

Salomé, Jonathan et Anne étaient dans la chambre à présent. A chaque contraction, les gémissements de Salomé se faisaient plus violents. Elle ne savait plus qui elle était ni ce qu’elle faisait là. Tout se perdait dans l’acuité de la douleur.

Soudain elle perçut ce qui l’avait incité à renoncer à la péridurale. Cette sensation qu’on lui avait décrite, irrépressible. Une poussée qui venait de l’intérieur.

Elle s’installa sur le lit, à quatre pattes. Depuis cinq mois qu’elle se préparait à ce moment, elle s’était toujours vue accoucher ainsi.

Et elle poussa.

Elle y était. Elle donnait tout.

Elle avait si mal. Impression d’écartèlement. Elle se sentit perdre pied.

Elle devina les mains de son homme sur elle. Elle entendit sa voix, et celle d’Anna, au milieu de ses propres hurlements. Elle s’accrocha à ces voix. Elle leur dit. Qu’elle n’y arriverait pas. Que c’était trop.

« Je vois ses cheveux », dit Anne, d’une voix douce et confiante. « Tu peux le sentir avec ta main, là. » Salomé tendit une main hésitante, et elle toucha. C’était vrai, son bébé était juste là.

Une dernière fois, elle poussa. Elle cria. Elle n’entendait plus rien. Elle ne sentait plus rien. Ou plutôt si, elle sentait tout. Le monde entier la traverser. La vie naître d’elle.


Son geignement rompit le silence. Salomé la regardait, surprise de la découvrir là, sous elle, si petite. Sa fille.

Elle l’effleura, bredouilla quelques mots. Des mots déjà prononcés, quand elle était dans son ventre, mais qui en cet instant prenaient un son étrange. Elle la prit contre elle, se retourna, la posa sur sa poitrine. Puis elle la contempla. Jonathan était juste à côté, abasourdi.

Ils avaient l’impression de flotter.

Depuis neuf mois ils attendaient ce moment, ils l’avaient préparé, ils en avaient parlé. Jamais pourtant ils n’avaient imaginé qu’ils seraient dans un tel état. Euphorie calme, contemplation, adoration.

En quelques secondes elle était devenue une mère, il était devenu un père. Plus que la naissance de leur fille, ils venaient de vivre une renaissance, leur propre renaissance. Ils en restaient hébétés.

« Notre monde vient d’en trouver un autre » chuchota Jonathan.



Le bruit des conversations emmêlées emplissait toute la salle. Anonymes au milieu de tous, Jonathan et Salomé se tenaient, silencieux, leurs épaules appuyées l’une contre l’autre. Leurs regards balayaient la scène dépouillée, le pupitre et les spots crachant leur lumière acérée.

Lorsqu’elle parut, les discussions s’estompèrent. Elle prit le temps de considérer le public, puis d’une voix claire et veloutée, elle égrena son discours. Choix, accouchement naturel, maisons de naissance, le monde avait changé. Elle salua le courage des sages-femmes qui, avant elle, avaient mené ce combat, du temps où l’opinion publique s’y opposait. « Les sages-femmes, et les mères aussi, car nous ne serions rien sans elles » ajouta-t-elle. Jonathan et Salomé frémirent, elle les avait trouvés. Elle planta ses yeux dans ceux de Salomé. Elle articula encore : « Je m’appelle Inaya, j’ai trente-et-un ans, et j’ai été mise au monde à la maison. »

Sans décrocher son regard de celui de sa mère, la jeune femme effleura son ventre, juste en dessous de son nombril. Alors une larme coula sur la joue de Salomé.

Au nom de sa famille

Au nom de sa famille

Tout avait changé dans sa vie quand elle était devenue mère. Depuis ce jour de février 2012 il lui semblait que rien d’autre ne valait la peine qu’elle s’y intéresse. Avant de basculer, elle ne pensait pas être ainsi happée pourtant. Enceinte de sa fille, elle s’imaginait en mère active, en journaliste prolixe, elle avait même commencé à constituer un répertoire de baby-sitters. Mais lorsque Awa était née, son monde s’était trouvé totalement transfiguré. Elle avait suspendu son écriture, avait pris congé de son travail. Elle avait expliqué à Yanis qu’elle désirait être simplement une mère pour leur fille, et les jours, puis les mois s’étaient écoulés. Alors que Awa avait deux ans et demi, Myrtille avait mis au monde Naël, et sa vie s’en était trouvée doublement emplie. Ses rares lectures étaient des articles concernant le sommeil, la propreté ou l’éducation des jeunes enfants. Elle collectionnait les cartes de fidélité des magasins de jouets et des enseignes de puériculture. Son armoire à pharmacie débordait de sirops anti-fièvre ou anti-toux et de granules d’homéopathie. Les doudous de ses enfants, immondes peluches rapées par l’usure, machonnées et déformées, étaient devenus des gris-gris aux pouvoirs magiques. Elle était même impatiente de voir la joie de ses enfants se déchaînant à la kermesse de leur école. Elle qui n’avait jamais supporté le bruit des cours de récréation, elle aurait volontiers déjà réservé sa place pour tenir le stand de chamboule-tout. Si la langue inuit dispose d’une douzaine de mots pour désigner la neige, combien faudrait-il en inventer pour décrire l’amour de Myrtille pour ses deux enfants, et leurs baisers, et leurs étreintes ?

Cette parenthèse maternelle prit fin de façon abrupte en janvier 2015. Le mercredi 7 janvier, Myrtille, Yanis, Awa et Naël avaient passé leur journée sur les pistes enneigées d’une station des Pyrénées. Coupés des actualités parisiennes, ils avaient modelé un grand bonhomme de neige et avaient glissé dans une luge rouge. Les parents, vêtus de combinaisons de ski bariolées totalement kitsch, avaient accompagné de leurs bravos les premiers mètres à ski de leur fille. Ils avaient pris des dizaines de photographies de Awa, trois ans, et de Naël, six mois. Tous les quatre, ils avaient empli l’air froid de leurs éclats de rire d’enfants naïfs. La chute n’en fut que plus violente lorsqu’en fin de journée ils apprirent qu’un attentat avait visé et touché Charlie Hebdo.

Le vendredi 9 janvier, la neige tombait en gros flocons et le blizzard soufflait en rafale. Yanis et Myrtille passèrent leur journée devant le petit écran de leur chambre d’hôtel. Autour d’eux les enfants jouaient, mais Yanis et Myrtille ne pouvaient se détacher des images. En fin de journée, la sidération laissa la place à la honte. C’était leur nom.

Le lendemain matin Myrtille et Yanis se réveillèrent avec une sensation de gueule de bois. Comment vivre en France le 10 janvier 2015 quand on se nomme Coulibaly ? La jeune femme qui tenait la réception de l’hôtel ce matin là fut traversée d’un tremblement lorsqu’elle lut son nom, un frémissement très léger, presque imperceptible, mais en cet instant Yanis aurait souhaité disparaître. Lui le fils d’immigrés, il avait fusionné avec la France, il avait grandi en prenant racine dans son terreau de liberté, de tolérance, il était devenu journaliste, il avait épousé une « française » – comme disaient ses copains du quartier. Aujourd’hui seuls sa couleur de peau et son patronyme témoignaient de ses origines maliennes. Mais soudainement il devait partager son nom, le nom de sa femme et de ses enfants avec un terroriste, ami des tueurs de Charlie Hebdo, qui avait choisi de cibler des juifs.

Rentrés à Toulouse, Myrtille et Yanis s’étaient ressourcés dans l’anonymat du rassemblement du 11 janvier. Pourtant dès le lendemain l’amalgame était en marche. Quand Yanis arriva dans les bureaux de la télévision locale ce lundi matin c’en était un autre qui préparait la présentation de son journal. Son nouveau contrat était déjà prêt. On lui expliqua qu’il ne pouvait plus paraître à l’antenne après les « événements », qu’il ferait partie de l’équipe de rédaction mais que son nom ne serait plus mentionné. Après avoir vécu trente cinq ans dans sa peau de noir, Yanis devenait un nègre.

Le soir même, Myrtille reprit l’écriture, avec ses mots en guise d’armes, elle n’était plus seulement la mère et l’épouse, elle avait un combat à mener. Elle créa un wiki qu’elle intitula « Janvier 2015, après le choc la pensée », et invita tous les journalistes de ses contacts à y collaborer. En attendant de réintégrer son poste au journal, elle passa des heures à surfer sur le web. Un jour, alors qu’elle faisait des recherches sur les discriminations liées au nom de famille, la sérendipité la mena vers la liste des formalités à accomplir pour changer de nom. Yanis se montra enthousiaste quand Myrtille lui soumit cette idée. « Nos enfants ne porteront plus le nom d’un terroriste… » Avec ces mots il avait convaincu son épouse, et ils étaient devenu la famille Chrétien, nom de jeune fille de Myrtille. Awa et Naël devrait supporter la dissonance de l’association entre leur prénom et leur nom, association qui devenait l’étendard du couple mixte formé par leurs parents.

Un an plus tard, Myrtille présenta son manuscrit à un éditeur parisien ami du directeur de son journal, qui exprima un refus catégorique. « Une Coulibaly qui écrit à propos des événements des 7 et 9 janvier 2015, c’est vendeur… Mais si c’est une Chrétien ça n’intéresse vraiment personne. Donner la priorité au nom de vos enfants, c’était vraiment une erreur pour votre carrière. » L’éditeur pensait l’avoir piqué au vif, ce fut l’inverse. Dans la seconde, Myrtille fut envahie par la zénitude, elle sut qu’elle avait pris la bonne décision. Dans sa chair elle ressentit que l’événement le plus marquant de son existence était bien celui qui avait fait d’elle une mère, et que depuis ce jour tout ce qu’elle accomplissait dans sa vie était, d’abord, au nom de sa famille.

La DRH préférait le biberon

N01 La DRH preferait le biberon

Le tissu jaune orangé glisse doucement sur son dos. Elle se blottit dans ce grand foulard ensoleillé comme dans un châle. Sa poitrine est couverte. Elle sort de son sac le petit tire-lait, soulève rapidement son pull, dégrafe le bonnet de son soutien-gorge, enlève le coussinet d’allaitement qu’elle pose sur son bureau, met en place la tèterelle et commence à pomper. Autour d’elle l’activité bat son plein. Les téléphones sonnent, les conversations se déroulent et s’entremêlent, les claviers des ordinateurs font leur petit cliquetis. Dans son dos, elle entend les pas vifs de ses collègues de bureau. Devant elle, une fenêtre à la vitre blanchie laisse passer la lumière hivernale. A sa droite et à sa gauche s’élèvent des séparations d’open space à peine plus grandes que la hauteur de son regard lorsqu’elle est assise dans son fauteuil de bureau. La tête de sa voisine de droite paraît d’ailleurs au-dessus de la cloison grise : « Raphaëlle, tu as la copie de l’étude de novembre dernier sur la supplémentation en vitamines des nourrissons nés à terme ?

Sa voix se voile légèrement, ralentit puis s’interrompt, alors qu’elle regarde interrogative le mouvement perceptible sous le tissu jaune. « Qu’est ce que tu fais ? »

– Je tire mon lait.

Sa collègue semble totalement interloquée. Tout en continuant à tirer, Raphaëlle lui explique que malgré sa demande officielle on a refusé de lui donner accès à un lieu fermé, et qu’elle a donc décidé d’utiliser son propre bureau pour prendre les pauses allaitement prévues par la loi.

« Pour ton étude, aucune idée, tu sais j’étais en congé maternité en novembre, et je n’ai pas encore vu tous les documents laissés par ma remplaçante. Je te dis ça dès que possible. »

Une heure plus tard, Raphaëlle se trouve devant une porte close. Son regard glisse sur la plaque argentée : Jean Tonioni, Responsable secteur recherche et développement.

Invitée à entrer, elle s’exécute. « Ah, Raphaëlle ! Assieds-toi, je t’en prie. Alors comment se passe ta reprise ? » Sans attendre sa réponse, il enchaîne. « Bon je t’ai fait venir pour parler de cette histoire de pause allaitement… C’est pas possible, ça. Tu ne peux pas utiliser ta machine à traire, là, comme ça, à ton bureau. J’ai eu des plaintes tu sais. » Il s’interrompt un instant pour guetter la réaction de Raphaëlle. La jeune femme est ahurie. Il continue sa litanie. Son débit de parole n’autorise aucune intervention. « Tu vois, par exemple, Mathieu – je le cite parce qu’il n’y a aucun secret à avoir, hein – bon et bien, il a son bureau juste en face du tien, il l’a très mal vécu de te voir exhiber tes seins comme ça, il estime qu’il n’a pas à subir ça… Et il a raison. Alors Raphaëlle, il faut que tu arrêtes ça. J’aimerais ne pas avoir à en rendre compte à Madame Durand tu comprends ? »

Raphaëlle essaie de s’expliquer calmement. Elle rappelle qu’elle les avait prévenus avant sa reprise, lui, la DRH Madame Durand et le directeur du site, Monsieur Papoudalos, qu’en l’absence de lieu dédié elle tirerait son lait à son bureau. Elle souligne qu’elle exerce un droit inscrit au code du travail. Elle insiste sur sa façon de cacher sa poitrine de ses voisins de bureau. « Peu importe la façon dont tu te camoufles, dans un espace de travail ouvert comme le notre, personne ne peut ignorer ce que tu es en train de faire. Je pense que tu serais choquée si Mathieu laissait la porte des toilettes ouverte pour uriner, quand bien même tu ne verrais pas son pénis… Et bien c’est la même chose. »

– Je ne trouve pas vraiment que ce soit comparable. Je fais ça pour nourrir ma fille.

– Enfin Raphaëlle quand même ! Tu es quand même bien placée pour savoir qu’on a d’autres moyens de nourrir les bébés qu’au sein de leur mère ! D’ailleurs c’est limite de la provocation de vouloir allaiter son enfant quand on bosse chez Lactioz.

– Tu veux dire que les salariées de Lactioz n’ont pas le droit d’allaiter ?

– Non non bien sûr que non, ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais bon tu peux la passer au bib ta petite maintenant, c’est bon. Elle a quel âge, là ?

– Elle n’a pas encore deux mois et demi. Je n’ai même pas pris un seul jour d’arrêt supplémentaire après mon congé maternité, je reviens au travail à la date précise, ma seule demande c’est de pouvoir tirer mon lait pour continuer à allaiter ma fille, et c’est mon droit. Peut être que maintenant vous allez me laisser accéder à un endroit fermé ?

– Je n’ai pas de lieu à te proposer. Tu n’as qu’à aller aux toilettes.

– Alors ça, je m’y attendais vu la tournure que prend la conversation… Mais c’est hors de question. Je ne tirerai pas mon lait aux toilettes. »

Raphaëlle se lève brusquement, prend une grande inspiration pour se calmer. Elle secoue sa tête, faisant frétiller ses nattes de jeune fille sur ses épaules, et en posant chacun de ses mots, le plus calmement possible, elle assène à Jean : « Je comprends que ça puisse déranger Mathieu d’imaginer ce que je suis en train de faire avec mes seins, mais si l’on ne me propose pas un autre lieu je tirerai mon lait à mon bureau pendant ma pause déjeuner. »

Sans attendre la réponse de Jean, Raphaëlle quitte le bureau et referme la porte derrière elle.

Moins d’une demi-heure plus tard, le téléphone de Raphaëlle sonne. Elle est convoquée par Margot Durand. Dans l’intimité du bureau de la directrice des ressources humaines, Raphaëlle subit le même type de discours. « Voyons vous devez être raisonnable et cesser de vous exhiber ainsi. » Les mêmes tentatives de persuasion. « Nous avons de très bons laits chez Lactioz, vous le savez, vous participez à leur fabrication… » Les mêmes pressions « Vouloir continuer à allaiter en reprenant le travail, quand on bosse dans une boîte de lait infantile, c’est pas très corporate tout de même ! »

Dans la tête de Raphaëlle, une petite fille de deux mois et quelques lui fait de grands sourires entre deux goulées de lait maternel, se blottit contre son sein, attrape de sa bouche le téton avec un plaisir non dissimulé. C’est pour elle qu’elle décide de ne pas céder.

« J’entends vos arguments madame Durand, mais je réitère ma demande de pauses allaitement, et je vous informe que je tirerai également mon lait pendant ma pause déjeuner. Si je ne peux pas utiliser mon poste de travail, indiquez moi un autre lieu, cela ne me pose aucun problème. Par contre ce lieu doit répondre aux conditions élémentaires d’hygiène, ce qui exclut les toilettes. » Raphaëlle se félicite d’avoir pensé à préparer mentalement son texte.

« Et bien vous y tenez vraiment à cet allaitement ! Dire qu’on a inventé le biberon pour libérer la femme… Mais bon si vous tenez à vous aliéner, vous pouvez vous traire dans la cuisine du personnel, ou dans le bureau privé de n’importe qui, du moment que vous avez son accord. Mais ne comptez pas sur moi pour vous chercher le lieu idéal, ce n’est pas mon problème. Et je vous conseille vivement de ne plus tirer votre lait à votre poste de travail, l’exhibition sexuelle est une cause de licenciement ! »

Moins d’un quart d’heure plus tard, il est midi. Raphaëlle entre dans la cuisine du personnel et referme la porte derrière elle. Il n’y a pas de clé à cette salle, mais n’étant de toute façon pas pudique elle se fiche d’être surprise. Elle s’installe, son tissu jaune autour d’elle. Une odeur de café flotte dans la pièce. Raphaëlle se met à tirer tranquillement, elle pense à sa fille, ferme les yeux, se détend. Soudain la porte s’ouvre. Lorsqu’il l’aperçoit « en pleine action » – comme il s’amusera à le raconter quelques minutes plus tard à ses collègues masculins – Mathieu ne cache pas son dégout. « Cette salle doit rester accessible à tout le monde, tu devrais trouver un autre endroit pour utiliser ta machine à traire… »

Après s’être recouvert précipitamment la poitrine, Raphaëlle se retrouve dans le couloir. De sa main gauche elle serre contre elle sa « machine », son lait fait des vagues dans le récipient alors qu’elle marche rapidement à la recherche d’une salle pour s’isoler. Les larmes lui montent aux yeux. Elle pense aux toilettes comme solution de repli mais chasse bien vite cette idée. « Je ne vais pas les laisser me reléguer aux toilettes. » Au bout du couloir elle ouvre une porte, c’est un cagibi. Elle trouve l’interrupteur. L’endroit est assez grand pour s’y installer. Elle s’assoit sur un marchepied posé dans un coin et reprend son tirage. Autour d’elle, produits d’entretien, balais et serpillères, elle se demande si l’hygiène y est vraiment meilleure qu’aux toilettes. Mais alors qu’elle pompe, la vague de tranquillité la reprend et son corps entier se dénoue.

Elle a presque fini lorsque la porte du cagibi s’ouvre. Lorsqu’elle aperçoit Raphaëlle installée dans un coin sombre de son placard à balais, la femme de ménage pousse un cri d’effroi. Raphaëlle ne peut s’empêcher de rire de la réaction de Mariama, et tout en terminant son tirage elle lui raconte comment elle en est arrivée là. « Tu as raison de ne pas te laisser faire, ma fille ! Moi j’ai allaité mes trois enfants plus d’un an tu peux pas imaginer tout ce que j’ai entendu ici en France, alors qu’au Sénégal tout le monde trouve ça normal qu’une maman donne le sein. »

Mariama sait quels bureaux sont inoccupés. Raphaëlle n’aura qu’à passer par le cagibi pour récupérer la clé sur l’étagère du haut…

Il est seize heures. Raphaëlle fait tourner doucement la petite clé argentée dans la serrure. Confortablement installée dans un fauteuil rembourré elle démarre le troisième et dernier tirage de sa journée. Ses yeux explorent ce lieu inconnu, et s’arrêtent sur un dossier posé bien en évidence sur le grand bureau vide.

« Stratégies commerciales visant à stabiliser voire augmenter les ventes de lait artificiel »

Raphaëlle feuillette le document. Ce qu’elle y découvre lui fait l’effet d’une bombe…

« Des commissions seront versées aux professionnels de santé qui incitent à abandonner l’allaitement au sein au profit du lait artificiel, à condition qu’ils prouvent, enregistrement audio à l’appui, qu’ils ont conseillé l’achat d’un produit de la gamme Lactioz. » Chaque détail de « l’opération » est consigné, le mensonge et la manipulation au service du profit, et au détriment de la santé, s’étalent noir sur blanc pendant soixante-dix pages…

C’est avec une théâtralité assumée que Raphaëlle saisit alors son téléphone pour appeler une amie journaliste : « J’ai un scoop pour toi ! En fait tu avais raison avec tes histoires de lobby du lait. »

A quelques mètres de là, Mariama range un seau accompagné de son balai à franges dans le cagibi, puis referme la porte. Dans sa main elle tient un énorme trousseau de clés qui cliquette au rythme de ses pas alors qu’elle s’éloigne dans le couloir.

Elle sourit pour elle même en passant devant le bureau où s’est isolé Raphaëlle, et chuchote : « Ce que la DRH ne savait pas, c’est que la femme de ménage était membre de La Ligue du Lait… »