Le corps des mères

Le corps des meres

Cette histoire commence avec l’implantation d’un locataire dans un corps jusqu’alors libre. Une prise de poids effrénée, des assimilations linguistiques entre «grossesse» et «grosse», des mots prononcés avec un étonnement un peu écoeuré («Mais tu es énorme !») ponctuent les neufs mois de squat intensif de notre ventre. Je passe vite sur l’imbécillité crasse de ceux qui, sur une chaîne néerlandaise dont on taira le nom, ont décidé de faire de la comparaison entre grosse et enceinte la question d’un jeu télévisé. Je passe aussi sur les désagréments qui ne nous toucheront pas toutes au même endroit ni avec la même intensité, la nature est injuste et frappe au hasard. Les vergetures comme de la peinture qui craquelle et le décolleté transformé en carte routière «toutes les routes mènent aux seins» ne sont que la partie visible du désordre corporel. A l’intérieur les organes se poussent pour laisser croître l’enfant, et les conséquences sur le système digestif de la mère à venir sont à la hauteur de ce bouleversement.

Et puis un jour arrive la première contraction, celle où l’on comprend. Celle qui nous fera vivre toutes les douleurs de règles à venir comme de la souffrance de petite joueuse. L’étau serre, redondant, imposant, puissant. De femme on devient mère dans la force de la douleur utile, enserrée et écartelée, désespérée et joyeuse, énergique et anéantie. Soyons reconnaissantes, les accouchées « voie basse », certaines deviennent mères dans le froid et le silence d’une salle d’opération. Leur passage à elles, c’est une incision au scalpel.

Après, la douleur deviendra les mots pour la décrire et le corps oubliera. Il oubliera même la fermeture éclair entre les cuisses et les douleurs honteuses qui n’en finissent pas de palpiter. D’autres épreuves sont dressées pour nos corps de mères. La privation de sommeil. Les mamelons cisaillés. La reprise du travail. Le retour à la vie d’avant.

Sauf que pour notre corps, notre corps de mère, l’avant n’est plus une option d’avenir. On a porté le futur, on a fabriqué l’amour, on a construit notre dévouement pour nos enfants dans le creux de notre chair. Nos seins ne sont plus un accessoire de mode. Nos hanches ont contenu un être humain. Notre ventre est devenu un coussin confortable pour les jours de maladie de nos petits.

Notre corps s’est transformé même quand autour de lui rien n’a changé, ni les couvertures des magazines ni les panneaux publicitaires ni les attendus de la société. Notre corps de mère s’est transfiguré, à l’inverse de ces injonctions superficielles.

Il porte sur lui les stigmates de son histoire et de son but…

Soyez fières de votre corps de mère, soyez fiers du corps de mère de votre femme, soyons fiers du corps de mère de nos mères. Il est à l’origine de tout.

Chemin de parents

Chemin de parents

Pendant que les enfants poussent les parents grandissent.

A chaque croisement ils font des choix. Allaitement ou biberon. Pouce ou sucette. Sommeil séparé ou cododo. Tel pédiatre ou tel autre. Poussette ou écharpe.

Au fur et à mesure qu’ils avancent, ils ferment des voies. D’autres s’ouvrent. Ils évoluent, découvrent, explorent. Des rencontres de bord de chemin dévoilent des sentiers cachés.

Mais surtout, ils deviennent sûrs. Gagnent en confiance. En sérénité. En expérience.

Ils ne sont plus ces jeunes parents avides de perfection, avec ce besoin de prouver à tous qu’ils sont capables. Ils ont renoncé à la perfection et même à la capacité. Ils ont compris qu’ils ne seront jamais cette illusion…

Au bout de quelques années et à partir de deux enfants, tous ceux qui les noyaient de conseils plus ou moins (plutôt moins) sollicités ne mouftent plus un mot. Les parents n’ont plus rien à prouver. Leur susceptibilité s’est éteinte.

Alors les rares conseils encore donnés glissent. Ils acceptent cette main tendue pour ce qu’elle est, ni critique ni recette, mais une astuce en forme de parenthèse.

De toute façon, pour ceux autour, ils n’en ont pas vraiment besoin. Ils ont gagné leurs galons de parents, comme un tampon à chaque étape. Ils sont sacrément tamponnés, ça se voit de l’extérieur. Qu’importe si l’intérieur est constamment submergé.

Un chemin sous-marin en quelque sorte…

Réussir son allaitement ce n’est pas seulement un coup de chance

Tenue correcte exigée

On a peut être un peu trop tendance à penser, enceintes, que l’allaitement c’est naturel. Que ça coulera tout seul – c’est le cas de le dire.

On compte sur la chance de la débutante, sur les conseils à la maternité, sur l’expertise du pédiatre… Aïe ! Rien de tout cela ne fonctionne à coup sûr. L’accompagnement en maternité est souvent bien léger – quand il est approprié ; les conseils contradictoires – voire contraires aux bons usages de l’allaitement ; les pédiatres pas formés à cette question – et pour certains carrément réfractaires à un allaitement qui dépasserait trois mois. On n’est pas rendues dès lors, si l’on ne s’est pas renseignées pendant la grossesse, si l’on ne pose pas les questions aux bonnes personnes, si l’on ne se blinde pas contre les bêtises que l’on entendra.

Si l’allaitement est important pour vous, si vous croyez qu’il est important pour votre enfant, si vous y tenez, ne passez pas à côté de l’inévitable prise d’informations avant. Sachez où prendre les infos pendant (site de la Leche League, Forum des tétouilleurs, associations de soutien à l’allaitement). Et puis venez partager aux réunions allaitement, on y chemine tellement, entourées d’autres mères qui allaitent, qui ont allaité, qui vivent, qui ont vécu ce que l’on traverse…

A Marseille, c’est nouveau cette année, la Famille Zen propose des rencontres allaitement, totalement gratuites, que je co-anime avec une autre maman ayant une expérience longue d’allaitement (en ce qui me concerne : plus de deux ans pour mon fils et plus de trois ans pour ma fille), avec l’envie d’accompagner avec bienveillance votre expérience d’allaitement.

Les réunions allaitement me manquaient tant, j’ai dû trouver un moyen d’en faire exister de nouvelles ! Et puis… le savoir ne vaut rien s’il n’est pas partagé.

Ça vous tente ? Je vous donne les dates des prochaines réunions pour 2017 : le dimanche 15 octobre, le dimanche 12 novembre et le dimanche 17 décembre, de 10h à 12h à chaque fois. Après-demain, ce sera au parc du Palais Longchamps (tant qu’il fait beau et chaud profitons-en !). Toutes les infos sont sur la page facebook de la Famille Zen. A dimanche ?

Allaitement long, très long, très très long

Allaitement long

Il fait tellement partie de mon quotidien, cet allaitement. Avec le temps il est devenu tellement naturel, tellement normal. J’ai développé une telle indifférence à la surprise des gens, qu’elle glisse sur moi. Les remarques sont devenues inexistantes face à cette assurance sereine que je porte en moi, qu’allaiter son enfant jusqu’au sevrage « naturel » c’est… naturel. J’en parlais déjà, ici, avant que ma fille ne fête ses trois ans. Quelques mois sont passés, et l’allaitement est encore là, en pointillé, de moins en moins présent, chaque tétée comme peut-être la dernière, mais encore là… Dans une semaine, cela fera six ans que j’allaite – avec une interruption de cinq mois pendant ma seconde grossesse. Alors oui, chez nous l’allaitement est très très long. Une très longue période de ma vie de femme, de notre vie de famille.

En créant ce blog je pensais que l’allaitement serait un sujet récurrent, et puis finalement dans le nuage de tags le mot reste petit, discret, comme son rôle dans notre vie de famille, maintenant que nous n’avons plus de nourrisson à la maison.

Je pensais que l’allaitement – ce lien et cette implication du corps dans la maternité – me manquerait en s’estompant, mais je me trompais. L’allaitement est un passage. La maternité est un tout.

Je l’oublie, alors, cet allaitement « hors norme »… Et puis parfois il ressurgit dans toute son exception. L’autre jour chez notre pédiatre un journaliste faisait un reportage sur la vaccination. Quand j’ai mis ma fille de trois ans au sein pour l’aider à gérer la douleur de l’injection, que mon médecin adoré en a rajouté une – énorme – couche en me demandant de répéter l’âge de ma fille, et a affirmé au journaliste qu’il assistait à quelquechose d’extraordinaire… Bon j’avoue que j’ai piqué un fard.

De la même façon, quand je compare nos propos de futurs parents à ce que l’on vit aujourd’hui, le contraste est flagrant. Enceinte, quand j’évoquais, déjà, l’allaitement long (à cette époque j’envisageais d’allaiter un an), nous étions d’accord avec mon amoureux pour dire que nous trouvions cela étrange un enfant qui marche, qui parle… et qui tète encore. Mais ça c’était avant… Il y a quelques semaines, ma fille est venue me voir dans ma chambre et m’a dit très précisément : « Je veux téter avant que tu ailles te doucher ». « Avant que tu ailles », quoi ! Et puis elle a tété, cinq secondes en tout, moi accroupie, elle debout, et j’ai eu cette image à l’esprit…

Allaitement long Une Time

Cette Une « scandaleuse » représentant une réalité que personne ne veut voir.

L’allaitement dure trois ans

lallaitement-dure-trois-ans

Du moins, il peut.

Comme il peut durer trois jours.

Ou trois semaines, avec un pic de croissance dont personne ne parle (hormis les mamans allaitantes averties) et qui fera croire à la plus motivée des mères qu’elle n’a « pas assez de lait ».

Ou trois mois, avec la reprise du boulot et le refus de la présumée torture du tire-lait.

Il existe mille raisons d’arrêter l’allaitement avant qu’il ne cesse de lui même…

Chez nous, on a cheminé, de mois en mois, jusqu’à deux ans et quatre mois pour mon grand. J’étais enceinte de sa sœur, et c’est ma grossesse qui a provoqué son sevrage (les hormones induisent changement de goût et diminution de quantité).

Ma fille, deux ans et neuf mois, tète encore. Depuis longtemps ce n’est plus que dans l’intimité du réveil ou des soirées à la maison. Et si je ne me cache pas d’allaiter encore, quand le sujet est abordé, j’avoue sans mal aussi que j’en ai vraiment marre.

J’en ai marre, mais j’irai au bout. Jusqu’au sevrage naturel. Je savais par expérience que passé un certain âge il est plus difficile de sevrer un enfant, plus douloureux, plus brutal, moins justifiable. Comment pourrais-je expliquer à ma fille qu’hier encore elle pouvait téter, et qu’aujourd’hui c’est fini ? Je m’y refuse et donc je persisterai jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même. A un moment, l’enfant est prêt à passer à autre chose, et le réflexe de succion disparaît. Tout concorde, ils n’en ont plus besoin et ils ne savent plus. Quand j’explique cela à toute personne qui s’y intéresse, la question suit immédiatement : « Mais ça peut durer longtemps ? »

Alors je réponds d’un ton sérieux que la plupart des enfants se sèvrent naturellement entre deux et trois ans. J’espère que ce sera notre cas. Et j’omets de stipuler ceux qui ont cessé à cinq ans.

L’allaitement est tout empli, aussi, de merveilleux moments de tendresse, et d’histoires rigolotes. Comme lorsque je raconte que si je bois de l’alcool au repas du soir, je lui annonce qu’elle ne pourra pas téter avant le lendemain matin. Alors elle me demande régulièrement : « Tu as bu du vin, maman ? Je peux téter ? » Mon pharmacien a bien rigolé lorsque je lui ai livré, il y a quelques jours, cette petite anecdote.

Je suis consciente d’être un peu une extra-terrestre. Mais ce qui me permet d’assumer notre anormalité sociétale, c’est que je suis persuadée d’être dans la normalité biologique…

Tenue correcte exigée

Tenue correcte exigée

Tout est blanc. Les lattes du plancher, les murs en lambris, les nappes cotonneuses, la vaisselle. Même les verres à vin arborent un blanc laiteux. La jupe beige clair de la serveuse virevolte tandis qu’elle papillonne d’une table à l’autre, un carnet de bons dans une main et plusieurs panières dans l’autre.

A la table une, après de nombreuses hésitations sur la position du landau gris clair, un couple s’est établi.

A la table ronde, portant le numéro trois, juste à côté, une famille attend qu’on leur apporte les cartes. La grand-mère ne cause guère et ne sourit pas davantage, elle inspecte le restaurant. Sa fille est assise à sa gauche, et à côté de celle-ci, son gendre. A sa droite se tient une jeune fille de dix-sept ans, captivée par l’écran de son smartphone, puis le petit frère de onze ans.

Lorsque le bébé de la table une se met à pleurer, sa mère l’extrait avec lenteur de sa nacelle. Le tenant contre elle, elle se balance avec légèreté, tel un bateau qui tangue. Les cris stridents de ce tout jeune nourrisson sont insolites, dans ce lieu épuré et silencieux, aussi, de nombreux clients examinent la jeune femme. Elle caresse avec douceur les cheveux clairsemés de son enfant, y frotte son menton et sa bouche, respire leur odeur. Elle porte un pantalon en lin blanc et un débardeur rose blousant. Ses longs cheveux blonds dorés sont attachés en un joli chignon tressé. Ses yeux couleur noisette sont entourés d’un halo bleu. A travers les plis de son haut, elle sort un sein, décroche en un claquement de doigt la dentelle qui le recouvre, et son aréole paraît. La couleur de caramel foncé contraste avec la blancheur de peau de la jeune femme. D’un geste mal assuré, mais qui se voudrait rapide, elle dirige son téton vers la bouche du nourrisson. Lorsqu’il attrape le sein, Aurore se détend enfin dans un sourire lumineux.

A la table trois Lola et Jeannine, la jeune fille et sa grand-mère, observent, ahuries, la scène. Patricia, la mère, se fige. Elle demande à Lola et Jeannine ce qui les stupéfait tant, et la conversation se poursuit dans un murmure.

Une demi-heure s’est écoulée. Jeannine s’impatiente. Les yeux rivés sur la montre qu’elle consulte toutes les deux minutes, elle prend sa fille à témoin. « Tu as vu Patricia, la table d’à côté, ils sont arrivés après nous et ils sont déjà servis ! »

Tout en picorant dans son assiette de frites, Aurore fait à nouveau téter son fils, et Lola lève les yeux de son écran pour s’étonner que l’enfant mange encore.

A l’occasion d’un changement de sein, le téton brun foncé d’Aurore réapparaît, juste au dessus de l’assiette de la jeune mère. Lola tourne la tête, écœurée. Elle imagine qu’une goutte de lait pourrait couler dans la nourriture. Il lui semble d’ailleurs avoir aperçu une traînée blanche sur l’aréole.

Jeannine bouillonne, et comme la serveuse se faufile avec vivacité à côté d’elle, elle la stoppe d’un geste prompt. Sa voix se fait rocailleuse tandis qu’elle l’interpelle avec fermeté. Elle lui parle d’abord de l’attente intolérable, puis, tout en lançant des œillades fébriles en direction de la table une, déplore l’indécence de certains clients, qui détonne avec l’élégance du lieu.

Aurore a rangé sa poitrine et recouché son enfant. Elle entrevoit les regards mauvais que lui jettent maintenant Jeannine et Lola. Patricia, restée jusqu’alors en retrait, essaie de tempérer les propos malveillants de sa mère et de sa fille. Elle admet pourtant, que dans cet endroit distingué, l’attitude de la jeune mère peut paraître inconvenante.

Une heure plus tard, les poissons commandés par la table trois ont été décortiqués, mangés, leur restes jetés, et Aurore a nourri son bébé une troisième fois en ignorant de façon délibérée les mines choquées de ses voisines de restaurant. Dès la fin de leur repas, Jeannine, Patricia et Lola déguerpissent de table, et s’affalent sur les transats beiges de cette plage privée.

Jeannine foudroie du regard sa fille qui, d’un geste assuré, a retiré son haut de maillot, mais pour Patricia, le topless est un symbole de libération, et l’avis de sa mère lui importe peu. Lola quant à elle profite d’une meilleure connexion internet sur son téléphone pour consulter ses réseaux sociaux. Elle découvre alors qu’Instagram a supprimé les photos seins nus qu’elle avait postées la veille sous le hashtag #FreetheNipple. Le mail d’explication du réseau social précise que les photographies de seins dénudés ne sont autorisées sur Instagram que dans deux cas bien spécifiques : l’image des cicatrices d’une mastectomie et … un allaitement actif.

La DRH préférait le biberon

N01 La DRH preferait le biberon

Le tissu jaune orangé glisse doucement sur son dos. Elle se blottit dans ce grand foulard ensoleillé comme dans un châle. Sa poitrine est couverte. Elle sort de son sac le petit tire-lait, soulève rapidement son pull, dégrafe le bonnet de son soutien-gorge, enlève le coussinet d’allaitement qu’elle pose sur son bureau, met en place la tèterelle et commence à pomper. Autour d’elle l’activité bat son plein. Les téléphones sonnent, les conversations se déroulent et s’entremêlent, les claviers des ordinateurs font leur petit cliquetis. Dans son dos, elle entend les pas vifs de ses collègues de bureau. Devant elle, une fenêtre à la vitre blanchie laisse passer la lumière hivernale. A sa droite et à sa gauche s’élèvent des séparations d’open space à peine plus grandes que la hauteur de son regard lorsqu’elle est assise dans son fauteuil de bureau. La tête de sa voisine de droite paraît d’ailleurs au-dessus de la cloison grise : « Raphaëlle, tu as la copie de l’étude de novembre dernier sur la supplémentation en vitamines des nourrissons nés à terme ?

Sa voix se voile légèrement, ralentit puis s’interrompt, alors qu’elle regarde interrogative le mouvement perceptible sous le tissu jaune. « Qu’est ce que tu fais ? »

– Je tire mon lait.

Sa collègue semble totalement interloquée. Tout en continuant à tirer, Raphaëlle lui explique que malgré sa demande officielle on a refusé de lui donner accès à un lieu fermé, et qu’elle a donc décidé d’utiliser son propre bureau pour prendre les pauses allaitement prévues par la loi.

« Pour ton étude, aucune idée, tu sais j’étais en congé maternité en novembre, et je n’ai pas encore vu tous les documents laissés par ma remplaçante. Je te dis ça dès que possible. »

Une heure plus tard, Raphaëlle se trouve devant une porte close. Son regard glisse sur la plaque argentée : Jean Tonioni, Responsable secteur recherche et développement.

Invitée à entrer, elle s’exécute. « Ah, Raphaëlle ! Assieds-toi, je t’en prie. Alors comment se passe ta reprise ? » Sans attendre sa réponse, il enchaîne. « Bon je t’ai fait venir pour parler de cette histoire de pause allaitement… C’est pas possible, ça. Tu ne peux pas utiliser ta machine à traire, là, comme ça, à ton bureau. J’ai eu des plaintes tu sais. » Il s’interrompt un instant pour guetter la réaction de Raphaëlle. La jeune femme est ahurie. Il continue sa litanie. Son débit de parole n’autorise aucune intervention. « Tu vois, par exemple, Mathieu – je le cite parce qu’il n’y a aucun secret à avoir, hein – bon et bien, il a son bureau juste en face du tien, il l’a très mal vécu de te voir exhiber tes seins comme ça, il estime qu’il n’a pas à subir ça… Et il a raison. Alors Raphaëlle, il faut que tu arrêtes ça. J’aimerais ne pas avoir à en rendre compte à Madame Durand tu comprends ? »

Raphaëlle essaie de s’expliquer calmement. Elle rappelle qu’elle les avait prévenus avant sa reprise, lui, la DRH Madame Durand et le directeur du site, Monsieur Papoudalos, qu’en l’absence de lieu dédié elle tirerait son lait à son bureau. Elle souligne qu’elle exerce un droit inscrit au code du travail. Elle insiste sur sa façon de cacher sa poitrine de ses voisins de bureau. « Peu importe la façon dont tu te camoufles, dans un espace de travail ouvert comme le notre, personne ne peut ignorer ce que tu es en train de faire. Je pense que tu serais choquée si Mathieu laissait la porte des toilettes ouverte pour uriner, quand bien même tu ne verrais pas son pénis… Et bien c’est la même chose. »

– Je ne trouve pas vraiment que ce soit comparable. Je fais ça pour nourrir ma fille.

– Enfin Raphaëlle quand même ! Tu es quand même bien placée pour savoir qu’on a d’autres moyens de nourrir les bébés qu’au sein de leur mère ! D’ailleurs c’est limite de la provocation de vouloir allaiter son enfant quand on bosse chez Lactioz.

– Tu veux dire que les salariées de Lactioz n’ont pas le droit d’allaiter ?

– Non non bien sûr que non, ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais bon tu peux la passer au bib ta petite maintenant, c’est bon. Elle a quel âge, là ?

– Elle n’a pas encore deux mois et demi. Je n’ai même pas pris un seul jour d’arrêt supplémentaire après mon congé maternité, je reviens au travail à la date précise, ma seule demande c’est de pouvoir tirer mon lait pour continuer à allaiter ma fille, et c’est mon droit. Peut être que maintenant vous allez me laisser accéder à un endroit fermé ?

– Je n’ai pas de lieu à te proposer. Tu n’as qu’à aller aux toilettes.

– Alors ça, je m’y attendais vu la tournure que prend la conversation… Mais c’est hors de question. Je ne tirerai pas mon lait aux toilettes. »

Raphaëlle se lève brusquement, prend une grande inspiration pour se calmer. Elle secoue sa tête, faisant frétiller ses nattes de jeune fille sur ses épaules, et en posant chacun de ses mots, le plus calmement possible, elle assène à Jean : « Je comprends que ça puisse déranger Mathieu d’imaginer ce que je suis en train de faire avec mes seins, mais si l’on ne me propose pas un autre lieu je tirerai mon lait à mon bureau pendant ma pause déjeuner. »

Sans attendre la réponse de Jean, Raphaëlle quitte le bureau et referme la porte derrière elle.

Moins d’une demi-heure plus tard, le téléphone de Raphaëlle sonne. Elle est convoquée par Margot Durand. Dans l’intimité du bureau de la directrice des ressources humaines, Raphaëlle subit le même type de discours. « Voyons vous devez être raisonnable et cesser de vous exhiber ainsi. » Les mêmes tentatives de persuasion. « Nous avons de très bons laits chez Lactioz, vous le savez, vous participez à leur fabrication… » Les mêmes pressions « Vouloir continuer à allaiter en reprenant le travail, quand on bosse dans une boîte de lait infantile, c’est pas très corporate tout de même ! »

Dans la tête de Raphaëlle, une petite fille de deux mois et quelques lui fait de grands sourires entre deux goulées de lait maternel, se blottit contre son sein, attrape de sa bouche le téton avec un plaisir non dissimulé. C’est pour elle qu’elle décide de ne pas céder.

« J’entends vos arguments madame Durand, mais je réitère ma demande de pauses allaitement, et je vous informe que je tirerai également mon lait pendant ma pause déjeuner. Si je ne peux pas utiliser mon poste de travail, indiquez moi un autre lieu, cela ne me pose aucun problème. Par contre ce lieu doit répondre aux conditions élémentaires d’hygiène, ce qui exclut les toilettes. » Raphaëlle se félicite d’avoir pensé à préparer mentalement son texte.

« Et bien vous y tenez vraiment à cet allaitement ! Dire qu’on a inventé le biberon pour libérer la femme… Mais bon si vous tenez à vous aliéner, vous pouvez vous traire dans la cuisine du personnel, ou dans le bureau privé de n’importe qui, du moment que vous avez son accord. Mais ne comptez pas sur moi pour vous chercher le lieu idéal, ce n’est pas mon problème. Et je vous conseille vivement de ne plus tirer votre lait à votre poste de travail, l’exhibition sexuelle est une cause de licenciement ! »

Moins d’un quart d’heure plus tard, il est midi. Raphaëlle entre dans la cuisine du personnel et referme la porte derrière elle. Il n’y a pas de clé à cette salle, mais n’étant de toute façon pas pudique elle se fiche d’être surprise. Elle s’installe, son tissu jaune autour d’elle. Une odeur de café flotte dans la pièce. Raphaëlle se met à tirer tranquillement, elle pense à sa fille, ferme les yeux, se détend. Soudain la porte s’ouvre. Lorsqu’il l’aperçoit « en pleine action » – comme il s’amusera à le raconter quelques minutes plus tard à ses collègues masculins – Mathieu ne cache pas son dégout. « Cette salle doit rester accessible à tout le monde, tu devrais trouver un autre endroit pour utiliser ta machine à traire… »

Après s’être recouvert précipitamment la poitrine, Raphaëlle se retrouve dans le couloir. De sa main gauche elle serre contre elle sa « machine », son lait fait des vagues dans le récipient alors qu’elle marche rapidement à la recherche d’une salle pour s’isoler. Les larmes lui montent aux yeux. Elle pense aux toilettes comme solution de repli mais chasse bien vite cette idée. « Je ne vais pas les laisser me reléguer aux toilettes. » Au bout du couloir elle ouvre une porte, c’est un cagibi. Elle trouve l’interrupteur. L’endroit est assez grand pour s’y installer. Elle s’assoit sur un marchepied posé dans un coin et reprend son tirage. Autour d’elle, produits d’entretien, balais et serpillères, elle se demande si l’hygiène y est vraiment meilleure qu’aux toilettes. Mais alors qu’elle pompe, la vague de tranquillité la reprend et son corps entier se dénoue.

Elle a presque fini lorsque la porte du cagibi s’ouvre. Lorsqu’elle aperçoit Raphaëlle installée dans un coin sombre de son placard à balais, la femme de ménage pousse un cri d’effroi. Raphaëlle ne peut s’empêcher de rire de la réaction de Mariama, et tout en terminant son tirage elle lui raconte comment elle en est arrivée là. « Tu as raison de ne pas te laisser faire, ma fille ! Moi j’ai allaité mes trois enfants plus d’un an tu peux pas imaginer tout ce que j’ai entendu ici en France, alors qu’au Sénégal tout le monde trouve ça normal qu’une maman donne le sein. »

Mariama sait quels bureaux sont inoccupés. Raphaëlle n’aura qu’à passer par le cagibi pour récupérer la clé sur l’étagère du haut…

Il est seize heures. Raphaëlle fait tourner doucement la petite clé argentée dans la serrure. Confortablement installée dans un fauteuil rembourré elle démarre le troisième et dernier tirage de sa journée. Ses yeux explorent ce lieu inconnu, et s’arrêtent sur un dossier posé bien en évidence sur le grand bureau vide.

« Stratégies commerciales visant à stabiliser voire augmenter les ventes de lait artificiel »

Raphaëlle feuillette le document. Ce qu’elle y découvre lui fait l’effet d’une bombe…

« Des commissions seront versées aux professionnels de santé qui incitent à abandonner l’allaitement au sein au profit du lait artificiel, à condition qu’ils prouvent, enregistrement audio à l’appui, qu’ils ont conseillé l’achat d’un produit de la gamme Lactioz. » Chaque détail de « l’opération » est consigné, le mensonge et la manipulation au service du profit, et au détriment de la santé, s’étalent noir sur blanc pendant soixante-dix pages…

C’est avec une théâtralité assumée que Raphaëlle saisit alors son téléphone pour appeler une amie journaliste : « J’ai un scoop pour toi ! En fait tu avais raison avec tes histoires de lobby du lait. »

A quelques mètres de là, Mariama range un seau accompagné de son balai à franges dans le cagibi, puis referme la porte. Dans sa main elle tient un énorme trousseau de clés qui cliquette au rythme de ses pas alors qu’elle s’éloigne dans le couloir.

Elle sourit pour elle même en passant devant le bureau où s’est isolé Raphaëlle, et chuchote : « Ce que la DRH ne savait pas, c’est que la femme de ménage était membre de La Ligue du Lait… »