[Lecture] « Le sabotage amoureux » d’Amélie Nothomb

L09 imgMes pensées de lectrice ont suivi la même trajectoire que lors de mon précédent (et premier) Amélie Nothomb (Cosmétique de l’ennemi, j’en parlais là). Au début, «mais qu’est ce que c’est que cela ?», pendant les deux premières pages, une sensation de bizarrerie, de rythme saccadé et déplaisant, l’impression d’être emmenée par la main à un endroit qui ne m’intéressait pas. Dès la troisième page pourtant, j’y étais et j’y suis restée, dans ce ghetto de la Chine communiste, au sein de cette guerre d’enfants, à suivre les premiers pas d’amoureuse de la narratrice, sept ans, entre deux cavalcades sur son vélo qui est en fait un cheval… Parfois j’ai relevé la tête pour observer d’en haut cette bizarrerie. J’ai lâché et repris ma lecture. Malgré la taille réduite de ce roman j’ai mis plusieurs jours à le lire. J’ai oscillé en lisant, intriguée, distanciée, amusée.

J’ai apprécié les petites phrases irrésistibles, pépites de drolerie, qui jalonnent l’histoire, et la vision rafraichissante…

Sur les enfants et les adultes « ces enfants déchus ». « Nous n’abordions pas non plus l’inepte question de notre avenir. Peut-être parce qu’instinctivement nous avions tous trouvé la seule vraie réponse : « Quand je serai grand, je penserai à quand j’étais petit. » »

Sur les hommes. « Jusqu’à mes quatorze ans, j’ai divisé l’humanité en trois catégories : les femmes, les petites filles et les ridicules. » (…) « J’avais de la sympathie pour les ridicules, d’autant que je trouvais leur sort tragique : ils naissaient ridicules. Ils naissaient avec, entre les jambes, cette chose grotesque dont ils étaient pathétiquement fiers, ce qui les rendait encore plus ridicules. »

Et puis à la fin, à l’instant où j’ai refermé le livre, j’ai songé : «Il est tel qu’il doit être, chaque mot à sa place parfaite». Comme avec le précédent Amélie Nothomb, j’ai éprouvé la justesse déjantée de cette écriture si particulière. Et la sensation de rencontrer une maîtresse femme de la littérature contemporaine. Bluffant.

[Lecture] « My absolute darling » de Gabriel Tallent

L05 image.jpgC’est un livre percutant, traduit de l’américain mais dans lequel la traduction ne se sent pas, un roman qui nous enserre et nous embarque dans sa violence et sa beauté obscure.

C’est l’histoire captivante d’une jeune fille de quatorze ans, servie par une écriture magnifique de contrastes, tour à tour enivrante de poésie et terriblement crue dans ses dialogues répétitifs.

C’est une lecture haletante, puisque jusqu’à la toute fin du livre on se demande si «Turtle» parviendra à s’échapper de cette emprise d’amour absolu («my absolute darling», lui dit-il), de cette prison folle construite par son père autour d’elle, autour d’eux.

C’est un roman extrême, à découvrir absolument. Et comme ils en parlent tellement mieux que moi, je vous invite à visionner ici l’entretien réalisé par François Busnel avec l’auteur pour La Grande Librairie du 8 mars 2018.

C’est une découverte, enfin, que je n’aurais pas pu faire sans la magnifique note rédigée par l’une des libraires de chez Pantagruel (ma librairie de quartier), merci à elle.

L’amoureuse

n14-lamoureuse

 

(Nouvelle présentée au concours de nouvelles maritimes « Prix Encre de Seiche » organisé par l’association La Mer Veille, une nouvelle qui devait contenir les mots : Marseille, pavillon, livre, étrave et crocodile.)

 

Recroquevillée sur le pont, les genoux écrasés contre sa poitrine, Rachel se laissait bercer par le tangage lancinant. Elle fouillait des yeux la bande de terre qui lui faisait face, et soudain, elle la distingua, illuminée par le soleil de midi, dessin aux traits acérés entre mer miroitante et collines d’un vert brunâtre. Rachel immergea son regard dans cette ville tant attendue, parcourut les lignes de ses immeubles. L’espoir se ravivait.

Les souvenirs de leur départ jaillirent sans crier gare, avec la fulgurante d’un rayon reflété par une fenêtre. Six mois auparavant, lorsqu’elle avait posé la pointe de son pied sur le pont du voilier, son fils dans les bras, elle vivait dans son couple un amour éclatant. Toute aux promesses d’une aventure rêvée, elle exultait, légère et vivante. Ils avaient pris la mer, traversé l’Atlantique, visité les Antilles et quelques côtes d’Amérique latine. Même à terre, ils n’avaient dormi que sur l’eau.

Les images de leur périple devenues floues, la jeune femme ne restait maintenant que sur l’écume des sentiments. La passion s’était éteinte, supplantée par la rancœur et le dégoût. Elle ne savait plus comment cela est arrivé. La promiscuité, l’étroitesse, le roulis, le soleil harassant, les pleurs intenses de leur fils ? Tout se confondait et s’oubliait dans sa détresse. Elle ne retenait, de tous les moments vécus à bord, que les premiers pas de Matthéo.

Aujourd’hui elle rentrait à Marseille, un crocodile silencieux en guise d’amant, le petit voilier métamorphosé en une prison épineuse cernée d’eau sombre.

Au premier pas sur le quai du port, la terre ferme, enfin, elle sut que la déchirure de son couple était consommée. Elle hissa dans ses bras Matthéo qui trottinait vers elle, et balada son regard tout autour. Les quais du Vieux Port, la clarté de pierre des murs, les alignements de petits bateaux, elle se sentit enveloppée, accueillie, étreinte. Sans un regard en arrière, elle s’enfonça dans cette ville maternelle qu’elle connaissait depuis toujours. Errant de ruelles en avenues, son fils sur le dos, elle redevint anonyme au sein de son chagrin. Elle avait quitté son geôlier et retrouvait une amoureuse. A l’intérieur de sa ville amante, tout recommençait pour elle, avec son enfant…

 

Rachel se dressait sur le quai de Rive Neuve, tournant le dos à la Criée. Des rides creusaient son visage. Vingt ans étaient passés. Elle observait cette jeune femme blonde qui grimpait sur le voilier à la suite de son fils, les yeux brillants et le sourire resplendissant. Rachel avait enfoui les sensations de son propre départ depuis si longtemps… Les amoureux hissèrent le pavillon, battirent l’air de leurs saluts déjà lointains. L’étrave du bateau fendait les vaguelettes du port. Et Rachel regardait partir le petit homme de sa vie sur cette mer avide d’amours humains. Elle n’était pas surprise. Porté par la légende de sa petite enfance, il avait poussé parmi les livres marins, histoires de matelots et de traversées, pour la plupart offerts par son père. Il avait fini par franchir les mots pour plonger dans son voyage réel. Elle avait bien tenté de lui transmettre son attachement à la ville, à la terre et à ses étendues de liberté. Elle aurait peut être dû l’éloigner de la Méditerranée. Souvent, elle avait été tentée de rompre avec cette ville, sale, bruyante et surpeuplée, mais elle n’avait jamais pu consentir à briser leur lien d’amoureuses.

Ces pensées ne faisaient que l’effleurer. Les pieds ancrés au sol, elle demeurait, immobile. Bientôt, elle fut seule sur le bord du quai. Elle suivit le rafiot se rapprochant de l’horizon jusqu’à ce qu’il ne soit même plus un point ballotté entre les vagues. Loin.

A la Saint-Valentin…

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A la veille du week-end le plus gnangnan de l’année, je vous devais bien un article neuneu de Saint Valentin…

Depuis quelques jours déjà, les petits cœurs fleurissent un peu partout. Du rouge, du rose, l’amour s’affiche… En ville, sur les panneaux, dans les magasins, sur les écrans. Je trouve toujours cela étrange, quand ça arrive. Toutes ces images inhabituelles… Puis je me souviens que la Saint Valentin est imminente.

Etalées dans les publicités, ces images de l’amour, ce sont surtout des raisons de dépenser. Ce week-end, il faudrait offrir des chocolats, des bijoux, des fleurs, sortir au restaurant. Célébrer l’Amour.

Ça a le don de m’agacer. Quand on nous donne les codes et la démarche à suivre pour bien gérer notre « fête des amoureux », j’ai l’impression de me faire mener par le bout du nez.

Qu’on accepte, ou pas, de fêter la Saint Valentin, l’Amour sera bel et bien à la mode ce week-end. Mais lundi, il redeviendra une mièvrerie absolue, le leitmotiv de ceux qui vivent au pays des bisounours. Au final, l’amour, c’est niais. Sauf quand ça fait vendre.

Et si, pour tout le reste de l’année, on réhabilitait l’amour comme une valeur centrale dans notre vie ? (Je vous avais bien dit qu’il était neuneu mon article…)