Cabane

Cabane

Camping sauvage (2011) de Fred BIESMANS

Les murs de ma cabane sont des mots. Partout où elle va elle en attrape des nouveaux. Parce que ma cabane, elle roule. Elle prend la route, elle aussi, ma cabane à la pensée nomade. Ses murs sont d’abord les pages des livres lus. Les histoires qui peuplent mon passé, mes pensées, mon imagination d’avenir.

Mais ensuite, elle roule et cahote. Son plancher glisse, doux et lisse sous la plante de mes pieds. Et chaud. Il sent la résine. Quand je frotte le bout de mes orteils sur son bois je sens ses anneaux, ses nœuds et ses veines.

Elle a de grandes fenêtres pour contempler le monde. Et une porte close. Sauf… rarement. Pour garder la chaleur et éviter les flèches.

Ma cabane est une roulotte musicienne. Tous les sons de l’univers directement branchés sur mon cerveau. En très fort parfois. Ou en silence impérieux. Elle porte des stylos feutres de toutes les couleurs, des carnets aux couvertures colorées et au papier doux.

Elle reçoit les pages que j’écris dans son ventre, comme une amie. Mes mots rebondissent sur ses murs, deviennent familiers à force de résonner et bourdonner sous mon nez. Et ils rejoignent leurs amis, dans les murs de ma cabane.

(Rires)

Rires

Allez, maintenant, rions !

Les bouches ouvertes, les dents, les gloussements de dindons et autres caquetements.

Ouvrez grand. Aaaah…

Vous avez mal ?

Hon…

Et là ?

Hiii…

Est ce que c’est mieux comme ça ?

Eu hé ha.

Comment il veut que je lui réponde. Il a ses doigts dans ma bouche.

En plus il a battu mon mec au tennis paddle yogalate. Enfin, au tennis.

Enfoiré de dentiste.

J’en étais où ?

Ah oui, le rire. La bouche, les dents, j’ai dérivé.

Reprenons.

Le rire ce n’est pas cela. Ce n’est pas le masque.

Qu’est ce qu’elle disait déjà ?

« Le rire sardonique de ceux qui vont mourir. »

Voilà.

En même temps… (En même temps, comme les allocutions du dernier atelier, les « à un moment donné » et « du coup ». Du coup quoi ? Du coup… rien.)

Reprendre le fil.

En même temps, donc, nous allons tous mourir un jour.

Tous dans le rire sardonique, alors, si l’on y pense…

Rire en mourant, pourquoi pas.

A moins que (A moins que ?)… A moins que ce ne soit Mourir en riant.

Pas vraiment en riant, avec un rictus plutôt. (Plutôt ? C’est pas… ? J’arrête.)

Un rictus de rire dans la mort.

Un rictus. Ça doit faire mal aux mâchoires.

Quelle mort de merde.

Moi, je veux mourir en dormant.

Ou en baisant, tiens.

Quoique. C’est pas cool pour le mec. Ou la fille.

Ah non, ça suffit. La personne, dit. La personne ! Arrête de t’afficher, un peu. C’est un atelier d’écriture, pas un divan de psychanalyse, putain !

Reviens, t’es trop loin.

Lâche le, le divan.

Un divan rouge en velours côtelé qui sent les beaux quartiers et les livres poussiéreux.

Lâche le.

Oui, le psy est beau gosse. Un petit air de David Duchovny à la belle époque. Talalalalala… Pompompompom.

Ma pauvre fille t’es dingo.

Le sujet ! Oui madame.

Ecrire, sur le rire, à propos de… Euh…

Ecrire un texte qui fait rire.

J’espère qu’elle leur file pas des sujets comme ça à ses élèves…

Les pauvres gosses…

Je te lis de la poésie contemporaine.

Et maintenant écris un texte qui fait rire.

Si tu veux ça peut être un rire sardonique…

Tu la vois, là, la gueule de l’ado de base derrière son bureau ?

Tu l’entends, le silence crispé de la classe ?

Allez, tranche-t-elle, on se poile !

Quoi ? A poil ?

Ah, voilà une bonne idée !

A poil !

On y revient, enfin. On y revient toujours.

Peau contre peau. Côtes contre côtes.

Nos jambes imbriquées, alternées.

Il me chuchote une blague et je ris dans ses bras.

Peut-être que je préfèrerais être secouée d’autre chose.

Merde, ça revient.

Où il est le divan ? Vite ! Le psy d’X-files !

Ça y est, je recommence à débloquer.

Je suis au lit avec un homme, docteur, et je pense au rire sardonique.

Au rire de ceux qui vont mourir.

Ceux qui vont mourir te saluent, César.

Normalement, c’est en latin.

Normalement.

Rien n’est normal dans ce texte.

On rit sur commande.

Sous la plume.

Dans les lits et au restaurant.

En sous-vêtements dans la cuisine.

On rit à pleines dents en mangeant.

Dégueulasse.

Voilà, c’est malin, j’imagine l’intérieur de la bouche de quelqu’un qui mange, maintenant. Et tout le reste disparaît.

Le lit, le divan, le psy canon.

Le sujet d’écriture. C’était quoi déjà ?

Madaaaaaame ?

La ligne d’horizon du monde

La ligne d'horizon du monde

La ligne entre lumière et soir se découpe selon les crêtes des montagnes. Elle dessine le seuil d’un monde infini, presque une invention. Elle se fait vibrante d’irréel quand la nuit arrive sans se presser. Elle devient une ondulation sous la brise inexistante tandis que ce que nous avons construit disparaît dans le sombre.

Elle se mue en un silence assourdissant.

Elle se déploie. Elle s’anime. Elle palpite. Puis elle se met à cogner comme le noir se répand.

Elle cogne contre ma peau. La déchire. Pourchasse mon espoir. Ecrase sa braise.

Je lutte mais elle vibre. Elle court. Elle galope. Elle bondit. Elle danse.

Et elle entre. Furieuse, bondissante et dansante.

Je la laisse anéantir mon enveloppe et danser dedans. Vibration sinueuse. Rythme détonnant. Folie écartelante.

Mes pupilles entrent en résonance avec elle. Mes paupières la camouflent. Dedans. D’un bord à l’autre des os de mon crâne. D’un bout à l’autre des limites de mon corps. Jusqu’aux lignes dessinées entre mes omoplates.

Je la laisse m’écraser. Un hommage à sa beauté, à son infini, à sa vérité au delà de toutes nos gesticulations. Elle existera au delà de nos morts à venir.

Quand la lumière revient je suis là, ma carapace déchirée. Nue, immobile, silencieuse. Je suis cette autre ligne, derrière son sourire. Celle des inégalités de ses dents en train de pousser. Mon regard caresse le paysage de sa peau jusqu’au minuscule cratère laissé par la varicelle d’une autre vie. Je reste là. A l’admirer.

La folie, cette hérédité

La folie cette heredite

L’invasion était arrivée, soudaine, violente, dévastant tout sur son passage. Comme les turcs dans son village. Le feu, les bruits, les saccades, les cris. Elle ressentait souvent, en silence, ce cri qui l’avait déchirée cette nuit là. Les fissures qu’il avait laissées dans sa raison malade. Alors elle se faisait envahir, transpercer, écarteler. Ses yeux s’arrondissaient et ses lèvres tremblaient. Son corps palpitait. Des traits rouges rayaient son regard. Sa vue se brouillait. A peine put-elle distinguer les ciseaux dans le tiroir de la cuisine. Elle se jeta, courut presque, avant que son mental ne revienne à son secours, avant que la vague ne s’apaise, les liens rompus, elle se jeta. Le geste acéré, explosif et vital. Répété. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il ne reste que des lambeaux de tissu moins larges que la paume de sa main. Jusqu’au bout de sa folie. Elle rangea les morceaux l’un à côté de l’autre sur l’édredon laiteux. Des rayures sur fond blanc. Un code barre coloré.

« La facture de ta soirée volée, ma fille. »

Elle ferma la porte de la chambre de sa fille derrière elle, si doucement qu’elle entendit à peine le clapotement de la serrure. Ses pas redevenus silencieux la ramenèrent dans la cuisine, elle déposa les ciseaux dans le tiroir resté ouvert. L’invasion est passée sur elle et elle s’est enfuie.

 

Plus un jour.

La jupe sera encore plus courte et la nuit plus longue.

Le rimel sur ses paupières n’en finissait pas d’être repassé, le rouge sur ses lèvres et ses bas neufs.

La porte claquée pour dire au revoir.

Le bruit des talons sur le goudron neuf de l’impasse sordide.

La rumeur enfle, la clameur, la cadence, la musique s’empare de ses idées noires et elles s’échappent dans des tourbillons de fumée. Elle tire sur sa cigarette et imagine le bruit de son grésillement. Le son couvre tout. Son corps se déconnecte des paroles qui continuent à affluer à l’intérieur d’elle, de secousses en tressaillements il se libère du chemin rectiligne qu’on lui a assigné. Il ne lui appartient même plus quand elle coupe le dernier filin la retenant au rivage. Rien à perdre et encore moins à gagner. Plus rien n’existe que la musique et ces corps couverts de sueur. Le temps se déroule, invisible et inodore dans la moiteur des corps de plus en plus nombreux, de plus en plus proches, et la danse devient transe. Elle ne s’arrêtera pas, deviendra insatiable de cette liberté arrachée.

 

Plus vingt-deux ans.

— Et si j’étais folle comme ma grand-mère.

— Folle comme l’autre dingue, pourquoi tu dis ça ? De toute façon elle est pas folle elle est méchante.

— Elle est folle. Tu as vu ses yeux quand elle cris sur maman. Tu as vu les veines pétées comme si elle fumait du shit.

— Peut-être qu’elle fume du shit.

— Non mais sans blague je flippe. Si c’était héréditaire la folie…

— Héréditaire, et puis quoi encore ? Par contre, le shit, elle en fume peut-être pas, mais toi si, et ça n’aide pas.

— Mouais.

— Tu le sais quand même que ça libère la schizophrénie le bédot. Avec ton bagage héréditaire tu devrais peut-être faire gaffe.

— Tu viens de dire que c’était des conneries ces histoires d’hérédité.

— Oui je sais ce que j’ai dit. Mais je suis une voix dans ta tête alors bon, ce que je dis.

— Tais-toi maintenant.

— Pourquoi ?

— J’ai peur de devenir folle et t’entendre dans ma tête ça n’aide pas.

— En même temps, tu veux quoi ? Ne pas être folle. Etre eux.

— Qui eux ?

— Tes parents. Chacun son côté du lit. La drogue c’est mal. Tu n’as que seize ans. Passe ton bac d’abord. Bla. Bla. Bla. Tous ces mots, tous ces objets qui ne servent à rien…