Un polichinelle dans le miroir

Un polichinelle dans le miroir

Il est vouté au dessus du journal étalé sur la table basse. Une cigarette se consume dans le cendrier, un grossier bloc de pierre rose creusé. Il y revient, régulier, tire deux ou trois bouffées rapides puis repose la clope fumante. Il parcourt les articles du canard local, les doubles pages décryptage de la politique de la ville et les petites colonnes des chiens écrasés. La télévision est allumée mais le son réglé au minimum n’est qu’un bruissement presque imperceptible. Le froissement du journal accompagne les toussotements récurrents du grand-père.

Tout à coup, il tressaille : « Ooh ! » s’exclame-t-il. Il s’approche du journal, l’œil vif derrière ses lunettes fil de fer. Il lit avec hâte l’article détaillant le mode opératoire de deux arnaqueurs. « Mademoiselle Mathilde Tibernilo servait d’appât, détournant l’attention des hommes âgés dans la chambre à coucher pendant que son complice Anton Norsgul vidait la maison de ses objets de valeur. La plupart du temps, ils attendaient que leur victime soit endormie pour commettre leur forfait, même s’ils ont parfois réalisé leur larcin sans attendre la nuit. »

 

Il entrebâille la porte, puis regagne tambour battant son fauteuil dans un mutisme accablant, en lui tournant le dos.

« Ça va ? minaude-t-elle en le suivant.

Il tourne avec apathie la tête vers Mathilde. Son visage est cadenassé. Sa voix pesante et dure comme un rocher.

« Ça ne va pas du tout. » Il ponctue sa phrase d’un silence effroyable. « Mais alors pas du tout. »

Il brandit le journal : « C’était ça ton rendez-vous de lundi ? Un procès pour escroquerie ! Et moi je suis quoi ? Une nouvelle arnaque ? »

Mathilde rougit, bafouille, ses lèvres tremblent. « Non ! Toi, toi, toi c’est pas pareil. C’était pas pareil. Je suis tombée enceinte. Je suis tombée amoureuse de toi. Je te promets Georges, je te promets que c’est fini tout ça ! » Elle pleurniche, recroquevillée, à genoux devant lui. Deux gouttes de morve se pointent au bord de ses narines. Ses yeux sont ourlés de larmes et elle le dévisage, suppliante.

« Je ne te crois plus, tu m’as menti. » Il la décroche de ses jambes et s’éloigne. Elle reste, ratatinée sur le sol entre la table basse et le fauteuil. Assis à l’extrême opposé du canapé, il regarde la télé sans le son. Il ne lui jette pas un regard. Les larmes coulent, longues et molles, sur les joues d’enfant de Mathilde. Elle renifle et sanglote à grand renfort de bruits mouillés.

Plusieurs minutes s’écoulent ainsi.

Toujours sans la considérer, il lui dit : « Assied-toi, c’est mauvais pour le bébé que tu restes repliée en boule. »

Elle s’exécute. « Explique-moi », ordonne-t-il.

« On faisait des arnaques avec Anton, avant que je te rencontre. Je m’occupais des mecs et Anton vidait leur appartement pendant qu’ils dormaient.

– Vous aviez prévu la même chose pour moi ? »

Mathilde ne répond pas, d’abord. Elle renifle, larmoyante.

« Toi, tu as été si gentil avec moi. Il s’est passé quelque chose entre nous, et puis ce bébé… » Elle s’interrompt, secouée de spasmes. Il la prend dans ses bras.

« Tu ne sais même pas si c’est mon bébé.

– Ne dis pas ça. Je sais que c’est le tien. » Elle le fixe. « Je le sais, crois-moi. »

 

Assise à côté de lui sur le canapé, elle le regarde, l’œil humide, la tête penchée. Elle passe sa main avec douceur dans son dos. Georges regarde la télé, concentré, en fumant. De temps en temps il jette un coup d’œil vers cette jeunette qui se morfond d’amour pour lui. Il ne peut pas s’empêcher de se sentir gonfler d’orgueil, dans ces moments où elle le bade, les yeux admiratifs. Il ne saurait dire s’il l’aime, cette petite, mais sa vie est sacrément plus piquante depuis qu’elle en fait partie.

Lorsque les pubs prennent le relais de la série policière, il se tourne vers elle, soudain suspicieux. « Tu es à combien de grossesse là ? Parce qu’on voit pas ton ventre pousser, c’est normal ? Tu es sûre que tout va bien ?

– Deux mois et demi, tu sais bien. Regarde Georges », susurre-t-elle en sortant une feuille de son sac à main.

Il attrape le morceau de papier, le déplie et semble surpris. Grâce au compte rendu d’échographie, il détaille les mesures de ce petit être dans le ventre de Mathilde, s’attarde sur les photos. Tout à coup la présence de l’enfant est bien réelle.

« En tout cas ton ventre n’a pas grossi d’un millimètre depuis notre première nuit.

– De quoi tu te plains ?

– C’est pas ça. Mais ma fille, à deux mois de grossesse, elle était déjà enrobée.

– Justement. Je suis pas ta fille. » Elle l’enjambe, s’assoit sur ses cuisses, la poitrine au niveau de son visage, et il ricane en lui attrapant les fesses.

 

A demi allongée sur le canapé, le dos cambré, le ventre en avant, elle soulève sa blouse et l’invite à toucher. Il reste à distance, le visage sombre. Elle insiste « C’est ton fils Georges !

– Ça… Rien ne le prouve, bougonne-t-il. Et puis je t’avais bien dit d’avorter.

– Et je ne l’ai pas fait. Maintenant, tu vas avoir un fils.

– Quel cadeau ! On ne peut même plus faire l’amour. Foutue grossesse !

– Il ne reste que cinq mois maintenant. Après, je m’installerai ici avec notre bébé. On sera heureux. » La voix de Mathilde résonne d’une naïveté irritante. Georges la contredit :

« Je ne suis pas prêt à vivre avec quelqu’un. Tu vas trop vite, tu vas trop vite… Tout va trop vite, et ce bébé… »

 

Le temps en passant n’aide pas Georges à accepter un fils qu’il ne désirait plus depuis longtemps. Mais Mathilde lui rend toujours visite.

« Tu es grosse !

– Merci beaucoup, rétorque-t-elle en grognant.

– Non mais c’est vrai, ton ventre a grossi d’un coup, en seulement une semaine.

– Si tu le dis. » Mathilde reste debout. Elle arpente le salon avec une démarche de cane, les jambes écartées, les fesses en arrière.

« Viens t’asseoir à côté de moi.

– Non.

– Je ne peux plus t’approcher ces temps-ci.

– Tu ne veux pas de moi ni de mon fils. Si je continue à venir c’est uniquement pour rester en contact avec le père de mon enfant.

– Et pour que je te paye ce dont tu as besoin, aussi.

– Parce que tu crois que je préfèrerais pas me débrouiller seule ? Je ne peux rien faire avec ce ventre, et puis je dois rester calme si je ne veux pas accoucher en avance, s’énerve Mathilde. Tu n’as qu’à plus rien payer, je m’en fiche. Je retournerai sur le trottoir pour subsister et j’accoucherai peut être dans un bouge infâme. Qu’est ce que ça peut te faire après tout ? »

Mathilde crie à présent. Georges essaie de la calmer mais elle se débat en pleurnichant. Quelques minutes passent. Il l’enserre dans ses bras. Il sent son gros ventre contre lui, et le trouve particulièrement dur. « Tu as une contraction là ? » demande-t-il en posant sa main sur le bide de Mathilde.

« Non. » Elle recule, brusque, une main en protection sur son ventre.

Quelques minutes plus tard, elle est calmée, installée sur un fauteuil en face de Georges.

« Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? lui demande-t-il.

– Trois mille euros pour préparer la chambre du petit. Le lit, les habits, les couches tout ça.

– Je vais passer à ma banque. »

 

Le téléphone sonne, la sonnerie est très forte. Georges décroche :

« Allo ?

– Georges, c’est Mathilde.

– Oui Mathilde. Comment tu vas ? Et le bébé ?

– Ça va. Ton fils est toujours au chaud. Ma sœur me chouchoute. Et puis je m’occupe de ma nièce qui vient de naître, ça m’entraîne.

– Il te reste combien de temps là, avant l’accouchement ?

– Un mois, un peu plus. D’ailleurs je me suis inscrite à la maternité. Ils me demandent deux mille euros pour valider l’inscription. C’est une avance sur les frais médicaux, avant que la sécu rembourse. Enfin j’ai rien compris, mais il faut payer.

– Comment on peut faire pour que je t’envoie l’argent à Bordeaux en étant à Marseille ?

– Tu peux faire un mandat cash, à La Poste. »

 

« Signez là, monsieur. Voilà. Le mandat cash est envoyé, monsieur. La bénéficiaire pourra retirer l’argent dans l’heure. »

 

Une heure trente après, à Toulon, Mathilde ouvre la porte de l’appartement. Anton mange des chips devant la télé. Elle sort les billets de son sac à main et les agite devant lui. « Trois mille euros mon amour ! » chantonne-t-elle.

Elle retire sa robe, passe la main dans son dos et d’un geste assuré dégrafe le corset. Le ventre factice tombe à ses pieds. Nue, elle se jette sur le canapé à côté d’Anton. « Cette arnaque nous a rapporté beaucoup plus que nos coups précédents, tu vois. Je t’avais dit que les cours de théâtre c’était un investissement.

– C’est vrai que je ne pensais pas gagner autant avec ce vieux.

– Bon, on arrive au bout là. Il est à sec le vieux. Il n’arrive plus à payer tous les crédits consommation, il est grave à découvert… C’est la fin. Faut qu’on en trouve un autre, et refaire cette arnaque de la grossesse.

– Mouais. Ça va pas être facile de trouver un autre gars aussi crédule, mais bon, ça se tente… »

 

Le désir de l’oubli

Un jour je dirai « j’ai oublié ». Oubliée, la route propre et bien tracée. Oubliée, la route neuve et lisse. Oublié, le bonheur parfait d’une vie rêvée. Sur le côté, camouflée dans le paysage, il y a une fissure. Je m’y suis engouffrée, je m’y suis enfoncée. J’ai suivi la route abandonnée. Le chemin de traverse dont tu m’avais parlé, sombre, dangereux et terriblement attirant.

Au bout de cette route perdue qu’y a-t-il à part l’oubli ? De plus en plus souvent je veux la suivre, m’éloigner, m’engouffrer, m’enfoncer vers le bout du monde, vers la fin du monde, là où il n’y aura plus que la forêt ou peut-être même pas, là où il n’y aura plus rien de notre vie si brillante si belle si neuve si lisse si heureuse et si facile. Au bout, s’il y a un bout, on aura oublié la vie, on aura oublié le monde, le futur, on aura oublié la route même.

Au début, pourtant, on avait voulu garder notre lucidité, comme tu disais. On avait suivi la ligne blanche comme un rail. Un rail de dope mais un rail quand même. Au bout de la route, on savait la forêt, touffue, sauvage, dévorante, multitude, entière, solitaire et pleine. On pensait qu’en suivant la ligne on ne s’oublierait pas. On se croyait inoubliables, en fait, les humains et leurs vanités. Mais la ligne s’abîme, la ligne s’efface, d’abord un peu puis on l’oublie, on la recouvre.

Elle est oubliée, elle est recouverte, elle est effacée.

J’avais les pieds sur la peinture, pourtant, il n’y a pas si longtemps. Tant que je suis la ligne tout ira bien, je me disais, je saurai revenir, refluer vers la route droite et propre loin des chemins de traverse. Puis j’ai oublié. J’ai oublié où menait cette route. J’ai oublié pourquoi je l’avais prise et si tu y étais toi aussi. J’ai oublié ce qu’il y avait au bout. J’ai oublié si je l’ai su un jour. J’ai pris la route qui éloigne, qui se perd, qui ne rejoint pas, ne rejoint plus. J’ai pris la route qui mène partout, n’importe où, nulle part. Et puis j’ai oublié.

Au bout de la route tu étais là je crois, tout était blanc, doux, chaud. Les frissons de l’oubli m’ont prise, les yeux fermés, le temps suspendu, la fin sur le bout de la langue, j’ai oublié.

La nuit tous les chats sont gris

La nuit tous les chats sont gris

Sur le boulevard, les enseignes des magasins, les feux tricolores et la récurrence clairsemée des phares de voitures jouent leur spectacle lumineux. Leur clignotement coloré est presque éblouissant pour l’homme au volant de son automobile verte. Un voile parcourt ses yeux, pas loin des larmes. Il cligne plusieurs fois des paupières, secoue la tête. Une sensation d’ébriété accompagne ses mouvements. Elle n’en saisit rien, et continue sa rengaine. Elle déroule l’histoire de sa vie comme si elle croyait encore que cela puisse intéresser un homme. Elle étale son mariage perdu, son ex envahissant, ses enfants ingrats, ses petits-enfants distants. Il ne l’écoute pas. Il pourrait s’identifier pourtant, nouveau grand-père gâteau, cinq ans de plus qu’elle. Mais il la trouve vieille. « Je n’ai rien de commun avec cette rombière » pense-t-il.

Arrêté au feu rouge, il reluque les jambes de sa passagère. Les néons urbains apparaissent moins flatteurs que les néons de boîte de nuit. Derrière les bas résilles il distingue la peau d’orange, sous la chemise la bedaine, et le rimel coulant au coin des yeux cerclés de pattes d’oie. Il réprime une grimace de dégoût.

Elle a repéré son œil vaguement lubrique, et elle l’aguiche à présent. Les mots à peine voilés l’invitent. Le regard du vieux se défile, concentré sur la route sans surprise.

Au carrefour suivant, elle glousse de sa propre blague, dont il ignore jusqu’à la chute, lorsqu’il avise, à quelques mètres, un groupe dégingandé sous un abribus peu éclairé. Parmi eux, parmi elles – il ne sait plus – elle se tient tout au bord du trottoir, penchée en avant, décolleté, mini jupe et talons démesurés. Elle réalise quelques pas de danse, et sa jupe est si courte qu’il pense entrevoir une culotte en dentelle. Elle rit aux éclats, et en roulant juste à côté d’elle il ne voit que sa bouche ouverte et ses seins remuant en rythme.

La suite du boulevard défile dans une brume épaisse. Il suit, hagard, les indications de la mémère qu’il raccompagne chez elle. Il refuse le dernier verre en rognant sur les formules de politesse. Il ne raisonne plus. Sa tête tourne. La voiture fait demi-tour, il reprend le boulevard. Au feu rouge, en face de l’arrêt de bus, il ralentit et s’immobilise alors que le feu est vert. L’attitude de cette fille le rend dur – autant qu’il puisse l’être.

 

Il pose sa main juste au dessus de son genou, elle sourit. Il lorgne davantage son entrejambe que la route, et aperçoit la dentelle noire. A soixante-sept ans, c’est la première fois qu’il chope une fille sur le trottoir. Il a bien connu les hôtesses les masseuses et autres escorts, mais les putes de ville, il les trouvait vulgaires, et il craignait que sous leurs attraits se cachent des pénis homosexuels. Aujourd’hui son audace efface ses hésitations.

Malgré l’excitation, les mots qu’il profère sont teintés de paternalisme. Il la tutoie immédiatement, l’appelle par son prénom et l’interroge avec insistance sur son activité, sa fréquence, ses pratiques. Il s’excuse d’être indiscret mais monte les échelons du sans gêne avec des questions intimes – même pour une pute.

Marion est à la fois surprise et amusée par cet homme qui veut se la payer mais qui préfèrerait qu’elle ne soit pas « trop » pute.

Il lui demande combien il lui en coûtera pour une nuit. « Cent cinquante euros la totale. » Elle gonfle le prix. Il est âgé et pénible, il radote et l’ennuie déjà.

Lorsqu’elle pénètre à sa suite dans son appartement, l’odeur lui saute à la gorge. Un mélange d’urine de chat et de renfermé. Au sol, des poils traînent le long des murs et dans les coins.

Il lui propose un café, ou un verre. Sa voix usée tremblote tout à coup. Mais elle ne peut plus l’entendre répéter de nouveau les mêmes mots. Elle l’attire dans la chambre et s’allonge sur le lit. Les poils de chats sont arrivés, en masse, jusqu’au plumard. Il ne l’accompagne pas encore. Il expulse ses chats de la chambre, leur sert à manger et à boire, sort les billets de son portefeuille. Pendant qu’il furète derrière la porte fermée, Marion regarde autour d’elle. Le mur en face du lit est couvert d’étagères. Des dizaines de livres s’y accumulent. A sa gauche, une armoire blanche de mauvaise qualité est salie par des années d’usage et un gros manque de ménage. Mais ce sont les étagères à sa droite, surtout, qui attirent l’attention de la prostituée. Il y a là une dizaine d’étagères pleines de films X, des enregistrements sur cassettes, des DVD aux titres explicites. Son regard traîne sur cet étalage de pornographie, et elle repère assez vite le goût de ce pervers décrépit pour les toutes jeunes femmes, et pour la sodomie.

Il fait encore des allées venues dans son appartement. Lorsqu’il revient, un verre à la main, elle le trouve pathétique. Un doigt de whisky pour se donner le courage de baiser une pute, elle aura vraiment tout vu.

Comme la panne sexuelle du vieux qui se croit beau et performant.

Pendant qu’il passe, penaud, aux toilettes, elle envoie un texto. Un compte rendu d’activité. Elle écrit ses mots, crus et acérés, empoche les billets et s’apprête à passer une nuit insipide.

 

Lorsqu’elle émerge de son sommeil, elle est seule dans les draps un peu déchirés par endroits. Au-delà de l’odeur des chats elle hume celle du café. Elle se rhabille en vitesse. Le prix n’inclut pas la baise du matin.

Dans le salon le vieux est assis dans un canapé de cuir noir autant avachi que lui. Il fixe la télé qui débite ses âneries du matin et ne l’entend pas arriver. Lorsqu’il la découvre son sourire est moins guilleret que la veille. Moins alcoolisé. Dégrisé de sa nuit, il lui sert un café, silencieux. Puis, retrouvant ses mots, il entonne un discours moralisateur.

Tu ne devrais pas te prostituer.

Ce n’est pas bien.

Tu ne vas quand même pas faire ça toute ta vie.

Il n’y a pas de sots métiers, tu sais, ma mère a fait des ménages toute sa vie, mais au moins elle gagnait sa vie honnêtement.

Marion n’en revient pas. Il n’a pas trouvé ça immoral quand il l’a baisée cette nuit, ce vieillard pathétique. Elle s’apprête à lui envoyer dans le dentier une répartie bien cinglante, mais elle est stoppée par une autre phrase qui lui évoque une suite différente :

« Comment je pourrais t’aider à sortir de ce milieu ? »

Elle entrevoit une brèche, et s’y engouffre. Elle raconte qu’elle doit de l’argent à cet homme, son mac. Elle lui doit tellement d’argent, qu’elle ne s’en sort pas. Elle était quasiment à la rue quand elle l’a rencontré et c’est lui qui… Elle montre les textos de Gérard, après avoir effacé son message injurieux de la veille.

« Tu es où ?

Rentre à la maison j’ai une passe qui t’attend.

Bouge ton cul ma pute.

Annonce lui 50 la pipe il est plein de fric.

… »

Le vieux lui rend son téléphone. Il a pitié de cette fille. Elle est si jeune, plus que sa propre fille. Il ne supporte pas de la savoir aux griffes de ce prédateur.

« Je veux le rencontrer ce Gérard. »

 

La sonnerie le sort de sa torpeur. Il pose son café sur la table basse, enfile ses pantoufles effilochées et traîne ses pieds jusqu’à la porte. Il porte un peignoir fatigué, son visage est encore embrumé par la nuit. Il ne s’attend pas à trouver Marion en compagnie d’un homme devant sa porte.

Les deux jeunes gens attendent, debout, dans le salon pendant que le vieux s’habille. Le silence règne. Marion et Amir regardent tout autour d’eux le contenu de l’appartement. Lorsque le vieux revient, Amir prend la parole. Le kaiser n’a pas voulu venir, mais il a chargé Amir de causer à sa place. Marion lui doit tellement d’argent qu’elle lui appartient jusqu’à ce qu’elle ait remboursé sa dette. Quand elle s’est enfuie de chez son ex, elle a été bien contente de trouver les bras accueillants de son Gérard. Grâce à lui elle a un toit, de l’argent, elle n’est plus poursuivie par les créanciers…

Amir explique encore : « Je suis un vieil ami de Marion, mais je ne peux rien faire pour elle. Moi aussi je dois de l’argent au Gérard. »

L’ancien fulmine. Il exige le numéro de téléphone de ce fameux chef terrifiant.

« Combien vaut sa liberté ?

– Plus que tu ne peux payer, le vioc. Laisse tomber elle est à moi. »

En raccrochant, le barbon accroche le regard de Marion. Il y décèle une étincelle de désespoir.

Au fil de la parole de Marion, le patriarche découvre qu’elle est enserrée de toute part. Son portable vibre d’un nouveau message toutes les cinq minutes. Des directives ou des questions auxquelles elle s’empresse de répondre. Grâce à cet appareil géolocalisable que le kaiser lui a fourni, il sait toujours avec exactitude où elle se trouve. Lorsqu’elle se déplace elle se fait accompagner dans une des voitures du mac. Son logement, une chambre chez Gérard. Elle ne peut même pas fermer la porte à clé. D’ailleurs, il lui rend souvent visite la nuit, quand elle ne travaille pas.

« Pauvre fille, pense-t-il, elle n’a aucune voie de sortie. Je suis son seul espoir. »

 

« Vous voulez connaître la somme maximum que vous pouvez retirer en espèces ? Quand souhaitez vous réaliser cette opération ?

– Immédiatement.

– Si l’on n’est pas prévenus, notre plafond de retrait exceptionnel est de 5000€ monsieur.

– Dans ce cas, je vais retirer cinq mille, et prendre rendez-vous avec mon conseiller.

– Très bien monsieur. »

 

Quand il se gare en bas de chez lui, il remarque une Mercedes rutilante de l’autre côté de la voie. Au volant un homme au visage sombre fixe son rétroviseur central. Le vieux comprend qu’il s’agit d’un des hommes de main du kaiser lorsqu’il découvre Marion sur les marches de son entrée.

Elle se lève. Il passe un bras autour de ses épaules et ils s’engouffrent ensemble dans la cage d’escalier.

 

Elle est assise sur le canapé, essayant d’oublier les relents d’urine qui s’en dégagent. Le septuagénaire lui tend une enveloppe. Elle l’entrouvre. Elle n’a jamais vu autant d’argent. D’un ton qui n’admet aucune interruption, il lui assène la marche à suivre.

« Tu ne fais plus aucun client. Tu utilises cet argent pour faire patienter ton mac, tu lui donnes petit à petit comme si c’était l’argent de tes passes. Et tu lui demandes combien il veut pour te rendre ta liberté. Je vais retirer plus d’argent mais il me faut quelques jours.

– D’accord, merci, murmure-t-elle.

– Par contre, tu ne fais plus de passe, hein, parce que sinon ça sert à rien tout ça. Tu as compris ?

– Oui. »

Elle s’approche de lui, pose sa main sur sa cuisse, s’approche encore. Tout près de son visage elle susurre : « Merci. »

Sa main est sur la boucle de ceinture du vieux maintenant, elle fait passer la lanière dans le passant, descend son visage. En une seconde elle est à genou devant le fauteuil, et s’affaire sur la braguette.

« Non non arrête. » Le baderne la repousse. « Il n’est pas question de ça. Ce n’est pas pour ça cet argent, c’est pour t’aider. » Il remet sa ceinture, respire bruyamment. Une bosse gonfle un peu son pantalon. « Va t’en. Va régler tes problèmes, allez. Va t’en. Je t’appelle dans quelques jours. »

Marion ne dit rien. Elle tourne les talons et sort de l’appartement négligé.

 

« Ah la voilà enfin ! »

Il s’apprête à se plaindre de son retard en lui ouvrant la porte. Mais la vue du noir sur sa pommette le stoppe.

« Qu’est ce qu’il s’est passé ?

– C’est Gérard. Quand il a compris que je voulais arrêter, il m’a frappé. Il voulait m’empêcher de venir chez toi, mais j’ai réussi à m’échapper. C’est Amir qui m’a amené. »

Le jeune homme apparaît derrière Marion.

Le briscard ferme la porte derrière eux, ainsi que la chaînette qu’il laisse toujours pendre.

Ils discutent tous les trois pendant de longues minutes. Marion enchaîne cigarette sur cigarette. Le vieux la regarde, tremblotante et apeurée. Ils explorent, ensemble, les possibilités de fuite de Marion.

« Chez moi ça craint, il sait où j’habite le kaiser, énonce Amir. Chez mon cousin peut-être. Il sait où c’est aussi mais il rentrera moins facilement. »

Le vétéran quitte la pièce puis revient après quelques minutes, une boîte à la main.

« Ça pourrait peut être vous aider à l’éloigner, ça ? » Il ouvre la boîte et découvre un fusil à pompe.

Marion et Amir se taisent, abasourdis.

« Allez, les jeunes, c’est un cadeau. Qu’est ce que vous voulez que j’en fasse, moi ? »

 

En sortant de l’immeuble, Amir attrape le bras de Marion, se serre contre elle et lui chuchote : « Chut… »

Ils ouvrent les portières de la petite voiture cabossée. Amir lève la tête vers la fenêtre du vieux et le salue d’un geste de la main. Marion se tourne à son tour, sourit, puis efface bien vite la joie de son visage.

Elle s’engouffre dans la voiture et claque la portière. Amir jette le fusil sur la banquette arrière et prend le volant. Il recule en trombe, sort de son stationnement en faisant crisser les pneus. L’ancien suit des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle tourne au coin de la voie de sa résidence.

Marion jubile : « Dix mille euros ! Tu te rends compte !

– Dix mille euros et un fusil, c’est une bonne journée ma pute.

– M’appelle pas comme ça, on a dit qu’on changeait de business, non ?

– Tu n’en restes pas moins ma pute privée, chérie… »

Marion sourit, pose sa tête sur l’épaule d’Amir.

« Qu’est ce qu’on va en faire, de ce fusil ? Ça vaut rien à la revente cette vieillerie !

– Réfléchis chérie, c’est toujours utile un fusil. Tu voulais pas braquer les bureaux de tabac ? Bah nous voilà avec une arme gratos au nom d’un autre…

– Tu as toujours des bonnes idées ! Ramène moi à la maison mon amour j’ai envie de toi. »

Amir toise Marion puis fait glisser sa jupe en haut de ses cuisses. Du bout des doigts il caresse la dentelle puis fait claquer l’élastique de son string.

« Avant que j’oublie, chérie, attrape le portable Gérard dans la boîte à gants et envoie toi un message furieux, du genre « Je vais te retrouver sale pute j’en ai pas fini avec toi ». Je suis sûr que le vieux a encore quelques économies à dépenser. »

 

Une nouvelle série de nouvelles… pour 2019

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Quand une nouvelle année commence, il faut :

  • Souhaiter une « Bonne année » à tous, dans la réalité et dans le virtuel aussi… Je vous souhaite donc une merveilleuse année pleine de… tout ce que vous voudrez.
  • Redémarrer, continuer, aller si possible vers de la nouveauté. J’attendais donc 2019 pour proposer ici une série de nouvelles, écrites il y a quelque temps, et sorties de leur contexte. J’explique :

Au départ c’était un livre que j’avais écrit au moment de la mort de mon père, construit sur une alternance de récits de la réalité et de nouvelles forcément fictives. Le temps passant sur cette histoire intime m’a privée de l’envie de la partager avec le monde. Ne restent alors que les fictions, dans lesquelles tout n’est pas inventé, mais rien n’est totalement vrai… Je les disséminerai ici, dans les semaines et les mois à venir, comme des rendez-vous.

 

Ces 7 là vont ensemble, vous verrez :

La nuit tous les chats sont gris

Un polichinelle dans le miroir

Escorter l’amour

L’argent ne fait pas l’amitié

Il y contribue

Au nom du Non

Je ne suis plus moi même

 

Les autres sont plus indépendantes :

Evaluer une destinée

Les deux soeurs

Elle, avec ses valises

Lui : aimer c’est abandonner

Nous

Nous

Nous sommes une famille. Nous sommes des voisins. Nous sommes une rue. Nous sommes des parents de la petite école, celle qui regarde la vierge de face. Si nous étions de l’autre côté de la colline, nous regarderions son cul. Serions-nous les mêmes ? Presque. Nos quartiers sont presque les mêmes.

Nous sommes une ville. Nous tous. Mais quand même. Avons-nous des fissures dans nos murs ? Avons-nous un maillot bleu et blanc dans nos placards ? Aimons-nous ce bleu, ni France, ni ciel, ni mer ? Ce bleu un peu chimique, un peu guirlande électrique clignotante, ce bleu un peu moche…

Nous sommes une ville, peut-être. Mais sommes-nous la ville du nord ou celle du sud ? De quel côté de la Canebière ? Quel numéro d’arrondissement ?

Nous sommes une ville. Nous sommes ces lettres craquelées – déjà, et oui – vues depuis le littoral. Sommes-nous ses effondrements, sommes-nous ses questionnements, sommes-nous un nous ?

Nous n’avons parcouru que quelques kilomètres depuis notre salon, notre cocon de nous quatre, notre chez nous, et nous sommes déjà si loin, déjà si pleins. Nous sommes des différences, des origines, des idées, des langues. Nous sommes des visages et des mots.

Nous ne sommes pas vraiment nous.

Mais poussons le nous, écartons nous.

Nous sommes des provençaux. Nous sommes nos crèches, nos oliviers, nos cigales, notre soleil, notre lumière. Le sommes-nous ?

Nous sommes notre pays. Là, ça se complique.

Sommes-nous un Un ou sommes-nous une somme de uns ? Une somme de nous, une sommes de «nous on dit», «nous on pense», «nous on pleure», «nous on souffre», «nous c’est pas comme vous». Ah non mais vous ne comprenez pas, vous ne nous écoutez pas, nous allons vous expliquer ce qui est vrai et ce qui est juste parce que, la vérité, nous la connaissons. D’ailleurs la preuve que nous avons raison, c’est que nous sommes ensemble, nous sommes nous et vous êtes moins que nous à penser comme vous. D’ailleurs, où sont les autres vous ? Vous voyez ? Ils ne sont pas là avec nous… Bon, je ne vous parle même pas d’eux. Comment ça, « qui ça eux », mais eux ! Eux qui ne sont pas nous, voyons. Vous savez bien, eux ! Au moins, vous et nous, nous nous connaissons, même si nous ne sommes pas toujours d’accord, nous faisons partie d’un tout. Alors que eux…

Eux… c’est nous. D’autres nous. Des petits nous à deux trois ou quatre. Des nous à un plus un à l’intérieur. Des nous sur ce bateau qui va couler. Des nous ne voulons pas mourir.

Et si nous revenions au cœur du nous.

Nous c’est lui et moi et eux. Nous c’est lui et moi parfois, la nuit sous les draps ou pendant les soirées nounou plus cinéma.

Nous, surtout, c’est moi et eux, pour toujours dans ma peau. Jusqu’à ce qu’ils créent leur propre nous. Je suis devenue nous. Une multitude de nous qui retourne toujours en cercle autour d’un seul moi. Une illusion de nous.

Nous.

[Lecture] « 37,2° le matin » de Philippe Djian

L16 imgJ’ai lu ce roman après l’avoir attrapé un peu par hasard sur une étagère poussiéreuse. Un livre paru en 1985 qui avait du être lu, il y a fort longtemps, par ma mère ou par mon père – peut-être les deux. Je portais en moi un souvenir flou du film tiré de cet ouvrage, j’étais en manque de lecture, abandonnée sans roman entre les mains, il ne m’en fallait pas plus pour me retrouver avec « 37,2° le matin » sous les yeux.

Je l’ai lu sans passion dévorante, mais avec le désir de poursuivre l’histoire, de découvrir la suite de cet enchaînement dément. Ce livre raconte une histoire d’amour fou entre le narrateur et la belle Betty. Il est le roman d’amour le plus brut, le plus tranchant et le plus réaliste qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps. Il est surtout un roman sur la folie insidieuse qui craquelle des vies ordinaires. Tout au long de la narration, les crises s’enchaînent, et entre chacune d’entre elles les respirations se font de plus en plus angoissées, comme si l’on n’avait pas droit à ces parenthèses de bonheur, comme si la vie n’était que l’attente du drame à venir.

Je me suis particulièrement attaché au personnage du narrateur, cet écrivain qui s’ignore et qui n’aspire qu’à une vie simple aux côtés de la femme qu’il aime.

Et en refermant ce livre, j’ai eu envie de retrouver cette histoire sur écran, puis de lire peut-être un jour d’autres ouvrages de Philippe Djian. Lectures à suivre, donc…

Pourquoi ce blog ?

Pourquoi ce blog

Je vous avoue que c’est une question que je me pose parfois. En trois ans de « blogging » j’ai rencontré des moments de doute assez intenses, des moments où l’écriture ne vient plus, où l’inspiration se délite, où tout le reste prend le dessus sur ce que je vis ici.

Et puis je reviens toujours.

Après trois ans – et 266 articles – ce blog condense de très nombreux souvenirs auxquels je tiens particulièrement, avec l’immense avantage de leur éviter la poussière et le moisi d’une cave humide.

Il me permet, surtout, de partager des convictions qui méritent, selon moi, d’être soufflées au plus de monde possible. J’ai essayé, pour cet anniversaire, de retrouver quelques uns de mes articles les plus révélateurs.

Il y a, d’abord, bien sûr, les articles sur la maternité…

Sur l’amour entre parents et enfants : Il n’y a pas de « parce que » dans mes « je t’aime »

Et ces sujets de tension, parfois, que sont par exemple le sommeil et l’allaitement :

Le sommeil des bébés, ce sujet de déchirure

Allaitement long, très long, très très long

L’allaitement c’est partout

Enfin, j’ai un attachement tout particulier à cet article sur Le corps des mères.

Au delà de la maternité, avoir un blog pour moi c’est l’occasion d’écrire le recul que je prends, parfois, sur ma vie, comme dans Pourquoi je laisse ma cape de super-woman au placard ou bien La revendication de la lenteur.

Mais ce qui m’aide surtout à me ressourcer, vous le savez si vous passez ici de temps en temps, ce sont les moments en pleine nature avec notre combi, ces temps de Bivouac.

Il y a aussi les grands sujets. L’écologie :

Le plastique c’est pas fantastique

Tester les couches lavables ? C’est par ici ! (Cet article là recense tout ce que j’ai appris et appliqué concernant les couches lavables, c’est une mine d’informations !)

Le sexisme ou le handicap – ce grand invisible de notre société.

La lecture, dernière arrivée sur ce blog. L’article Quelle place pour la lecture ? évoque d’ailleurs un projet rêvé pour mon collège (Silence on lit, on en parle en ce moment dans les médias…) comme cet autre article Une cour de récré est faite pour jouer !

Tout est ouvert, donc. A écrire, à poursuivre, à reprendre, à redire, à agir… Encore et encore.

[Lecture] « Le sabotage amoureux » d’Amélie Nothomb

L09 imgMes pensées de lectrice ont suivi la même trajectoire que lors de mon précédent (et premier) Amélie Nothomb (Cosmétique de l’ennemi, j’en parlais là). Au début, «mais qu’est ce que c’est que cela ?», pendant les deux premières pages, une sensation de bizarrerie, de rythme saccadé et déplaisant, l’impression d’être emmenée par la main à un endroit qui ne m’intéressait pas. Dès la troisième page pourtant, j’y étais et j’y suis restée, dans ce ghetto de la Chine communiste, au sein de cette guerre d’enfants, à suivre les premiers pas d’amoureuse de la narratrice, sept ans, entre deux cavalcades sur son vélo qui est en fait un cheval… Parfois j’ai relevé la tête pour observer d’en haut cette bizarrerie. J’ai lâché et repris ma lecture. Malgré la taille réduite de ce roman j’ai mis plusieurs jours à le lire. J’ai oscillé en lisant, intriguée, distanciée, amusée.

J’ai apprécié les petites phrases irrésistibles, pépites de drolerie, qui jalonnent l’histoire, et la vision rafraichissante…

Sur les enfants et les adultes « ces enfants déchus ». « Nous n’abordions pas non plus l’inepte question de notre avenir. Peut-être parce qu’instinctivement nous avions tous trouvé la seule vraie réponse : « Quand je serai grand, je penserai à quand j’étais petit. » »

Sur les hommes. « Jusqu’à mes quatorze ans, j’ai divisé l’humanité en trois catégories : les femmes, les petites filles et les ridicules. » (…) « J’avais de la sympathie pour les ridicules, d’autant que je trouvais leur sort tragique : ils naissaient ridicules. Ils naissaient avec, entre les jambes, cette chose grotesque dont ils étaient pathétiquement fiers, ce qui les rendait encore plus ridicules. »

Et puis à la fin, à l’instant où j’ai refermé le livre, j’ai songé : «Il est tel qu’il doit être, chaque mot à sa place parfaite». Comme avec le précédent Amélie Nothomb, j’ai éprouvé la justesse déjantée de cette écriture si particulière. Et la sensation de rencontrer une maîtresse femme de la littérature contemporaine. Bluffant.

Des livres d’enfants, pour adultes aussi

Des livres d enfants pour les adultes aussi

Je suis une adulte qui lit des livres d’enfants. Enfin pas seulement… Si vous traînez par ici vous le savez déjà, j’ai même inauguré une nouvelle catégorie Lecture il y a peu de temps.

Mais quand même, les albums de littérature de jeunesse, je suis capable de les lire, sans mes enfants, sans mes élèves, juste pour moi-même et pour savourer leur beauté. Je recherche surtout la vibration à l’unisson entre la poésie des mots et le dessin, la douceur ou l’originalité des images, les couleurs, la signification soufflée tout en sensibilité…

Et comme, en plus, j’ai des enfants, une classe et un mari enseignant, la littérature de jeunesse, chez nous, c’est une institution. D’ailleurs quand je vais à la bibliothèque municipale avec mes enfants, je les stoppe au poids du sac qu’ils remplissent en seulement quelques minutes.

Il y a quelques jours, je me suis rendue seule à la grande bibliothèque de l’Alcazar à Marseille. Je voulais absolument recharger ma pile de livres à lire avant la tornade de la rentrée. Quelques livres pour moi – pas trop car le mois de septembre est de toute façon surchargé de boulot – le bon nombre c’était cinq. Avant que je ne quitte la maison mon fils m’a fait sa commande : « Prend des Claude Ponti et des livres qui nous plairont. ». Je comptais bien faire un petit passage au rayon jeunesse et prendre quelques albums de toute façon, j’en avais quatre sur ma liste de repérages. Je n’en ai trouvé aucun des quatre. Par contre j’ai rempli le sac en moins de temps qu’il n’en faut à mes deux enfants ensemble.

Je suis une adulte qui lit des livres d enfants

Au retour, sur mon épaule, il était au moins aussi lourd que si nous étions allé à la bibliothèque en famille.

Alors voilà. Je suis une adulte qui lit des livres d’enfants.

Et comme vous avez été très très sages, je vous donne quelques uns de mes coups de cœur du moment et de toujours…

184 Le doudou méchant

 

Le doudou méchant de Claude Ponti et de façon générale tous les albums de ce génie de la littérature de jeunesse, farfelus au possible, mettant en scène un univers tentaculaire d’une richesse prodigieuse.

 

184 Une figue de reve

 

Une figue de rêve de Chris Van Allsburg et tous les albums de ce maître du fantastique et du mystère, avec ses dessins ciselés et ses histoires envoutantes.

 

 

184 L enfant derriere la fenetre

 

L’enfant derrière la fenêtre de Anne-Gaëlle Féjoz et Dani Torrent, une découverte au hasard des bacs de la bibliothèque, un album tout en sensibilité sur l’autisme avec des dessins doux et colorés.

 

184 Les-poings-sur-les-iles

184 Les poings sur les iles bis

 

Le poing sur les îles d’Elise Fontenaille et Violeta Lopiz, un album recommandé par ma librairie adorée ; à l’intérieur c’est un jardin touffu et l’histoire d’un grand-père qui jardine, qui cuisine mais ne sait ni lire ni écrire.

 

184 La voliere doree

 

La volière dorée de Carll Cneut et Anna Castagnoli, une autre recommandation de ma librairie, un album dont les dessins superbes servent l’histoire d’une princesse sanguinaire à la recherche de tous les oiseaux les plus rares du monde et surtout de l’oiseau unique qu’elle pourra enfermer dans sa volière dorée.

 

184 Le jour d avant

 

Le jour d’avant d’Hélène Rice et Lydie Sabourin, une petite pépite fantasque (ce blog en parle très bien) découverte dans la maison échangée cet été, par hasard donc encore.

 

 

Il faut bien s’arrêter, il y en a tellement, des albums magnifiques…

Et vous, des coups de cœur littérature de jeunesse à partager ?

[Lecture] « Cosmétique de l’ennemi » d’Amélie Nothomb

L06 imageC’était mon premier Nothomb. Et oui, j’étais jusqu’à présent passée à côté de ce phénomène littéraire. Le hasard, l’indifférence à son excentricité, la préférence pour d’autres lectures surtout m’avaient tenue à l’écart de ses romans. J’ai donc abordé Cosmétique de l’ennemi sans a priori autre que celui induit par sa quatrième de couverture :

« Sans le vouloir, j’avais commis le crime parfait : personne ne m’avait vu venir, à part la victime. La preuve, c’est que je suis toujours en liberté. » C’est dans le hall d’un aéroport que tout a commencé. Il savait que ce serait lui. La victime parfaite. Le coupable désigné d’avance. Il lui a suffi de parler. Et d’attendre que le piège se referme. C’est dans le hall d’un aéroport que tout s’est terminé. De toute façon, le hasard n’existe pas.

J’avoue avoir été étonnée par l’entrée dans ce livre : un dialogue entre deux hommes dans un aéroport, l’un imposant sa logorrhée envahissante à l’autre. « Ce n’est que cela, la prose d’Amélie Nothomb ? » me suis-je surprise à penser. Mais page après page, tandis que l’échange se poursuit, désagréable puis oppressant et pour finir terriblement révélateur, on entre dans ce jeu littéraire, dans ce roman qui peut se lire d’une traite. Et finalement, « c’est donc cela, Amélie Nothomb ».

Sur l’intrigue, je n’en dirai pas plus. Par contre, je peux vous dire que je suis allée chercher les autres Amélie Nothomb présents dans la bibliothèque familiale…

Une dernière chose tout de même. Je m’interroge souvent sur la genèse des livres que je lis. Je me suis alors demandé, à propos de Cosmétique de l’ennemi, si la scène décrite à la fin était un fait divers réel ayant inspiré l’auteure. En furetant sur internet, j’ai trouvé cet entretien avec Amélie Nothomb expliquant la genèse de ce roman (attention elle en dit plus que moi sur certains éléments de l’histoire). Maintenant, que j’ai en tête ses mots pour décrire son acte d’écrire, j’ai encore plus envie de la lire. Allez, je vous laisse, j’ai un Amélie Nothomb sur ma table de chevet…