Cabane

Cabane

Camping sauvage (2011) de Fred BIESMANS

Les murs de ma cabane sont des mots. Partout où elle va elle en attrape des nouveaux. Parce que ma cabane, elle roule. Elle prend la route, elle aussi, ma cabane à la pensée nomade. Ses murs sont d’abord les pages des livres lus. Les histoires qui peuplent mon passé, mes pensées, mon imagination d’avenir.

Mais ensuite, elle roule et cahote. Son plancher glisse, doux et lisse sous la plante de mes pieds. Et chaud. Il sent la résine. Quand je frotte le bout de mes orteils sur son bois je sens ses anneaux, ses nœuds et ses veines.

Elle a de grandes fenêtres pour contempler le monde. Et une porte close. Sauf… rarement. Pour garder la chaleur et éviter les flèches.

Ma cabane est une roulotte musicienne. Tous les sons de l’univers directement branchés sur mon cerveau. En très fort parfois. Ou en silence impérieux. Elle porte des stylos feutres de toutes les couleurs, des carnets aux couvertures colorées et au papier doux.

Elle reçoit les pages que j’écris dans son ventre, comme une amie. Mes mots rebondissent sur ses murs, deviennent familiers à force de résonner et bourdonner sous mon nez. Et ils rejoignent leurs amis, dans les murs de ma cabane.

(Rires)

Rires

Allez, maintenant, rions !

Les bouches ouvertes, les dents, les gloussements de dindons et autres caquetements.

Ouvrez grand. Aaaah…

Vous avez mal ?

Hon…

Et là ?

Hiii…

Est ce que c’est mieux comme ça ?

Eu hé ha.

Comment il veut que je lui réponde. Il a ses doigts dans ma bouche.

En plus il a battu mon mec au tennis paddle yogalate. Enfin, au tennis.

Enfoiré de dentiste.

J’en étais où ?

Ah oui, le rire. La bouche, les dents, j’ai dérivé.

Reprenons.

Le rire ce n’est pas cela. Ce n’est pas le masque.

Qu’est ce qu’elle disait déjà ?

« Le rire sardonique de ceux qui vont mourir. »

Voilà.

En même temps… (En même temps, comme les allocutions du dernier atelier, les « à un moment donné » et « du coup ». Du coup quoi ? Du coup… rien.)

Reprendre le fil.

En même temps, donc, nous allons tous mourir un jour.

Tous dans le rire sardonique, alors, si l’on y pense…

Rire en mourant, pourquoi pas.

A moins que (A moins que ?)… A moins que ce ne soit Mourir en riant.

Pas vraiment en riant, avec un rictus plutôt. (Plutôt ? C’est pas… ? J’arrête.)

Un rictus de rire dans la mort.

Un rictus. Ça doit faire mal aux mâchoires.

Quelle mort de merde.

Moi, je veux mourir en dormant.

Ou en baisant, tiens.

Quoique. C’est pas cool pour le mec. Ou la fille.

Ah non, ça suffit. La personne, dit. La personne ! Arrête de t’afficher, un peu. C’est un atelier d’écriture, pas un divan de psychanalyse, putain !

Reviens, t’es trop loin.

Lâche le, le divan.

Un divan rouge en velours côtelé qui sent les beaux quartiers et les livres poussiéreux.

Lâche le.

Oui, le psy est beau gosse. Un petit air de David Duchovny à la belle époque. Talalalalala… Pompompompom.

Ma pauvre fille t’es dingo.

Le sujet ! Oui madame.

Ecrire, sur le rire, à propos de… Euh…

Ecrire un texte qui fait rire.

J’espère qu’elle leur file pas des sujets comme ça à ses élèves…

Les pauvres gosses…

Je te lis de la poésie contemporaine.

Et maintenant écris un texte qui fait rire.

Si tu veux ça peut être un rire sardonique…

Tu la vois, là, la gueule de l’ado de base derrière son bureau ?

Tu l’entends, le silence crispé de la classe ?

Allez, tranche-t-elle, on se poile !

Quoi ? A poil ?

Ah, voilà une bonne idée !

A poil !

On y revient, enfin. On y revient toujours.

Peau contre peau. Côtes contre côtes.

Nos jambes imbriquées, alternées.

Il me chuchote une blague et je ris dans ses bras.

Peut-être que je préfèrerais être secouée d’autre chose.

Merde, ça revient.

Où il est le divan ? Vite ! Le psy d’X-files !

Ça y est, je recommence à débloquer.

Je suis au lit avec un homme, docteur, et je pense au rire sardonique.

Au rire de ceux qui vont mourir.

Ceux qui vont mourir te saluent, César.

Normalement, c’est en latin.

Normalement.

Rien n’est normal dans ce texte.

On rit sur commande.

Sous la plume.

Dans les lits et au restaurant.

En sous-vêtements dans la cuisine.

On rit à pleines dents en mangeant.

Dégueulasse.

Voilà, c’est malin, j’imagine l’intérieur de la bouche de quelqu’un qui mange, maintenant. Et tout le reste disparaît.

Le lit, le divan, le psy canon.

Le sujet d’écriture. C’était quoi déjà ?

Madaaaaaame ?

La ligne d’horizon du monde

La ligne d'horizon du monde

La ligne entre lumière et soir se découpe selon les crêtes des montagnes. Elle dessine le seuil d’un monde infini, presque une invention. Elle se fait vibrante d’irréel quand la nuit arrive sans se presser. Elle devient une ondulation sous la brise inexistante tandis que ce que nous avons construit disparaît dans le sombre.

Elle se mue en un silence assourdissant.

Elle se déploie. Elle s’anime. Elle palpite. Puis elle se met à cogner comme le noir se répand.

Elle cogne contre ma peau. La déchire. Pourchasse mon espoir. Ecrase sa braise.

Je lutte mais elle vibre. Elle court. Elle galope. Elle bondit. Elle danse.

Et elle entre. Furieuse, bondissante et dansante.

Je la laisse anéantir mon enveloppe et danser dedans. Vibration sinueuse. Rythme détonnant. Folie écartelante.

Mes pupilles entrent en résonance avec elle. Mes paupières la camouflent. Dedans. D’un bord à l’autre des os de mon crâne. D’un bout à l’autre des limites de mon corps. Jusqu’aux lignes dessinées entre mes omoplates.

Je la laisse m’écraser. Un hommage à sa beauté, à son infini, à sa vérité au delà de toutes nos gesticulations. Elle existera au delà de nos morts à venir.

Quand la lumière revient je suis là, ma carapace déchirée. Nue, immobile, silencieuse. Je suis cette autre ligne, derrière son sourire. Celle des inégalités de ses dents en train de pousser. Mon regard caresse le paysage de sa peau jusqu’au minuscule cratère laissé par la varicelle d’une autre vie. Je reste là. A l’admirer.

Je ne suis plus moi-même

Je ne suis plus moi meme

20 mai 2017

Je m’appelle Marypol. J’ai vingt-neuf ans. Je suis en taule depuis trois ans. Il me reste trois mois à tirer dans ce trou à rates.

C’était un accident, la taule, un accident débile qui m’a fait tomber dans les filets de la police brésilienne. Si Maurice ne m’avait pas chargée je n’en serais pas là aujourd’hui. L’enfoiré.

De toute façon ma vie entière est un accident. Même ma conception a été un accident. Mon père était un homme marié. Ma mère une croqueuse d’homme, une croqueuse de fric plutôt. Tout ce qui l’intéressait quand elle écartait les cuisses c’était le pognon qu’elle pourrait en retirer. De là à dire que ma mère était une pute il n’y a qu’un pas… Elle n’a jamais tapiné au sens propre du terme, mais qu’est ce que j’en ai vu défiler des mecs ! Des petits, des gros, des moches, des basanés, des blonds, des grands, des riches. Surtout des riches. Enfin, riches, toute proportions gardées bien sûr, elle n’a jamais réussi à nous ramener un vrai riche qui nous aurait mises à l’abri toutes les deux pour longtemps…

Pour en revenir à mon père, ma mère m’a raconté pendant toute mon enfance qu’ils s’étaient connus à une soirée. Qu’il y avait beaucoup d’alcool ce soir là, qu’il s’était saoulé et avait fini dans son lit. J’avais cinq ans que ma mère me racontait déjà cette histoire de soirée éméchée se terminant par une grossesse. Pendant toute mon enfance, en guise de père je n’ai eu qu’un prénom, Bernard, et la vision d’un gars bourré en train de niquer ma daronne.

Bernard était rentré au petit matin chez sa femme, sa queue s’égouttant entre ses jambes. Ma mère et moi nous avions mené notre vie, de mecs en mecs, d’apparts miteux en maisons isolées, de déménagements en déracinements. Jusqu’à Maurice. Celui-là, on peut dire que ma mère avait le béguin pour lui ! Je n’ai jamais compris pourquoi. Cette petite frappe du milieu marseillais, sous ses airs bonhomme, qu’est ce qui pouvait bien la faire vibrer chez lui ?

 

25 mai 2017

Quand ma mère est morte de son cancer du col de l’utérus, j’avais vingt-quatre ans, j’étais en train de déménager pour m’installer en couple avec mon Alexandre. J’ai ramené toute la vie de ma mère en cartons dans notre petit appartement, et c’est là que je les ai trouvées, les lettres de mon père.

Ils avaient continué à correspondre, après ma naissance. Il n’avait jamais bougé son cul pour me voir ce bâtard mais il questionnait ma mère sur mes résultats scolaires et mes fréquentations !

Il ne m’a fallu que quelques semaines et un début de grossesse pour me conduire devant sa porte. Je voulais connaître cette partie de mes origines, pouvoir répondre aux questions de mon futur enfant.

Je ne m’attendais pas à ce que j’ai trouvé. Un vieux, seul, dans un appartement qui sentait le chat, m’a fixée de son regard bleu glacier, m’a invitée à entrer. Assise sur son fauteuil de cuir j’ai écouté son récit. Il m’a narré sa rencontre avec ma mère, le seul dérapage de ses années de mariage, la manière dont elle l’avait allumé. « Il faut que tu le saches, ta mère fréquentait le milieu de la prostitution. J’aurais voulu la sortir de là mais… j’avais une femme et une fille, une vie rangée. »

– Pourquoi tu t’es laissé faire alors que tu avais une famille ?

– L’alcool… Et puis je m’étais disputé avec ma femme. Elle s’est faite avorter contre mon avis, moi je le voulais cet enfant. Ça aurait peut-être été un garçon, on l’aurait appelé Paul. Maintenant tu comprends pourquoi tu t’appelles Marypol. »

Comme ma mère était enceinte, il l’avait poussée à avorter, elle avait refusé – quelle ironie. Il était retourné dans les jupes de son épouse, ne m’avait pas reconnue, mais avait gardé contact.

Le jour de notre première rencontre, il avait causé, longtemps, et radoté aussi. Ma mère et la prostitution, sa femme morte depuis douze ans, sa fille Sophie, son petit-fils, son autre fille Laura.

Puis tout à coup il avait changé de ton. « Je ne vais pas te le cacher, je vais mourir. Il me reste, dans le meilleur des cas, cinq années à vivre. Mes filles reconnues vont se partager mon héritage, c’est injuste que tu n’aies rien. Dis-moi ce que tu veux. J’ai de l’argent. J’ai une bonne retraite. Je te l’offrirai. »

Alors je me suis mise à accepter les cadeaux, à demander ce dont je rêvais, j’ai accepté l’ordinateur, l’argent liquide, le shopping avec la carte bleue de papa. Il était là, l’homme à fric que j’avais attendu toute mon enfance dans les jupons de ma mère, là où je n’aurais jamais pensé le trouver.

La vie a été facile et friquée pendant quelques mois. Tous nos soucis financiers de jeune couple disparaissaient. Mon ventre s’arrondissait.

Alexandre s’était pris au jeu lui aussi, il s’était mis à parier aux courses, on passait souvent nos après-midis au troquet, lui enquillait les Ricards, moi les Perriers rondelle, la vie se faisait frivole.

 

10 juin 2017

Mais toute cette facilité ne pouvait pas durer. Au bout d’un moment, le vieux n’a plus eu d’argent. Et puis sa fille. Il refusait catégoriquement de lui parler de moi, il aurait dû avouer son infidélité. Alors pour tout le reste de sa famille, j’étais un secret honteux. Je crois que cela a contribué à lui faire cracher toute sa tune. A un moment il s’est mis à craindre que je parle.

Le jour où il s’est retrouvé fauché, à découvert, avec une dizaine de crédits qu’il ne pouvait pas payer, sa fille a mis à jour mon existence. Mais pas la vérité. Il ne lui a jamais dit qui j’étais. Il a inventé une histoire au fur et à mesure des questions.

J’ai fini par comprendre comment elle me considérait, sa bourgeoise de fille. Elle me voyait comme une petite pute débutante qui arnaquait son père sur base de prétendue grossesse. J’étais écœurée qu’il puisse lui faire croire qu’il avait couché avec moi.

 

8 juillet 2017

Quand j’ai accouché, le robinet à pognon était cassé. Pendant que je trainais chez moi en pyjama, à préparer des biberons, à bercer mon bébé en marchant de long en large dans le salon, à me faire dégobiller sur le cou toutes les heures, Alexandre dilapidait tout ce qu’il nous restait au troquet. Les courses, l’alcool, il ne pouvait plus s’arrêter.

Et puis un jour, il a craqué. Notre petit Cédric avait un mois et demi. Il a fait venir un pote à lui chez nous, un roumain, et m’a expliqué son plan. « On va le faire cracher, le vieux. Tu lui fais croire que tu es séquestrée, que tu dois trois mille à des gars qui plaisantent pas. Tu lui dis que je suis à Paris qu’ils t’auront tuée avant mon retour. Et pour le convaincre Nicolae gueulera un peu dans le téléphone. »

J’ai d’abord refusé, je l’ai traité de fou. « Mon père n’a plus rien Alexandre, il n’a plus une tune et sa fille le surveille ! »

Mais il est devenu vraiment fou. « Je m’en tape de sa conne de fille, tu vas faire ce que je te dis. » J’ai eu tellement peur, pour moi, pour mon fils, que j’ai pas eu besoin de forcer pour paraître apeurée au téléphone. Nicolae a fait son numéro. Au bout du fil la voix de Bernard s’est brisée.

Quand la police m’a appelée un peu plus tard dans la journée pour vérifier mon adresse – enfin celle de Maurice en l’occurrence – j’ai compris que tout était fini. Qu’on ne pourrait plus manœuvrer.

 

31 juillet 2017

J’ai attendu son appel, trois jours plus tard. Il m’a expliqué que les flics avaient démonté notre histoire de séquestration en cinq minutes. Qu’il avait été obligé de porter plainte contre moi pour escroquerie. Qu’il n’avait pas voulu dire qui j’étais vraiment pour lui. Que sa fille était assise à côté de lui dans le bureau de l’évêcher. Qu’il allait être à la Banque de France. Que sa fille avait un code pour observer ses comptes sur internet.

Nous avons laissé passer quelques mois. Je suis montée à Paris avec Cédric, me suis installée chez ma tante. Alexandre est retourné chez sa mère.

Quand Bernard a pu fermer l’accès internet à ses comptes, il a repris contact. Il a recommencé à m’envoyer un peu d’argent, ce qu’il pouvait.

A mon retour sur Marseille, je suis revenue vivre chez Maurice.

J’avais à nouveau soif d’argent. La vie facile me manquait. Je ne voulais plus des petits jobs de misère que j’avais accumulés jusque là. Alors Maurice m’a proposé sa solution, une arnaque qu’il avait pu tester plusieurs fois. Le principe était simple, un petit jeu sur les temps de réaction de la banque. Un chèque est encaissé, crédité sur un compte, l’argent retiré. Puis l’émetteur prétend que ce chèque a été volé, il est remboursé. La banque généralement reprend l’argent sur le compte où il a été crédité, trop tard. Et voilà une machine à fabriquer du cash quand on n’a pas d’autorisation de découvert. Mon père a adhéré. Maurice lui a expliqué qu’il n’aurait qu’à prouver sa bonne foi pour s’en sortir, qu’il devrait porter plainte contre celui qui lui avait remis le chèque – Maurice – et ne jamais changer de version.

 

15 août 2017

Le lendemain du retrait de liquide, j’ai laissé Cédric chez ma tante et nous avons pris l’avion, Maurice et moi, pour le Brésil. Grâce aux quinze mille euros, nous avons entamé un business là-bas. Maurice m’avait vendu le mirage du luxe, de l’argent facile de la drogue, mais notre contact brésilien nous a vendu, et à la place de la vie dorée, j’ai écopé de la prison.

Dans cinq jours je serai dehors, je ne peux que constater le changement en moi. Peut-être les difficultés que j’ai rencontrées ici. La violence, la manipulation, l’esclavage sexuel pour le plaisir de certaines détenues – toujours les mêmes les plus grosses les plus fortes les plus puissantes. Je pensais être une guerrière et pouvoir tout affronter, mais entre les murs glauques de cette prison je n’ai pas fait le poids. J’ai baissé la tête, j’ai compté les jours et j’ai changé.

Maintenant je veux une famille comme ma « sœur » la bourgeoise. Je veux retrouver mon fils, mon père, revoir Alexandre et essayer de reconstruire une vie avec lui. Je veux rentrer chez moi. Je vais rentrer chez moi.

 

25 août 2017

Aujourd’hui je marche, libre, dans les rues de Marseille. Je suis allée sonner chez mon père en espérant – 2017 était la limite lointaine de sa maladie et il n’envisageait pas de vivre encore passé cette année. Une femme m’a ouvert, propriétaire de l’appartement depuis un an et demi. Elle me décrit mon père, affaibli, relié à une bouteille d’oxygène, blanc comme le mur de chez le notaire le jour où elle a acquis son bien. Elle a perdu le numéro de ma pimbêche de sœur.

La piste de mon géniteur s’arrête là.

Je m’assoie sur le bord du trottoir, en bas de l’immeuble. Je fixe le sol gravillonné, toute cette poussière. Je ne pense qu’une seule question.

 

Papa où t’es ?

Au nom du Non

Au nom du Non

Le parfum d’encens flotte, léger, presque imperceptible. Malika l’associe à des souvenirs de bien-être, salons de thé de ses errances lycéennes, repos satiné. La musique aussi s’efface, tant elle est délicate, et semble vivre dans les tentures moirées et chaleureuses. «Tout n’est que luxe, calme et volupté» songe-t-elle. Elle soulève un joli flacon ciselé, respire l’odeur de l’huile aux reflets ambrés, puis laisse couler, nonchalante, trois gouttes dans le creux de sa paume. Elle frotte le liquide tiède entre ses mains, hume encore son effluve sur sa peau. Elle saisit des mèches de ses cheveux, les enroule, souples, sur ses doigts brillants, et malaxe les pointes. Elle répète les gestes séculaires qu’elle contemplait, enfant, chez sa mère à la beauté tranquille. Maintenant qu’elle est femme, elle perçoit la sensualité douce qu’elle incarne à son tour. Dans la petite pièce éclairée de quelques bougies, elles sont cinq filles, alanguies sur les coussins, enveloppées dans des peignoirs moelleux. Malika caresse du regard les fragments de corps qui se révèlent entre les pans de coton blanc. La courbe d’un pied, la ligne d’un poignet, des genoux assombris, des cuisses rondes, un décolleté abandonné. Dans ce lieu à l’abri des yeux masculins elles laissent leurs chairs reposer. Et leurs pensées suivent aussi les effluves sucrés. Elles ne se connaissent pas, pour la plupart, mais pendant qu’Anaé la future mariée profite en soupirant de son massage, pour les filles confinées dans le petit salon adjacent, l’ambiance devient propice aux confidences.

Et elles parlent d’hommes, forcément. Elles se livrent une intimité sans fard. Tromperies, libido en berne, chasteté imposée par la fatigue des heures de travail… Malika, du bout des lèvres, avoue sa souffrance de célibataire, la solitude en corvée quotidienne. Veronica se rallie à sa complainte, et les trois autres filles, mariées ou en couple, leur révèlent de quelle façon elles ont rencontré ces hommes avec lesquels elles partagent maintenant une sexualité étiolée. Le corps repu des caresses d’une masseuse professionnelle, un sourire d’extase douce flottant sur son visage, Anaé pénètre soudain au coeur de délibérations autour des rencontres amoureuses. Les filles s’interrompent un instant, lèvent des yeux admiratifs vers le corps parfait qui se dessine entre les pans entrouverts du peignoir, projetant sur la reine de la journée leurs rêves de princesses de dessins animés. Anaé s’installe sur une banquette, et les piaillements feutrés reprennent. L’une des filles – celle dont le mari collectionne les maîtresses – se tourne vers Anaé : “Et toi, tu leur conseillerais quoi, à Malika et Veronica, pour dégoter leur prince charmant ?”

Anaé se penche en avant, une étincelle brille dans ses prunelles. Elle chuchote : “Le secret c’est de le choisir vieux… et riche !”

Les autres filles ricanent pour cacher leur gêne. Il faut dire qu’elle s’interrogent toutes en secret sur ce qui peut bien accrocher leur amie si jolie à ce type qui doit avoir au moins trente ans de plus qu’elle. Au delà des gloussements, Anaé poursuit, énumérant les avantages d’un tel choix. Il doit être gentil, et même sans être riche à millions, doit pouvoir entretenir son épouse. “Alors, les filles, à vous la tranquillité sexuelle – au delà de soixante ans ça fatigue – et la vie facile. Et puis peu de risque d’être trompée, c’est même plutôt l’inverse… Vous vous souvenez du jeune jardinier de Desperate Housewives ? J’en ai trouvé un qui fera bien l’affaire, il vient tondre ma pelouse deux fois par semaine pendant que mon cher futur époux se rend à son club de bridge.”

Les cinq demoiselles d’honneur n’osent pas objecter. Anaé semble tout à fait mesurer les avantages – et les inconvénients s’il y en a – de sa nouvelle vie.

Malika rompt le mutisme. “Dommage que je ne connaisse pas de vieux riche, que des vieux retraités avec des pensions de misère.

– Moi j’en connais un, avec une belle retraite, des appartements, et en plus il est beau, genre Alain Delon, intervient Veronica.

– Chope le toi, s’exclame Anaé.

– Impossible. J’ai bien tenté, mais je ne dois pas être son style. Je crois qu’il aime les gros nichons.” Veronica laisse s’installer un silence pensif, puis enchaîne en examinant Malika “Mais toi, tu as du potentiel à ce niveau là, je pourrais te le présenter ?”

 

Ainsi, une semaine plus tard, Veronica invite Malika à venir la retrouver, après ses deux heures de ménage, chez son vieux beau de client.

En ouvrant sa porte cette après-midi là, il ne s’attend pas à trouver une gazelle élégante et sauvage. Sa tenue noire atténue le feu de sa crinière lâchée en boucles volubiles, tandis que son décolleté réchauffe la longueur bâtarde de sa robe. Il lui offre un verre, par désir plus que par politesse, et ne met que quelques minutes à lui demander son numéro de téléphone, ignorant la présence de Veronica dont il a si souvent refusé les avances.

Elles pouffent, dans l’escalier qui descend de l’appartement vieillissant, et Malika s’imagine déjà suivre les traces du conte de fée d’Anaé. Ce n’est pas tout à fait la même richesse, mais cela suffira pour la sortir du cloaque du travail pendant quelque temps. Les rendez-vous se succèdent, et Malika suit toutes les étapes de la séduction en écolière appliquée. Mais un évènement inattendu vient perturber ses prévisions. Une grossesse s’installe, subreptice, et Malika doit lui avouer la raison de ses nausées. Il souhaite qu’elle avorte. Elle lui demande de nommer leur histoire. “C’est juste du cul entre nous ?” Il ne répond pas. Mais avec ses “On verra” et “C’est trop tôt”, il entretient son espoir.

Les mois passent, Malika n’a pas avorté. Elle balade son ventre arrondi et lui rend souvent visite. Le sexe devient rarissime, mais les sentiments s’incrustent. Tout en profitant des cadeaux qu’il lui fait, et de l’argent qu’il lui donne – sa grossesse a précipité son arrêt de travail – elle le questionne sur leur avenir. “Est-ce qu’on va se marier ?” “Ou au moins vivre ensemble ?”

Il ne dit pas oui. Il ne dit pas non. Il dit “on verra”.

 

Le premier jour de son huitième mois de grossesse, elle sonne à sa porte. A l’improviste. “Je t’ai déjà dit de ne pas venir sans prévenir !” maugrée-t-il. Elle entre, essouflée, se traîne jusqu’au salon. Il la suit et lâche : “Que tu es grosse !” Malika pivote au ralenti, son regard cisaille les yeux bleus clairs de ce vieux mec qu’elle a appris à aimer. Puis la charge de questions s’abat sur lui.

Elle désigne son bureau poussiéreux et encombré, y projetant son enfant. Elle cause place du lit à barreau, couleur des murs, et layette. Il se tait. Jamais la présence de cette fille et de cet enfant dans sa vie n’avait été si prégnante. D’un seul coup il prend conscience de la réalité des derniers mois écoulés.

“Est-ce qu’au moins tu vas le reconnaître, ton fils ?”

Non.

Non.

Non.

Les mots pèsent une tonne.

“Je veux garder mes habitudes.”

“Je ne veux pas de toi ici.”

“Je ne veux pas d’un enfant dans ma vie.”

Malika hurle, elle se jette sur lui et tambourine de ses petits poings fermés les épaules rachitiques de son vieil amant.

Il recule et se dérobe, rejoint la porte de son appartement et l’ouvre. “Va t’en maintenant.” Sa voix est grave, noire, vibrante. Les mots écrasants résonnent dans la cage d’escalier. “Va t’en”, répète-t-il. Ses pleurs de colère sont devenus plainte geignante. Il l’attrape par le poignet, puis pose ses mains sur son ventre arrondi. Il utilise cette énorme prise ronde pour la faire bouger. Elle ne résiste plus. Elle repousse les mains de son ventre – protéger son bébé d’abord. Elle recule. Elle sort. La porte claque, brutale, à quelques centimètres de son visage trempé.

Elle descend quelques marches, s’assoit sur le palier de demi étage. Abasourdie. Elle attend que les larmes sèchent sur son visage. Elle les sent qui s’évaporent en tiraillant sa peau. Elle jette des oeillades de plus en plus courtes à la porte close. Une dernière. Elle se relève. Elle part.

 

Les semaines passent. Malika s’enferme chez elle, en face à face avec sa télé. Du coin de l’oeil elle lorgne sur son téléphone portable qui ne sonne plus. De temps en temps, dans une bouffée de passion délirante, elle compose son numéro. Parfois, il décroche, la voix froide, le propos distant. Il prend de ses nouvelles d’un ton poli puis raccroche. La plupart du temps, il ne décroche plus.

 

Dans la salle d’accouchement, le travail s’alanguit dans la douleur durant des heures. Chaque nouvelle personne qui pénètre dans la salle blanche l’interroge sur l’arrivée imminente du papa. A chaque fois, elle pleure.

Mais les jours passent et son enfant est là. Un jour, elle l’appelle, comme le bébé pleure il prétend qu’il n’entend rien. Il ne demande rien. Ni photo ni rencontre. Elle raccroche sans dire au revoir.

Quelques jours plus tard, elle reçoit une lettre de convocation au commissariat central de Marseille. Pour s’y rendre elle annule son rendez-vous mensuel chez le pédiatre. Elle doit abandonner sa poussette dans le hall d’accueil. Elle suit un agent qui semble compter les mots qu’il lui adresse. Elle s’assoit sur une chaise en plastique noir, dans un bureau sombre. Son bébé endormi dans ses bras. Elle n’a dormi que trois heures cette nuit. Elle doit attendre que l’on retrouve le dossier pour lequel on l’a convoquée tandis que la fatigue s’abat sur elle. Le policier revient, il s’installe à son bureau, en face d’elle. “Pour les besoins d’une enquête en cours, je dois vous poser quelques questions.”

Elle répond. Oui je connais Monsieur Dubanc. Oui nous avons eu une relation intime. Oui il m’a donné de l’argent. Elle étale sa voix monotone jusqu’au bout de l’interrogatoire.

Puis l’agent annonce “Monsieur Dubanc a porté plainte contre vous pour escroquerie.”

Elle demeure muette, les yeux écarquillés. Elle raconte, alors, sa version sentimentale des évènements factuels qu’on lui a fait décrire. “Il m’a laissée seule. J’ai accouché seule. Il n’a pas voulu voir son fils. Moi, je voulais juste être avec lui.”

Quand le flic la raccompagne à la sortie de l’Evêché, elle sanglote encore avec de grands bruits liquides, et ne peut même pas répondre à son « au revoir ». Elle se retrouve sur le trottoir, pousse son enfant braillant dans son landau et attire sur sa face larmoyante les regards des passants. En tentant de dissimuler son visage trempé, elle parcourt plusieurs rues, puis s’arrête devant une porte sculptée. Elle enfonce le bouton de la sonnette. La porte s’ouvre, et elle s’engouffre dans le couloir en marche arrière en tirant la poussette à sa suite.

Anaé apparaît à l’entrée de son superbe appartement, dans une combinaison en soie aux couleurs douces. Pendant plusieurs minutes, Malika ne dit pas un mot. Elle se contente de renifler et de laisser les flots couler de ses paupières. Anaé ne pose aucune question. Elle attrape le jeune Cédric dans sa poussette, le berce et lui chantonne des comptines, puis elle entreprend de lui donner son biberon. Lorsqu’elle le repose, repu, sous sa couverture, elle se tourne vers Malika qui a cessé de pleurnicher : “Qu’est ce qu’il se passe ?”

Malika rapporte toute l’histoire avec son point d’orgue au commissariat.

“Tu n’étais pas obligée d’en devenir autant in love, de ton vieux beau ! Tu pouvais attendre que lui, il soit amoureux, avant.

– Je croyais qu’il l’était. Il me traitait comme une reine, j’avais tout ce que je voulais. Ce sont des dizaines de milliers d’euros qu’il a claqués pour moi, mais en fait, il ne m’a jamais aimée.”

 

Lorsque Veronica stipule à Monsieur Dubanc qu’elle a terminé, il l’invite à s’asseoir une minute avec lui. Elle accepte un café. Monsieur Dubanc fixe sa télévision d’un oeil creux. “Cette télévision, entonne-t-il, il n’y a vraiment rien ! A part un film de temps en temps…” Il avale une gorgée de café, et poursuit : “L’autre soir j’ai regardé un film, enfin un téléfilm, qui n’était pas mal du tout. “L’Arnaqueuse” ça s’appelait.

– Ah, je l’ai vu aussi, s’exclame Veronica. Je l’ai trouvé trop tiré par les cheveux par contre.

– Ah bon ? Moi je l’ai trouvé très réaliste…”

Puis à voix basse, il murmure : “Les flics aussi d’ailleurs.”

 

 

Il y contribue

Il y contribue

« Marianne ! »

« Marianne ! »

« Marianne réveille toi ! »

Elle entrouvre les yeux et lève sa tête engourdie, hébétée. Sa joue gauche conserve la marque précise, en diagonale, du stylo sur lequel elle s’est assoupie.

Elle regarde autour d’elle, l’amphithéâtre est vide. La voix de Lucie lui parvient à nouveau, fraîche et acérée : « Tu ne peux pas continuer à t’endormir en cours comme ça, Marianne. La semaine dernière déjà, et encore aujourd’hui. Je ne sais pas ce que tu fais vraiment de tes nuits, mais il faut que tu arrêtes, tu vas gâcher ton année.

– Je t’ai déjà dit, je travaille dans un bar en ville. Mon patron m’a demandé de faire des heures sup hier soir. » Ses mots semblent embourbés. Elle se racle la gorge et reprend, avec un timbre à peine plus clair :

« Et je ne suis pas tout à fait en position de refuser du travail, tu sais, j’ai un loyer à payer, et tout le reste. Et pas de bourse. »

 

Le son produit par ses pas résonne dans la large cage d’escalier. Au deuxième étage, l’ampoule de la cloche de verre au plafond n’a toujours pas été remplacée. Marianne frissonne, comme à chacun de ses passages sur ce palier sombre. Elle presse le pas pour rejoindre son étage, s’engouffre dans le couloir en accélérant, envahie de pensées grises, et sursaute lorsque la voisine ouvre la porte sur son passage.

« Ça va Marianne ? Je t’attendais. »

Marianne lève des yeux mornes vers la mère de famille au fort accent du sud.

« Oula ! Tu as l’air fatiguée ma belle. Qu’est ce qu’il t’arrive ?

– Je suis épuisée. Entre le boulot au bar et les cours à la fac, je m’en sors pas.

– Tu dois changer de boulot. Jolie comme tu es, tu gagnerais bien dans un bar à hôtesses.»

Marianne fait une moue, grimace légère et dubitative. Sa voisine poursuit.

« Tu sais, tu n’as pas besoin de coucher avec les gars, hein. Tu bois avec eux, tu discutes, tu les laisses un peu te toucher la cuisse, et puis le tour est joué. Le seul truc avec ce boulot c’est qu’il faut tenir l’alcool. Mais tu es une étudiante, tu as l’habitude. Tu tiens l’alcool ?

– Je ne sais pas. Tu voulais me voir pour quoi ?

– Une question de droit, pour mon ex. Mais là t’es trop naze. Va te reposer, on en parle demain. »

 

Les jambes croisées bien haut, le poignet cassé, elle tient sa flûte de champagne au-dessus du bar. « La conversation de cet homme est effroyable », songe-t-elle. Pour se distraire de l’ennui extrême projeté avec chacune de ses phrases, elle porte plus souvent le verre à ses lèvres. Une pensée fugace la traverse ; ne vaut-il pas mieux donner son corps en silence que de subir les déblatérations contant l’intégralité d’une misérable vie humaine ?

Il pose une main sur sa cuisse. Elle sourit. Peut-être un peu trop. Il lui propose de poursuivre à l’hôtel, maintenant, et elle ne sait plus comment décliner son offre insistante. Il lui demande à quelle heure finit son service. Elle le questionne sur son travail. Il est au chômage – Tiens quelle surprise, songe-t-elle. Il revient à la charge, ses mots se font poisseux. Elle doit lui répondre, même si les mots tranchent son envie. Elle se penche vers lui, approche ses lèvres de la touffe de poils jaillissant de son oreille. « C’est quatre cents la nuit. » Si elle doit coucher avec ce vieux laideron, que ça lui paye au moins son loyer.

Le gars se recule, surpris – voire outré : « Mais je t’ai déjà payé le champagne ! Et puis si je voulais une pute j’allais rue Curiol ça m’aurait coûté moins cher ! »

 

Sous la lumière jaunâtre des réverbères, la ville semble crasseuse et vide. Le claquement de ses talons aiguilles sur le béton l’accompagne, la douleur lancinante irradie depuis le bout de ses orteils. Elle ne tourne pas la tête au passage clairsemé de voitures sur le boulevard. Elle ne répond rien aux coups de klaxons fiévreux. Malgré la grande quantité de champagne qu’elle a bue ce soir, elle ne vacille plus lorsqu’elle grimpe les escaliers de son immeuble. Elle force sur la pointe de ses chaussures pour soulever ses talons et éviter qu’ils ne choquent en résonnant sur les marches.

Elle referme la porte derrière elle, tourne la clé dans la serrure. Elle soupire avec soulagement en s’affalant sur son lit déjà déplié. Elle est chez elle. Pas dans une chambre miteuse avec un pauvre type dont les vêtements empestent l’antimite. Elle n’est pas en train d’écarter les cuisses pour le laisser se faufiler où il ne devrait jamais être.

Elle ne se déshabille pas, n’éclaire pas la télé. Elle reste là, immobile, les yeux grands ouverts et devant son regard vitreux laisse défiler ce qu’aurait pu être sa nuit, s’il avait accepté de lui donner la somme exorbitante qu’elle lui avait susurré.

 

Lorsqu’il pénètre dans la pièce, il est assailli d’abord par le bruit touffu des cliquettements de touches s’ajoutant. Devant chaque ordinateur, un personnage hyper concentré tapote le clavier et tripote la souris comme si l’écran était une partie de lui-même. Claude s’approche du comptoir et demande un poste, très à l’aise dans cet endroit, malgré sa cinquantaine grisonnante contrastant avec la jeunesse excitée qui fréquente ce lieu. Pendant que Claude sort sa carte d’abonné, il examine les murs égayés de personnages de dessins-animés japonais. Puis il invite son ami à le suivre au fond de la salle. Yves se faufile, alors, entre les fauteuils de bureau, apercevant au passage des bribes d’écrans envahis d’images, de cadres, de mots. Lorsque son ami Claude commence à utiliser l’ordinateur, en lui expliquant ce qu’il fait, il l’interrompt : « Doucement, doucement. J’ai vingt ans de plus que toi, et je n’ai jamais touché une machine comme celle là. Alors si tu veux m’expliquer va plus doucement. Ou bien ne m’explique pas. »

Claude reprend avec un calme souverain : « Je vais sur le site de rencontre dont je t’ai parlé. Regarde, tu vois toutes ces jolies filles, elles sont inscrites sur le site pour rencontrer des hommes. Pour les contacter il faut que tu te fasses un profil. »

Claude pianote à plein tube sur le clavier. Il remplit le profil de son ami, le questionnant à chaque case. D’un coup il lève une main, comme un appel. « Là c’est le moment délicat. Tu te rappelles ce que je t’ai dit sur ce site, c’est un site de rencontre qui fonctionne avec une sorte de contrat, entre l’homme et la fille.

– Oui oui je sais. Un échange de bon procédé. Mais moi, je t’ai dit, si je peux aider une jeune femme dans le besoin, y’a pas de problème.

– Il faut que tu dises à combien pourrait s’élever ta contribution à la vie de ta maîtresse, et combien de rencontres par mois tu envisagerais. »

Les deux amis font défiler les cases comme on longe un rayonnage de supermarché.

« Regarde, celle là. Elle vient de créer son profil. »

 

Quand il s’installe sur la chaise en face d’elle, elle lui offre un sourire velouté. Elle le considère en silence, discrète. Elle remarque d’abord les rides profondes qui étaient gommées sur la photographie du site. Et puis ses yeux d’un bleu clair limpide. Entre eux les mots s’égrènent, difficiles, indécis. Ils cherchent l’affinité qui viendra, plus tard, lorsque leurs corps se trouveront, au delà de leurs presque cinquante ans de différence. Il la questionne sur ses études et enfin elle parle avec facilité. Il s’appesantit sur sa retraite confortable, détaillant les différents prestataires de ses rentes, sa retraite de salarié, la pension de reversion de son épouse défunte, la prime d’accident du travail, la retraite complémentaire. Elle ne retient que la somme totale, et l’affirmation qu’il lui serine comme une invitation : « Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Et si je peux t’aider, dans tes études, au contraire… »

Elle reste réservée, presque intimidée. Une sensation singulière l’étreint. Puis elle convoque ses souvenirs, le laideron déprimant du bar à hôtesses, la paye qu’elle récoltait à grand peine en passant la moitié de ses nuits derrière un comptoir. Elle discerne l’extrême gentillesse de cet homme, sa délicatesse laissant à peine effleurer son désir pour elle. Il est mieux que beaucoup d’autres. Alors, tout à coup, elle plonge : « J’adore le sexe, lance-t-elle, j’aime les nouvelles expériences. » Il se tait, stupéfait d’une telle déclaration. Comme pour se justifier, ou l’aguicher, elle énumère : « Les films, les accessoires… »

Il l’interrompt, sûr de lui d’un coup. « Tu es libre ce soir ?

– Oui.

– Je t’emmène au restaurant.

– Ensuite on ira chez moi », conclut-elle, comme pour sceller leur accord.

Ils restent encore là, ensemble. Elle commande un thé qu’elle savoure à petites gorgées. Elle fait la connaissance de sa voix, de ses mains. Il essaie d’en savoir plus sur elle. Au gré de la conversation elle aligne la liste de ses besoins financiers. Les bouquins de droit, code pénal, code civil, des kilos de papiers qui pèsent quelques deux cents euros ; son loyer pour à peine plus qu’une chambre, quatre cents euros ; le découvert de son compte bancaire, trois cents euros.

« Pourquoi tes parents ne t’aident pas ? » hasarde-t-il.

Une ombre passe sous ses paupières. Elle élude.

Elle lui demande combien de fois il voudra la voir chaque mois. Il songe à ses besoins physiques. « Une fois par semaine, je pense. » Il guette son approbation et poursuit. « Ça peut être plus si tu as envie de quelque chose… »

Elle sourit, secrète, puis murmure : « Une fois par semaine, parfois deux, ça me va. »

 

Lorsqu’elle se glisse dans la salle de restaurant ce soir là, le serveur suit, excité, sa démarche chaloupée. Juchées sur des talons vertigineux, ses jambes sont dessinées d’une couture à l’arrière. Sa jupe est si courte que la dentelle agrippante de ses bas se découvre lorsque sautille le tissu vaporeux, emmené par ses pas confiants. Devant lui, elle retire sa veste cintrée, et ses seins semblent bondir de son décolleté. Ses lèvres rouges, ses yeux charbonneux, les boucles d’oreilles pendantes qui caressent la peau de ses épaules. Tout dans sa tenue transpire le sexe décomplexé. Elle se penche vers lui et l’embrasse au coin des lèvres, un signal qui détonne, par sa discrétion, de son attitude aguicheuse.

Elle s’assoit face à lui, observe sa chemise, respire son parfum. Il s’est fait beau.

« As-tu repensé à notre accord ? » questionne-t-elle.

Sans un mot, il sort une enveloppe de sa pochette, qu’il lui tend au dessus de la table. Sur l’enveloppe, il a noté au stylo bic : « Pour Marianne ».

Elle décolle la languette et entrouvre l’enveloppe, qui contient une liasse de billets de cinquante. Elle referme précipitamment l’enveloppe et l’enfouit dans son sac à main.

« Mille euros. Ça te suffira pour cette semaine ?

– Oui », murmure-t-elle. Elle oscille entre gêne et jubilation.

Il se penche vers elle, tend la main et lui effleure le visage. Il aimerait l’attraper par le cou et l’embrasser à pleine bouche comme le ferait un jeune couple. Mais la présence envahissante des autres clients du restaurant l’empêche d’aller au bout de sa pulsion. Il prend sa main, alors, et la caresse avec insistance.

 

Le lendemain à onze heures et demi elle est encore au lit, presque nue dans ses draps tièdes. Pour la première fois depuis longtemps, elle profite d’un dimanche matin au repos, sans se tracasser de ses dettes ou de son heure d’embauche. Son programme de la journée consiste juste à traîner et à relire ses cours. Son « Sugar Daddy » l’a quitté bien plus tôt dans la matinée, sans même essayer de remettre le couvert après leur nuit de sexe. Marianne s’étire, soupire et referme les yeux. Mais la vibration de son téléphone l’appelle. Elle lit les mots d’Alan sur l’écran de son smartphone : « Est ce que je peux passer ? » Elle répond oui dans la seconde, puis bondit hors de son lit. Les préservatifs noués sous le lit, le film pour adultes dans le lecteur de DVD, la lingerie rouge alanguie sur le sol, les talons aiguilles jetés entre la porte d’entrée et le lit, elle fait disparaître dans l’agitation les traces de sa nuit, enfile un jean, un soutien gorge de coton et un tee-shirt. Elle plie son lit en canapé et le revêt de sa housse. Elle allume la télévision et s’apprête à s’avachir devant lorsque la sonnette de sa porte l’oblige à nouveau à se lever. Le temps qu’il monte jusque chez elle, elle met en route un café.

Elle entrevoit à peine le visage d’Alan au bout du couloir, qu’elle sait déjà qu’il a un problème. Il lui fait la bise, et de ses lèvres, langoureuses, presse ses joues encore chiffonnées par l’oreiller, un bras autour de ses épaules, l’autre à peine présent dans le creux de ses reins. Il a toujours le même geste, la même façon de lui dire bonjour, depuis qu’il l’a quittée il y a six mois, et à chaque fois elle vit cette même sensation. L’impression de tomber et d’être retenue. Elle frissonne, sa machine à générer des films se remet en route, et comme à chaque fois, il ne lui faut qu’un quart de seconde pour que son cerveau réagisse : « Vous êtes juste amis maintenant. »

Il pénètre dans l’appartement, renifle la bonne odeur de café, laisse tomber tout son poids sur le canapé, et se met à rouler un joint, taciturne.

Marianne tourne le dos à la pièce qui lui sert à la fois de salon et de chambre. Elle s’affaire autour de sa cafetière italienne, sort deux tasses et un plateau, verse le café bouillant. Entre ses cuisses elle ressent encore les relents du secret brûlant de cette nuit. Lorsqu’elle rejoint Alan, il la regarde s’avancer, le joint entre les lèvres et le briquet à la main. Il lui décoche un clin d’œil avant d’allumer son pétard.

Elle ne pose aucune question. Avant d’avoir fini son cône, il lui aura décrit par le menu les embrouilles qui l’amènent chez elle un dimanche midi. Et en effet il se déverse si vite qu’elle en est presque déconcertée. Encore une histoire de trafic de cannabis. Un paquet disparu, de l’argent à rendre à un petit caïd de cité qui se la joue gros bonnet… Alan est apeuré. « J’ai même fouillé dans le sac de ma reum ce matin, mais elle avait que vingt euros. J’les ai pris, j’suis trop dans la merde, mais il me reste deux cent quatre-vingt à trouver. »

Marianne lui prend la main.

« Tu vas remettre les vingt euros dans le sac de ta daronne, Alan. »

Elle happe le sac à main posé sur le sol derrière elle, au bout du canapé. Elle tire sur la languette blanche, entrouvre l’enveloppe, compte en silence, et en sort trois cents euros en billets de cinquante. « Tiens. »

« Mais tu rends l’argent à ta mère, hein ? Avant qu’elle s’en aperçoive. »

Alan hoche la tête tout en fixant Marianne.

– Merci. Je te rembourserai dès que possible…

– Arrête tes conneries, Alan, c’est pas ce que je te demande, le coupe-t-elle. Je le fais volontiers.

Un silence résonne entre eux.

– Marianne, cet argent… La voix d’Alan est mi-curieuse mi-soucieuse.

– Mon mois complet, au bar.

La réponse de Marianne est sans appel. Ils changent de sujet de conversation, Marianne tire trois tafs sur le bédot, et se met à ricaner à toutes les blagues idiotes d’Alan.

« Lorsqu’il sera parti, songe-t-elle, j’appellerai mon Sugar Daddy pour une soirée en rab cette semaine. »

 

Pour ce deuxième rendez-vous, elle n’a pas sorti la panoplie de l’évocation sexuelle. Un soir de semaine, en sortant directement de la fac, elle est en jupe et chemise, des collants noirs gainent ses jambes galbées et elle porte de petites bottines. Habituée à user ses jeans sur les bancs des amphis, elle s’est fait remarquer avec cette tenue, et même siffler par quelques lourdauds dans les couloirs. Tout au long de la journée, Lucie lui a posé des questions pour tenter de percer à jour cette énigme, en vain. A la fin du dernier cours, lorsque Marianne s’est hâtée de quitter la salle en lançant un au revoir à la cantonade, Lucie l’a suivie des yeux, intriguée. Elle a pressé le pas dans les escaliers, et l’a vue monter à l’arrière d’un taxi noir qui l’attendait devant l’entrée.

« Le taxi c’est pour le mystère ? lance-t-elle à son Sugar Daddy en s’installant sur la banquette de cuir noir.

– Non ma voiture est en panne.

– J’espère que je suis assez classe, lâche-t-elle en jetant un œil à sa tenue d’étudiante.

– Tu es parfaite, baby. »

Il se penche vers elle, la saisit par la nuque, et lui chuchote à l’oreille : « Tu as besoin de quelque chose ce soir ma chérie ? »

Elle tourne sa tête vers lui. Leurs lèvres sont face à face. Elle l’embrasse. Puis décolle sa bouche et cherche son oreille. « Trois cents. Les courses.

– Pas de problème, baby. »

 

Le restaurant où il l’emmène ce soir est distingué, les autres clients sont tous très élégants, et Marianne ne se sent pas tout à fait dans son élément. Il a beau essayer de la faire rire, elle reste en retrait et mal à l’aise. Elle cache son grand fourre-tout contenant blocs de feuilles et livres de cours sous la table en lorgnant sur les élégantes pochettes de marque des dames des tables voisines. Lui même n’est pas très bien habillé, un simple pantalon et une chemise assortie ; sans veste ni cravate, il détonne. Elle perçoit les regards qui passent, sans s’appesantir, sur le couple improbable qu’ils forment. Alors que le serveur vient prendre leur commande, son Sugar Daddy l’interroge, en désignant Marianne : « Vous pensez qu’elle est ma fille ou qu’elle est ma maîtresse ? »

Marianne reste sans voix, les yeux écarquillés. Le serveur bredouille, réfléchissant à la réponse la plus stratégique. « Je ne sais pas, monsieur. » Il sourit au vieil homme qui le fixe d’un air complice. « Je dirais votre maîtresse, monsieur.

– Bravo ! Vous êtes fort. Surtout que vu son âge, et le mien, elle pourrait largement être ma fille.

– Monsieur a très bon goût », conclut-il en esquissant une courbette.

Marianne choisit d’oublier aussitôt cette scène. Mais le ridicule étalé ainsi lui redonne le sourire pour la fin de la soirée. Elle décide de s’amuser du décalage entre leur situation et la distinction affichée du lieu.

Au fil du dîner, elle apprend que son Sugar Daddy a deux filles – dont l’une qu’il ne voit guère et l’autre dont il est très proche – toutes deux plus vieilles que Marianne, qu’il est veuf depuis douze ans et qu’il n’a eu aucune relation sérieuse depuis la mort de sa femme. En conversant elle lui révèle que sa propre mère est morte quelques années plus tôt. Un cancer, elle aussi. Elle glisse avec habileté sur le sujet du père en détournant son attention. « Tu sais ce que j’aimerais ? Prendre un bain moussant avec toi. J’ai les jambes lourdes d’être restée assise en cours toute la journée ! »

Il appelle le serveur. « Avez-vous une chambre libre, avec une grande baignoire ? »

 

Trois jours plus tard, dans un autre restaurant, il profite de la prise de commande pour interpeller le serveur : « Vous pensez qu’elle est ma maîtresse, ou ma fille ? » Cette fois, l’employé répond avec classe, et non sans humour, qu’il n’a pas pour habitude de se mêler des affaires personnelles de ses clients.

Après quelques minutes, alors qu’il aborde encore le sujet de son père, Marianne n’y tient plus. Elle lui confie comment, six mois auparavant, son père lui avait donné une semaine pour quitter la maison. « Sa nouvelle femme ne pouvait plus supporter ma présence. » Elle devine qu’elle a touché la corde sensible, chez son Sugar Daddy, avec cette histoire de famille. Le choc excite sa tendresse pour cette toute jeune fille.

Elle décide d’en profiter : « D’ailleurs, ça me gêne quand tu demandes au serveur s’il pense que je suis ta fille. J’aimerais tant que mon père m’emmène au resto et s’occupe de moi. Mais au lieu de lui, c’est toi, et j’ai beau t’appeler Sugar Daddy, ce n’est pas la même chose, nous deux… »

Il s’excuse de sa maladresse. Elle poursuit : « Par contre, je peux leur signifier que tu n’es pas mon père… Il y a pleins de façons de dire cela. » Comme pour ponctuer sa phrase, elle se lève, incline son buste au dessus de la table et lui roule une pelle magistrale. Pendant plusieurs secondes, aux tables environnantes, la parole est comme suspendue.

 

Les mois passent, et pour Marianne l’argent n’est plus un problème. Il lui suffit de demander, et elle obtient. Sans résistance, sans question, bien davantage que ce qui était convenu au départ. Si Marianne se met à l’abri du besoin en parvenant même à épargner de belles sommes, Alan par contre multiplie les mauvais plans et les gros problèmes. Et à chaque fois, Marianne utilise l’argent comme un pansement qu’elle colle sur ses bêtises de tout jeune garçon.

Lorsqu’il comprend que tout ce pognon vient d’un amant, Alan s’enfonce davantage dans les combines de malfrats. Plus de danger, plus d’argent, et Marianne gobe toujours toutes ses histoires alambiquées.

De restaurants en hôtels, d’enveloppes en cadeaux, pour les beaux yeux de sa Sugar Baby – et tout le reste – le Sugar Daddy vide ses comptes d’épargne, puis enchaîne les crédits à la consommation. Il lui prête sa carte bleue, fait des chèques sans provision pour lui offrir plusieurs smartphones – à la demande d’Alan – ou un ordinateur portable. A chaque fois que Marianne le sonde, il lui affirme qu’il sait ce qu’il fait. Qu’il peut se permettre de lui offrir tout ce qu’elle veut.

Alors la routine continue. Sexe, argent. Argent, sexe.

 

La serveuse pose la bouteille de champagne accompagnée de son seau en inox sur la nappe blanche. Marianne jette une œillade enflammée à son Sugar Daddy : « Tu prends quoi, chéri ? » Il lui sourit d’un air entendu. Il ne se lasse pas de ce petit jeu entre eux, lorsqu’elle explicite l’essence de leur relation pour les personnels des restaurants où ils ont pris l’habitude de dîner.

Mais le sourire s’échappe bien vite des lèvres de son amant contributeur, ce soir là. « J’ai des problèmes d’argent, lui avoue-t-il. Je vais devoir emprunter de l’argent à ma fille, et je ne sais pas encore ce que je vais lui dire pour justifier mes dépenses. »

Marianne le dévisage, tétanisée.

 

Le jour où il explique à sa fille, et à son gendre, qu’il est à découvert de deux mille euros, ils réagissent avec une étonnante bienveillance. Il raconte qu’il a voulu aider une amie. « Elle est enceinte » ajoute-t-il pour finir de convaincre les jeunes parents, et ils le croient.

Trois semaines plus tard il lui faut deux mille euros supplémentaires. Alors il leur sert une incroyable histoire de casino. Sa fille s’agace un peu, mais deux jours après elle retire la somme en liquide et la remet à son père en lui faisant jurer qu’il va arrêter ses conneries.

Marianne reste dans les parages. Plus proche que jamais, elle redouble d’efforts pour séduire son Sugar Baby. Lingerie fine, soirées coquines, fantasmes inavouables, elle joue toutes les cartes sexuelles qu’elle possède.

Pourtant il est de plus en plus difficile de le divertir. Il contacte une société spécialisée dans le rachat de crédit – des amis malfrats d’Alan reconvertis dans les arnaques légales –, et commence à rassembler les pièces du dossier.

Et puis un jour, il se rend chez sa fille. Un jour où son gendre travaille. En tête à tête, il lui présente un papier à signer. « Pour faire une hypothèque sur mon appartement », précise-t-il. Un signal d’alarme retentit dans le crâne de la jeune femme. Elle commence à poser des questions, les vraies questions. Peu à peu, contraint à révéler une part de la vérité, il lui dit les nombreux crédits. Sans divulguer la somme. En essayant de minimiser. Mais elle voit le mensonge qui voile chacun de ses mots, alors elle insiste, elle gratte. Elle découvre la fille, enceinte aux dires de son père, pour qui il a accumulé les dettes. Elle devient ivre de colère, et lamine l’unique plan de sortie qu’il avait prévu : « Je ne signerai jamais pour l’hypothèque de l’appartement. »

 

Les jours passent. Marianne propose de nombreux rendez-vous à son Sugar Daddy. Il décline, tout à la gestion de sa crise financière et de sa crise familiale. Sa fille ne cesse de dénoncer les mauvaises intentions de Marianne, à ses yeux une arnaqueuse rompue à la manipulation des vieux messieurs. Elle prend en main la constitution du dossier de surendettement tout en demandant à son père de rompre les ponts avec cette maîtresse trop gourmande.

Il refuse d’obéir, mais il a moins d’argent, et les entrevues s’espacent.

Un soir, Marianne, désorientée, se confie à Alan. « Ma vie a changé depuis que je l’ai rencontré. Et maintenant il veut me quitter…

– Il faut que tu trouves un moyen d’attiser son intérêt pour toi.

– Je ne vois pas comment. Il n’arrête pas de dire qu’il n’a plus rien à m’offrir.

– Dans des circonstances extrêmes, les points de vue peuvent changer… J’ai une idée ! s’exclame Alan. Tu vas devoir faire exactement ce que je te dirai. »

 

Il trouve une place dans la rue jouxtant l’Evêché, l’hôtel central de police. Il verrouille sa portière, les mains tremblantes, et parcourt à pied les quelques pas qui le séparent de l’entrée du poste en se retournant pour vérifier qu’il n’est pas suivi. Dès l’accueil, lorsqu’il commence à raconter son histoire, on l’interrompt, incrédule, et on lui demande de reprendre depuis le début. De couloirs en escaliers il se retrouve dans un bureau couleur béton sali, aux murs et au sol rapiécés. Il répète qu’il vient les prévenir d’une séquestration. Il décline son identité, celle de Marianne. Il décrit la voix de l’homme qui lui a crié dans le combiné, avec un fort accent roumain, qu’il allait la buter s’il ne payait pas. Mais on le stoppe, à nouveau. On lui demande le numéro de téléphone et l’adresse de Marianne et un homme part faire des vérifications. On lui demande de décrire les relations qu’il entretient avec cette jeune fille. D’un coup, il percute. Le site internet, le Sugar Daddy, la Sugar Baby, le contrat, l’argent, les rendez-vous à intervalle déterminé. Il ne peut pas leur raconter tout cela. C’est de la prostitution qui ne dit pas son nom. En une fraction de seconde il opte pour une autre option, celle à laquelle croit sa fille. La jeune fille paumée, prostituée d’abord, mais qu’il a voulu sortir de là. Enceinte de lui. Sa liberté au prix des demandes incessantes de son ex proxénète. « Le nom de son proxénète ? Alan. » Ce petit con n’a que ce qu’il mérite, songe-t-il entre deux questions des fonctionnaires de police.

Le bureau s’emplit et se vide. Ils listent les informations qu’il donne, vont les vérifier, puis reviennent au rapport. Les vérités tombent, tranchantes. Le portable duquel elle l’a appelé en se disant séquestrée montre qu’elle est chez elle. Un policier a inspecté son appartement sous un prétexte fallacieux. Elle a ouvert. Elle était seule.

Rien ne vient corroborer sa grossesse. Ils ne trouvent aucun suivi médical, aucun acte de naissance. « Elle vous a menti. Elle a joué la comédie. »

« Elle vous a dit qu’elle était à Bordeaux mais son portable n’a jamais quitté la région au cours des trois derniers mois. »

Il sait. Mais il fait mine d’accuser le choc. La tête baissée, les yeux dans le vague. Il joue au type hagard qui découvre la vérité. Et tout le monde y croit.

 

« Avez-vous parlé de votre maladie à votre fille ?

– Non. C’est trop tôt.

– Vous devrez bien lui dire un jour…

– Quand je serai très affaibli, je lui dirai. Mais pour l’instant je ne veux pas l’inquiéter. »

Le pneumologue examine les images du scanner.

En étouffant un rire nerveux, il le questionne à la façon d’un enfant : « Alors docteur ? J’en ai pour encore combien ?

– Qu’est ce que je vous avais dit l’an dernier ?

– Cinq ans au plus, marmonne-t-il, redevenu sérieux.

– On est sur une évolution prévisible. Je dirais trois ou quatre ans, donc. Désolé. »

Le médecin prend le temps d’observer cet homme assis derrière son bureau ; il semble à la fois abattu et serein.

« Avez-vous commencé à mettre vos affaires en ordre ?

– Oui, en quelque sorte. J’essaie d’aider des gens dans le besoin, tant que je suis là, affirme-t-il en esquissant un sourire bienveillant. D’ici quelques mois tout mon argent ne me servira plus à rien… »

 

Moi paysage

Moi paysage

La lumière tombe de partout dans le ciel, blanche et jaune, plate et claire, verticale. Elle fait briller des points, des lignes, des pointillés. Des tirets en fait. Des reflets de fenêtres comme des traits d’union entre les caractères de ce paysage. Les carrés et les rectangles se multiplient, ils sont des yeux dans les façades multicolores. En haut, une ligne se découpe, saccadée, pleine d’à-coups harmonieux. Des pentes, des droites, des cheminées. Tout près. Au loin. Arbres, immeubles, murs, volets, portes et jardins. La ligne des toits s’arpente du regard, comme un chemin. Au fond, un peu cachée, la statue se dresse, timide sous son or moelleux.

 

Avant, il y a la mer. La profondeur de sa couleur et de ses tourments, son calme nauséeux, ses îles déchiquetées.

 

Après, la vallée. Le regard reprend le sentier, plus doux, plus raide, le tracé naturel des cimes de ses montagnes. Se succèdent les sommets, les cols, les noms. Le gendarme, la Séolane, le roi guillotiné. Plus tard, le soleil s’éteindra derrière la crête, de ce côté. La ligne est nette, le dessous sombre, le dessus clair, elle dessine le tracé familier d’un ailleurs jamais complètement exploré, libre, beau, comme un enfant.

La liste de mes contradictions

La liste de mes contradictions

Chéri, tu passeras chez Biocoop, il nous faudrait des fruits, du café et du chocolat ; des piles, pour les jouets criards des gamins, qui dégoulineront dans les coins ; une pizza surgelée, pour ne pas cuisiner ce soir, pas la peine qu’elle soit bio, non, faut pas pousser ; prends du vin, tiens, aussi, avec sulfite, si ça te suffit, tu crois que ça fonctionne le vin naturel, en terme de tête tournée j’entends ; tiens tu me prendrais pas une vie de rechange tant qu’on y est ?, une vie sans attache, un corps sans ratage, un rattrapage, un autre âge, vingt ans de moins sur le visage, non tu as raison, dix ans ça suffit et c’est plus sage, n’oublie pas le cacao des nains on n’en a plus, et le rendez-vous avec le banquier ; tes parents sont au courant qu’ils gardent les gnomes, tu as noté qu’on change d’heure ce week-end, rajoute donc une horloge et un camion aménagé pour se barrer, non juste le camion, et de la liberté si tu en trouve, il faudra de l’essence pour rouler, c’est vrai, on passera chez Total sur le chemin du départ, ce ne sera pas un hasard, rien n’est jamais un hasard, prend donc la liste des courses sur le frigo, moi je reste là.

La folie, cette hérédité

La folie cette heredite

L’invasion était arrivée, soudaine, violente, dévastant tout sur son passage. Comme les turcs dans son village. Le feu, les bruits, les saccades, les cris. Elle ressentait souvent, en silence, ce cri qui l’avait déchirée cette nuit là. Les fissures qu’il avait laissées dans sa raison malade. Alors elle se faisait envahir, transpercer, écarteler. Ses yeux s’arrondissaient et ses lèvres tremblaient. Son corps palpitait. Des traits rouges rayaient son regard. Sa vue se brouillait. A peine put-elle distinguer les ciseaux dans le tiroir de la cuisine. Elle se jeta, courut presque, avant que son mental ne revienne à son secours, avant que la vague ne s’apaise, les liens rompus, elle se jeta. Le geste acéré, explosif et vital. Répété. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il ne reste que des lambeaux de tissu moins larges que la paume de sa main. Jusqu’au bout de sa folie. Elle rangea les morceaux l’un à côté de l’autre sur l’édredon laiteux. Des rayures sur fond blanc. Un code barre coloré.

« La facture de ta soirée volée, ma fille. »

Elle ferma la porte de la chambre de sa fille derrière elle, si doucement qu’elle entendit à peine le clapotement de la serrure. Ses pas redevenus silencieux la ramenèrent dans la cuisine, elle déposa les ciseaux dans le tiroir resté ouvert. L’invasion est passée sur elle et elle s’est enfuie.

 

Plus un jour.

La jupe sera encore plus courte et la nuit plus longue.

Le rimel sur ses paupières n’en finissait pas d’être repassé, le rouge sur ses lèvres et ses bas neufs.

La porte claquée pour dire au revoir.

Le bruit des talons sur le goudron neuf de l’impasse sordide.

La rumeur enfle, la clameur, la cadence, la musique s’empare de ses idées noires et elles s’échappent dans des tourbillons de fumée. Elle tire sur sa cigarette et imagine le bruit de son grésillement. Le son couvre tout. Son corps se déconnecte des paroles qui continuent à affluer à l’intérieur d’elle, de secousses en tressaillements il se libère du chemin rectiligne qu’on lui a assigné. Il ne lui appartient même plus quand elle coupe le dernier filin la retenant au rivage. Rien à perdre et encore moins à gagner. Plus rien n’existe que la musique et ces corps couverts de sueur. Le temps se déroule, invisible et inodore dans la moiteur des corps de plus en plus nombreux, de plus en plus proches, et la danse devient transe. Elle ne s’arrêtera pas, deviendra insatiable de cette liberté arrachée.

 

Plus vingt-deux ans.

— Et si j’étais folle comme ma grand-mère.

— Folle comme l’autre dingue, pourquoi tu dis ça ? De toute façon elle est pas folle elle est méchante.

— Elle est folle. Tu as vu ses yeux quand elle cris sur maman. Tu as vu les veines pétées comme si elle fumait du shit.

— Peut-être qu’elle fume du shit.

— Non mais sans blague je flippe. Si c’était héréditaire la folie…

— Héréditaire, et puis quoi encore ? Par contre, le shit, elle en fume peut-être pas, mais toi si, et ça n’aide pas.

— Mouais.

— Tu le sais quand même que ça libère la schizophrénie le bédot. Avec ton bagage héréditaire tu devrais peut-être faire gaffe.

— Tu viens de dire que c’était des conneries ces histoires d’hérédité.

— Oui je sais ce que j’ai dit. Mais je suis une voix dans ta tête alors bon, ce que je dis.

— Tais-toi maintenant.

— Pourquoi ?

— J’ai peur de devenir folle et t’entendre dans ma tête ça n’aide pas.

— En même temps, tu veux quoi ? Ne pas être folle. Etre eux.

— Qui eux ?

— Tes parents. Chacun son côté du lit. La drogue c’est mal. Tu n’as que seize ans. Passe ton bac d’abord. Bla. Bla. Bla. Tous ces mots, tous ces objets qui ne servent à rien…

 

L’argent ne fait pas l’amitié

L argent ne fait pas l'amitié

Roger se dressait, les cheveux gris, les épaules voûtées, le corps que l’on devinait frêle sous sa chemise au bleu pâle délavé. Les mains ballantes. Le souffle court. Il restait, immobile, au milieu de cette forêt de tombes grisâtres. Il se tenait face à une haute stèle, mais ses yeux ne parcouraient plus les inscriptions dorées. Son regard perdu dans le vide semblait déconnecté de ses pensées sordides.

Un peu plus tôt, il avait serré la main de Michel, celui qui aurait pu être son meilleur ami dans une autre vie, il lui avait présenté une fois de plus ses condoléances. Du bout des lèvres il avait murmuré un « bon courage » d’outre-tombe, puis il était parti à pied comme pour rejoindre sa voiture garée sur le boulevard. Ses souvenirs l’avaient mené, depuis le funérarium, jusqu’à la dernière demeure de Jacqueline. De sa vie il n’avait jamais trouvé la force de parler aux morts, mais aujourd’hui, dans sa tête, il entendait sa propre voix, limpide, énoncer pour la morte : « Ton fils a suivi ta trace, Jacqueline. Et ta famille est amputée de nouveau. Cette fois, Michel ne s’en remettra pas. On se remet de la mort d’une épouse, on la remplace quand on peut. Il t’avait déjà presque remplacée avant que tu te jettes du pont. C’est d’ailleurs pour ça… » Même en pensées il ne put terminer cette phrase. Il poursuivit. « Mais un fils… C’est impossible. »

Une larme demeura suspendue, quelques secondes, au bord de sa paupière.

Chaque jour qui passe après des funérailles émousse la tristesse, et les contours du chagrin deviennent flous jusqu’à se fondre dans le quotidien. « Ça fait une semaine », s’exclama Madeleine dès qu’elle aperçut sa tête surgir dans la montée de l’escalier. Refondu dans son quotidien, il ne comprit pas, d’abord, de quoi elle causait. « Je suis venue te parler de papa. » Il s’était arrêté sur le palier, quelques marches en dessous de la porte de son appartement. Madeleine le fixait. Elle était assise, les fesses sur le palier, les pieds une marche plus bas. Ses genoux collés lui servaient d’accoudoir. Ses grands yeux bleus le dévisageaient. Il n’arrivait pas à soutenir le regard presque enfantin de cette grande fille dans la vingtaine. Il baissa les yeux et entrevit sans le vouloir la culotte blanche de Madeleine sous ses genoux relevés. Il détourna le regard mais voulut y revenir dans l’instant. Trop tard, elle s’était levée. La clé pénétra la serrure, tourna.

Elle buvait son whisky goutte à goutte du bout de ses lèvres framboise. Lui prenait de longues lampées qui lui chauffaient la bouche. « Papa ne va pas bien du tout. Il passe sa journée au lit, ne veut voir personne. Je m’inquiète pour lui. »

Elle lui raconta la dépression de Michel comme on lirait une histoire à un enfant. Son ton monocorde accrochait sur sa note son oreille distraite, et ses yeux vaquaient et dérapaient. Des genoux de la jeune fille ils remontaient vers la naissance de ses cuisses. Cette jupe légère ne cessait de glisser, sur les mouvements imperceptibles des jambes de Madeleine, et sous les plis du tissu il devinait le galbe charnu de la peau doucereuse. Son regard la caressait en grignotant les courbes de ses bras, se hissant sur l’arrondi de ses épaules, prêt à rejoindre sa poitrine… Mais soudain la musique s’arrêta. Elle l’observait, médusée. Elle attendait une réponse. Qu’avait-elle dit juste avant ? « Il lui faut de l’argent pour sauver son garage. Beaucoup d’argent. Tu comprends ?

– Oui, répondit-il, je comprends. »

Il voulut reprendre son vagabondage visuel, mais elle le secouait avec ses mots maintenant. « Tu dois l’aider, tu lui dois bien ça. »

« Après tout ce que vous avez vécu tous les deux. »

« Papa m’a parlé de votre rencontre en prison, et la force du lien entre vous depuis. »

« Et toutes les affaires que vous avez menées tous les deux, en sortant de prison. »

« Tu vois papa m’a tout raconté. »

Il ne parvenait plus à se rincer l’œil, désormais. « Michel lui a tout raconté. Tout. Et ma fille à moi ne sait rien… » Il demeurait tétanisé par ces pensées, le secret révélé de son passé de malfrat à sa petite princesse chérie, impossible.

– Je n’ai pas d’argent, Madeleine. A peine quelques milliers d’euros sur un livret A, ce ne sera pas assez pour aider ton père.

– J’ai un plan. Laisse-moi t’expliquer. »

Comment une si jeune femme pouvait-elle avoir de telles idées ? Elle lui expliqua son plan en lui montrant en exemple un jugement du tribunal d’instance de Montcuq. Un homme de soixante-dix ans avait tout à coup perdu la boule, semblait-il, dans ce village au nom peu commun. En quelques mois, il avait contracté une quinzaine de crédits pour une somme rondelette de près de cent mille euros. L’argent avait été dilapidé en achats aussi futiles qu’inutiles, et personne, d’abord, ne s’était aperçu de cette folie dépensière. Au bout de quelques mois, pourtant, il avait commencé à présenter un découvert colossal, et devant l’impossibilité manifeste de s’acquitter des remboursements mensuels de tous ses crédits, il avait déposé un dossier de surendettement à la Banque de France. C’était là que l’histoire devenait intéressante. On pense, à ce stade du récit, que le pauvre type va devoir rembourser pendant des années… Et bien non. La Banque de France avait considéré son âge, son probable état mental pour avoir agi de la sorte, et avait effacé l’intégralité de ses dettes. Comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.

« Je t’avais bien dit que j’avais un plan ! »

Les vapeurs de whisky embrumaient ses pensées. Il regarda Madeleine dans les yeux, puis juste au dessus de ses genoux là où le tissu faisait des vagues rondes, rondes. Il s’entendit lui répondre : « D’accord, je te suis. Mais qu’est ce que j’y gagne moi ? »

Tout en prononçant ces mots il plaqua ses deux mains sous le tissu vaporeux de sa jupe, agrippa ses cuisses et enroula fermement ses doigts sur ses rondeurs.

Le lendemain, lorsqu’il ouvrit les yeux sur le lustre de sa chambre à coucher, un goût de parpaing dans la bouche, il se dit d’abord qu’il avait rêvé. Un étrange rêve érotique cruellement réaliste avec la fille de son « peut-être » meilleur ami. Il vibra à l’évocation mentale des fesses rebondies de la Madeleine de son rêve, la chaleur de son sexe, le poids de ses seins. Il s’assit sur le bord du matelas, son crâne tituba, ses yeux clignèrent. Puis, entre deux passages de paupières obscures, il aperçut un papier blanc déchiré sur sa table de nuit. Il le saisit. Une écriture rapide au stylo bic bleu l’interpella : « Ne dis rien à papa, s’il te plaît, ni pour l’argent, ni pour le reste. Il ne supporterait ni l’un, ni l’autre. A très bientôt. Madeleine »

Le plan financier s’était déroulé comme Madeleine l’avait prévu. Une ou deux fois par semaine, ils jouaient les clients dépensiers, il sortait ses justificatifs de retraite et sa pièce d’identité, elle exultait devant l’objet convoité, il signait la demande de prêt sans lire les lignes d’avertissement – « un crédit vous engage et doit être remboursé ». Il attrapait la carte de crédit fidélité en souriant, avec la sensation de braquer une banque chaque jour davantage. A chacune de leurs escapades, il revivait la sensation qu’il avait eue le jour où il avait volé la caisse du garage où il bossait comme apprenti. Il avait posé un fusil dans le dos de son patron puis avait vécu quelques jours de cavale avec moins de mille francs en poche. Les jurys n’avaient pas retenu de circonstances atténuantes même si le fusil n’était pas chargé. C’est au cours des six mois de prison qui avaient suivi qu’il avait rencontré Michel.

Le braquage effectué, Madeleine montait chez lui. Sans un mot, il refermait la porte de son appartement à clé, débranchait son téléphone. Elle s’allongeait sur son lit en attendant qu’il ait fini avec ses maniaqueries de vieux monsieur.

Il se plantait au pied du lit, la regardait en se déshabillant, puis il venait se frotter sur elle. Il la dévêtait, parfois entièrement, parfois seulement le bas. C’est à ce moment qu’elle s’activait.

Le jour où il avait contracté un gros crédit de dix mille euros chez Cofidis, elle l’avait sucé pour la première fois.

Le jour où il lui avait acheté une voiture neuve, elle s’était laissée sodomiser.

Au bout du processus, elle lui avait enseigné les mots qu’il devrait dire. Lorsqu’il s’était rendu chez les flics pour vivre la découverte de l’arnaque, elle lui avait filé de la dope pour qu’il paraisse hébété.

Ensuite, il était resté fataliste face aux questions de sa fille, qui n’avait pas compris cette absence de colère. Il avait suivi, confiant, sa plainte et son dossier de surendettement.

Nul effacement de dette n’était survenu.

 

Quelques mois passèrent. Madeleine avait disparu de sa vie désormais, il ne profitait plus de ses jolies cuisses écartées. Il remboursait ses dettes, petit bout par petit bout, à la Banque de France. Il comptait presque chaque euro dépensé pour ne pas atteindre le découvert qui ne lui était plus autorisé.

La colère de sa fille s’était estompée, elle avait cessé de le traiter d’idiot – ou pire. Il ne lui avait jamais avoué le fond de cette histoire, l’aide à son ami de taule, son implication dans l’arnaque… Elle n’aurait pas compris.

Il n’osait pas reprendre contact avec Michel. Ils ne s’étaient pas vus depuis le jour des obsèques d’Adrien. Mais comme il savait qu’il allait devoir lui mentir, omettre les visites de Madeleine et tout ce pognon qu’ils avaient sorti tous les deux, il reculait l’échéance.

Jusqu’au jour où Michel vint sonner chez lui. Lorsqu’il l’aperçut, planté sur son palier, il s’exclama, surpris, lui serra la main, l’invita à entrer. Il prépara un café. Et les deux hommes conversèrent comme de vieux amis. Ils survolèrent les sujets qui ne contenaient aucune polémique, tournèrent autour du pot, puis Michel lâcha sa bombe : « Madeleine s’est barrée en Amérique du Sud. »

« Elle est en prison maintenant. Elle a initié un trafic de cocaïne grâce à une grosse somme d’argent, dans les cent-mille euros. Je ne sais pas où elle a eu tout ce pognon. »

« Elle s’est fait avoir comme une bleue par les flics de là-bas. »

Michel était effondré, suffoquant de solitude. Roger regardait le visage de celui qui, ce jour là, était bel et bien son ami de toujours. Un gouffre se creusa dans son ventre, la culpabilité qui ronge, mais il n’avoua pas encore. Il attendait d’autres révélations.

« Elle m’a même volé, moi, la garce ! »

« Elle a pris tout le liquide que je gardais dans mon coffre, vingt mille. »

« Et maintenant il faut que je paye ses frais d’avocat, sinon elle va croupir dans des geôles colombiennes pendant des années. »

Il n’hésita même pas une seconde. Combien, l’avocat ? Comment je peux t’aider, mon ami ? Tu connais bien un moyen, toi, de sortir du fric quand on est à sec. Je suis à la Banque de France. Des mauvais placements, je t’expliquerai plus tard (le temps de trouver un mensonge plausible)…

« Il y a bien un moyen, répondit Michel, une sorte d’arnaque au chèque. »

Et il lui expliqua. On prend un chèque émis par un complice qui le déclarera perdu quelques jours plus tard. On encaisse le chèque sur le compte de celui qui jouera la « victime ». Dès que l’argent est crédité, on retire la somme en liquide. Le complice déclare le chèque perdu, la banque recrédite son compte. La « victime » se retrouve alors avec un trou sur son compte du montant du chèque. Elle porte plainte, et explique qu’elle a donné cet argent à un ami qui ne pouvait pas encaisser lui même le chèque du complice. Comme la « victime » a une assurance avec son compte en banque, et qu’elle a porté plainte, la dette est effacée. L’ami, s’il est retrouvé dans le cadre de l’enquête, peut dire qu’il ignore tout de cette affaire, l’argent liquide ne laissant aucune trace. Le complice ne doit pas pouvoir être relié directement, ni à la victime, ni à l’ami. Et le tour est joué.

« Par contre, continua Michel, on ne peut pas dépasser quinze mille, parce qu’au delà de cette somme, les banques vérifient les chèques avant d’encaisser. »

 

Lorsque sa fille lui avait sorti la lettre du tribunal, à l’occasion d’une visite au centre de rééducation respiratoire, il avait été obligé de lui expliquer. « J’ai voulu rendre service à un ami. »

« Il n’y a pas de raison que je sois condamné à payer la banque, ils ont crédité le chèque, c’est leur faute.

– Mais papa, lui avait-elle rétorqué, c’est une arnaque ! Une arnaque aussi vieille que l’invention du chèque, comment as-tu pu te laisser avoir, encore ? »

Sa seule réponse : « Je voulais rendre service. »

« Non, ça n’a rien à voir avec Madeleine. » « Mais oui je te le promets ! Enfin, tu me fais confiance ou pas ? »

Il n’avait aucune colère contre Michel, son ami disparu avec l’argent, et sa fille ne le comprenait pas. Comment peut-on se laisser enfler et rester impassible ?

Elle ne savait pas. Elle ne savait rien.

Elle ignorait que la fille de Michel, Madeleine, avait profité du fric qu’il lui avait procuré pour se lancer dans une carrière de dealeuse de haut vol – une dealeuse sous les verrous.

Elle ignorait que la mort d’Adrien – le fils de Michel – était attachée au suicide de sa mère des années plus tôt.

Elle ignorait que le suicide de Jacqueline – la femme de Michel – était survenu un dimanche matin. Le samedi soir, Michel et lui étaient sortis entre mecs, pour fêter la grande réussite de leur dernière association de malfaiteurs. Ils avaient du pognon à claquer, du champagne à leur table… Et Michel avait fini la nuit avec la jeunette qui avait joué l’appât dans leur arnaque. C’est Roger, l’ami fidèle, qui l’avait jeté dans les bras de cette petite allumeuse éméchée. Puis il était rentré auprès de son épouse, sagement, pas trop tard, pour pouvoir assister à la première compétition de gym de sa fille le lendemain. Il avait dit à Michel : « Profite, mon pote, elle est jeune, elle est belle. Profite, crois-moi, ta femme viens d’accoucher tu ne vas pas baiser pendant des mois. »

Madeleine avait treize jours. Jacqueline faisait une dépression post-partum. Michel n’avait pas su trouver les mots pour justifier son retour à l’aube. Il avait parlé de sa conquête d’une nuit comme on parle d’une maîtresse.

Jacqueline avait attrapé les clés de la voiture et était partie le plus vite possible.

Quelques heures plus tard, ils avaient retrouvé la voiture abandonnée sur le pont, les clés sur le contact. Ils avaient mis des jours pour repêcher le corps.

Il aurait pu, en d’autres circonstances, être le meilleur ami de Michel. A la place, il ne lui restait plus qu’à accepter de ne plus avoir d’argent.