[Lecture] « Eleanor Oliphant va très bien » de Gail Honeyman

L31 imgAu départ, j’ai cru en la légèreté de ce livre. Une héroïne un peu empotée voire carrément inadaptée, pour laquelle le quotidien est une épreuve ; des collègues de travail qui la regardent comme une foldingue ; le coup de cœur de notre héroïne pour une rock star locale… Je m’apprêtais à rire. Alors c’est vrai que j’ai souri, au début. Puis au fil des pages, je me suis attachée à Eleanor en même temps que je découvrais peu à peu la vérité sur son histoire. Et à la toute fin du livre, je pleurais sans m’arrêter.

(Oui, je sais, ce n’est pas la première fois que je pleure à la fin d’un livre… Mais cela reste la marque d’une « bonne » fin ! Si si je vous assure.)

Merci (encore !) à La Rousse Bouquine pour cette belle découverte !

L31 Citation

 

[Lecture] « Vernon Subutex » de Virginie Despentes

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J’ai voulu lire du Despentes, après la découverte libératoire de King Kong Théorie, et j’ai commencé par Vernon Subutex. Trois tomes pour une histoire. Histoire de bouffer vraiment du Despentes…

Je peux dire que j’ai été servie. J’ai dévoré les trois livres, mais l’avantage de la quantité c’est que même en avalant les pages à un bon rythme la traversée dure longtemps.

Pendant des semaines, j’ai vécu avec Vernon, j’ai marché et dormi à ses côtés. J’ai été la groupie, la maîtresse délaissée, l’amie blasée. J’ai partagé au quotidien mon univers avec celui de ce personnage si particulier, à la fois envoutant et un peu minable.

Et que dire de tous ceux qui gravitent autour de lui ?

Le génie de Despentes, c’est de les rendre si vivants, si réels, que quand je les ai vus sur l’écran de ma télé, quelque temps après avoir fini ma lecture, j’ai eu l’impression de retrouver de vieilles connaissances…

Je vous donne juste le début de l’histoire. Vernon Subutex est un ancien disquaire ayant fermé boutique il y a quelques années. Un matin, après des mois de loyers impayés, il est expulsé de chez lui.

Vous n’en saurez pas plus ici.

Enfin, juste quelques mots sur Despentes si vous ne connaissez pas sa plume… C’est moderne, rock, il y a du sexe et de la vie, de la poussière et de la ville, et ses histoires s’inscrivent dans un moment de l’époque contemporaine, dans une actualité que l’on a vécue. En tout cas, son univers me parle, à moi, parce qu’il est si proche du monde dans lequel je vis depuis toujours…

Lisez Vernon Subutex.

Vraiment.

La folie, cette hérédité

La folie cette heredite

L’invasion était arrivée, soudaine, violente, dévastant tout sur son passage. Comme les turcs dans son village. Le feu, les bruits, les saccades, les cris. Elle ressentait souvent, en silence, ce cri qui l’avait déchirée cette nuit là. Les fissures qu’il avait laissées dans sa raison malade. Alors elle se faisait envahir, transpercer, écarteler. Ses yeux s’arrondissaient et ses lèvres tremblaient. Son corps palpitait. Des traits rouges rayaient son regard. Sa vue se brouillait. A peine put-elle distinguer les ciseaux dans le tiroir de la cuisine. Elle se jeta, courut presque, avant que son mental ne revienne à son secours, avant que la vague ne s’apaise, les liens rompus, elle se jeta. Le geste acéré, explosif et vital. Répété. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il ne reste que des lambeaux de tissu moins larges que la paume de sa main. Jusqu’au bout de sa folie. Elle rangea les morceaux l’un à côté de l’autre sur l’édredon laiteux. Des rayures sur fond blanc. Un code barre coloré.

« La facture de ta soirée volée, ma fille. »

Elle ferma la porte de la chambre de sa fille derrière elle, si doucement qu’elle entendit à peine le clapotement de la serrure. Ses pas redevenus silencieux la ramenèrent dans la cuisine, elle déposa les ciseaux dans le tiroir resté ouvert. L’invasion est passée sur elle et elle s’est enfuie.

 

Plus un jour.

La jupe sera encore plus courte et la nuit plus longue.

Le rimel sur ses paupières n’en finissait pas d’être repassé, le rouge sur ses lèvres et ses bas neufs.

La porte claquée pour dire au revoir.

Le bruit des talons sur le goudron neuf de l’impasse sordide.

La rumeur enfle, la clameur, la cadence, la musique s’empare de ses idées noires et elles s’échappent dans des tourbillons de fumée. Elle tire sur sa cigarette et imagine le bruit de son grésillement. Le son couvre tout. Son corps se déconnecte des paroles qui continuent à affluer à l’intérieur d’elle, de secousses en tressaillements il se libère du chemin rectiligne qu’on lui a assigné. Il ne lui appartient même plus quand elle coupe le dernier filin la retenant au rivage. Rien à perdre et encore moins à gagner. Plus rien n’existe que la musique et ces corps couverts de sueur. Le temps se déroule, invisible et inodore dans la moiteur des corps de plus en plus nombreux, de plus en plus proches, et la danse devient transe. Elle ne s’arrêtera pas, deviendra insatiable de cette liberté arrachée.

 

Plus vingt-deux ans.

— Et si j’étais folle comme ma grand-mère.

— Folle comme l’autre dingue, pourquoi tu dis ça ? De toute façon elle est pas folle elle est méchante.

— Elle est folle. Tu as vu ses yeux quand elle cris sur maman. Tu as vu les veines pétées comme si elle fumait du shit.

— Peut-être qu’elle fume du shit.

— Non mais sans blague je flippe. Si c’était héréditaire la folie…

— Héréditaire, et puis quoi encore ? Par contre, le shit, elle en fume peut-être pas, mais toi si, et ça n’aide pas.

— Mouais.

— Tu le sais quand même que ça libère la schizophrénie le bédot. Avec ton bagage héréditaire tu devrais peut-être faire gaffe.

— Tu viens de dire que c’était des conneries ces histoires d’hérédité.

— Oui je sais ce que j’ai dit. Mais je suis une voix dans ta tête alors bon, ce que je dis.

— Tais-toi maintenant.

— Pourquoi ?

— J’ai peur de devenir folle et t’entendre dans ma tête ça n’aide pas.

— En même temps, tu veux quoi ? Ne pas être folle. Etre eux.

— Qui eux ?

— Tes parents. Chacun son côté du lit. La drogue c’est mal. Tu n’as que seize ans. Passe ton bac d’abord. Bla. Bla. Bla. Tous ces mots, tous ces objets qui ne servent à rien…

 

[Lecture] « Un monde à portée de main » de Maylis de Kerangal

L25 imgIls sont trois, deux filles et un garçon. Ils se sont connus dans une école de Bruxelles, une école qui forme des peintres de trompe l’œil. On suit Paula, de la décision à la plongée dans ce monde de la peinture.

C’est un livre qui décrit des sensations surtout, plus qu’une histoire.

La douleur du corps qui peint. L’apprentissage, lent, précis, difficile. Les prémices d’une vie, la vie de Paula, qui veut peindre.

Il n’y a pas véritablement d’intrigue, mais une vraie douceur à entrer dans cette vie, dans cet univers dont on arrive presque à sentir les effluves.

Un mois après, je garde un souvenir très sensuel de cette lecture, l’impression d’avoir été embarquée avec ces jeunes gens, d’avoir tenu leur pinceau, d’avoir vécu leurs désarrois et leurs réussites… Un voyage des sens.

 

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[Lecture] « La route » de Cormac McCarthy

L13 imgUn homme et son fils marchent sur une route, en direction du sud, pour fuir le froid glacial d’une terre post-apocalyptique. Une poussière grise recouvre le monde dévasté, envahit toute l’atmosphère, cachant jusqu’à la lumière du soleil. Tout ce qui a existé n’est plus. Les plantes sont mortes, les maisons abandonnées, les magasins pillés depuis longtemps. L’humanité quasiment décimée est retournée à une barbarie insoutenable.

Ce roman était sur ma liste de livres à lire depuis des années, il était un choix de libraire dans l’émission La Grande Librairie. Cela fait si longtemps, que je ne me rappelle plus les mots qui m’avaient convaincus de l’inscrire sur ma liste. Il avait probablement été décrit comme un livre culte, terrible et puissant, un livre à lire absolument. Le hasard ensuite a fait son œuvre. Quand on réserve un ouvrage à la bibliothèque municipale, on ne sait jamais vraiment quand on l’aura, et quand on est toujours à la bourre pour lire son paquet de livres, on se base, pour l’ordre, sur la date de retour. C’est ainsi que La route est arrivé dans ma vie le jeudi 11 octobre 2018. Je n’ai pas su, d’abord, si j’avais bien fait de l’ouvrir. Sa noirceur intense m’a effrayée en même temps qu’elle m’a capturée. Je n’ai plus pu le lâcher. Je l’ai lu en deux jours, le ventre noué, au bord de la nausée, entre sidération et désespoir.

Et puis, finalement, la lumière est revenue. Quand on a tout perdu, l’espoir est mince mais il est tout ce qu’il nous reste…

Ce livre, je ne l’ai pas lu comme un roman de science-fiction. Je l’ai lu comme une prophétie. Il est dans ma tête désormais. Chaque jour je pose les yeux sur le monde qui m’entoure et je ressens, en même temps : que ma vie au présent est un luxe infini ; et que demain, dans un an, dans dix ans ou dans cinquante ans, peut-être, la poussière recouvrira tout comme dans La route. Et qu’il s’agira alors de survivre, de sauver nos enfants, de garder notre humanité dans un monde où plus rien ne nous protègera les uns des autres. Quand on a presque tout perdu, l’espoir est la seule lumière qui reste.

[Lecture] « Tombée des nues » de Violaine Bérot

L08 imageCe livre est une petite pépite de sensibilité et d’originalité. Sa sensibilité, en lien avec son sujet – dont par choix je ne dirai rien – et les voix de ses personnages, si réalistes qu’il nous semble les entendre. Son originalité, c’est notamment l’ordre de lecture laissé au choix du lecteur : une lecture chronologique classique ou des sauts de chapitres en chapitres au gré des indications de l’auteur.

J’ai choisi la lecture non linéaire, et pour aller encore plus loin dans le mystère j’ai suivi l’incitation du magazine littéraire Page : je n’ai pas lu la quatrième de couverture.

Cette découverte à l’aveugle s’est révélée d’une fluidité et d’une beauté rare. L’histoire a filé à toute vitesse à travers moi, à travers mes émotions entre crainte et espoir, en un seul morceau de nuit, et m’a laissé un goût de poésie qui s’ignore, une poésie du réel abrupt, une sensation de douce sidération comme seul peut en laisser l’événement narré dans ce roman…