Dire la mort aux enfants

Dire la mort aux enfants

Ce sujet traîne depuis des mois dans les prévisions d’articles pour mon blog… Je ne vais pas vous mentir, j’ai eu du mal à tirer l’inspiration qui sommeillait en moi à ce sujet, mais ce thème est tellement nécessaire et important dans une vie de famille, comment passer à côté ?

Nous y avons été confronté en 2016, lorsque j’ai perdu mon père. Mon fils avait cinq ans, il a vécu la mort d’un proche, l’a comprise, en a souffert. Ma fille avait deux ans. Elle n’a clairement pas compris le concept de mort, à ce moment là. Aujourd’hui elle en parle avec ses mots lorsque nous évoquons leur « papou », elle chemine en grandissant.

Au moment où la mort a toqué chez nous, nous avons choisi d’expliquer à nos enfants ce qu’il se passait, dès l’étape hôpital. Le jour du décès, nous avons mis des mots sur cet événement. Des mots vrais et simples. « Papou est mort, ça veut dire qu’on ne le verra plus jamais. » On n’a pas dit (ou peu, comme une habitude d’adulte à chasser) « parti », « au ciel », « décédé ». On a dit « mort ». Le vrai mot qui ne renvoie pas à une autre réalité. Parce que « parti »… en voyage ? « au ciel »… dans les nuages ?… comme le père Noël ? « Non le père Noël lui il est au pôle nord. » (Oulala on s’égare…)

« Mort » donc. Pas « décédé », ce mot d’adulte inventé pour adoucir la réalité auprès des adultes. « Mort ».

Dire la mort à nos enfants, cela s’est presque résumé à dire cette phrase, donc. « Papou est mort, ça veut dire qu’on ne le verra plus jamais. » En boucle parfois. Surtout pour la petite qui ne comprenait pas. « Il est où Papou ? » « Il est à l’hôpital ? »

Dire la mort aux enfants, c’est aussi les entendre dire des mots qui grattent la blessure déjà à vif. « Papou est mort. On ne le verra plus. On ne pourra même plus l’appeler au téléphone. C’est triste. Je voulais qu’il soit encore en vie. »

Dire la mort aux enfants c’est accepter de les voir tristes. De les voir tristes de nous voir tristes.

C’est se demander s’ils viennent à l’enterrement. Nous avons choisi de les laisser à l’école ce jour là mais il aurait pu en être autrement. Les habitudes anciennes de laisser les enfants à l’écart de ces choses de la vie est selon moi un carcan à faire exploser.

Dire la mort aux enfants, c’est aussi leur expliquer ce que veut dire « être incinéré » et leur montrer – un jour prochain – l’endroit où nous avons mis les cendres de mes parents.

Je me rends bien compte que la mort, c’est aussi une question religieuse. Que les mots d’autres seront teintés de croyances accompagnant les morts dans un ailleurs. J’ai bien vu les yeux brillants de mon fils quand je lui ai parlé du royaume des morts de l’Egypte antique – en mode « ah mais alors on est sauvés maman ».

Dire la mort hieroglyphes

Il est vrai que le moment de la mort de mon père a coïncidé avec – exacerbé peut être – les craintes de mort de mon fils. Ce qui génère des conversations presque insoutenables pour une maman. « Un jour tu vas mourir maman et moi je voudrai pas que tu sois morte je serai triste que tu meures. » Parfois sans crier gare, à table, au moment du dessert, ou au moment du couché, avec ou sans larmes.

Heureusement, dire la mort à ses enfants c’est aussi se détacher de la noirceur et de la peur qu’elle fait vibrer en nous. Dire la mort à ses enfants, c’est aussi dire la vie. Prendre sur soi et dire les mots pansements. Que la mort fait partie de la vie. Que tous les êtres vivants vivent et meurent. Que c’est ainsi et qu’on n’y peut rien. Qu’il faut simplement essayer de profiter au mieux de toute cette vie. Et que ceux qui sont morts continuent à exister dans les souvenirs des vivants.

A ce sujet en particulier – la mémoire des proches morts – je vous conseille Coco, le dernier Pixar de décembre 2017 sorti en DVD début avril, qui aborde ces thèmes à travers les traditions mexicaines du jour des morts. Un film magnifique, très esthétique, un métissage réussi entre légèreté joyeuse et profondeur du propos. Cet article de blog vous donnera plus d’éléments sur le film Coco. Dernière précision, la fin de ce dessin animé me retourne complètement, avec larmes abondantes et inévitables, mais ce n’est pas grave, la vie c’est aussi pleurer en pensant à la mort…

Picasso avec les minots

Picasso 1

Les marseillais, ce sont des événements que vous ne pouvez pas louper…

La Vieille Charité et le Mucem accueillent l’exposition « Picasso Voyages Imaginaires » jusqu’au 24 juin 2018. Au Centre de la Vieille Charité, quatre thèmes, «Bohème bleue, Afrique fantôme, Amour antique et Orient rêvé» nous invitent à découvrir les sources et les voyages imaginaires de l’artiste.

Picasso 2

Au Mucem, l’exposition intitulée «Picasso et les Ballets russes, entre Italie et Espagne» explore le travail de scénographe et de costumier de Picasso pour les Ballets russes.

A une heure de là, aux Carrières de Lumières des Baux-de-Provence, c’est encore Picasso qui est à l’honneur avec le nouveau spectacle – projection et musique – intitulé « Picasso et les maîtres espagnols », jusqu’au 6 janvier 2019. Pour les enfants, les Carrières, c’est toujours un moment festif et magique ; on regarde de partout, on a les yeux qui brillent, on rit, on danse, on vit l’art… en immersion intégrale.

Picasso 3

Picasso 4

Picasso 5

Picasso 6

Pour prolonger encore un peu le plaisir de la découverte, je vous ai dégoté ce jeu interactif « Dessiner à la manière de Picasso » sur le site France TV éducation. Chez nous, les nains ont testé et adopté…

Picasso 7

Picasso 8

Rêve grand format

Reve grand format

Nous verrouillons la porte de notre appartement. Nos regards se caressent. Les enfants ont leurs yeux pétillants, ceux des matins d’aventure. Arthur porte fièrement sa valise à bout de bras. Nina se tient droite comme un i à côté de la sienne. Mon sac à dos est si plein qu’il rebondit contre mes omoplates. Mes yeux effleurent la valise portée par mon époux. Si menue pour six mois.

Sans un souffle, nous nous sourions. Le silence nous étreint. Autour tout sommeille, un cœur de nuit dans le petit matin. Nos pieds semblent flotter en descendant l’escalier, rien ne choque, tout caresse. Les clés sombrent dans la boîte aux lettres de nos voisins avec un cliquetis étouffé. Je perçois un presque clin d’œil à mon intention tandis qu’il ressort les doigts de l’ouverture. Les enfants sont à l’entrée de l’immeuble, raccords, chacun son rôle. Une qui pousse le loquet tandis que l’autre tire la porte à lui.

L’air froid nous surprend. Au delà des immeubles, des rues et des collines, les premiers rayons du soleil luttent déjà pour se pointer.

Je dis au revoir dans ma tête, sans me retourner. J’attrape à tâtons la main de ma fille contre ma jambe, d’un coup d’œil je retiens mon fils. Nous nous éloignons de chez nous, lentement. Le taxi est là.

Durant le trajet, le silence nous enveloppe, à peine dérangé par les phrases rapides du standard résonnant dans la radio.

L’aéroport est un autre lieu sans sons, feutré, avant le lever du jour.

Les heures d’avion s’égrènent et les mots reviennent, les rires, les bruits, les éclats. Nous sommes indifférents au film défilant sur grand écran. Notre cinéma, nous l’étalons sur nos quatre tablettes côte à côte. La carte des six prochains mois.

A l’atterrissage pourtant, la fatigue s’empare de nos corps. Le chauffeur de taxi parle dans une langue incompréhensible, jusqu’à ce que je reconnaisse son français. Il s’arrête devant une maison. Je ne reconnais pas la baraque. Le camion, si. Je descends, vite, mes jambes se pressent. Mon cœur tambourine. Les enfants crient. Mon mari arrive dans mon dos, attrape ma main et pose son menton sur mon épaule.

« Comment cela nous est-il arrivé ? »

Je murmure : « Tu te souviens ? »

Nous étions dans un camping des Cévennes. Nous venions de passer notre première nuit à quatre sous une tente. Au petit déjeuner, nos corps frais, nos mains blotties contre notre tasse de café, nos yeux encore embués, nous avons posé nos regards tout autour de nous, il était là. Le van. Avec un toit relevable et un branchement électrique.

« Tu as vu ? »

 

 

(Un texte écrit à l’occasion d’un atelier d’écriture autour des « presque riens ».)

Notre rêve au format réel, il est dans la rubrique Road-trip de ce blog.

Reve format reel

Le sommeil des bébés, ce sujet de déchirure

Le sommeil des bebes ce sujet de dechirure

Les jeunes mères l’ignorent avant d’y être confrontées – parfois dès la grossesse – mais dans la parentalité il est des sujets glissants, voire tabous. Le choix du sein ou du biberon font partie de ces thèmes polémiques, puisque presque tout le monde a un avis tranché sur la question et essaiera la plupart du temps de vous ramener dans son camp. Pour le sommeil des bébés, même combat. Ceux qui n’y sont plus confrontés ne manqueront pas d’y aller de leur petite expérience ou de leur conseil même non sollicité pour ces jeunes parents, épuisés par leurs nuits hachées en pleins de minuscules petits bouts.

Ce qui est majoritairement admis, et transmis, c’est que les enfants doivent « faire leurs nuits ». A votre première réunion de famille après la naissance de votre bébé, ou chaque fois que vous croiserez la vieille voisine de vos parents, la même question reviendra, comme une comptine enfantine : « Elle fait ses nuits ? ». C’est le pendant du « Il est sage ? », vous le savez, vous le sentez, que vous ne devez pas répondre non à ces questions. Alors vous mentez peut être ou vous éludez… Mais au fond, n’ayez plus de doute, la réponse normale et largement répandue, c’est non. Non, mon enfant de dix jours, un mois, trois mois, six mois, ne fait pas ses nuits. Enfin en tout cas il ne fait pas nos nuits, à nous ses parents.

J’ai souvent entendu dans les réunions d’allaitement (ces succursales de mamans allaitantes mais aussi, porteuses, bienveillantes, cododotantes, voire instruisantes en famille…) que « faire ses nuits » signifiait dormir cinq heures d’affilée trois fois par semaine (je cite de mémoire). De quoi répondre à votre tante Gertrude que oui oui, votre loustic fait bien ses nuits même si votre anticerne est devenu votre meilleur ami. Sans aucun hasard, le sujet du sommeil finissait constamment par arriver vers le milieu des réunions allaitement. Il y avait toujours une maman épuisée pour demander de l’aide tout en répétant ce que lui serinait l’entourage plus ou moins proche.

« C’est parce que tu l’allaites qu’elle ne fait pas ses nuits. »

« Tu devrais essayer le « 5 10 15 » ça a marché avec la cousine de la fille de mon patron. »

« Un bébé ça doit dormir 21 heures par jour donc 11 heures et demi par nuit. »

La vérité, c’est que la plupart de bébés ne font pas les nuits de leurs parents avant plusieurs mois. Allaitement ou pas. Blindage de biberon à la farine épaississante en soirée ou pas. Méthode du laisser pleurer ou pas. Croire que la normalité pour les bébés est de laisser les parents dormir… est un autre leurre qu’on agite devant les parents débutants et démunis. Cet article de Happynaiss en parle fort bien – et a d’ailleurs inspiré mon propre article. C’est aussi le thème de ce projet photographique que vous avez peut-être croisé sur les réseaux sociaux : Nuits sans larmes, Parents debout.

En expliquant que ces semaines ou ces mois de fatigue intense sont inéluctables, je ne veux pas non plus les réduire à une souffrance silencieuse. Au contraire, la solitude n’est pas obligatoire pour les mères en manque chronique de sommeil. Les partages bienveillants entre mères permettent toujours de délayer le ras-de-bol installé, même s’ils restent moins efficaces que le partage des réveils nocturnes avec le papa…

Vous voulez que je termine sur une bonne nouvelle ? Ils finissent par dormir, et cela se produit forcément avant l’adolescence…

Aux mères et aux pères dont le sommeil ne coïncide pas avec celui de leurs enfants, je souhaite simplement du courage pour « passer le cap ». Vous êtes les meilleurs des parents pour votre enfant…

Il n’y a pas de «parce que» dans mes «je t’aime»

Il n y a pas de parce que dans mes je t aime

J’en parlais dans mon article précédent. Nous avons traversé une phase familiale mouvementée entre septembre dernier et maintenant. Une tempête d’émotions qui a opposé nos deux enfants et nous a embarqué nous aussi, les parents, dans ses tourbillons. Dès la rentrée j’ai perçu que ma fille souffrait de la nouvelle place de son grand frère, l’apprenti lecteur, encore plus posé et tranquille qu’auparavant, étalant sa raison et sa sagesse pour nous épater. Nos mots n’ont pas su apaiser sa déception de n’être «que» la petite sœur de trois ans et demi, notre amour ne l’a pas assez rassurée et les crises se sont enchaînées, inexorablement attachées les unes aux autres. Un jour elle s’est mise à dessiner avec frénésie. Des semaines plus tard je me suis remémoré mes mots : « Toi tu es en petite section, tu apprends à dessiner… » Les mots peuvent nous enfermer parfois.

Puis nous libérer.

Il y a deux semaines environ j’exprimais une fois de plus à mes deux enfants mon amour pour eux. Pour chacun d’eux. Je leur redisais que je n’aimais pas «plus» l’autre, en leur demandant de cesser leur lutte pour notre amour de parents. A ce moment là, je regarde ma fille dans les yeux : « Je t’aime pour ce que tu es. »

Mon fils enchaîne : « Et moi tu m’aimes parce que je sais lire. » Ces mots ont résonné comme l’explication de texte des cris réitérés des mois précédents… Alors j’ai trouvé cette phrase libératrice. « Il n’y a pas de «parce que» dans mes «je t’aime». » En leur disant que mon amour ne dépendait pas de leurs réussites je les ai peut-être libérés. Apaisés…

Magie des mots.

Succession de phases

Succession de phases

Souvent j’envisage la vie de parents telle une succession.

Il y a quelques mois, imbibés de parentalité bienveillante, nous avions laissé couler notre vie familiale, tranquille, facile et sereine. Puis la rentrée scolaire, avec ses nécessaires chamboulements, a marqué un basculement, un amoncellement de pleurs et de cris. Tous les accrocs du quotidien sont devenus des prétextes, entre parents et enfants, entre enfant et enfant, à ne pas se comprendre, à ne pas se voir, à se fâcher.

Une grande dame de ma connaissance raconte au sujet de l’équilibre familial qu’au moment où tout va bien dans nos vies l’univers nous envoie de quoi tout remettre en question. Parfois nous souhaiterions rester dans la tranquillité, mais c’est sans compter ces successions de phases rythmant nos vies.

Au sommet des montagnes russes l’euphorie nous porte si haut que nous n’envisageons même pas la chute, ses battements cardiaques et ses hurlements. Quand elle survient, soudaine et progressive, douce et violente, on change de phase comme l’on se retournerait sur ses propres pas. Gardons en tête dans les phases basses de nos existences que d’autres phases viendront…

Ainsi depuis quelques jours la sérénité semble être de retour par chez nous…

Succession de phases.

Bonne année !

Bonne année

Mon premier article de 2018 sera, comme il se doit (ou pas !), un article de vœux. Je suis pourtant loin de suivre, pour moi-même, cette obsession du texto ou du coup de fil de bonne année. Je crois que l’essentiel est ailleurs, même si les vœux emplissent à leur façon notre besoin d’être ensemble, d’être pareils et d’échanger…

Je vous souhaite, alors, une année 2018 à l’unisson de vos souhaits, de vos espoirs et même de vos rêves…

Ici, la sérénité joyeuse dans laquelle a été créé ce bonhomme de neige s’inscrira je l’espère dans notre mélodie familiale de 2018. Et si je continuerai, bien sûr, à écrire sur ce blog, le ralentissement de rythme influera encore sur mes moments de présence et d’absence, comme une vague à l’équilibre délicat entre ma famille, moi-même, mon travail et l’écriture, sans oublier mon unique (très) bonne résolution dont je vous parlerai je l’espère un de ces jours de 2018…

Laisse pas rouler ton fils

Laisse pas rouler ton fils

De rares graffitis se dessinent sur les panneaux colorés. L’air est empli de voix enfantines et de rires qui éclatent tels des bulles de savons, plusieurs petits s’agitent et courent, et leur excitation est communicative comme le bonheur qui vit dans leur sourire. Le tourniquet couine un petit peu, la tôle du toboggan joyeusement frappée résonne d’un son métallique, un bruit de roulement incessant accompagne ce trotteur, en forme de moto rouge, qui tourne rapidement autour de la structure de jeux. Le jeune garçon, fièrement dressé sur l’engin, pousse si intensément sur ses jambes qu’il se propulse de plus en plus vite. Chaque accélération est accompagnée d’un hurlement victorieux. A deux ans et demi, Mathis est un enfant que l’on pourrait qualifier de turbulent. Dans ce parc, il peut galoper, crier, se défouler. Assise sur un banc en retrait, Stéphanie regarde son fils du coin de l’œil. A quelques mètres de là, une jeune femme blonde aux cheveux raides impeccables observe aussi le gamin. Elle tente d’anticiper la trajectoire de la moto écarlate, et retient les pas de sa fille qui, concentrée sur sa marche hésitante, ne semble pas percevoir le bolide. A dix-huit mois, Lisa découvre avec émerveillement tous les détails du monde autour d’elle. Elle se penche pour attraper un petit caillou, et alors qu’elle se relève, la moto la frôle. La petite fille crie puis pleure de peur, elle se retourne précipitamment pour se blottir dans les bras de sa mère. Amandine serre Lisa contre elle, et lève la tête vers Mathis. Il est déjà loin, il a presque fait un tour de plus. Amandine le suit du regard, son agacement est clairement perceptible. Sur son banc, la silhouette imposante de Stéphanie ne bouge pas. Ses yeux vert clair accompagnent très distraitement les tours rapides de son fils.

Le jeune motard en culotte courte semble ne s’être aperçu de rien, et il continue son manège. Amandine prend Lisa dans les bras et sort du circuit dessiné par la moto, elle rejoint Jérôme qui vient d’arriver. Il embrasse sa fille, échange quelques mots avec sa femme. Il se fixe lui aussi sur les cercles de l’engin rouge, et lorsque son épouse lui raconte la frayeur de Lisa, son étonnement devient énervement. « Il n’a pas de parents cet enfant ?

– Je crois que c’est sa mère sur le banc là-bas. »

Petite Lisa attrape l’encolure du pull d’Amandine et tire dessus. La jeune femme s’assoit sur un muret bordant l’aire de jeux, soulève son haut et offre le sein à sa fille. La scène est plutôt inhabituelle ; la fillette a dépassé de beaucoup l’âge limite socialement admis pour l’allaitement maternel, et la mère n’a pas le style adopté par la plupart de ces femmes hyper maternantes. Elle est ainsi habillée de façon classique, cashmere beige et pantalon en laine gris, son maquillage est prononcé, son brushing parfait ; en ce samedi après-midi elle est apprêtée comme pour aller travailler, et l’on devine aisément qu’elle exerce un poste à responsabilité.

Pendant que sa petite tète, Amandine observe attentivement Mathis. Il a posé brutalement son trotteur près du tourniquet et joue maintenant au toboggan. Il y a quelque chose chez cet enfant qui la dérange. Est-ce la dureté des traits de son visage, l’épaisseur de ses sourcils, ou peut être juste cette domination qu’il exerce sans relâche sur les plus petits que lui ? Alors que sa mère est concentrée sur son téléphone portable, Mathis bouscule les autres enfants et leur passe devant, il est invariablement le vainqueur dans cette lutte pour la première place. La tétée finie, Lisa veut retourner jouer. Elle pointe un index vers le toboggan en poussant de petits cris joyeux. Amandine et Jérôme hésitent, mais finissent par céder devant l’enthousiasme de leur bébé. Pour Lisa c’est la première glissade sur toboggan, hésitante elle fait quelques pas sur la plateforme avant de s’engager pour une autre descente. Mathis surgit telle une tornade et fonce, il frôle Lisa qui perd l’équilibre et tombe sur les fesses. Cette fois c’est sans un pleur qu’elle se relève. Mathis est déjà en bas. La môme se décide enfin, elle s’assoit en haut du toboggan. Mathis remonte sur sa moto. Lisa attend, Amandine pose ses mains sur le ventre et le dos de sa fille. Mathis recommence à tourner. Lisa glisse doucement, soutenue par sa mère. Mathis pousse sur ses pieds pour aller plus vite. En bas, alors qu’elle essaie de se relever, Lisa perd l’équilibre vers l’avant et se rattrape sur ses mains. Mathis accélère. Lisa se redresse, elle fait un pas, sa mère est à quelques centimètres. Soudain Mathis est là, il roule vite et sa trajectoire passe si proche de Lisa, que sa jambe et le pied de Lisa s’entrechoquent. La petite tombe en arrière. Amandine et Jérôme la voient chuter comme au ralenti. Sa tête frappe le sol. Pendant une seconde elle est si surprise, qu’aucun son ne sort de sa bouche. Son visage se déforme, elle se met à crier. A nouveau, Mathis ne s’est pas arrêté, il a presque fait un tour de plus. Amandine prend sa fille hurlant dans les bras, ses yeux poursuivent Mathis, sans réfléchir elle pose son pied sur l’itinéraire de la moto. Le voilà stoppé, le caïd de bac à sable. Amandine attrape la moto et la soulève. Mathis se retrouve soudain debout, sans trotteur. Amandine perd son sang froid, le son de ses mots se fait plus fort que les hurlements de Lisa. Mathis la regarde ahuri. En quelques secondes, Stéphanie est là. Et l’incident devient un combat de mères. Stéphanie défend son fils ; c’est un bébé, il n’a pas fait exprès, ce n’est pas la peine de lui crier dessus. Amandine est furieuse, elle reproche à Stéphanie de n’être pas intervenue avant, d’avoir laissé son fils rouler à fond la caisse et mettre en danger les autres enfants, de l’avoir laissé les doubler et les pousser sans jamais lui poser de limites. Jérôme s’est approché de son épouse, en soutien inconditionnel. Entre les deux femmes le ton monte très rapidement, Stéphanie se sent insultée en tant que mère, Amandine surenchérit sur les agressions subies par Lisa puis elle dérape en attaquant directement Mathis. La violence devient palpable. Jérôme ne sait plus comment intervenir. Dans le parc, plusieurs parents se sont levés et observent la scène, prêts à s’interposer pour séparer les deux mégères. Au bout de quelques secondes, Jérôme sort enfin de sa torpeur, il attrape le bras d’Amandine et lui chuchote de se calmer.

« Tu as raison ça ne sert à rien. De toute façon il n’y a qu’à voir sa mère pour comprendre, c’est pas de sa faute au gosse si c’est un petit con ». Ces derniers mots sont comme des clous que l’on enfonce et qui résonnent dans le silence.

Une voix grave lui répond. Une voix qu’elle connaît.

« C’est de mon fils dont tu parles là ? »

Amandine tourne la tête. Elle comprend tout à coup pourquoi le visage du garçon la mettait si mal à l’aise. Sa mâchoire carrée, ses sourcils épais, ses expressions, comment n’a-t-elle pas vu en lui le fils de Cédric ?

Elle bafouille, incapable d’articuler le moindre mot. Jérôme perçoit chez sa femme une apathie qu’il ne parvient pas à décrypter. « Vous vous connaissez ? », se hasarde-t-il à demander. Il espère qu’une certaine familiarité entre Amandine et le père du sale gosse leur permettra de dénouer le conflit.

« Oui on se connaît ! » lance Cédric à Amandine. « Dis lui donc à ton mari. »

Amandine demeure silencieuse. Elle n’arrive pas à se détacher du visage de Cédric. Elle fixe ses yeux, qui lui confirment ce qu’elle a toujours su. Soudain lui reviennent en mémoire la pléthore de questions sur l’origine des yeux bleus de sa fille.

Il regarde Lisa, puis Amandine.

« C’est ma fille ? »

Ce n’est presque pas une question.

Il aurait pu demander son âge et faire le calcul. Ils auraient su mais Jérôme et Stéphanie auraient pu l’ignorer encore. Mais il ne fait pas dans la demi mesure. C’est bien ce qui lui avait plu chez lui, cette brutalité.

Il faut dire que Cédric n’a plus rien à perdre, cela fait plus d’un an que Stéphanie et lui sont séparés. Avec la naissance de Mathis, la présence de l’enfant, le surpoids de son épouse, l’absence de sexe dans son couple, Cédric avait multiplié les conquêtes. Il avait ainsi usé de son charme de latin dominateur avec Amandine alors que Mathis avait tout juste trois mois. Amandine et Jérôme quant à eux essayaient de faire un enfant depuis deux mois. La jeune femme, terrorisée à l’idée de devenir mère, s’était laissée séduire par l’interdit, une dernière friandise avant de renoncer à sa féminité, elle qui avait tellement peur de perdre la femme derrière la mère… Pourtant, par un tour de passe-passe du destin, c’était au moment où elle célébrait sa liberté que Lisa s’était installée. Une capote qui craque et le tour était joué.

La liaison n’avait guère duré. Amandine s’était persuadée que la date de conception avancée par les médecins était fausse ; et elle avait réussi à croire à son propre mensonge, jusqu’à aujourd’hui.

Jérôme est atterré.

Amandine muette.

La haine de Stéphanie se déchaîne alors : « Toi la mère parfaite tu voulais me donner des leçons, mais tu n’es qu’une traînée ! Tu continues d’ailleurs, tu sors tes seins dans les parcs, soit disant pour allaiter ta fille, tu crois que je n’ l’ai pas vu ton numéro d’aguicheuse ? »

Rapidement, Jérôme et Amandine quittent le parc.

Stéphanie déverse encore sa rancœur. « Tu te rends compte de ce qu’elle a dit sur Mathis ? »

Mais Cédric ne répond pas. Il pense à cette petite fille qu’il découvre, et ses grands yeux qui le regardent…

 

Sur la structure de jeux presque neuve, des décalco-graffitis fleurissent déjà. Mathis et Lisa sont assis sur un banc. Un jeune garçon de trois ans fait des tours de trotteur.

Lisa s’adresse à son frère dans un sourire : « Laisse pas rouler ton fils Mathis… Si tu ne veux pas que ta vie glisse… »

 

 

(Une nouvelle écrite il y a plus de deux ans.)

Un nouvel atelier Faber & Mazlish

Affiche-FRSR-Atel-Q3 2017

Comme la vie de parents est un cheminement, on n’en a jamais fini de progresser… Je vous parlais ici de l’atelier Faber & Mazlish « Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent » que nous avions suivi en couple au début de l’été. Aujourd’hui, c’est la suite de cet atelier, « Frères et sœurs sans rivalité », qui est proposé par l’association marseillaise La Famille Zen. Et comme nous vivons pluri-quotidiennement des scènes du type Huis-clos dans un monospace… je pense que ça ne peut pas faire de mal d’aborder les rivalités frères sœurs en mode parentalité positive.

Et même si j’avais lu le livre tiré de ces ateliers il y a quelque temps (j’en parlais ), je sais depuis notre premier stage Faber & Mazlish que rien ne vaut la formation «en vrai».

Allez les amis marseillais, pourquoi pas vous ? Vous pouvez contacter La Famille Zen par mail (lafamillezen13@gmail.com), téléphone (0781612406) ou via la page Facebook de l’association (les deux formations sont proposées à partir de la semaine prochaine, soit en semaine en soirée, soit le dimanche).

Affiche-PAEC-Enfants-Atel-Q3 2017

Alors, ça vous fait envie ? Pas du tout ? Vous avez déjà suivi ce type de formation ? N’hésitez pas à me laisser un petit commentaire !