Bienveillance ou tradition, l’éducation en question

Bienveillance ou tradition l education en question

Il semble impossible d’écrire un article neutre à ce sujet, tant les parents s’entre-déchirent entre partisans d’une éducation dite traditionnelle incluant pour certains des fessées « n’ayant jamais tué personne » et adeptes de l’éducation bienveillante qui tentent de bannir même les cris…

A défaut de neutralité j’essaierai de mettre un peu de distance pour témoigner de cette évolution que nous ne pouvons pas ignorer. Depuis quelques années déjà, il semble que l’on s’interroge davantage sur la bienveillance à l’égard des enfants, que ce soit les parents, les professionnels de la petite enfance ou même l’éducation nationale, la bienveillance se diffuse.

La bienveillance se diffuse… comme ces petits films « Les mots qui font mal » à la télévision et sur internet depuis le 15 septembre 2017 qui expliquent comment les mots blessants reçus pendant l’enfance peuvent marquer un individu à vie.

Ainsi la remise en question souffle doucement sa petite mélodie sur chacun d’entre nous. Certains jours plus que d’autres, certes. Mais il suffit presque d’être parent et d’avoir un compte sur un réseau social pour voir se multiplier les sollicitations de type articles, astuces et formations de parentalité positive. La bienveillance, jusqu’à l’écœurement parfois, avec maladresse souvent, au point d’être perçue comme agressive – ou juste non bienveillante – par nombre de parents faisant face à leurs imperfections… Moi aussi j’ai parfois repoussé les injonctions à « ne plus faire ces bêtes erreurs éducatives », mi agacée mi amusée par ces donneurs de leçon. Parler éducation bienveillante nécessite, je crois, de redoubler de bienveillance à l’égard des… parents.

La bienveillance se diffuse, mais la loi reste bloquée… Celle qui visait symboliquement à supprimer le « droit de correction » sur les enfants – pour faire court les fessées et autres punitions impliquant un désagrément physique – a été censurée par le conseil constitutionnel le 26 janvier 2017 après avoir pourtant été votée par l’assemblée nationale. La courte période pendant laquelle cette loi fut annoncée comme imminente aura-t-elle suffit à faire changer les mentalités ? Ou n’aura-t-elle été que l’occasion d’entendre ceux qui, sous prétexte qu’ils ont reçu des fessées et n’en sont pas morts, ne voient pas pourquoi l’on renoncerait à frapper les enfants ?

Alors c’est vrai, pour l’instant on a encore deux clans prêts à s’affronter jusqu’à la mort. Je n’ose même plus lire les commentaires accompagnant certains articles sur internet tant ils peuvent être haineux. A chaque fois je m’interroge : comment peut-on être aussi acerbes entre parents, alors que nous poursuivons tous le bien de nos enfants, que nous partageons les mêmes difficultés quotidiennes, que nous vivons les mêmes questionnements ?

 

Et vous ? Faites-vous partie de ceux qui questionnent leur éducation ? Que pensez-vous de cette opposition acide entre « tradition » et « bienveillance » ?

Une histoire d’air

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La voiture grise s’engage dans la station service encombrée. Des véhicules sont stoppés près des postes d’essence dans les deux sens de circulation, la voie du fond est inaccessible en raison d’un camion immobilisé, et aux abords de la boutique le désordre règne, entre bois de chauffage et autres granules compressés. Non sans mal, la petite citadine se faufile et s’arrête derrière une vieille voiture rouge.

La jeune femme installée sur le siège passager lève les yeux de son téléphone, regarde autour d’elle d’un air distrait et questionne son compagnon :

— Qu’est ce qu’on fait là ?

— Je vais refaire la pression des roues avant de prendre la route. Ce pneu avant droit, depuis qu’on l’a réparé, sa pression baisse à froid, regarde il est à 2,1.

Plusieurs minutes s’écoulent.

L’automobiliste de la voiture rouge, devant eux, semble en difficulté. Cela fait un moment déjà qu’il se démène avec son tuyau d’air, visiblement sans succès. A sa demande, l’homme de la station service finit par le rejoindre. Il semble bourru, de mauvaise humeur.

Derrière son volant, Ange commence à s’impatienter. Lenora lui caresse la cuisse, elle pose sa tête sur son épaule, puis souffle dans son cou pour faire s’envoler les poils oubliés après son rasage de ce matin.

Devant eux, l’homme remonte dans sa voiture. L’employé de la station s’affaire auprès de l’arrivée d’air.

— Il n’est pas en train d’enlever le tuyau, quand même ? questionne Ange.

— Mais non, pourquoi l’enlèverait-il ?

Au départ de la vieille Volvo rouge, Ange gare sa voiture près de la cabane de l’air. D’un ton brusque, il confirme l’impression qu’il avait eue.

— Mais oui, il a enlevé l’air !

— Peut être qu’il faut payer ?

— J’ai pas payé la dernière fois. Tu te rappelles pas ? Il m’avait dit d’y aller, ça avait l’air de le gonfler, mais bon.

Agacé, Ange quitte sa voiture et entre dans la boutique.

— Bonjour, est ce que je pourrais utiliser votre air s’il vous plaît ?

De derrière son comptoir, l’homme considère Ange d’un air irascible, et répond dans un grognement étouffé.

— Normalement l’air est réservé aux clients de la station.

— Je suis client chez vous, répond le jeune homme sans se dégonfler.

— Tout le monde veut mon air aujourd’hui !

Ange ne cache pas sa surprise. Mais il décide de prendre le parti de l’humour.

— C’est parce que vous avez l’air sympathique.

L’homme, bougon, ignore la boutade d’Ange. Il poursuit :

— Normalement l’air est fermé le dimanche.

Ange ne relève pas. L’homme a déjà le tuyau à la main, ils sortent l’un à la suite de l’autre. De la voiture, Lenora observe la scène.

Tout en gardant sa mine acariâtre, l’homme retourne à l’intérieur, et en quelques minutes la pression est faite.

Ange reprend le volant.

— Il est 14h10, on sera chez nous avant 17h, annonce-t-il.

Puis il raconte, souriant, son histoire d’air à sa compagne.

— En fait ça l’a gonflé de te filer son air gratuit, conclut Lenora.

— Oui, je lui ai pompé l’air, quoi !

— Te dire que l’air est fermé le dimanche, il ne manque pas d’air, celui-là.

— Et puis t’as vu comme il a l’air d’un con ?

— Il en a l’air et la chanson.

— Oui, ça m’en a tout l’air, pouffe Ange.

Le long de la route, leur petit jeu continue.

— Le type de la station, il m’a regardé d’un drôle d’air, quand il a compris que j’allais lui voler son air.

— Je te confirme, à la tête qu’il faisait, j’ai compris qu’il y avait de l’orage dans l’air. Enfin, avec ton air de ne pas y toucher, tu lui as bien pompé l’air, au pompiste.

Et encore un peu plus tard…

— C’était bien ce week-end, on a bien profité de l’air de la montagne, lâche Ange.

— On a pris un grand bol d’air frais, ajoute Lenora.

— On a changé d’air.

— Et en plus c’était de l’air gratuit.

— On n’a pas eu besoin de le voler.

Les rires déclinent. Lenora laisse s’installer un silence, puis elle murmure :

— En parlant d’air, il faudra que j’appelle mon père en rentrant.

*

Dans le long couloir blanc, les lampes sont éteintes. La lumière du jour s’infiltre, à chaque extrémité, par les enfilades de fenêtres qui s’y trouvent. Célestin avance, pas à pas, sans se presser. Il pousse un chariot chargé d’une bouteille d’oxygène, et le tube transparent sortant de la bouteille amène son souffle d’air jusqu’à ses narines. Il se déplace avec lenteur, avec fatigue. A plusieurs reprises, il s’arrête, s’assied sur le socle de son chariot, et reprend son souffle. Puis il continue la route le long du vestibule. Au bout du couloir, il y a le salon de l’étage, quelques sièges en L en face de deux portes d’ascenseur. Célestin s’installe sur le dernier fauteuil disponible. Après le repas, les places sont chères, il n’y a rien à la télévision…

La plupart des personnes installées ici, au salon de l’ascenseur, portent aussi leur bouteille d’air. L’air de rien, Célestin tend l’oreille aux conversations, sans intervenir d’abord. Aujourd’hui, tout l’agace. Il ne supporte plus ces discussions stériles qui ne font que brasser de l’air, tous ces gens qui ne savent parler que de la maladie, et prendre de grands airs pour critiquer la nourriture de la clinique. Des jours comme aujourd’hui, il a envie de ficher tout en l’air, de quitter cet endroit et d’être libre comme l’air. Il en est là de ses réflexions, lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvre et laisse apparaître Ria. Il sourit. Les visites, ici, sont toujours une bouffée d’air frais. Tout de suite, il lui propose de descendre.

— Viens, on va prendre l’air, dit-il.

Sur le banc du jardin de la clinique, les deux amis sont assis côte à côte. Ria sourit avec douceur en écoutant le monologue de Célestin.

— J’ai l’impression de manquer d’air, aujourd’hui, c’est fou, il n’y a pas d’air !

Et il fait des moulinets de ses bras, comme pour montrer la lourdeur de l’atmosphère qui l’entoure, ou peut être pour appeler à lui ce souffle d’air qui lui est si précieux.

— Là-haut, dans les chambres, il n’y a même pas moyen de faire des courants d’air. Au moins, ici, à l’air libre, je peux respirer l’air frais sans me faire pomper l’air par les autres, là…

Il reprend son souffle.

— En plus, j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop d’air ici, pas comme à Marseille, où il y a l’air de la mer. Ici, ça doit être une cuvette pour qu’il y ait si peu de vent.

Il enchaîne.

— Je ne sais pas pourquoi je suis beaucoup plus essoufflé, certains jours. C’est comme quand je descendais manger à la cantine. Tout ce monde, je sais pas, j’ai l’impression de manquer d’air.

Il ne s’arrête pas de parler. Il raconte à Ria comment il s’était senti la première fois qu’il était sorti de sa chambre pour marcher. Au coin du couloir, à moins de dix mètres de son lit, il s’était arrêté, à bout de souffle. La bouche grande ouverte il cherchait son air, comme un poisson hors de son bocal.

Petit à petit, sans en avoir l’air, Ria amène Célestin sur d’autre sujets, dans l’air du temps. Les rires s’invitent au creux des phrases, entre nouvelles fraîches et anecdotes plus ou moins flétries. Célestin raconte la dernière visite de sa fille et l’air de famille que tout le monde leur avait trouvé.

— Elle est sur la route cette après-midi, elle rentre de la montagne. Je suis toujours un peu inquiet quand elle fait de la route, confie Célestin.

Lorsque Célestin évoque son inquiétude de père, cela agit comme un appel d’air sur Ria. Aussitôt elle se met à penser à son fils.

— Exupery a un contrôle de physique demain, il devait rester à la maison, cet après-midi, pour réviser sa leçon. Mais il est tellement tête en l’air, je suis sûre qu’il a oublié. Et puis si ses copains lui proposent une activité de plein air, il va y aller, pour sûr !

Ria attrape son smartphone, pianote quelques secondes, fait glisser les pages d’applications. Puis elle appelle son fils.

*

Au dessus du lit en désordre, le mur bleu pétrole est couvert d’affiches. En face, le bureau est encombré. Ordinateur, feuilles quadrillées, dessins, classeurs, cahier, aucun espace n’est inoccupé. Le jeune garçon, installé à sa table de travail, raccroche le téléphone en soufflant. Le portable est jeté sur le plateau, et se glisse entre deux classeurs. Courbant l’échine au dessus d’une page couverte d’écritures bleues, Exupéry se force à garder les yeux ouverts. Dans son crâne, les mots semblent flotter. Les schémas prennent vie. Exupéry ne comprend plus rien. Air, atmosphère, dioxygène, diazote, dioxyde de carbone, pression, volume, baromètre. Exupéry a soudain la sensation de manquer d’air, il la sent monter en lui, son angoisse, elle l’étreint. D’un geste violent, il pousse son classeur sur le capharnaüm de ses affaires d’école, attrape son smartphone, manque de renverser sa chaise en se levant. Il se précipite sur la porte fenêtre, tourne vite la poignée. Enfin il est à l’extérieur, sur le balcon. Sa respiration fait un bruit presque rauque. Il serre son téléphone dans sa main gauche. Il semble choir, mais se retient à la barre et s’assoit à même le sol de béton, adossé à la rambarde. Plusieurs minutes s’écoulent. Exupéry, le regard vitreux, fixe le ciel vide de nuages en face. Sa main est toujours cramponnée au portable.

Lorsque la sonnerie retentit, les yeux d’Exupéry semblent reprendre vie. D’abord, il ne bouge pas. La musique est accompagnée d’une vibration lancinante. Brrrrr. Exupéry regarde l’écran. Brrrrr. Il pose son doigt. Brrrrr. Le téléphone à l’oreille, il murmure « Allo ? »

Sa voix traîne, éteinte, comme anesthésiée.

Dans le combiné, la voix est rapide, grinçante, pressée.

— Y’a baston, mon gars, ça souffle grave faut que tu vienne voir ça. Attrape ton kite et rejoins nous.

Exupéry marmonne, il songe à son devoir de physique, ses notes qui dégringolent, sa mère qui ne le lâche pas. Il trébuche sur les mots.

— Allez ! lui souffle la voix, arrête de te donner l’air de travailler, là !

Exupéry se laisse convaincre. Le grand air de la mer lui fera du bien.

Quelques dizaines de minutes plus tard, il est sur la plage. Pas coiffé, les vêtements dépareillés, il n’a l’air de rien. Ses copains ne manquent pas de le lui faire remarquer.

— C’est pas en t’attifant comme ça que tu vas réussir t’envoyer en l’air.

— Oh oui, surenchérit l’un d’eux en s’esclaffant à grand bruit, avec ton faux air d’intello, tu peux oublier la partie de jambes en l’air.

Exupéry ignore leurs mesquineries. Il n’est pas là pour draguer, et son triste quotidien de collégien peu populaire et peu performant vient de s’envoler, porté par les bourrasques de vent. Tout en sifflant un air joyeux, il prépare son équipement. Il se sent si joyeux, qu’il se verrait bien se promener les fesses à l’air. Les filles, rares sur cette plage de kiters, pourraient le suivre, les seins à l’air. En rêvant, Exupéry s’avance vers l’eau. Il est dans les airs, il se fait son propre cinéma de plein air.

*

A quelques kilomètres, au même moment, Ange reprend la conversation sur le gars de la station service.

— Tu te rends compte, quand même, sans avoir l’air de rien, il voulait me faire payer son air ! Mais ça me donne une idée. Je vais rajouter deux questions subsidiaires à mon contrôle de physique de demain : « 1) Quelle est la composition de l’air de la station service ? 2) Sachant que le cours de l’or est de 32€ le gramme, et qu’une roue de voiture contient environ 0,0075 m3 d’air, combien est-ce que le gérant de la station service doit vendre son air pour rentrer dans ses frais ? »

— Elle n’a pas l’air facile, ta question, souffle Lenora en riant. Tu m’avais pas dit, déjà, qu’ils n’avaient rien compris au chapitre sur l’air ?

— Oui, ça en avait tout l’air, en tout cas. Mais bon, rassures-toi pour mes pauvres élèves, c’était des paroles en l’air.

Un mode d’emploi de la parentalité

40 Un mode d'emploi de la parentalité

Aujourd’hui, je viens vous parler de « Parents Mode d’Emploi », qui n’est pas, contrairement à ce que pourrait laisser présager le titre, un mode d’emploi pour une vie de parents. (D’ailleurs, je ne sais pas si ça vous le fait, mais moi je déteste de plus en plus les guides parentaux de toutes sortes.)

Dans ce programme court quotidien, on suit les aventures d’un couple et de leurs trois enfants âgés de 8, 12 et 16 ans. Aux délires des parents, et aux sottises des enfants, il faut ajouter les grands-parents paternels, assez vieille France, la grand-mère maternelle, libre et indépendante, quelques profs, et des situations familiales plus ou moins typiques…

Cette série se place de façon stratégique, sur France 2, entre le journal télé et le film. Au fil du temps, elle s’est imposée comme un rendez-vous dans notre routine du soir, au moment où les enfants sont (presque) couchés, et nous, (presque) détendus… Une petite parenthèse humoristique, avec quelques épisodes carrément hilarants.

Je vous recommande en particulier cet ancien épisode rediffusé le 2 avril où le plus grand, Paul, présente un projet professionnel à ses parents (avec comme phrase d’accroche « Votre urgence est notre combustible »), puis amène sa sœur à un concert de Marilyn Manson…

Ou ce petit extrait intitulé « La tête dans les nuages », je ne vous dis pas de quoi il s’agit, mais personnellement j’en ai pleuré de rire.

Si ça vous a plu, j’ai une dernière info pour vous : vous pouvez partager vos propres anecdotes familiales (sur le site de France 2), les plus drôles deviendront peut-être des sketches…

Et vous alors, vous vous reconnaissez dans « Parents Mode d’Emploi » ?

Tenue correcte exigée

Tenue correcte exigée

Tout est blanc. Les lattes du plancher, les murs en lambris, les nappes cotonneuses, la vaisselle. Même les verres à vin arborent un blanc laiteux. La jupe beige clair de la serveuse virevolte tandis qu’elle papillonne d’une table à l’autre, un carnet de bons dans une main et plusieurs panières dans l’autre.

A la table une, après de nombreuses hésitations sur la position du landau gris clair, un couple s’est établi.

A la table ronde, portant le numéro trois, juste à côté, une famille attend qu’on leur apporte les cartes. La grand-mère ne cause guère et ne sourit pas davantage, elle inspecte le restaurant. Sa fille est assise à sa gauche, et à côté de celle-ci, son gendre. A sa droite se tient une jeune fille de dix-sept ans, captivée par l’écran de son smartphone, puis le petit frère de onze ans.

Lorsque le bébé de la table une se met à pleurer, sa mère l’extrait avec lenteur de sa nacelle. Le tenant contre elle, elle se balance avec légèreté, tel un bateau qui tangue. Les cris stridents de ce tout jeune nourrisson sont insolites, dans ce lieu épuré et silencieux, aussi, de nombreux clients examinent la jeune femme. Elle caresse avec douceur les cheveux clairsemés de son enfant, y frotte son menton et sa bouche, respire leur odeur. Elle porte un pantalon en lin blanc et un débardeur rose blousant. Ses longs cheveux blonds dorés sont attachés en un joli chignon tressé. Ses yeux couleur noisette sont entourés d’un halo bleu. A travers les plis de son haut, elle sort un sein, décroche en un claquement de doigt la dentelle qui le recouvre, et son aréole paraît. La couleur de caramel foncé contraste avec la blancheur de peau de la jeune femme. D’un geste mal assuré, mais qui se voudrait rapide, elle dirige son téton vers la bouche du nourrisson. Lorsqu’il attrape le sein, Aurore se détend enfin dans un sourire lumineux.

A la table trois Lola et Jeannine, la jeune fille et sa grand-mère, observent, ahuries, la scène. Patricia, la mère, se fige. Elle demande à Lola et Jeannine ce qui les stupéfait tant, et la conversation se poursuit dans un murmure.

Une demi-heure s’est écoulée. Jeannine s’impatiente. Les yeux rivés sur la montre qu’elle consulte toutes les deux minutes, elle prend sa fille à témoin. « Tu as vu Patricia, la table d’à côté, ils sont arrivés après nous et ils sont déjà servis ! »

Tout en picorant dans son assiette de frites, Aurore fait à nouveau téter son fils, et Lola lève les yeux de son écran pour s’étonner que l’enfant mange encore.

A l’occasion d’un changement de sein, le téton brun foncé d’Aurore réapparaît, juste au dessus de l’assiette de la jeune mère. Lola tourne la tête, écœurée. Elle imagine qu’une goutte de lait pourrait couler dans la nourriture. Il lui semble d’ailleurs avoir aperçu une traînée blanche sur l’aréole.

Jeannine bouillonne, et comme la serveuse se faufile avec vivacité à côté d’elle, elle la stoppe d’un geste prompt. Sa voix se fait rocailleuse tandis qu’elle l’interpelle avec fermeté. Elle lui parle d’abord de l’attente intolérable, puis, tout en lançant des œillades fébriles en direction de la table une, déplore l’indécence de certains clients, qui détonne avec l’élégance du lieu.

Aurore a rangé sa poitrine et recouché son enfant. Elle entrevoit les regards mauvais que lui jettent maintenant Jeannine et Lola. Patricia, restée jusqu’alors en retrait, essaie de tempérer les propos malveillants de sa mère et de sa fille. Elle admet pourtant, que dans cet endroit distingué, l’attitude de la jeune mère peut paraître inconvenante.

Une heure plus tard, les poissons commandés par la table trois ont été décortiqués, mangés, leur restes jetés, et Aurore a nourri son bébé une troisième fois en ignorant de façon délibérée les mines choquées de ses voisines de restaurant. Dès la fin de leur repas, Jeannine, Patricia et Lola déguerpissent de table, et s’affalent sur les transats beiges de cette plage privée.

Jeannine foudroie du regard sa fille qui, d’un geste assuré, a retiré son haut de maillot, mais pour Patricia, le topless est un symbole de libération, et l’avis de sa mère lui importe peu. Lola quant à elle profite d’une meilleure connexion internet sur son téléphone pour consulter ses réseaux sociaux. Elle découvre alors qu’Instagram a supprimé les photos seins nus qu’elle avait postées la veille sous le hashtag #FreetheNipple. Le mail d’explication du réseau social précise que les photographies de seins dénudés ne sont autorisées sur Instagram que dans deux cas bien spécifiques : l’image des cicatrices d’une mastectomie et … un allaitement actif.

Déménager les années 70

Déménager les années 70

Sur la table en formica marron au motif faux bois zébré, des piles de livres forment des tours envahissantes. Il y a là, entre autres, une vingtaine de « Martine », une cinquantaine de journaux jaunis de la guerre du Golfe, et quatre exemplaires du Quid. Le plus récent, sur le dessus, date tout de même de 2005. Puis 2002, 1995. Le quatrième a la tranche qui se détache. Je soulève les trois premiers livres de la pile pour observer le spécimen. Les couleurs ont passé. Sur la couverture j’aperçois la photo d’un homme, un politique sûrement, que je ne reconnais pas. Et juste en dessous, la date. 1979.

— Papa, tu ne vas quand même pas garder un Quid de 1979 ?

Il entonne que le Quid est une mine d’informations. Il affirme que je n’imagine pas tout ce qu’on peut y trouver.

— Non mais attends, le Quid ça n’existe plus, déjà, c’est pas pour rien. Maintenant on a internet. Et puis les informations de ton Quid de 1979, elles sont périmées depuis 35 ans !

Il me répond que c’est un livre de collection, alors.

Pour l’instant j’abandonne. Mon œil passe à un autre immeuble de livres.

— Et les Martines, ce sont des livres de collection peut-être ?

Il m’annonce qu’il les garde pour ma fille. Martine, la lecture idéale des petites filles bien sous tout rapport, je vois ça d’ici.

— Ma fille ne va pas lire Martine, Papa, voyons !

Il ne comprend pas pourquoi.

— Parce qu’elle n’est pas née dans les années 80 !

Il souffle, et sort de la pièce.

Tandis que je ferme, au gros scotch marron, le troisième carton de timbres, mon père m’appelle depuis le salon.

Il déclare que je peux récupérer sa chaîne hifi, qu’elle fonctionne, et qu’il la garderait bien s’il avait la place pour la mettre dans son nouvel appart.

J’observe le monstre. Double lecteur cd, double lecteur cassette, radio, égaliseur, platine vinyle. Chaque bloc est plus large, plus haut et plus profond qu’une enceinte pour smartphone.

A la vue de mon expression dubitative, il propose de la donner à mes copines, à ma cousine, à la fille de son amie. Il ne pige pas que je puisse hésiter, il n’admet pas que son trésor de technologie – de l’année 1993 – ait si peu de succès.

— Bon, dis-moi, ta chaîne hifi, elle a le wifi ?

Ses yeux s’écarquillent.

— Elle a le branchement pour la clé USB ?

Il murmure que non. Il a saisi.

Il enchaîne sur ses collections. Taille-crayons, petits soldats de plombs, petites voitures, miniatures chouettes, pierres.

— Non, mais non, Pa !

Il s’étonne. Je persiste.

— Pas la collection de pierres !

Il m’oppose leur beauté, leur grande taille, leur valeur…

— A part les deux ou trois achetées en boutique, et pas très cher, tu ne les as pas récupérées dans la nature ces pierres ?

Il confirme et je m’engouffre dans la brèche.

— Non, Pa, c’est pas possible toutes tes collections. Et puis la collection de pierres, c’est le summum, c’est vraiment trop années 70 !

 

Là, tout de suite, je rêve d’un monde minimaliste…