Les stéréotypes de genre expliqués à mon fils

Les stereotypes de genre expliques à mon fils

Ses yeux s’ouvrent grands, deux billes bleues qui fixent le grand-père avec intensité. Elle tend sa minuscule main, paume ouverte, vers le biscuit inaccessible. Elle commence à geindre. A peine une plainte, d’abord. Son papi lui propose le doudou abandonné sur la table, puis la poupée, le chapeau, la figurine, le gribouillage réalisé quelques heures plus tôt. Le râle se transforme en pleurs criards, avec des pointes vers les aigus et des sanglots tout au fond. Le grand-père s’excuse, il ne comprend pas. Mais la petite est allongée par terre désormais, elle tape des pieds, elle se tortille dans tous les sens, et crie de plus en plus fort.

« Qu’est ce qu’il se passe ici ?

– Je ne sais pas ce qu’elle veut. Je lui ai proposé tous les jouets de la table, elle a tout repoussé.

– Mais ma poupette, susurre la grand-mère, essaie de nous dire ce que tu veux ! »

Tout à coup, les hurlements cessent. La petite Elise se relève, les yeux baignés de larmes, la morve coulant du nez. Elle regarde, implorante, son grand-père, et murmure : « Veut un biki. »

Le grand-père interroge son épouse du regard.

« Un biscuit, traduit-elle.

– Et le mot magique ?

– Pipeplait Papi. » Elle penche la tête et offre un sourire timide.

Les grands-parents, interloqués, observent leur petite fille passer des pleurs au rire en quelques secondes. La mamie mouche son nez, et le grand-père lui explique qu’elle ne doit pas se mettre dans de tels états pour un pauvre biscuit.

Pour Elise, le chambardement est déjà loin derrière. Elle croque dans son biscuit, radieuse. Puis elle dévisage son grand-père qui converse, et à la fin de sa logorrhée conclut de sa petite voix charmeuse : « D’accord Papi. »

« Alors celle là, c’est vraiment bien une fille ! » lance la grand-mère. Puis elle retourne à sa cuisine.

Moins d’une heure plus tard, l’odeur de gâteau au caramel leur saute au nez lorsqu’il entrent dans l’appartement. Thomas jette son sac à travers l’entrée au moment où la grand-mère tourne la tête dans sa direction. « Qu’est ce qu’il t’arrive ? » s’écrit-elle.

Le grand-père, sur les talons de son petit-fils, lui fait signe de se taire. Elle entame une autre question, mais son époux lui coupe la parole. « Laisse-le arriver ! »

Le ton est sans appel, et la mamie observe en silence la mine renfrognée du jeune garçon.

Il s’installe dans un fauteuil, la tête engoncée dans ses épaules, le visage fermé et dirigé vers le sol.

« Tu as passé une mauvaise journée à l’école ? » demande encore la grand-mère.

Son époux lève les mains, près à intervenir, à nouveau, pour lui faire tenir sa langue.

« Je me suis disputé avec mes copains. » Le papi interrompt son geste. « Ils m’ont dit que j’étais une fille parce que j’ai un jouet de fille. »

Et le jeune garçon raconte tout. Il parle de ce jouet qu’il trouvait vraiment super, un piano avec les personnages de la Reine des Neiges dessus. Il était tellement content que ses parents lui aient acheté ce cadeau qu’il s’en était vanté à l’école. Mais ses copains s’étaient moqués de lui. Ils avaient ricané que la Reine des Neiges c’était un dessin animé de fille. « D’ailleurs, le piano est rose, et ils m’ont dit que c’était une couleur de fille. Mais moi j’aime bien la Reine des Neiges. Est ce que ça veut dire que je suis comme une fille ?

– Mais non chéri, tu es un garçon voyons, répond la grand-mère.

– Tu as aussi beaucoup de jouets de garçon, surenchérit le grand-père. »

Et tous deux lui dressent la liste de ses jouets virils. Camion de pompier, épée de chevalier, figurine de super-héros, déguisement de pirate… Peut-être pourra-t-il laisser le piano Reine des neiges à sa petite sœur.

Mais Thomas reste boudeur. Pour lui même il chuchote des phrases incompréhensibles, la colère et la tristesse transpirent sur son visage.

La grand-mère sent une boule grossir dans son ventre. « Si tu veux, on va t’acheter un vrai jouet de garçon, comme… » Elle réfléchit une seconde puis poursuit. « … un pistolet en plastique ! Et tu l’amèneras à l’école pour prouver à tes copains que tu es un vrai garçon. »

L’idée semble séduire Thomas. Il relève un peu la tête, et demande à manger.

Dans la cuisine, la grand-mère démoule le gâteau. D’un pas rapide, le grand-père rapplique et lui souffle : « En même temps, quelle idée ils ont eu de lui offrir ce jouet de fille ! C’était sûr que ça allait faire des histoires.

– Oui, beh, ne leur dis pas ça, hein ! Ils vont mal le prendre.

– Oui oui, je sais. De toute façon, on peut rien leur dire ! »

En face de sa fille, le grand-père est moins virulent lorsqu’il essaie de lui expliquer pourquoi Thomas traîne une telle mine morose. La grand-mère rapplique bientôt pour expliquer toute l’histoire. Mais la mère de Thomas reprend à la volée les propos de ses parents. « Un jouet de fille ? Qu’est ce que c’est un jouet de fille ? » Elle s’adresse à son fils. Elle le questionne sur ce qui rend un jouet féminin, ou masculin, mais Thomas ne sait pas. Alors Estelle cesse de parler, s’accroupit et le prend dans ses bras.

A ses parents, elle murmure simplement : « On va en parler à la maison. » Et elle rentre chez elle avec ses enfants.

Thomas dilue un peu sa colère dans les routines du soir. Dans le bain il se dispute des jouets flottants avec sa sœur, il sautille et fait des grimaces en enfilant son pyjama tout seul, et au repas il chantonne et répète les injonctions des parents. Au moment de l’histoire, Estelle tend un album coloré à son époux : « Je crois qu’il est temps de lui lire et de lui expliquer ce livre… »

Alors, Christophe s’assoit sur le petit lit, à côté de son fils. « Tous les garçons et les filles sont ainsi », lit-il. Il ouvre l’album, tourne les pages, pose les mots avec douceur. Les dessins sont simples et colorés, et l’histoire raconte une dispute autour d’un jouet, qui vire au règlement de compte entre garçons et filles. Les préjugés sont étalés. Christophe et Thomas discutent ces phrases jetées comme des vérités, et se moquent un peu de leur bêtise.

Quand Christophe referme le livre, Thomas semble avoir compris. « Je peux jouer à ce que je veux. »

Christophe acquiesce : « Oui, exactement. Et la seule chose qui fait de toi un garçon, c’est ton zizi, ça suffit pour être un garçon. »

A la même heure, dans un autre appartement, le grand-père regarde le début du film du soir. Il essaie, du moins, d’en saisir l’essentiel, oscillant sa tête de droite et de gauche pour apercevoir la télévision derrière les allées et venues de son épouse. La grand-mère, elle, débarrasse la table, secoue la nappe, passe un coup d’éponge sur le bois verni puis un coup de balai au sol. Quand elle quitte la pièce pour s’occuper de la vaisselle dans la cuisine, le grand-père pousse un soupir de soulagement. Enfin il peut regarder son film sans être gêné.

Le grand-père sur son fauteuil et la grand-mère à sa vaisselle pensent tous les deux, à peu près au même moment, qu’il est tout de même extraordinaire que les hommes et les femmes soient si différents… Et que c’est là l’un des grands mystères de la biologie.

 

Cette nouvelle a été publiée dans le recueil de nouvelles Les femmes nous parlent au sein d’une édifiante accumulation d’histoires du sexisme résonnant d’une manière particulière avec notre l’actualité du ashtag…

Les sorties non familiales

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Pendant nos cinq premières années de parents, on n’a presque jamais laissé nos enfants pour la nuit.

De nombreuses personnes nous avaient exhorté à lâcher nos gosses de temps en temps pour des parenthèses de couple. Nous les écoutions et hochions la tête tout en repoussant l’idée de nous débarrasser volontairement de la chair de notre chair – même pour une seule nuit. Les premiers mois, on trouvait cela inapproprié, l’allaitement jour et nuit compliquait l’intendance, et puis nous n’en avions tout simplement pas envie.

Pourtant, après deux ans avec deux enfants, on a passé ce cap. Mon « vieillissement maternel » me faisant glisser malgré moi du côté des parents qui conseillent, je pourrais dans quelques lignes vous expliquer combien les sorties en couple sont une respiration salutaire. Mais je me suis promis de ne pas devenir (trop) donneuse de leçon, alors je vous raconterai juste notre sortie non familiale des dernières vacances.

D’abord, nous avons prié les grands-parents des nains de les prendre vingt-quatre heures. Grâce à leur gentillesse, on a ainsi pu passer l’après-midi à traîner main dans la main, visiter une exposition d’art contemporain, puis marcher sans se préoccuper de la distance, de l’heure, et du ravitaillement… Quand on s’est retrouvés sur le chemin de ronde du fort Saint Jean, la lumière était d’un or rosé extraordinaire. « A quelle heure la lumière est-elle donc si fabuleuse ? » 18h40. En temps normal, les gamins sont au bain et le dîner mijote. Le compte à rebours de la soirée déjà enclenché… Quelle saveur, alors, de ne pas se préoccuper de notre organisation familiale, dans la lumière feutrée de cette fin d’après-midi. Apéro en terrasse, restaurant en tête à tête, maison vide à notre retour.

Et le lendemain, merci papi merci mamie, pour cette jolie colonie de vacances, à tout bientôt pour que ça recommence…

Attention être sensible

Attention etre sensible

Le rituel solennel des débuts est devenu un automatisme. En une succession de mouvements mécaniques elle revêt la robe noire tout en se remémorant les éléments du dossier. Dehors la chaleur printanière adoucit le monde, mais ici Mathilde s’enfonce peu à peu dans l’affaire indigne qu’elle va devoir juger. Elle se redresse et s’examine dans le grand miroir en pied placé à côté de la porte. Avant chaque audience, à la vue de son reflet, elle frissonne, en proie à une sensation de pouvoir démesuré. Elle incarne la loi. Avec intransigeance.

Elle s’obstine. Elle ignore la culpabilité qui l’assaille. Elle accumule les heures de travail au détriment de sa famille. Elle s’oblige sans indulgence à tout gérer de front, mère, épouse, magistrate exemplaire. Cette vie menée tambour battant étouffe ses tempêtes intérieures en projetant une image de perfection. De la même manière, quand elle entre dans la salle d’audience, elle n’est plus vraiment elle même. Elle incarne son personnage, elle est le juge, elle est la justice. Son regard vide glisse sur le procureur, sur l’accusé et son avocate. Elle s’assoit, l’audience commence.

 

Nolan sait lire désormais. Il décortique, pour la cinquième fois, les phrases publicitaires sans intérêt de sa boîte de céréales. Le chien joue avec l’arrosage automatique, son grand-père, dans le garage, semble chercher un objet et marmonne des mots incompréhensibles, sa grand-mère étend le linge au fond du jardin. Dans trois jours, Nolan retournera à l’école, mais pour l’heure il imagine avec jubilation toutes sortes de jeux pour sa journée avec papi et mamie. Jean-Pierre et Corinne ont quant à eux l’esprit occupé par d’autres considérations. Ce soir ils reçoivent des amis à dîner. Ils ont prévu un barbecue agrémenté de légumes de printemps en salade. Corinne a sélectionné les recettes, elle sait d’ores et déjà qu’elle va passer une partie de sa journée en cuisine. Jean-Pierre cherche les rallonges de la table en teck avant de s’atteler à l’aménagement du jardin pour la soirée.

Dès la fin de son petit déjeuner, Nolan sollicite ses grands-parents. Tout à leurs préparatifs, ils essaient de distraire le jeune garçon en lui proposant de regarder la télévision, de faire un coloriage, de jouer à fabriquer des maisons avec des briques en plastique. Mais aucune de ces activités ne remporte l’adhésion de Nolan. Lui, il veut bricoler avec papi, cuisiner avec mamie, jouer au cow-boy, aux indiens et à cache-cache…

Ainsi se déroule la journée, entre les occupations des grands-parents et l’ennui capricieux du jeune garçon. Nolan déambule sans but dans la maison. Il passe du salon, où la télévision fonctionne à vide, à la chambre, emplie de vieux jouets silencieux. Puis il se rend dans la cuisine. Sa grand-mère n’y est pas. Nolan ouvre le frigo. Sur l’étagère la plus basse, à sa portée, se trouve une assiette dans laquelle sont posées des saucisses. Brillantes, dodues, d’une jolie couleur chair, elles dessinent un chapelet de viande. Elles sont comme un casse tête à démêler.

Dehors, Cents Pas aboie. Nolan attrape l’assiette et sort de la maison.

 

Au sein de la salle de tribunal, l’exposition des faits qui sont reprochés à l’accusé et la description des preuves réunies à son encontre sont éprouvantes. Un expert vétérinaire décrit les blessures infligées au berger allemand en s’appuyant sur des photos. Les images sont choquantes, les mots décrivent froidement une réalité d’une extrême violence. Puis vient le film, celui-là même qui a été diffusé sur facebook quelques heures après les faits. « L’accusé a voulu montrer au monde entier de quoi il était capable, mais cette vidéo est avant tout destinée à être vue par le maître du chien martyrisé, c’est un acte de violence symbolique qui s’ajoute à l’acte physique », explique le psychiatre.

Mathilde reste impassible lorsque l’accusé se lève. Elle n’a pas un regard pour lui. Elle consulte les preuves, s’attarde sur les photographies.

L’avocate de la défense commence. L’accusé décline son identité. Pour la première fois de la journée il prend la parole. La voix de cet homme de trente cinq ans tremblote dans le silence de la salle. Avant même que son cerveau décrypte, le cœur de Mathilde se met à battre plus vite. Elle connaît cette voix. Elle lève les yeux sur lui et le considère comme un être humain. Et elle le reconnaît. Au moment où il articule son nom, leurs regards se croisent.

Aiguillé par les questions de son avocate, Bruno dépeint une adolescence d’errance où il vivait seul, livré à lui-même, quand il n’était pas frappé par un père alcoolique. Il décrit la violence de la rue, les petits larcins dont il avait fait son quotidien, puis le glissement vers le trafic de drogue. Il raconte les tensions accumulées avec la famille de cette fille, Sabrina, la mère de son fils de six ans. Il tente d’expliquer quel concours de circonstances l’a amené à rouer de coups le chien de son ex-beau-père. Il évoque, comme pour se justifier, la séparation d’avec Sabrina, les questions de garde de son fils, les principes d’éducation de ses beaux-parents…

Lorsque Bruno se tait, Mathilde se tourne vers lui. Elle le dévisage, puis d’une voix claire et forte, elle lui demande : « Avez-vous fait votre scolarité à l’école du Cours Julien ? »

Bruno bredouille un oui interrogatif. Les yeux de Mathilde se font plus perçants. D’un ton cinglant, elle lui assène : « Je suis Mathilde. Nous étions dans la même classe du CP au CM2. »

Soudain, Bruno se plie en deux et prend sa tête dans les mains. Une seconde il considère Mathilde. Puis il jette à nouveau son visage au creux de ses mains, dans ses paumes des larmes coulent.

Le public retient son souffle. Les traits du visage de Mathilde sont figés dans une profonde dureté tandis qu’elle inspecte Bruno. Une bourrasque de souvenirs et de sentiments contradictoires l’envahit. Elle se revoit à six ans, dans sa classe de CP, le jour de la rentrée. Elle est assise au premier rang, et à côté d’elle, il y a Bruno. Ce garçon a été son ami et le complice de ses jeux de récréation.

Elle lui demande quel a été l’élément déclencheur de sa chute. Il bredouille, puis aborde le départ de sa mère. Il avait alors six ans, elle s’était enfuie avec un autre homme, le laissant seul avec son père. Etrange coïncidence, six ans, c’est l’âge de son fils. Il supplie Mathilde de penser aussi à ce petit garçon avant de prononcer sa sentence.

Mathilde consulte plusieurs pages du dossier à la recherche d’une information supplémentaire. La salle est muette, médusée par cette rencontre coïncidence qui paraît décidée par le destin.

« Je vois que vous avez été entendu dans une affaire en lien avec un trafic de stupéfiants à l’âge de douze ans. » Tout à coup le vouvoiement sonne faux. La voix de Mathilde semble s’être adoucie. Elle cherche à comprendre. « C’était votre première année de collège, vous sortiez à peine de l’école élémentaire. », poursuit-elle. « Qu’est ce qui vous a poussé à vendre de la drogue ? Etiez-vous déjà consommateur ? »

Bruno lève un regard triste vers Mathilde. Il n’a jamais touché ni la cocaïne, ni le crack qu’il refilait aux camés de La Plaine. Il vendait de la drogue pour pouvoir se payer des habits et la laverie automatique.

Quelques jours avant les grandes vacances, en CM2, ses copains de classe avaient jeté son cartable dans une grosse poubelle devant l’école. Il s’était alors battu avec une telle violence que les marques sur son visage et son corps avaient mis plusieurs semaines à disparaître. Mais les mots qu’il avait entendus ce jour là étaient restés, indélébiles. « Sale pauvre. » « Vas faire les poubelles pour t’habiller. » « Tu pues. »

Ainsi, il avait décrété qu’il allait gagner sa vie, par n’importe quel moyen.

Mathilde encaisse ces révélations sans rien montrer de ses émotions. « Avez-vous une dernière déclaration à faire ? »

« Oui ! » s’exclame Bruno. « Vous avez dû remarquer que mon beau-père n’est pas là aujourd’hui. Il a probablement mieux à faire. Je parie qu’il est en train de boire l’apéro ou bien de foutre des claques à mon fils. Ce n’est pas pour rien qu’il n’a pas porté plainte ! »

 

Il est dix-sept heures, Mathilde s’est retiré dans son bureau afin d’arrêter son jugement. Elle entreprend de peser les actes de Bruno dans une balance imaginaire.

Elle, d’ordinaire infaillible main armée de la justice, a l’esprit troublé.

Elle examine de nouveau les photos du chien martyrisé. Les images reflètent la sauvagerie de l’acte. Elle pense à cette campagne de prévention de la violence contre les animaux. « Attention être sensible ».

Cependant, elle ne peut chasser de ses pensées les évènements traumatisants vécus par cet homme. A six ans, quand les coups pleuvaient, à douze ans, quand les insultes fusaient, n’était-il pas lui aussi un être sensible ? La prison pourrait-elle avoir un impact positif sur cet homme cassé par la vie ?

Pour la première fois, Mathilde se laisse influencer par sa connaissance de l’accusé. Jamais dans sa courte carrière de juge elle ne s’est sentie autant prise au dépourvue.

Elle revoit Bruno confier les injures et les coups portés par ses amis de classe. Les souvenirs de ce moment avaient coulé tout au fond de la mémoire de Mathilde. Aujourd’hui, ils remontent à la surface. Elle était là, ce jour de fin juin. Impuissante, rendue muette par la violence des coups, la violence des mots, elle avait regardé. Puis elle avait oublié.

 

Chez Jean-Pierre et Corinne, les invités sont arrivés. Nolan tourne autour de la table. Il grignote des biscuits apéritifs tout en s’amusant de découvrir les amis de ses grands parents, d’autres papis et mamies rigolos.

A chacun, Jean-Pierre présente fièrement son petit fils. « C’est le fils de ma fille. », dit-il.

Tout d’un coup, Corinne sort sur la terrasse. Elle parle fort pour que sa voix parvienne jusqu’au milieu du jardin, là où ils ont installé leur grande tablée. « Jean-Pierre ! Où as-tu mis les saucisses ? »

 

Mathilde s’installe sur son fauteuil de juge. Devant la salle d’audience silencieuse, elle prend la parole. Bruno baisse la tête comme pour se soumettre à la décision de son ancienne camarade de classe.

Mathilde a retrouvé sa prestance. Elle dresse le bilan. « L’accusé a déjà été impliqué dans de nombreuses affaires de trafic de stupéfiants pour lesquelles il n’a jamais purgé de peine de prison. Il a également été cité à plusieurs reprises dans des faits de violence qui n’ont pas donné lieu à des plaintes. Il n’a donc pas eu à en subir les conséquences. Le tribunal doit pourtant tenir compte de tous les éléments à sa disposition. »

La jeune femme décrit ensuite les blessures infligées au chien du beau-père de Bruno. « Rien ne peut justifier une telle barbarie. », énonce-t-elle. « Je vous condamne donc à purger une peine de un an de prison ferme. »

Le bruit du marteau résonne dans le tribunal. Il est 18h16.

Bruno est parcouru d’un tremblement. Il s’effondre. Son visage se dissimule dans le creux de ses bras. Son corps entier s’affaisse sous le poids de la peine prononcée à son encontre.

Le regard de Mathilde parcourt l’assemblée, s’attarde trois secondes sur Bruno. Puis elle se lève et quitte la salle.

Elle a choisi la peine la plus importante, suivant l’avis du procureur. Désormais elle devra vivre avec la double culpabilité, de son silence vingt-quatre ans plus tôt, et de la condamnation d’aujourd’hui.

 

A peine cinq minutes plus tôt, à l’autre bout de la ville, alors que Jean-Pierre et Corinne cherchent les saucisses dans la cuisine, l’attitude étrange de Nolan les met sur la bonne piste.

Le jeune garçon va droit à la niche du chien et regarde à l’intérieur. C’est bien là qu’est l’assiette, désormais vide, et Cents Pas se lèche les babines après s’être régalé de ce bon kilo de viande.

Nolan veut cacher la preuve de son forfait, mais en quelques secondes, Jean-Pierre est sur lui. Il l’attrape par l’oreille tout en criant : « C’est toi qui a donné les saucisses au chien ? »

L’enfant nie. Ce mensonge éhonté rend le grand-père d’autant plus furieux. Sans lâcher l’oreille, il se rapproche de la table, et prend ses amis à témoin. Devant des spectateurs, le grand-père prend de l’assurance. Son épouse s’est rapprochée, et elle observe la scène sans intervenir. Plusieurs des invités hochent la tête en signe d’approbation.

Les gestes de Jean-Pierre sont maîtrisés, ce n’est plus tant la colère qui le guide, que la perspective de faire ce qu’il convient. D’un geste rapide et affirmé, il baisse le pantalon et le slip du garçon. De son autre main il tire toujours fermement le haut de l’oreille. Il la remonte de quelques centimètres, et l’enfant doit se mettre sur la pointe des pieds. L’autre main, raidie, frappe les fesses nues. Une fois, deux fois. Une pause. Il tend davantage sa main, frappe plus fort. Trois, quatre. Le cinquième coup retentit parmi les cris du petit.

Il est 18h16, et à quelques kilomètres de là, au tribunal, le marteau frappe la fin de la séance.

Jean-Pierre lâche prise. L’enfant pleure. Il porte la main à son oreille endolorie. Le grand-père se relève sans un regard pour le petit bonhomme recroquevillé à ses pieds. Quelques secondes passent. Corinne se rapproche de Nolan qui se jette dans ses bras, en larmes. Il a encore son pantalon et son slip aux genoux.

 

Au moment où Bruno est emmené, menotté, les sanglots de Nolan se sont enfin calmés. Mathilde est déjà au volant de sa voiture. Au cœur des embouteillages marseillais, elle reste obnubilée par le jugement qu’elle vient de prononcer. Son cœur lui hurle qu’incarcérer Bruno est une mauvaise décision. Tout à coup, elle songe à ce petit garçon de six ans qui pendant un an visitera son père entre les quatre murs d’un parloir.

 

Mathilde arrive à destination. Elle laisse sa voiture en double file dans la rue peu fréquentée et se dirige vers une maison coquette. Lorsqu’elle aperçoit le visage de son fils, elle comprend qu’un événement grave s’est déroulé. Les larmes en séchant ont formé des sillons sur ses joues. Il est abattu.

Corinne commence à raconter à Mathilde la grosse bêtise de Nolan, mais la jeune mère ne la laisse pas finir. Elle s’accroupit et plonge son regard dans celui de son fils. « Dis-moi ce qu’il s’est passé. », dit-elle. Nolan regarde sa mère. Elle voit le chagrin et la peur dans ses yeux. Elle l’enserre tendrement sans le quitter des yeux. Alors il lui explique, avec ses mots d’enfants, qu’il a donné les saucisses au chien, parce qu’il trouvait ça rigolo de défaire cette drôle de corde, et que Cents Pas avait l’air d’avoir faim. Puis il décrit la fessée et l’oreille tirée. « Papi m’a fait mal » balbutie-t-il. Au même moment, Jean-Pierre entre dans la cuisine. Mathilde se relève précipitamment et Nolan se réfugie contre les jambes de sa mère. Mathilde et Jean-Pierre se toisent en silence.

« Il t’a raconté son exploit ! » vocifère le grand-père.

« Il m’a surtout dit que tu lui avais fait mal. » répond Mathilde sur un ton semblable.

Corinne se met en retrait. A nouveau elle choisit de ne pas intervenir. Jean-Pierre affirme qu’il a agi comme il fallait et qu’il n’a rien à se reprocher. « Une petite fessée, ça n’a jamais tué personne à ce que je sache ! »

Mathilde fulmine. Elle refuse d’utiliser la fessée comme moyen éducatif avec son enfant. Et elle ne conçoit pas que ses grands-parents prennent la liberté de le frapper contre son avis.

Jean-Pierre tombe des nues. Il lui paraît improbable qu’à six ans Nolan n’ait jamais reçu une seule fessée avant aujourd’hui. « Il ne faut pas s’étonner que les enfants d’aujourd’hui soient si mal éduqués, si vous ne leur mettez pas de limites ! Nous on se prenait des coups de martinet, ça nous aidait à filer droit moi je te le dis ! »

Mathilde tente d’expliquer que les limites éducatives peuvent être posées sans recourir à la violence. Qu’elle ne veut pas montrer à son fils qu’on peut aimer quelqu’un et le frapper. Elle veut lui enseigner au contraire que la violence n’est jamais la solution.

A ce moment, Cents Pas passe à côté de Mathilde. Elle l’attrape par le collier, prend une louche sur le plan de travail et s’adresse à Jean-Pierre. « Et si je frappais ton chien, tu réagirais comment ? »

Jean-Pierre écarquille les yeux, il fusille sa belle-fille du regard. Corinne intervient « Tu n’as pas le droit ! Les animaux sont reconnus comme des êtres sensibles maintenant, tu n’as pas vu les pubs à la télé ? »

– Si, je les ai vu, répond calmement Mathilde tout en maintenant fermement Cents Pas. Mais après tout, il l’a bien cherché, il a bouffé vos saucisses, non ?

Mathilde prend une grande respiration, puis elle continue.

– Aujourd’hui j’ai envoyé en prison un mec qui avait frappé un chien. Toi, tu as frappé mon fils et toi, dit-elle en s’adressant à Corinne, tu l’as laissé faire. Je pourrais tout à fait me venger sur votre chien… Mais je ne suis pas une criminelle. »

Mathilde lâche le chien.

« Un jour il y aura une loi pour dire que les enfants sont, eux aussi, des êtres sensibles. » assène-t-elle.

A cet instant elle sait que son combat sera long, et que les coïncidences de cette journée sont venues à bout de sa carrière de juge.