Le corps des mères

Le corps des meres

Cette histoire commence avec l’implantation d’un locataire dans un corps jusqu’alors libre. Une prise de poids effrénée, des assimilations linguistiques entre «grossesse» et «grosse», des mots prononcés avec un étonnement un peu écoeuré («Mais tu es énorme !») ponctuent les neufs mois de squat intensif de notre ventre. Je passe vite sur l’imbécillité crasse de ceux qui, sur une chaîne néerlandaise dont on taira le nom, ont décidé de faire de la comparaison entre grosse et enceinte la question d’un jeu télévisé. Je passe aussi sur les désagréments qui ne nous toucheront pas toutes au même endroit ni avec la même intensité, la nature est injuste et frappe au hasard. Les vergetures comme de la peinture qui craquelle et le décolleté transformé en carte routière «toutes les routes mènent aux seins» ne sont que la partie visible du désordre corporel. A l’intérieur les organes se poussent pour laisser croître l’enfant, et les conséquences sur le système digestif de la mère à venir sont à la hauteur de ce bouleversement.

Et puis un jour arrive la première contraction, celle où l’on comprend. Celle qui nous fera vivre toutes les douleurs de règles à venir comme de la souffrance de petite joueuse. L’étau serre, redondant, imposant, puissant. De femme on devient mère dans la force de la douleur utile, enserrée et écartelée, désespérée et joyeuse, énergique et anéantie. Soyons reconnaissantes, les accouchées « voie basse », certaines deviennent mères dans le froid et le silence d’une salle d’opération. Leur passage à elles, c’est une incision au scalpel.

Après, la douleur deviendra les mots pour la décrire et le corps oubliera. Il oubliera même la fermeture éclair entre les cuisses et les douleurs honteuses qui n’en finissent pas de palpiter. D’autres épreuves sont dressées pour nos corps de mères. La privation de sommeil. Les mamelons cisaillés. La reprise du travail. Le retour à la vie d’avant.

Sauf que pour notre corps, notre corps de mère, l’avant n’est plus une option d’avenir. On a porté le futur, on a fabriqué l’amour, on a construit notre dévouement pour nos enfants dans le creux de notre chair. Nos seins ne sont plus un accessoire de mode. Nos hanches ont contenu un être humain. Notre ventre est devenu un coussin confortable pour les jours de maladie de nos petits.

Notre corps s’est transformé même quand autour de lui rien n’a changé, ni les couvertures des magazines ni les panneaux publicitaires ni les attendus de la société. Notre corps de mère s’est transfiguré, à l’inverse de ces injonctions superficielles.

Il porte sur lui les stigmates de son histoire et de son but…

Soyez fières de votre corps de mère, soyez fiers du corps de mère de votre femme, soyons fiers du corps de mère de nos mères. Il est à l’origine de tout.

La journée des chaussettes dépareillées

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Demain, c’est la Journée Mondiale de la Trisomie 21. Allez, un moyen mnémotechnique pour s’en rappeler les prochaines années, 21/3, 21 pour 21, et 3 pour Trisomie.

Douze ans déjà que cette journée existe, différents évènements proposés pour l’occasion, dont une initiative à la fois amusante et facile : porter ce jour-là des chaussettes dépareillées… Un éloge de la différence. Un tout petit geste pour changer notre regard sur ces personnes que l’on définit comme « handicapées » alors qu’on pourrait les voir juste comme « différentes ».

Le débat de mots s’invite, encore, quand on parle de cette maladie génétique. Pourquoi ne pas choisir de dire qu’une personne est « porteuse » plutôt qu’« atteinte » de trisomie ? Une fois de plus, je suis sensible aux mots (comme pour la « situation de handicap » dont je parlais ). Et pour le coup, de « atteint » à « porteur », on ne perd pas de précieuses secondes de parole…

Demain, bien sûr, je mettrai des chaussettes dépareillées. Et les jours suivants, je continuerai à essayer de considérer les humains au delà du handicap.

A l’heure où Mélanie a présenté la météo sur France 2, à l’heure où l’on promeut la différence en se drapant de politiquement correct… on continue à pratiquer systématiquement le tri-test sur les femmes enceintes. Un test permettant de calculer une probabilité d’anomalie génétique chez le fœtus. Un test qui peut conduire à une amniocentèse quand le nombre est « mauvais », pour savoir de façon catégorique si notre bébé est « normal ». Je me questionne : si l’on fait toute cette démarche et que l’on découvre que notre enfant à naître est porteur de trisomie… Est ce que le diagnostic est un moyen de préparer sa venue au monde, ou une possibilité ouverte d’interrompre la grossesse ? J’entends la liberté de choix. Mais ce qui m’interroge, c’est que l’on ne se pose aucune question en amont du tri-test. L’ordonnance est systématique. Puis l’on flippe sur les probas. On est terrorisés. On ne réalise plus qu’une chance sur dix d’avoir un enfant malade c’est neuf chances sur dix qu’il n’ait rien. Pour moi, ce tri-test participe à la peur du handicap largement répandue dans la société. Il n’y a guère que les personnes en contact direct avec le handicap pour questionner leur peur et tenter de s’en défaire.

Enceinte de mon aîné, je commençais à peine à travailler avec des élèves en situation de handicap mental. J’avais fait le tri-test comme tout le monde, sans m’interroger. La proba était bonne, j’avais passé mon chemin. Pour ma seconde grossesse par contre, j’avais évolué, jusqu’à considérer que les interruptions médicales de grossesse pour des fœtus porteurs de trisomie 21 constituaient de fait un moyen de supprimer certaines personnes, car handicapées. Si l’on peut un jour détecter en prénatal tous les handicaps, voudra-t-on tous les supprimer ? «S’ils sont handicapés, mieux vaut qu’ils ne viennent pas au monde.» Quelle est la part d’eugénisme dans cet état de fait ?

Le site de la Journée Mondiale de la Trisomie 21 cite Wikipédia : « C’est l’une des maladies génétiques les plus communes, avec une prévalence de 9,2 pour 10 000 naissances vivantes, aux États-Unis. Avec les progrès de la médecine et le suivi paramédical, la qualité de vie des personnes porteuses de trisomie 21 s’est considérablement améliorée, ainsi que leur espérance de vie. Ces personnes sont également connues pour la qualité de leurs relations avec les autres. » En réalité, les personnes porteuses de trisomie 21 sont heureuses, aimantes, vivantes et exceptionnelles au vrai sens du terme. Mais combien sont supprimées dans le ventre de leur mère ?

Enceinte de ma fille, donc, j’ai refusé le tri-test. Parce que quoi qu’il aurait été, j’aurais refusé l’amniocentèse. Parce que dans notre couple nous aurions accepté un enfant porteur de trisomie. Je ne dis pas que c’est une évidence, chez nous on en a discuté très sérieusement, et j’ai argumenté en utilisant mes connaissances, mon expérience, des éléments par forcément connus de ceux qui ne s’intéresse pas au thème du handicap. Une fois notre décision prise, j’ai du l’affirmer avec assurance, affronter l’étonnement et les questionnements du corps médical, et même signer une décharge. Je ne parlerai même pas des craintes de mon entourage, sur le mode « j’aurais du mal à accepter un trisomique dans la famille ». J’avais beau leur dire que l’enfant pouvait tout à fait être autiste et que cela ne se voyait pas dans le ventre. « Mais ce n’est pas pareil, je préfère, autiste. » J’ai décidé de tolérer aussi ces mots là et de parler le langage du cœur.

Vous aussi, lecteurs, lectrices, faites passer le message, et pour demain, à votre tiroir de chaussettes !

Des doudous à l’infini

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Le premier, c’est le doudou choisi pendant la grossesse. Une projection au goût de réalité de notre bébé rêvé. A l’époque où l’on a acheté le tout premier doudou de notre vie de parents, on nous avait affirmé, déjà, que les enfants choisissent eux même leur doudou.

Je n’y croyais pas complètement. Je pensais que l’attachement à la première peluche serait le plus fort. J’ai vu arriver la marée des doudous offerts à la naissance comme une éventuelle concurrence déloyale, et je ne voulais prendre aucun risque. Je les ai mis à l’écart, alors, dans les caisses de jouets, jamais dans le lit, et les mois sont passés (et avec le temps j’ai lâché beaucoup de mes certitudes et prérogatives de jeune maman…).

D’abord, les bébés de quelques jours, de quelques semaines, se fichent du doudou. Les seins des mamans, les bras et la peau des parents leur suffisent, longtemps.

Pour mes enfants, ce n’est que bien plus tard que le « doudou star » est arrivé. Et ils ont choisi, comme on me l’avait dit, leur doudou – ou plutôt leurs doudous – sans aucune place pour mon avis devenu insignifiant sur ce sujet. Ils en ont récupéré certains dans le coffre à peluches, ont insisté pour nous en faire acheter d’autres chez le plus connu des fabricants de meubles suédois, et ont parfois même viré le doudou de la grossesse (mon fils a mis le sien au rebus pendant de longs mois avant de le retrouver tout récemment).

Et pour LE doudou, le coup de foudre s’est produit au hasard d’une rencontre. Pour mon fils, une peluche cigogne, cadeau d’un ami strasbourgeois de mon mari. Pour ma fille, la petite poupée chiffon reçue à son premier Noël. Pour chacun, la reine – en l’occurrence – des doudous a gagné sa couronne en quelques jours. Depuis, elles règnent, chacune, sur leur royaume de doudous s’étendant de l’oreiller jusqu’aux frontières de la couette, et même au delà, dans la maison, à l’école ou à la crèche. Les sujets de leurs majestés changent par phases, mais les altesses royales, elles, demeurent. Et à force de régner sur le cœur de nos enfants, le doudou devient presque vivant.

« Fais attention à Cigogne tu vas lui faire mal. »

« Elle reste là Grenadine elle me regarde prendre le petit déjeuner. »

La dernière de ma fille est justement à l’origine de cet article. Ces temps-ci, elle sème souvent ses jouets dans les recoins de la maison. Tous ses préférés de chaque catégorie (la dinette, les mini figurines d’animaux, les playmobils…) sont rassemblés à des endroits stratégiques. Notre combat, alors, c’est de lui faire ranger chaque objet le moins loin possible de sa « vraie » place… Il y a quelques jours, donc, elle abandonne sur le canapé sa reine des doudous Grenadine en compagnie d’une petite figurine d’ours brun. Nous lui demandons de ranger la figurine à sa place. Mais elle refuse, et s’exclame, outrée : « Mais non on le range pas, c’est le doudou de Grenadine ! »

Si les doudous commencent eux aussi à posséder des doudous, on n’a pas fini l’étalage de doudous à l’infini… Pour le sens du détail, quand même, regardez sur la photo comme cet ours a une tête de vrai doudou, avec sa figure fatiguée et son oreille bouffée…

Allez, avant de vous laisser, je vous raconte comment le doudou choisi pendant la grossesse de mon fils a repris sa place dans le lit parmi les bouffons de la reine Cigogne… Un jour, je racontais à ma fille qu’on avait acheté son doudou Souricette quand elle n’était qu’un tout petit bébé dans mon ventre, et mon fils a lancé : « Et moi, alors, vous n’avez pas acheté de doudou quand j’étais dans ton ventre ! ». Je lui ai sorti le fameux doudou du fond du panier à peluches, et malgré les jours qui passent, il est toujours dans le lit, une preuve de notre amour d’avant qu’il vienne au monde. Je suppose.

Le poids des mots

Le poids des mots

Une petite voiture filait sur la route campagnarde. Les lumières de ses phares jaunes trouaient la nuit, tels des projecteurs bringuebalants. Aucun réverbère n’éclairait ce chemin isolé, creusé de nids de poule. Dans l’habitacle, les passagers étaient ballottés, leurs voix criardes dépassant le bourdonnement lourdaud du moteur surmené. Rémi, trentenaire au visage émacié et aux cheveux bruns rasés, conduisait avec brutalité. Les mâchoires serrées, il donnait de brusques coups de volant en vociférant. Au dessus de ses yeux rouges et cernés, les veines de ses tempes palpitaient, et des gouttes de sueurs suintaient sur son front. Assise à la place du mort, Melany hurlait ses réponses aux invectives de Rémi. Son visage crispé était couvert de larmes, sa bouche déformée par les cris. De sa main droite, elle empoignait de toutes ses forces le tissu de sa robe de soirée, tandis que sa main gauche effectuait des moulinets et des gesticulations saccadées en direction de Rémi.

Tout avait commencé avec une phrase, d’apparence anodine, prononcée par Melany au moment où la voiture passait le portail du domaine : « J’espère que nous n’attendrons pas d’être mariés pour faire un bébé. »

Il n’en avait pas fallu plus à Rémi. A ses yeux, ces paroles établissaient le souhait de Melany, de l’enfermer dans une vie de famille qu’il abhorrait. L’abus d’alcool aidant, Rémi s’était agacé, Melany avait répliqué, et, très vite, le ton était monté entre ces deux-là. Toutes les rancœurs accumulées depuis le début de leur histoire avaient refait surface. Cependant, le nœud du problème restait le désir d’enfant de Melany, qui loin d’être compris par Rémi, était anéanti, écrabouillé comme un vulgaire caprice de gamine. A chaque fois qu’elle évoquait son envie irrépressible de concevoir un bébé, il lui répondait sans autre ménagement qu’il en était hors de question. Puis il décrétait que la discussion à ce sujet était close. Cette nuit pourtant, dans la Renault 5 roulant à vive allure, Melany était allée plus loin que d’habitude, et de menaces en sommations elle avait réussi à faire sortir Rémi de ses gonds. S’il n’avait pas eu le volant entre les mains, il aurait pu la frapper pour la punir d’une telle infamie. Mais il n’en fit rien. Dans les ténèbres de cette nuit sans étoile, Rémi avait un plan.

 

Le bruit de roulement les entourait, il emplissait tout l’air autour d’eux. Alors ils se sentaient comme seuls au monde. Ils se dévisagèrent, en silence. Pauline venait tout juste de prononcer cette phrase qui lui brûlait la bouche. Un ultimatum qui ravageait ses pensées et sa raison depuis des semaines. Dimitri, atterré, se passa la main sur le visage, plusieurs fois, comme s’il tentait de s’extirper d’un mauvais rêve. Mais devant ses yeux ahuris, le même visage le fixait, le même regard le questionnait. Pauline attendait vraiment une réponse, ce n’était pas une mauvaise blague, comme il l’avait d’abord cru.

« Comment veux-tu que je réponde à ça ? » finit-il par articuler, juste assez fort pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit du train. Il essayait de gagner du temps pour réfléchir. Mais son cerveau, abruti par les excès de substances des deux derniers jours et le manque de sommeil, avait un mal fou à réaliser cette tâche pourtant assez basique.

Il tenta de reporter la discussion, mais Pauline ne désarma pas. Cette histoire devait être réglée ici. Sa patience avait été suffisamment mise à l’épreuve, elle n’en supporterait pas davantage.

Puis elle répéta les paroles qui sonnaient comme un coup de marteau aux oreilles de Dimitri : « C’est elle ou moi. Tu dois choisir. »

Assommé, par le poids de ces mots, par l’effet de la drogue et de l’alcool, Dimitri tituba. Pour avoir cette discussion, ils s’étaient réfugiés dans l’espace de liaison entre deux wagons. Là, les saccades du train vrombissaient à leurs oreilles, le sol tremblait. Mais dans ce lieu, ils se trouvaient à l’abri des regards noirs des passagers qui, dans ce train de nuit, souhaitaient se reposer. Dès le début de leur explication, Dimitri avait haussé la voix, alors Pauline l’avait entraîné hors du compartiment.

Elle continuait à l’examiner avec avidité. Maintenant, Dimitri était blême. Pauline essaya d’attraper sa main, mais il se déroba. Tout à coup son regard durcit. Il songea qu’elle voulait l’éloigner de ceux qu’il aimait, l’emprisonner et le garder pour elle seule. Ce n’était pas la première fois qu’elle révélait sa jalousie, pourtant elle n’avait jamais osé aller aussi loin dans ses revendications. Le visage fermé, la mâchoire contractée, il répliqua d’un ton froid, en appuyant chaque mot :

« Je n’arrêterai jamais de voir ma meilleure amie. »

Pauline sembla surprise par cette réponse. Nul doute qu’elle s’attendait à une autre réaction de la part de Dimitri. Dans l’instant, elle changea de faciès. Le rouge lui monta aux joues, ses grands yeux gris se mirent à lancer des éclairs. Elle recula d’un pas. Elle fixait Dimitri, incrédule.

– Alors tu ne me verras plus, souffla-t-elle.

– J’avais bien compris le principe de ta menace, oui, répliqua-t-il, sarcastique.

Pauline se mit alors à brailler. Elle déversa son flot de paroles, de cris, de larmes en un flux ininterrompu et haineux. Elle avait renoncé à ses études pour le suivre, elle avait sacrifié sa vie, et il la jetait, cette ordure, ce pauvre type. Elle ne voulait pas passer un instant de plus à ses côtés, elle ne supportait plus son regard, son odeur. Elle étouffait, dans ce train, minable, pourri, puant.

 

Cela faisait quelques minutes que Rémi ne disait plus rien, pas un mot. Il continuait à conduire à plein tube. Sur ces routes étroites, ils n’avaient croisé aucune voiture depuis leur départ du mariage. Rémi accéléra encore davantage. Il prenait les virages avec brutalité, et plusieurs fois Melany se trouva projetée contre la portière du côté passager. Le moteur gueulait, les pneus crissaient. L’angoisse commença à monter chez la jeune fille. D’une voix soudain radoucie, elle demanda à Rémi de ralentir. « Tais-toi ! », lui ordonna-t-il. Et il mit le pied au plancher.

Melany réitéra sa demande. Sous l’effet de la peur, sa voix se fit stridente. Rémi l’interrompit en hurlant comme un damné : « Je t’ai dit de te taire ! »

Melany, terrorisée, s’exécuta. Sa main droite s’accrocha à la poignée intérieure de la portière, ses yeux écarquillés fixaient la route qui défilait à grande vitesse sous les phares de la bagnole.

Au bout de quelques kilomètres, Rémi ralentit, puis s’arrêta sans crier gare, au milieu de nulle part. Melany inspecta l’endroit. Dans l’obscurité elle distinguait peu d’éléments. Devant, la route se prolongeait. Sur sa droite, il lui sembla entrevoir un chemin plus sombre. Etaient-ils à un croisement ?

Un élément attira son attention. Elle comprit.

Elle voulut ouvrir la portière, mais Rémi attrapa son poignet gauche avec fermeté, et serra. Entre ses dents, il siffla : « Il n’y aura pas de bébé. Jamais. »

Melany se mit à crier, à se débattre, à cogner Rémi avec la violence du désespoir. Lui, silencieux, déterminé, la maintenait à l’intérieur. Il était fort. Il aurait pu l’assommer d’un simple coup de poing en pleine face. Mais il se contenta de la retenir.

A l’extérieur du véhicule, Melany aperçut, sur le côté, le clignotement d’une lumière rouge. Devant eux et derrière eux, les barrières s’abaissèrent.

Sur sa droite, au loin, elle entrevit un halo de lumière, puis, entre ses cris apeurés, elle entendit le bruit du train qui fonçait droit sur eux.

 

« Mais qu’est ce que tu as fait ? » brailla Dimitri.

Pauline s’était accrochée à la poignée rouge. Le train ralentissait déjà. Dimitri et Pauline furent projetés contre la paroi du compartiment. Dimitri se releva en tonnant : « Tu as tiré l’arrêt d’urgence ! Espèce de tarée. Moi j’me casse. »

Pauline tenta de le retenir, mais il avait déjà saisi le marteau et brisé la vitre de la porte. D’un geste déterminé, il écarta Pauline, et lorsqu’il estima que le train avait assez décéléré, il sauta en route.

 

Le crissement, assourdissant, couvrait les hurlements horrifiés de Melany. Puis, tout d’un coup, le bruit aigu cessa, et elle n’entendit plus que le souffle puissant d’une machine échauffée. Elle releva la tête. Les phares de la locomotive, immobiles, projetaient leur faisceau lumineux en plein sur la petite R5. A l’instant où Rémi, étonné, relâcha son étreinte, Melany se précipita à l’extérieur.

En vitesse, elle se faufila sous la barrière, puis fit quelques pas chancelants sur le bitume. Tandis qu’elle s’éloignait du feu des projecteurs, elle se retourna et vit que Rémi était encore dans la voiture, prostré derrière le volant. Alors elle ralentit, mais continua à avancer vers les ténèbres de la route qui se déroulait devant elle. Dans son dos, elle distingua des voix. Le chauffeur sans doute, ainsi que quelques probables passagers descendus de leur wagon. Elle poursuivit son chemin sans se retourner.

 

Dimitri longeait le train, d’un pas rapide, en direction du passage à niveau. Lorsqu’il y fut presque, il l’aperçut qui passait sous la barrière. Elle portait une robe de soirée beige, courte, fabriquée dans un tissu brillant qui jouait avec la lumière. Une seconde, il crut à une apparition. Puis il vit la voiture, immobilisée au milieu du passage à niveau, un petit tulle blanc accroché à son antenne de toit.

Elle avançait sur le bord de la route, s’éloignant de la voie ferrée. Perchées sur des talons aiguilles, ses chevilles tremblotaient à chaque pas. Dimitri la rejoignit et se mit à marcher, muet, à ses côtés.

Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des voix agitées autour des carlingues au repos, ils s’enfonçaient dans l’obscurité.

Melany fit halte. Elle sentit le regard attendri de Dimitri glisser le long de ses jambes jusqu’à ses pieds dénudés. Elle se pencha et attrapa ses chaussures avec l’index et le majeur de sa main droite. Elle hasarda un pied, puis l’autre, avec une lenteur extrême, goûtant la sensation du goudron noir et granuleux sous la plante de ses pieds. Dimitri suivait son rythme soudain nonchalant. En même temps, leurs regards, partant du sol, remontèrent le long du corps de l’autre. Ils entrevirent leurs visages à peine éclairés par le projecteur désormais lointain de la locomotive, puis poursuivirent leur route.

Quelques minutes plus tard, Dimitri stoppa. Il fit basculer son sac sur son épaule droite et le fouilla. Melany s’était interrompue, deux pas plus loin. Elle attendait, les yeux posés sur lui. Dimitri alluma l’application lampe de poche de son portable, et ils repartirent.

 

En silence, Melany et Dimitri s’étaient repassés les films de leurs disputes. En cheminant dans la noirceur de cette route de campagne déserte, leurs cœurs avaient cessé de cogner trop fort, et leur peur, leur fureur s’étaient évanouies. Mais dans leurs esprits tourmentés les questions tourbillonnaient.

Dimitri rompit le silence. « Qu’est ce qu’il s’est passé ? »

D’une voix cristalline, Melany lui conta.

Leur premier rendez-vous se déroula ainsi, entre trois et quatre heures du matin, le long d’une route sans lampadaire, à la lueur d’un téléphone portable.

 

Deux ans s’étaient écoulés. Le 14 août 2014, à cinq heures, Melany déchira l’emballage métallisé. Assise sur la lunette, le ventre serré, les lèvres pincées, elle fixa la minuscule fenêtre en attendant la sentence. Elle ne put s’empêcher de réveiller Dimitri pour lui annoncer, rayonnante, qu’il allait être papa.

 

Les vitrines des commerçants du centre-ville étaient toutes décorées de rouge et de doré. D’immenses sapins avaient jailli sur les places, garnis de lumignons qui se réveillaient à la nuit tombée. Melany et Dimitri, main dans la main, se rendaient à l’hôpital pour la deuxième échographie. En se baladant, ils se repaissaient de cette ambiance niaise et bourgeoise qui précède les fêtes de fin d’année. La perspective de devenir des parents les avait déjà fait évoluer tous les deux. A vingt-cinq et vingt-huit ans, tout se déroulait comme s’ils étaient devenus vieux, d’un seul coup. Ils s’étaient transformés en grandes personnes, responsables, raisonnables, réfléchies. En cheminant sur les trottoirs gris, ils vivaient toutefois avec une euphorie enfantine la perspective d’une nouvelle rencontre avec leur enfant.

Melany s’installa sur la table, dénuda son ventre et reçut en frissonnant le gel gluant et froid. Elle se tourna vers Dimitri. Leurs visages étaient fendus d’un sourire éclatant. Sur l’écran, des tâches grises, étranges, bougeaient et se déformaient suivant le mouvement de l’engin sur le ventre de Melany. Puis ils distinguèrent leur bébé, et l’examen commença. Le médecin récitait sa logorrhée savante et la ponctuait de « oui », validant ainsi, ligne par ligne, chaque élément de sa liste.

Soudain, il se tut. Il promenait encore la tête chercheuse sur la peau de la jeune femme, prenait et reprenait des mesures. Les sourires de Dimitri et Melany déclinèrent peu à peu, puis s’effacèrent. Le silence se fit oppressant et la crainte s’invita dans leurs regards. « Il y a un problème. », finit par dire le médecin.

Le problème, c’était leur enfant. « Une malformation dans son cerveau. Il ne pourrait pas survivre. » — Non, ce n’est pas ça, les mots sont en désordre. — « Il pourrait ne pas survivre. Ou alors, le handicap. Etes-vous prêts à vivre avec ça ? »

« Vous devez prendre une décision. »

Une pluie sans fin se mit à tomber sur le jeune couple. Les larmes coulaient seules sur les joues de Melany, et à l’intérieur aussi, elle dégoulinait de tristesse, comme si cela n’allait jamais s’arrêter.

Dix jours avant Noël, elle prit des cachets pour tuer son enfant dans son ventre. Ensuite, on lui injecta un produit pour provoquer des contractions. Les heures passèrent. La pluie devint diluvienne. La douleur, le chagrin, tout se confondait. L’anesthésie ne lui apporta aucun réconfort. Puis elle dût pousser. « Inspirez, bloquez, poussez ! » Elle dût mettre au monde son enfant mort.

 

A l’hôpital, plusieurs médecins les interrogèrent sur leurs antécédents médicaux. La malformation était assez rare, un syndrome génétique, disaient-ils. La première fois, la question leur parut saugrenue, et puis, comme une tempête était en train de s’abattre sur eux, ils n’y prêtèrent guère attention. Le lendemain, un autre médecin posa la même question. « Etes-vous cousins ? »

Dimitri révéla alors au médecin ce détail de son histoire : il avait été conçu grâce à un don de sperme.

Dès lors, tout devenait possible.

Un médecin généticien réalisa sur eux un test de consanguinité.

Le mardi 23 décembre, Melany et Dimitri refirent le trajet qu’ils avaient accompli deux semaines plus tôt. L’ouragan qui s’était noué autour d’eux avait délavé leurs illusions, les rêves de bonheur s’étaient dissous dans l’eau chagrine. Pourtant, au fond de leurs âmes détrempées, une faible flamme d’espoir brûlait encore. Tandis qu’ils marchaient dans ces rues, leurs mains s’effleuraient avec la tendresse d’un jeune couple d’amoureux.

Ils prirent place en face du généticien, l’homme avait la mine grave.

Il commença son explication avec des mots que ni Melany ni Dimitri ne comprirent. Il évoqua l’ADN, le séquençage, les gènes et leurs correspondances. Il finit par trancher :

« Vous êtes frère et sœur. »

Melany ne put retenir un cri. Dimitri devint livide.

 

Catherine se déplaçait à petits pas, ses chaussons glissaient, silencieux, sur le carrelage blanc. A cinquante-et-un an, elle avait gardé un corps svelte et harmonieux. Elle portait un tailleur pantalon beige clair qui s’accordait avec les tons de la pièce. Dans sa main droite, elle tenait un petit arrosoir en métal gris. Son aspect vieilli et sa taille en faisaient un objet plus décoratif que pratique. Elle effectuait son entrelacs d’aller-retour entre les nombreuses plantes du salon et l’évier de la cuisine ouverte. Sur le canapé blanc, Jean-Paul était affalé, les yeux clos, sa tête reposait en arrière sur le haut du coussin de l’assise. Il écoutait, avec une joie manifeste, la musique d’opéra qui envahissait la maison. De petits frémissements parcouraient les traits de son visage, et ses mains réalisaient des mouvements très légers, mais très reconnaissables, de chef d’orchestre.

Lorsqu’il entendit le bruit de la soucoupe sur le verre de la table basse, Jean-Paul entrouvrit les paupières. Catherine avait déjà amené les boîtes de gâteaux et le sucre. Elle disposait les tasses avec soin. Quand Jean-Paul l’interrogea sur les raisons de sa nervosité, Catherine s’assit à ses côtés. Elle força sa voix pour couvrir l’opéra, évoquant la terrible épreuve traversée par leur fille. « Perdre une grossesse c’est très dur, concéda-t-elle, même si cela vaut mieux qu’un enfant handicapé, bien sûr. »

Jean-Paul approuva les mots pleins de sagesse de son épouse. Il se leva et arrêta la musique, s’attendant à voir Melany passer la porte d’entrée d’une seconde à l’autre.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s’installa dans le fauteuil de cuir couleur mastic, et tout en portant à ses lèvres la tasse de thé religieusement préparée par sa mère, fixa les visages de ses parents avec intensité. Son regard les questionna sans ménagement, faisant des va-et-vient entre les grands yeux bleus clairs de sa mère et les billes rondes et marrons de son père. Catherine et Jean-Paul s’enquièrent des raisons de sa visite, et Melany finit par lâcher sa découverte du jour. « Dimitri est mon frère ! » Puis inspectant leurs réactions, elle leur posa une seule question : « Comment est-ce possible ? »

Les parents de Melany feignirent l’étonnement, l’incompréhension, le doute quant à la validité de ces résultats. A chaque nouvelle phrase, ils semblaient s’enfoncer davantage dans les sables mouvants de leurs secrets. « Voyons papa, tu peux me le dire, si tu as donné ton sperme, c’est pas grave, c’est plutôt généreux. » Melany ne savait pas d’où lui venait cette empathie soudaine pour ses parents. Elle était prête à étouffer la fureur qui résonnait en elle pour extirper cette vérité qui lui revenait de droit. Elle leur donnait du « c’est pas grave », alors que, de toute évidence, c’était tout le contraire.

Catherine prit la parole, elle chercha ses mots, voulant à tout prix préserver les apparences de la famille idéale : « Pour t’avoir, ma petite chérie, nous avons fait appel à un donneur… »

Melany quitta dare-dare cette maison qui l’avait vue grandir, et rapporta à Dimitri sa vérité.

 

La grande table en bois, à la lasure grise, était recouverte de trois chemins de table de couleur beige. Les verres cristallins et les assiettes de porcelaine blanche faisaient écho aux petites décorations en verre disséminées ça et là. Catherine jouait à la perfection son rôle de maîtresse de maison, répétant, de ses petits pas de souris, le chemin entre ses invités et la cuisine.

Melany et Dimitri, malgré l’ambiance qui se voulait festive, ne parvenaient pas à esquisser le moindre sourire. Les nuits sans sommeil et les ruisseaux de larmes avaient marqué leurs faces de carton-pâte, transformées en masques obscurs.

Assis l’un en face de l’autre, incapables de se regarder, ils donnaient l’impression de vouloir fuir la réalité.

Au fur et à mesure que s’égrenaient les heures de la soirée, Catherine et Jean-Paul abordaient tous les sujets ne présentant aucune aspérité. Le réveillon de Noël devait se dérouler sans frottement ni grincement. Agnès et Hervé, les parents de Dimitri, n’en avaient rien à cirer, eux, de préserver ces apparences de lisse perfection.

Au moment où Catherine apportait les desserts, Agnès la prit à partie. « Il y a une chose que je ne comprends pas, Catherine. » L’air contrit de Dimitri la poussa à poursuivre.

– Quoi donc, Agnès ?

– Comment peut-on cacher une information d’une telle importance à son enfant ?

– Mais de quoi parlez-vous ?

Catherine resta sidérée devant l’affront que lui faisait son invitée. La prendre en défaut sur un sujet si grave et si intime, devant leurs enfants, quelle honte !

– De quoi pensez-vous que je parle, Catherine ?

Agnès fixa la mère de Melany d’un air bravache, puis ajouta avec un petit rictus : « Le don de sperme, vous lui en auriez parlé un jour ? Si leur enfant avait vécu, vous leur auriez dit que son grand-père n’est pas son grand père, ou vous vous seriez encore tus ? »

Hervé caressa l’avant-bras de son épouse, ce geste signifiait son soutien sans borne. Il trahissait aussi une navrante tentative d’apaisement, qui avorta lorsque Dimitri et Melany se rangèrent derrière Agnès. Ensemble, ils s’insurgèrent contre ces non-dits de la bienséance et ces secrets ridicules. Quand Agnès citait Dolto, Catherine récitait son catéchisme. La discussion se fit houleuse, c’étaient deux visions de la parentalité qui s’affrontaient, et aucune des deux ne souhaitait tenir compte des arguments de l’adversaire.

Se dressant avec fierté sur ses positions, Catherine songea à ses ancêtres irlandais, fervents catholiques, qui pour défendre leurs idées étaient prêts à se battre. Alors elle piailla que son mari et elle restaient les seuls maîtres des révélations sur leur vie privée, et que la conception de leur fille n’aurait dû préoccuper personne d’autre qu’eux-mêmes.

Devant la forteresse dressée par sa mère, Melany abandonna. En compagnie de Dimitri et de ses parents, elle quitta la table de Noël.

 

Ce n’est que dix jours plus tard que Melany franchit à nouveau la porte du domicile parental, à l’improviste. Catherine et Jean-Paul l’accueillirent avec une froideur qui, pour Melany, fut tout à fait évidente. Pourtant, en apparence, ses parents faisaient comme si de rien n’était, orientant la conversation sur des sujets des plus anodins.

Mais Melany ne comptait pas en rester là. Coincés par l’interrogatoire de leur fille, Catherine et Jean-Paul articulèrent :

« On te l’aurait dit si les choses étaient devenues sérieuses, si vous vous étiez mariés par exemple.

– Non mais c’est une blague ! vociféra Melany. Vous trouvez que faire un enfant ce n’est pas assez sérieux ? Non, la vérité, c’est que vous ne me l’auriez jamais dit. Jamais. Vous êtes des menteurs. »

Melany hurla la dernière phrase, elle fulminait.

Catherine baissa les yeux, se mit à trembler. Aussitôt son époux l’attrapa par le bras, la serra contre lui. Face à Melany, ils faisaient bloc. Jean-Paul gonfla sa voix, et en faisant résonner ses notes graves, il tonna que Melany leur devait le respect. Elle n’avait pas à remettre en cause leurs décisions. En se liguant avec ses beaux-parents contre eux, en quittant leur maison fâchée, la veille de Noël, en les traitant de menteurs, elle était allée trop loin. Jean-Paul lui intima l’ordre de quitter les lieux.

 

Lorsque Melany passa la porte d’entrée de son appartement, son visage était baigné de larmes. Dimitri, assis dans leur canapé, leva les yeux sur elle. Sa colère transparaissait à travers son regard asséché, et chacun des mots qu’il prononça n’était qu’une demande de vengeance. Melany ne parvint pas à étancher son envie de méchanceté. Vidée, abrutie par ce qu’il lui arrivait, elle ne ressentait aucune haine. Elle distinguait l’abîme qui se créait, entre elle et ses parents, entre elle et Dimitri, mais ne pouvait rien y faire. Elle ne put que subir les mots que Dimitri lui jeta au visage, qu’elle était responsable de ce drame, avec ses parents, que leur vie de couple était terminée, qu’ils ne pourraient plus jamais s’aimer, encore moins faire l’amour.

La dispute fut d’une telle violence qu’elle rappela à Melany cette nuit dans la petite voiture rouge, les hurlements, les pleurs, les phrases lourdes comme des pierres tombales. Lorsque Dimitri claqua la porte de l’appartement, et que le silence se fit, Melany reprit sa respiration.

Elle attendit quelques minutes. Elle imagina le trajet de celui qui avait été son amoureux, dans la rue d’en bas. Elle se le projeta tournant au croisement. Il devait être assez loin maintenant, hors de vue. Il ne reviendrait pas tout de suite. Melany attrapa son pull, et à son tour, elle quitta son domicile.

Sur la plage, les doigts écartés dans le sable sec, elle laissa ses pensées traverser, glissantes, son crâne dépeuplé. Après plusieurs heures, quand elle se mit à ressentir la fatigue et le froid, elle rentra.

Sur le meuble de l’entrée, il avait laissé ses clés.

Dans le reste de l’appartement, il avait récupéré l’essentiel de ses affaires.

 

Le mois de janvier 2015 fut épineux. Les larmes du pays tout entier s’associaient à ses propres larmes, d’autres deuils à son propre deuil. Elle avait l’impression d’être encore plus seule, au milieu, à côté, de ces foules tristes.

Depuis des années elle n’avait fait que suivre le mec du moment, elle n’avait pensé qu’à trouver un homme et à fabriquer un enfant. Mais elle ne s’était jamais cherchée elle-même.

Elle prit un boulot dans un fast-food, le premier qui se présenta.

Elle commença à écrire. D’abord des poèmes, puis de courtes nouvelles. Elle fréquenta des groupes d’écrivaillons sur Facebook.

Les semaines et les mois passèrent.

 

Le fin croissant de la lune semblait suspendu sur la toile bleu marine de cette nuit d’été. Melany flânait sur internet. De clics en redirections, elle atterrit sur le règlement d’un concours de nouvelles. Tout à coup, elle frissonna à la lecture de quelques mots. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Elle s’attarda à observer la lune, pendant de longues minutes, laissant venir à elle ses souvenirs et émotions. Lorsqu’elle retourna à son écran d’ordinateur, la date avait changé. 19 août 2015. Cela faisait trois ans exactement que sa vie avait basculé, trois ans depuis la rencontre sur la voie ferrée.

Comment avait-elle pu croire au hasard, lorsque le train avait stoppé moins de dix mètres avant de la percuter ? Comment avait-elle pu ignorer les signes de sa fraternité avec Dimitri ? Leurs ressemblances, leur connexion mentale. Melany se plaisait à dire qu’il était son « âme sœur ». Etait-ce par hasard, si elle avait choisi, justement, cette expression galvaudée et naïve ?

Cette nuit, Melany avait rendez-vous avec elle même. En quelques heures, elle écrivit les onze pages d’une nouvelle toute neuve. Et au lever du soleil, d’un clic de souris, elle partagea son histoire avec le monde entier.

* * *

Cela fait plusieurs jours que j’attends des nouvelles de Rémi. Nous avons prévu de nous voir après le 25 août, mais mes appels demeurent sans réponse. Le 30 août, je me décide enfin à utiliser le double de l’appartement de mon ami, que je garde imperturbablement pendu à l’un des crochets à clés de mon entrée, et je me rends chez lui. Rémi habite dans un studio. La porte d’entrée donne directement sur la pièce à vivre. Après avoir sonné et tapé à la porte, sans succès, je m’enhardis à tourner la clé dans la serrure et à ouvrir.

Ce que je vois d’abord, c’est du rouge, beaucoup de rouge. Une mare, une flaque écarlate autour de Rémi. Je dis autour de Rémi, mais ce que je vois de prime abord, c’est un corps. Je reconnais sa chemise, puis ses chaussures. Sa tête n’est qu’un amas, couleur cramoisi, de ce qui avait autrefois constitué son crâne. Dans sa main droite, il tient un flingue. Son autre main est posée sur son torse, au dessus d’un paquet de feuilles dactylographiées. Je me penche, et distingue, au dessus de ses doigts blafards, le titre : « Le poids des mots ».

Je tourne la tête, m’éloignant du corps ensanglanté de mon ami, et mon regard tombe sur son ordinateur. Je m’approche, trace un zigzag brouillon avec la souris, et sur l’écran je vois apparaître la dernière page web consultée par Rémi, avant qu’il ne se tire une balle dans la tempe. Le mur Facebook de Melany pose les jalons des dernières années de sa vie ; les photos souriantes du jeune couple qu’elle a formé trois ans plus tôt avec Dimitri, la première échographie de leur bébé, puis cette nouvelle, « Le poids des mots », postée sur son blog d’écrivain, qui met en scène sa descente aux enfers.

D’un clic, je me dirige sur le Facebook de Rémi. En panne d’internet, je n’ai pas lu son dernier statut, rédigé juste quelques heures plus tôt : « J’ai un rencart qui m’attends depuis trois ans. » Son rendez-vous avec la mort, il l’a loupé, cette nuit là, sur la voie ferrée, il m’a souvent dit ces mots. Aujourd’hui, son esprit fragilisé n’a pas supporté le poids des drames dans la vie de Melany.

Lorsque je recharge la page de Melany, je vois apparaître une nouvelle photo. La jeune femme, radieuse, y est vêtue d’une robe de mariée. A ses côtés, un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un costume croisé, la couve des yeux. Entre eux, un joli poupon fixe l’objectif. « Hier, le 29 août 2015, j’ai épousé l’homme de ma vie, sous le regard rieur de notre petite merveille, Jules. Ne croyez pas tout ce que vous lisez… »

Reconversion

Reconversion

Là c’est fini, maintenant c’est fini. Je le décide aujourd’hui, à cet instant. J’ôte l’habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d’une évidence : avec l’humain, c’est difficile.

Je suis assise en tailleur sur ce lit blanc, je me penche un peu en avant. Mon dos endolori se courbe. Mon corps entoure cette vie qui palpite en son sein. Je ralentis ma respiration et me mets à l’écoute des frottements de mon fils.

Quand elle s’est jetée sur moi j’ai eu le même mouvement, je me suis arrondie autour de lui. En une fraction de seconde, mue par l’imminence du danger, j’ai verrouillé mon corps en poussant un hurlement animal. Tout s’est passé si vite, que je n’ai même pas senti la fulgurance de la lame dans mon dos. Lorsque la douleur des lacérations est survenue, lancinante, elle n’était déjà plus sur moi. Maîtrisée par trois infirmiers, elle ne se débattait même pas. J’ai juste entendu son râle rauque tandis qu’ils l’emmenaient hors de la salle commune.

Je n’aurais pas dû être là. Les toilettes attenantes au grand salon sont réservées aux malades. En ce huitième mois de grossesse, pourtant, j’ai choisi d’oublier cette règle au profit de mes envies pressantes et répétées.

Je n’aurais pas dû être là. Mon gynécologue était prêt à m’arrêter, il y a trois jours. « Deux semaines de congé pathologique, ce n’est pas du luxe avec le métier que vous faites », m’avait-il dit. Cependant je tenais à réaliser, jusqu’au bout, la transmission à mon remplaçant.

Lorsque Bernard arrivera tout à l’heure, il réitèrera son sermon. Ma difficulté à lâcher mon boulot, mon investissement auprès des patients, mon goût du service public. Un « sacrifice ». Je lui dirai que j’arrête. Alors il me proposera de m’installer avec lui, de partager sa patientèle pour commencer. « Tu prendras les enfants, et les femmes en dépression du post-partum, je ne peux plus les supporter », me confiera-t-il. Il évoquera peut-être cette pièce où trône la photocopieuse, et qui ferait un cabinet confortable pour mes consultations. Cela fait dix ans qu’il rôde son discours, depuis que nous nous sommes rencontrés en internat de psychiatrie. La naissance de Maëlle a bien failli me faire changer d’avis. Pourtant, le jour où je suis retournée travailler – elle n’avait que trois mois – il m’a fallu moins d’une minute pour me sentir à nouveau chez moi dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique. J’étais faite pour ce métier, je soignais les esprits malades. Aujourd’hui, j’ai perdu le don.

*

Un mois et demi plus tard, je suis encore terrorisée par les lieux publics fréquentés. Le moindre regard posé sur moi me plonge dans un désarroi qui anéantit ma raison. J’ai tant côtoyé le trouble mental que je reconnais sans mal mon stress post traumatique. Impossible pourtant de m’en sortir. Ni la terreur, ni la tristesse ne me lâchent une seule seconde. Bernard ne comprend pas que je puisse me retrouver dans cet état, moi l’ancienne psy responsable d’un service hospitalier. Il me prescrit des antidépresseurs et me conseille des collègues compétents. Je refuse. Jour après jour je m’éloigne de mon mari, je m’enfonce un peu plus dans la solitude et dans la mélancolie. Ma fille et mon fils à naître deviennent les uniques petites flammes éclairant faiblement mon avenir incertain.

*

« Impossible de vous faire la péridurale », a-t-il proféré. « Vous avez une éruption d’acné dans le dos. Si l’aiguille touche un bouton, vous risquez la méningite foudroyante. »

L’accouchement sans anesthésie m’a réveillé. Mon corps et mon esprit se sont extirpés de l’hibernation dans laquelle les avait plongés l’agression de l’hôpital. Fière, forte, je brandis comme un totem ce rôle de mère que j’endosse pour la deuxième fois avec la naissance de Sylvain. Emplie d’une incroyable assurance, j’exclus Bernard de l’espace entourant notre enfant, et j’y prends toute la place. L’allaitement m’offre un prétexte pour ne jamais me séparer de mon enfant, une raison de refuser de le laisser plus de quelques secondes dans les bras de son père. Ainsi je me transforme en mère toute puissante.

*

Un soir, Sylvain a alors un mois, Bernard me transmet un court article découpé dans un des magazines féminins de sa salle d’attente, le sujet en est la pollution du lait maternel. Sidérée, je découvre que toutes les substances dangereuses que je côtoie, présentes dans l’air, l’eau, la nourriture, sont susceptibles de se retrouver dans le lait que j’offre avec tant de naïveté à mon fils.

Pour purifier mon lait, je décide d’agir. Alimentation bio, huiles essentielles et plantes détoxifiantes s’avèrent insuffisantes. Je me sens sale. Ma vie de citadine, de carnivore, ma maison, mon esprit étriqué, tout me semble crasseux. Je m’enlise dans la médiocrité de ma vie.

*

Une semaine avant la fin de mon congé maternité, tandis que Bernard m’exhorte, une fois de plus, à reprendre mon poste de psychiatre à l’hôpital, je lui annonce que désormais ma vocation est ailleurs. Avec conviction, je lui assène : « Je vais devenir doula. » Ses yeux s’écarquillent. Je lui explique ce qui se cache derrière ce terme obscur. L’accompagnement de la femme pendant la grossesse et l’accouchement, le soutien physique et mental. Les mots roulent dans ma bouche, rapides, passionnés. Soudain, Bernard éclate de rire. Je déteste quand il se moque ainsi.

*

Notre vie de couple n’existe plus.

Nous ne partageons plus notre travail. Je ne veux plus entendre parler de psychiatrie, et Bernard ricane à chaque fois que j’aborde le sujet de ma future activité : « Allons, Camille, ce n’est pas un métier, ne cesse-t-il de répéter, c’est un passe-temps de bonne femme. »

Nous ne partageons plus nos repas. Chaque jour je subis ses moqueries à propos des menus bios et végétariens que je concocte et que je mange seule pendant qu’il dévore de la viande dans la pièce voisine.

Nous ne partageons plus aucun projet. Je ne rêve que de partir vivre à la campagne, mais Bernard refuse de quitter notre appartement parisien.

Sylvain a cinq mois lorsque nous signons notre lettre de rupture de PACS.

*

Neuf mois sont passés depuis l’agression, le temps d’une grossesse, et je suis devenue une autre personne. Sur le chemin j’ai surmonté plusieurs obstacles. Accoucher sans péridurale m’a prouvé que rien ne m’était impossible. Puis de bifurcations en renoncements, j’ai suivi la voie qui m’a menée à ce présent heureux.

Ma maison n’a plus de murs. Un simple tissu entre la nature et moi, je dors mieux. Maëlle et Sylvain ne voient plus beaucoup leur père mais ils vivent parmi d’autres enfants. Comme je le souhaitais, j’aide des femmes à vivre leur grossesse et leur maternité avec simplicité et naturel. Et les jours s’écoulent en douceur.

*

Aujourd’hui, Sylvain a fait ses premiers pas sur la terre à l’entrée de la yourte. Ce soir, alors que j’offre le sein au plus jeune des enfants de la famille, il grimpe sur moi et réclame lui aussi le précieux nectar. Les deux garçons, serrés contre moi, boivent goulûment. Je sens la vie couler en moi et ruisseler de ma poitrine.

*

La matinée touche à sa fin. En soulevant un pan de tissu je surprends un couple faisant l’amour. La lumière autour d’eux est chaude, dorée. La femme, fort enceinte. L’homme a un corps qui semble sculpté dans le marbre. Je les reluque quelques minutes, puis je referme le pan de tissu derrière moi. Je les rejoins.

*

La pleine lune luit, une nuit de rituels s’annonce. La future accouchée se tient entre mes jambes, ma poitrine dans son dos. Je caresse son ventre nu en dessinant des cercles de plus en plus larges. Je la serre davantage contre moi. Mes mains remontent vers ses seins. Mes gestes se font plus insistants, mes massages préparent son corps au bouleversement qu’elle vivra dans quelques heures ou dans quelques jours. Sans un mot, elle s’en remet à moi.

*

Je suis leur mère à tous, et ils sont ma réalisation la plus aboutie. Hommes et femmes, je les aime comme des maris, comme des épouses. Leurs enfants sont aussi les miens. L’amour que nous partageons est éblouissant. Jamais je n’aurais cru pouvoir vivre un tel bonheur.

La communauté a vite prospéré. Elle renferme vingt-sept membres à présent.

Moi qui pensais ne jamais plus pouvoir agir sur l’humain, j’ai su en réalité partager avec eux mon utopie. Ils m’ont écouté, ils m’ont suivi. Les mots que j’ai proférés étaient les bons. Les remèdes que j’ai fabriqués pour leurs âmes perdues les ont guéris.

Je suis leur mère, je suis leur guide, je suis leur gourou.

Camille est morte. Appelez-moi Solaria.

 

[Nouvelle écrite pour le Prix Jean-Marie Garet de Participe Présent Magazine, avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]

Tu accoucheras sans question ni liberté

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Une brise chaude caressait le ventre arrondi de Salomé. Autour d’elle l’air lumineux dessinait un halo. Sans se hâter, elle épinglait la bâche sur les cordes à linge, et le soleil, le vent jouaient avec cette voile improvisée. Pour elle, le premier jour de l’été marquait le début du troisième trimestre. En comptant les mois et les semaines qui s’écoulaient, elle préparait l’arrivée de son enfant. Le temps semblait s’alanguir.


Au mois de mars, Bérénice avait mis au monde son premier enfant, une fille nommée Jade. Bérénice, l’ainée des jumelles, réalisait toujours la première ses expériences sous le regard contemplatif de Salomé.

Aussi, lorsque dans l’intimité de sa chambre blanche, à la clinique, Bérénice confia à sa sœur le récit de son accouchement, Salomé pensa d’abord qu’elle n’aurait qu’à se laisser porter par l’histoire de sa jumelle, et glisser à sa suite sur les vagues de la maternité.

Mais Bérénice fixa Salomé avec gravité. Les hormones en chute libre, la douleur, la fatigue eurent raison du tact dont elle aurait fait preuve en toute autre circonstance. Bérénice raconta la souffrance inconnue, envahissante et cruelle des contractions. Le sommeil de la péridurale. Le réveil embrumé. Les sensations anesthésiées, l’impression d’être une poupée de chiffon. La poussée subie, rythmée par les ordres du médecin pressé. Le bruit de la ventouse. L’extirpation.

Puis on avait posé sa fille, chaude, humide, sur son ventre.

On avait recousu les lambeaux de son sexe, presque sans douleur elle avait senti les fils passer dans sa chair, point par point. Elle n’avait pas compté, mais il y en avait un grand nombre.

Sous elle, la tâche rouge foncée avait été cachée par d’autres draps mais Bérénice avait entrevu cette effrayante flaque de sang.

Salomé, marquée par les révélations de sa jumelle, avait alors entrepris de lire tout ce qu’elle pouvait trouver sur l’accouchement. A trois mois de grossesse, elle enchaînait déjà les nuits blanches, rongée par l’angoisse et les cauchemars.


Quelques semaines étaient passées, rythmées par les lectures répétées de Salomé, et les visites à Bérénice aux prises avec sa maternité toute neuve. Au fil des témoignages Salomé avait cheminé. Jour après jour elle avait emmené Jonathan à ses côtés sur cette route caillouteuse. Ils avaient choisi le chemin qui, à tous, paraissait le plus vertigineux. Pour Jonathan et Salomé, pourtant, il s’agissait de la voie la plus simple et la plus naturelle.


Ils avaient rencontré Anne à la fin du mois d’avril, au milieu de la grossesse de Salomé. Habituée des accouchements à la maison, la sage-femme avait, des années durant, accompagné des couples dans ce projet de naissance alternatif. Ils avaient conversé longuement de leurs attentes, de leurs désirs. Elle les avait rassuré sur les risques, statistiques à l’appui, et ils avaient été convaincus.

Ils étaient heureux et fiers de leur choix, pourtant ils n’en dirent pas un mot à leurs proches.

De leur côté, Bérénice et Cédric étaient en train de traverser une crise de couple d’une rare violence. A l’heure où ils devenaient parents, la réalité à laquelle ils étaient confrontés s’éloignait tant du bonheur imaginé. Les nuits hachées en tout petits tronçons, l’épuisement, les pleurs de Jade, même le jour, sa demande incessante des seins de sa mère. Ils ne s’attendaient pas à ce que leur vie devienne si dure d’un seul coup.

Salomé les observait se déchirer, s’énerver, se noyer. Son corps frissonnait des douleurs de sa jumelle, mais elle restait spectatrice extérieure de ce triste numéro. Ainsi elle vit sa sœur, submergée, abandonner son allaitement.

Et Salomé lut tout ce qu’elle put trouver sur l’allaitement maternel.


Le jour de la fête des mères, Bérénice et Salomé se retrouvèrent chez leurs parents. Malgré une épaisse couche de maquillage, la jeune mère ne pouvait cacher ses cernes gris, et ses parents la questionnèrent avec inquiétude. Jade était là, elle dormait paisiblement dans sa poussette sous la surveillance de son père. Plus silencieuse que jamais. Aussi les grands-parents eurent bien du mal à comprendre de quoi se plaignaient leur fille et leur gendre.

Salomé et Jonathan se tenaient un peu à l’écart des conversations. Ils ne souhaitaient pas révéler leur secret, pas encore. Tandis que Salomé caressait son ventre, sa mère s’enquit de l’avancée de la grossesse. La deuxième échographie avait été réalisée quelques jours plus tôt. Nadine demanda alors quel était le sexe du bébé. Quelle déception lorsque les futurs parents expliquèrent qu’ils voulaient garder la surprise ! Même Bérénice se détacha de ses propres soucis, s’étonnant du choix de sa sœur. Les questions fusèrent. Sur le choix des vêtements, de la couleur de la chambre, du prénom. Salomé et Jonathan répondirent avec calme. Ils voulaient vivre l’arrivée de leur enfant de la façon la plus naturelle possible. Ces quelques mots étaient presque une révélation.

Les interrogations s’accumulèrent. L’inscription à la maternité – la même que Bérénice, bien sûr. Les cours de préparation – de la clinique, bien entendu. Le matériel de puériculture – indispensable, forcément.

Les futurs parents bafouillèrent des réponses vides tout en se cherchant du regard.


La bâche était une relique des travaux de leur maison, gardée pour une possible utilité future. Salomé avait profité de cette belle journée de juin pour nettoyer la toile plastique, avant que son ventre ne soit trop lourd, et trop gros, pour cette tâche. Elle avait frotté à la brosse toute la surface, savonné et rincé les deux côtés. Ce faisant, elle avait été surprise par quelques contractions isolées.

Lorsque Jonathan arriva, Salomé l’informa en souriant que le parquet en bois massif de leur jolie chambre serait bien protégé. Il n’y aurait pas de sang séché entre les lattes.


Anne ne leur avait pas caché l’aspect financier du choix qu’ils s’apprêtaient à faire. Pour accompagner les accouchements à domicile, elle devait être assurée, or les tarifs prohibitifs de cette assurance professionnelle l’obligeaient à pratiquer un dépassement d’honoraire important. En l’occurrence, le prix du voyage pour lequel ils économisaient depuis plusieurs mois.

Pour Jonathan et Salomé, le sacrifice était justifié. Ils échangeaient volontiers une escapade africaine contre la naissance de leur premier enfant dans l’intimité de leur foyer.


Au milieu du mois d’août, Salomé se rendit à la maternité pour les rendez-vous « obligatoires » du neuvième mois. Elle s’y était inscrite, quelque temps auparavant, pour parer à toute éventualité. Là, elle mentit sur ses réelles intentions, craignant que son inscription ne soit annulée s’ils apprenaient qu’elle désirait accoucher chez elle.

Elle se força à répondre aux questions de l’anesthésiste. « Voulez-vous la péridurale ? » Comme si l’on pouvait vraiment répondre à cette question…

– Plutôt non, osa-t-elle timidement.

– C’est votre premier accouchement ? Alors je coche « peut-être », parce qu’à mon avis, vous la prendrez », annonça-t-il avec assurance.

Salomé quitta l’hôpital la boule au ventre. Elle y avait été accueillie comme un numéro de dossier. On lui avait posé des questions creuses, on n’avait pas vraiment écouté ses réponses. Et la sage-femme qui l’avait examinée semblait ne pas avoir le temps, ni l’envie, de se montrer douce.

Sur le chemin du retour, Salomé passa à la pharmacie de son village. Le pharmacien s’étonna de la prescription d’Anne pour une bouteille d’oxygène. Salomé dût lui expliquer que c’était une mesure de précaution, pour venir en aide au nouveau-né s’il en avait besoin. Elle se heurta à un mur d’incompréhension quand elle prononça finalement les mots « accouchement à domicile ». Le pharmacien mit à peine les formes pour lui affirmer que cette démarche était insensée, et dangereuse.

Mais elle pût tout de même ramener la bouteille chez elle. Ils étaient enfin prêts.


Au moment de l’altercation, la pharmacie était bondée. Au village, les langues allaient commencer à se délier. Il était temps de prévenir la famille. Salomé et Jonathan invitèrent Nadine, Gilles, Bérénice et Cédric. Le dîner fut programmé un vendredi soir, quatre semaines tout juste avant la date prévue pour le terme.

Alors qu’ils s’apprêtaient à trinquer, Salomé se leva, regarda ses parents, sa sœur, son beau-frère, puis elle déclara que leur bébé pouvait maintenant arriver à n’importe quel moment, et qu’il allait naître chez eux, dans cette maison. L’annonce fut accueillie par un silence ébahi. Sans attendre les questions de leurs proches, Salomé et Jonathan expliquèrent les raisons de cette démarche. Leur envie de naturel, d’intime, d’humain. Le débat fut houleux. Chacun tenta de les faire changer d’avis, mais cela faisait bien trop longtemps que cette décision était ancrée en eux.


Deux semaines plus tard, le début du mois de septembre avait remis chacun au travail. Salomé s’impatientait. Chaque jour, elle faisait de longues promenades dans le village et même, quand il ne faisait pas trop chaud, dans les collines environnantes.

Les heures s’égrenaient, jour après jour, interminable attente.


Deux jours avant la date limite présumée, Salomé commença à discerner quelques contractions. Tout au long de la journée, elle ressentit la tête de son enfant appuyer si bas qu’elle ne parvenait plus à se mouvoir comme d’habitude.

Quand Jonathan rentra du travail, il trouva sa femme allongée sur le canapé, caressant son ventre et essayant de trouver une position confortable. Elle lui dit qu’elle se sentait différente, et que leur bébé allait peut-être arriver cette nuit.

Pendant la soirée, Salomé et Jonathan alternèrent les positions. Les ronds de bassin sur le ballon, les suspensions, les accroupis. Chaque contraction arrivait, plus forte, plus impressionnante que la précédente. A chaque fois, le calme qui y succédait était si parfait qu’il semblait marquer la fin de l’épisode. Alors ils discutaient, riaient, vaquaient à leurs occupations. Mais une autre contraction survenait, déferlante de douleur croissante.

Ainsi les heures passèrent. Jonathan soutenait Salomé, de son corps il la portait, de sa voix l’encourageait, et les mots simples qu’il prononçait étaient réconfortants comme du miel.

Peu à peu, la douleur était devenue intense, les contractions s’étaient rapprochées. Même sans compter, Salomé le savait dans son corps. Lorsqu’elle vit à l’horloge du salon qu’il était minuit, elle demanda à Jonathan d’installer la bâche dans leur chambre. Vite. Entre deux contractions il se mit à dérouler le plastique. Depuis le salon Salomé le rappela en criant. Elle ne pouvait pas tenir sans lui, elle avait besoin de ce contact, de cet amour, de son corps pour s’accrocher, s’agripper, se suspendre.

Entrecoupé dans chacune de ses actions, Jonathan installa la chambre, la lumière, la musique, appela Anne. Elle n’était pas loin de chez eux. Elle fut vite là.

Son arrivée rassura Salomé. Avivée par la souffrance, son angoisse avait enflé. Tout à coup tout allait mieux. Ils n’étaient plus seuls.

Anne annonça tranquillement à Salomé que le travail était bien avancé. Leur bébé était prêt à naître.

Quant elle s’assit dans le bain, le soulagement fut immédiat. Les contractions étaient toujours là, mais dans l’eau elles semblaient enrobées.

Encore quelques dizaines de minutes dans ce temps suspendu.

Salomé se releva. Elle sentit un liquide chaud couler entre ses jambes. Ce n’était pas l’eau du bain. C’était l’eau de son ventre.

En quelques minutes, la douleur décupla, en puissance et en fréquence.

Salomé, Jonathan et Anne étaient dans la chambre à présent. A chaque contraction, les gémissements de Salomé se faisaient plus violents. Elle ne savait plus qui elle était ni ce qu’elle faisait là. Tout se perdait dans l’acuité de la douleur.

Soudain elle perçut ce qui l’avait incité à renoncer à la péridurale. Cette sensation qu’on lui avait décrite, irrépressible. Une poussée qui venait de l’intérieur.

Elle s’installa sur le lit, à quatre pattes. Depuis cinq mois qu’elle se préparait à ce moment, elle s’était toujours vue accoucher ainsi.

Et elle poussa.

Elle y était. Elle donnait tout.

Elle avait si mal. Impression d’écartèlement. Elle se sentit perdre pied.

Elle devina les mains de son homme sur elle. Elle entendit sa voix, et celle d’Anna, au milieu de ses propres hurlements. Elle s’accrocha à ces voix. Elle leur dit. Qu’elle n’y arriverait pas. Que c’était trop.

« Je vois ses cheveux », dit Anne, d’une voix douce et confiante. « Tu peux le sentir avec ta main, là. » Salomé tendit une main hésitante, et elle toucha. C’était vrai, son bébé était juste là.

Une dernière fois, elle poussa. Elle cria. Elle n’entendait plus rien. Elle ne sentait plus rien. Ou plutôt si, elle sentait tout. Le monde entier la traverser. La vie naître d’elle.


Son geignement rompit le silence. Salomé la regardait, surprise de la découvrir là, sous elle, si petite. Sa fille.

Elle l’effleura, bredouilla quelques mots. Des mots déjà prononcés, quand elle était dans son ventre, mais qui en cet instant prenaient un son étrange. Elle la prit contre elle, se retourna, la posa sur sa poitrine. Puis elle la contempla. Jonathan était juste à côté, abasourdi.

Ils avaient l’impression de flotter.

Depuis neuf mois ils attendaient ce moment, ils l’avaient préparé, ils en avaient parlé. Jamais pourtant ils n’avaient imaginé qu’ils seraient dans un tel état. Euphorie calme, contemplation, adoration.

En quelques secondes elle était devenue une mère, il était devenu un père. Plus que la naissance de leur fille, ils venaient de vivre une renaissance, leur propre renaissance. Ils en restaient hébétés.

« Notre monde vient d’en trouver un autre » chuchota Jonathan.



Le bruit des conversations emmêlées emplissait toute la salle. Anonymes au milieu de tous, Jonathan et Salomé se tenaient, silencieux, leurs épaules appuyées l’une contre l’autre. Leurs regards balayaient la scène dépouillée, le pupitre et les spots crachant leur lumière acérée.

Lorsqu’elle parut, les discussions s’estompèrent. Elle prit le temps de considérer le public, puis d’une voix claire et veloutée, elle égrena son discours. Choix, accouchement naturel, maisons de naissance, le monde avait changé. Elle salua le courage des sages-femmes qui, avant elle, avaient mené ce combat, du temps où l’opinion publique s’y opposait. « Les sages-femmes, et les mères aussi, car nous ne serions rien sans elles » ajouta-t-elle. Jonathan et Salomé frémirent, elle les avait trouvés. Elle planta ses yeux dans ceux de Salomé. Elle articula encore : « Je m’appelle Inaya, j’ai trente-et-un ans, et j’ai été mise au monde à la maison. »

Sans décrocher son regard de celui de sa mère, la jeune femme effleura son ventre, juste en dessous de son nombril. Alors une larme coula sur la joue de Salomé.

La question du prénom

02 Prénoms

Le choix d’un prénom irradie bien au delà de ce que l’on imagine.

Devant le ventre arrondi porteur d’un enfant futur, les parents s’interrogent toujours sur le prénom. Certains choisissent dès le premier trimestre, d’autres attendent le dernier moment. Dans tous les cas, la grossesse représente un temps de doute autour du prénom. Même si on l’avait trouvé pendant son adolescence, même si on en avait rêvé des années durant, on ne fait pas l’économie de cette mise en abîme, de ce vertige devant le choix. Pour la vie. De nommer un être humain.

Le choix, c’est papa et maman. Parfois l’entourage vient mettre son grain de sel. La belle-mère fait des suggestions, les amis disent qu’ils n’aiment pas, certains tentent de poser leur veto. Les couples protègent leur trouvaille, parfois en révélant justement le nom tant attendu, parfois en gardant le secret, ou en organisant un concours – j’ai déjà participé à un tel challenge.

Le choix, c’est papa et maman.

Mais pas seulement.

Un prénom, c’est aussi une époque, un lieu, un moment, une tranche de vie.

C’est bien plus qu’un prénom. C’est l’air du temps. Un témoignage de ce qu’était le monde au moment de notre naissance.

Je suis née dans les années 80, je m’appelle Sophie. A l’école quand j’étais petite il y avait des Julie, des Delphine, des Mélanie.

Mon mari, né à la fin des années 70, s’appelle Sébastien. Il a côtoyé des Cédric, des Stéphane et des Nicolas.

Quand je m’attarde devant les étiquettes de porte manteau, à la maternelle de mon fils, les prénoms anciens revenus à la « mode », les Jeanne, Antoine et Léon côtoient les Noah, Léa, Jade, Emma et Lola…

Et quand je choisis les prénoms de mes personnages, j’étudie les statistiques par année. Il devient alors presque inutile de préciser l’âge d’une Ginette ou d’une Lilou. Leurs prénoms sont alors sélectionnés en toute conscience pour être signifiant dans un contexte donné.

A contrario, lorsque nous avons choisi les prénoms de nos enfants, avec leur père, nous avons privilégié l’esthétique sonore et nos propres goûts. Nous n’avons consulté aucune liste ni statistique. Ce n’est qu’une fois notre choix fait que nous avons réalisé que les prénoms de nos enfants s’inscrivaient, bien malgré nous, dans l’air du temps,.

Et vous ? Les prénoms de vos enfants sont-ils dans « l’air du temps » ?