C’est beau une chambre d’enfant

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Un jour, je suis rentrée dans la chambre de mes enfants, c’était le milieu de la journée, ils n’étaient pas là. Les jouets rangés. L’air muet. Les avions et les papillons suspendus dans le ciel silencieux. La douceur et les rires en creux.

Je me suis dit « C’est beau une chambre d’enfant… rangée. »

J’ai noté cette phrase dans mon carnet… J’ai photographié la vitrine qui fait l’en-tête d’aujourd’hui… Je ne sais plus dans quel ordre. Puis le temps est passé. Je fonctionne souvent ainsi pour les articles de mon blog ; une idée née d’un instant vit dans ma mémoire puis fleurit quand les conditions s’y prêtent…

Parmi les blogs que je suis, en l’espace de trois jours la semaine dernière, j’ai lu « une chambre d’enfant » (des mots poétiques posés comme des gouttelettes de souvenirs enfantins), et puis cet autre article «Marre de ranger ? Ne rangez plus -)» qui m’a mené ici (Arrêtez de ranger, mieux vaut vivre dans le désordre). Une déculpabilisation inspirante pour tous ceux qui ne sont pas au top du rangement – comme moi.

Même si j’exhorte mes enfants à ranger leur chambre, avec une forte récurrence et une précision assez intense, j’avoue trouver les « mers de jouets » – dont parle entre autre le dernier article cité – d’une esthétique euphorique toute particulière.

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Au lancement de mon blog j’en avais même fait un logo.

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Je vous souhaite à tous – et à vos enfants – une belle semaine… qu’elle soit organisée ou bordélique.

Surconsommation

Surconsommation

Elle sortit un sachet de thé de la boîte en carton et lui imprima un léger mouvement de balancier, observant sa forme pyramidée. Encore un de ces produits « nouvelle génération » aux performances, goûts et prix sur-améliorés. Elle trouvait cela ridicule, toutes ces nouveautés soi-disant révolutionnaires, mais son mari et ses enfants les adoraient au contraire. Ainsi, chaque semaine, ils revenaient des courses avec les derniers nés des industriels : blocs de produit-lavant-tout-compris-anti-vaisselle-ternie encore plus efficaces, sodas et sucreries sans-sucre-mais-avec-vitamines-à-hauteur-des-apports-de-cinq-fruits-et-légumes-par-jour, mélange d’épices-extraordinaires-et-leur-sac-plastique-pour-une-cuisson-géniale-au-micro-onde, parmi d’autres choses incroyables.

En suivant, distraite, les oscillations du sachet pointu, elle se mit à songer à la cuisine de sa grand-mère. Dans cette pièce, claire, lumineuse, chaleureuse, emplie des odeurs de son enfance, elle avait observé, des années durant, la lourde cocotte en fonte où mijotaient les ragoûts, la batterie de cuisine en cuivre accrochée au mur, les ustensiles en bois. Aujourd’hui, entourée de sa multitude de gadgets modernes, noyée sous des kilos de plastique, elle enviait cette modeste simplicité.

Oubliant son sachet dans l’eau bouillante, elle quitta sa cuisine précipitamment. Sa famille l’appelait pour qu’elle vienne ouvrir son cadeau de fête des mères. Avec vivacité, elle déchira le papier, et découvrit le dernier né des gadgets de cuisine : un épulpeur.

« Merci », murmura-t-elle, sans conviction. « On n’en avait pas encore. »

Pendant que ses enfants tournaient le carton dans tous les sens pour détailler les différentes fonctions de ce nouvel appareil, son mari se mit en quête d’une place pour ranger le nouveau venu dans leur cuisine aménagée.

La mère de famille retourna, en soupirant, remuer son sachet de thé dans l’eau bouillante. Saisissant son smartphone, elle pianota sur le clavier, dans la barre de recherche google : « Quel livre acheter pour apprendre la décroissance heureuse à des surconsommateurs hystériques ? »

Au bout de la route

Au bout de la route

Des écharpes de brume volent tel un songe sur les toits du village. Le matin humide le fait apparaître en contrebas, léger comme une plume, prêt à s’envoler au coup de vent. Pour ne pas réveiller Marie ni ses deux marmots, Antoine a pris son café brûlant dans la cour de la ferme. La voisine est déjà levée. La vieille apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, comme chaque fois qu’elle entend du bruit dans la cour. C’était le seul regret qu’ont eu Antoine et Marie quand ils ont acheté cette ferme : le regard mauvais de cette femme leur glace les os. Même la méfiance des anciens du village s’est estompée. Avec le temps, ils ont accepté qu’ils reprennent cette exploitation, vendent leurs produits bio sur les marchés et qu’on les retrouve à chaque manifestation écolo. Mais la vieille d’à côté effraye même les enfants…

Antoine, toujours sans bruit, entre dans la remise. Il empoigne un sac, pendu à un crochet, et y fourre quelques outils, puis le met sur son dos.

Il enfourche son vélo et prend la route de ses champs. Depuis quelques jours, un curieux message tracé à la bombe commence à se lire sur le bitume craquelé. Chaque nuit, de nouveaux mots sont écrits sur la route, faisant suite aux précédents. Est-ce un poème, un message, les paroles d’une chanson ? Cela prend un sens, ce n’est sûrement pas une plaisanterie de gosse. Qui peut écrire ça ? Antoine est vaguement inquiet. Depuis le village, les mots prennent des bifurcations, suivent un chemin précis. Les derniers s’inscrivent sur la petite route qu’il arpente. Un cul-de-sac au bout duquel il n’y a que deux habitations : la sienne et la maison de la vieille. Et le texte qui se forme jour après jour évoque ce matin les terres « d’en haut », celles qu’une poignée d’agriculteurs cultive, dont Antoine.

 

Après avoir laissé Lou et Sacha à leur école, Marie profite de se trouver en ville pour faire quelques courses. Ce matin elle flâne plus qu’à l’ordinaire. Elle passe par la boutique de vêtements où elle travaillait comme vendeuse pour saluer son ancienne patronne. Elle s’arrête au bar de la grande place et y prend un café. Elle s’essaie à la nonchalance, puisque le temps de sa journée de femme au foyer est exempt d’obligations absolues. Mais son esprit est tout entier happé par les mots qui ont pris vie sur la route de sa maison.

En rentrant chez elle, elle relève ce message :

Venus de loin

Venus ici

Chez nous

Ils sont chez eux

Ont acheté

Nos pierres

Sur nos marchés

Ils nous vendent

Le fruit

De notre terre

C’en est assez

Les 4 étrangers

Doivent quitter

Les terres d’en haut

La nuit est tombée. Dans la lumière crue de leur cuisine, Antoine lit l’étrange texte une seconde fois. Marie attend sa réaction, le visage crispé. Pendant de longues minutes, Antoine reste silencieux.

« Tu penses que ça nous concerne ? », finit-il par demander.

– Cela me semble évident, non ? Elle n’a jamais réussi à admettre qu’on achète la maison de son frère. D’ailleurs, ça fait combien de temps qu’on est ici ?

– Trois ans.

– C’est ça, trois ans. Et bien ça fait trois ans qu’elle nous observe sans cesse, qu’elle terrifie les enfants, et qu’elle ne nous adresse pas la parole. Nos relations ne vont pas s’améliorer. Elle souhaite nous voir partir.

– Tu as raison, Marie, elle ne veut pas de nous ici. Mais on est chez nous, on ne va pas se laisser faire. »

Marie aurait aimé poursuivre cette conversation, mais Antoine est monté se coucher. Le lendemain il se lèvera de nouveau à l’aube pour travailler à ses champs.

Au milieu de la nuit, Marie rejoint son lit et reste allongée, incapable de s’endormir.

 

Au lever du jour, lorsque Antoine sort du lit, Marie le suit. Elle lui sert son café sur la lourde table en bois de leur cuisine. Elle doit lui parler hors du regard malveillant de leur voisine.

Antoine accepte alors le rendez-vous particulier que lui propose Marie.

 

A dix heures, Antoine franchit la porte du commissariat. Marie est déjà là, dans la salle d’attente. Elle lui adresse un sourire figé.

L’agent qui prend leur déposition les écoute avec attention et note chacun des éléments qu’ils lui fournissent. A la fin, le policier leur explique d’une voix calme qu’ils n’ont aucune preuve tangible que leur voisine soit l’auteur des écrits sur la route. Et quand bien même elle le serait, rien ne permet d’affirmer que ce message leur est adressé. Ce drôle de poème est peut être juste le fait de plaisantins désoeuvrés.

 

La lumière éblouissante de l’après-midi se reflète sur les pierres blanches. Plantée au milieu de la cour, Jacqueline examine la demeure de Marie et Antoine. Elle ignore la vieille qui la toise depuis sa fenêtre. D’une voix forte, elle s’adresse à sa fille : « Tu as raison Marie, cette maison vaut le coup. Je comprends que tu veuilles te battre pour la garder. »

C’est la première fois que Jacqueline vient à la ferme. Il faut dire que depuis qu’Antoine est rentré dans la vie de Marie, la mère et la fille ont espacé leurs rencontres. Jacqueline a toujours eu du mal à nouer des liens avec cet homme rustre. Elle invite pourtant le couple chez elle, quatre ou cinq fois dans l’année, l’occasion pour elle de jouer les mamies avec sa petite fille de neuf ans et son petit fils de cinq ans.

Pendant que la mère de Marie considère la bâtisse, les enfants courent en criant sur le gravier. La voisine est toujours là, à sa fenêtre. Ses yeux fixent surtout, avec une grimace de dégoût, la main gauche de Jacqueline à laquelle il manque un doigt.

 

Au village, l’ancien curé avait instauré deux messes par semaine, le samedi après-midi et le dimanche matin. La tradition s’est perpétuée avec son remplaçant, permettant ainsi aux commerçants du marché du dimanche d’assister à l’office du samedi.

Ce samedi, à la grande surprise de Marie, Jacqueline insiste pour se rendre à l’église. A la fin de la messe, Marie l’attend devant avec ses enfants. L’édifice se vide peu à peu. Elle patiente. A présent la foule de croyants a quitté le sanctuaire, mais Jacqueline est toujours à l’intérieur. Au moment où Marie s’apprête à pénétrer dans le bâtiment, sa mère sort enfin. « Que faisais-tu ? » questionne Marie.

– Je parlais avec le prêtre. Un homme charmant, énonce Jacqueline. Puis elle se hâte vers la voiture de Marie et s’exclame : « Je dois parler à ta voisine ! »

 

La journée touche à sa fin. La chaleur est un peu moins forte quand Antoine prend le chemin du retour. Il rentre plus tôt qu’à l’ordinaire. Sa belle-mère leur rend visite, et reste sans doute manger avec eux ce soir. Marie lui a tant reproché, ces derniers temps, de ne revenir qu’à la tombée de la nuit… Aujourd’hui il veut lui faire le plaisir d’être là bien avant l’heure du repas. Il pourra jouer avec ses enfants. Il est vrai qu’il les voit peu depuis quelques semaines.

A l’instant où Antoine pénètre à vélo dans la cour, il aperçoit Jacqueline qui sort de chez leur voisine. Il freine brusquement et salue sa belle-mère. Puis il lève les yeux vers l’habitation de la vieille. Elle est là, à sa fenêtre. Sans un mot, Antoine rentre chez lui. Il embrasse tendrement sa femme, mais Marie est bien trop occupée à la cuisine pour lui prêter attention.

Pendant le dîner, à l’abri à l’intérieur de leur maison, Antoine interroge Jacqueline. Qu’a-t-elle dit à la voisine ? Et que lui a-t-elle répondu ? Est-elle l’auteur du message mystérieux ?

Jacqueline demeure d’abord silencieuse.

« Elle aurait préféré que la ferme de son frère soit rachetée par un habitant du village, ou même par des descendants d’anciens habitants du village. Elle a vécu toute sa vie ici, je suppose qu’elle n’aime pas les étrangers. », confie-t-elle au final.

Marie inspecte le visage de sa mère : « Je comprends », articule-t-elle. Mais quelque chose dans sa voix sonne faux.

 

Le dimanche matin, dans la chambre mansardée de Marie et Antoine, le réveil sonne encore plus tôt que d’habitude. C’est jour de marché. Dès la première seconde de musique stridente, Antoine l’éteint et bondit hors du lit. Marie se retourne vers lui. Elle peine à ouvrir les yeux. Sa voix est embuée de sommeil. « Cette nuit j’ai rêvé que de nouveaux mots étaient écrits sur la route.

– Tu crois que c’est le cas ?

– Oui », soupire Marie.

Quand Marie descend elle trouve Antoine à la cuisine, déjà habillé. Ce matin il ne s’est pas installé dans la cour pour boire son café. Il semble très contrarié. « Tu avais raison, dans ton rêve. » dit-il en lui tendant le papier sur lequel elle avait noté le message singulier. « Je l’ai complété. » Marie n’est pas surprise. A haute voix, elle lit :

N’ignorez pas mes mots

Ces terres d’en haut

Qui abritent

La sépulture

De mon ange

Pourraient être

Le cimetière

D’autres jeunes âmes

Innocentes

Son visage se fige. A-t-elle bien compris ?

D’un coup, les mots se font sinistres, et la menace plane sur leurs enfants.

Antoine n’y tient plus. Il se précipite dehors, traverse la cour, tambourine à la porte de la vieille. « Ouvrez-moi ! » hurle-t-il.

Il entend les pas qui se traînent dans l’escalier. La rombière ouvre lentement la porte. De ses yeux mauvais, elle observe Antoine. Il la fusille du regard, les traits déformés par la fureur. « Il est arrivé quelque chose aux enfants ? » demande-t-elle en traînant sa voix de crécelle comme elle traînait ses pieds quelques secondes plus tôt. Antoine croit percevoir un rictus au coin de sa bouche de sorcière. Il s’approche d’elle, jusqu’à sentir son souffle à l’odeur de rassis. Alors il lui crie de laisser ses enfants tranquilles. La vieille recule. Le rictus est devenu un sourire moqueur qui laisse apparaître des dents noires criblées de trous.

Elle le laisse dans l’encadrement de la porte et remonte les marches de ses escaliers. Une par une. Avec peine.

Comment cette femme impotente pourrait-elle sortir chaque nuit pour écrire sur la route à la bombe de peinture noire ?

 

La place du marché est encore déserte. Lou et Sacha jouent en virevoltant autour des étals. Les mines renfrognées d’Antoine et de Marie attisent les questions des autres producteurs. Tous ont entendu parler de ce texte bizarre apparaissant chaque nuit plus long sur leur route. Titillé par les questions répétées, Antoine sort le papier de sa poche. Le poème macabre passe de main en main. Les mots font leur effet sur les anciens. Ils racontent alors ce conte sordide qui se chuchote depuis soixante-quinze ans dans le village.

Leur voisine, Andrée, avait dix-neuf ans lorsqu’elle se maria avec un militaire, un enfant du pays rencontré au bal du village. Un mois seulement après leur mariage, la guerre éclata et le jeune époux fut appelé. Au Noël de cette année 1939, lors d’une permission, un enfant fut conçu, dans la bâtisse des terres du haut. Dès la fin de l’hiver, Andrée ne pouvait plus cacher ses rondeurs et tout le village fut donc mis au courant. Mais au début de l’été, un messager de l’armée française apporta à Andrée la terrible nouvelle. Son mari était mort au front. A partir de ce jour là, et pendant plusieurs mois, Andrée ne reparut plus au village. Ses parents étaient décédés avant son mariage, son frère faisait son service militaire. Elle resta seule. Enfermée dans sa ferme elle refusa de voir quiconque. Les vieilles du village racontèrent, à l’époque, que le chagrin avait dû tuer l’enfant. Le temps passa et la légende s’amplifia. On narra qu’après sa fausse-couche elle avait enterré le fœtus dans les terres du haut. Certains, même, pensèrent à voix basse que la perte de son mari l’avait rendue folle, et qu’elle s’était occupée elle même de « faire passer » l’enfant. Les années s’écoulèrent, mais la blessure d’Andrée ne cicatrisa jamais. Son jeune frère se maria à son tour, il eut deux enfants, une fille d’abord, puis un garçon. Andrée les regarda jouer dans la cour de la ferme, elle observa année après année le bonheur familial qu’elle ne goûterait jamais, et elle s’enfonça dans cette folle tristesse qui la rendit mauvaise et effrayante.

Antoine avale sa salive, sidéré par ces révélations. Pendant quelques secondes, le silence se fait, puis le plus vieux profère : « Elle n’a jamais fait de mal aux enfants de son frère, mais ils étaient de sa famille. Qui sait de quoi elle est capable. » La stupeur d’Antoine se transforme en une peur sourde. Le regard de Marie se fait lourd. Elle dévisage Antoine. Eux aussi ils ont une grande fille et un garçon plus jeune. Comme la nièce et le neveu d’Andrée. Comme Andrée et son frère.

 

Ce dimanche matin, Marie et Antoine servent leurs clients comme des automates. Ils sont tous deux obnubilés par la conversation qu’ils ne manqueront pas d’avoir, une fois rentrés chez eux.

Après le repas du midi, les enfants sont envoyés jouer dans leur chambre. Confiné dans la cuisine, le couple s’oppose avec virulence. Pour Antoine, il n’est pas envisageable de céder devant des menaces sans substance. « Nous n’allons tout de même pas quitter notre maison juste parce que notre vieille folle de voisine ne nous aime pas ! » déclare-t-il. Marie instille le doute, elle joue sur l’effroi qu’elle a vu passer sur le visage d’Antoine quand les anciens ont parlé de la vieille, au marché. « Et s’il elle s’en prenait aux enfants ? On ne peut pas faire comme si c’était impossible maintenant. » Antoine ne répond rien. Marie s’engouffre dans la faille. Elle évoque ce fœtus enfoui dans leur domaine, elle en parle comme si son existence était certaine. Puis elle projette un futur différent. Un retour en ville, un appartement en location en attendant de trouver une petite maison avec jardin. Des boulots avec des horaires fixes. Une vie de famille simple et joyeuse. Sans voisine acariâtre. Sans village réticent à les intégrer. Sans cadavre dans le champ.

« Tu me proposes une vie enfermée, loin de mes terres. Une vie de citadin. Je n’en voulais plus, tu le sais ! » Antoine résiste, mais Marie ne renonce pas. Elle lui rappelle cette dispute d’une violence rare qu’ils avaient eue quelques semaines auparavant.

Elle lui reprochait son absence et son éloignement, les heures qu’il passait à ses cultures, du lever au coucher du soleil, au détriment du temps avec elle et les enfants. Elle lui avait dit combien Lou et Sacha souffraient de voir si peu leur père.

Antoine avait refusé d’entendre ces reproches. Il avait aboyé sur Marie : il ramenait l’argent à la maison, elle pouvait partir si cela ne lui convenait pas, et emmener les enfants avec elle. Marie était restée, et avait depuis lors gardé le silence sur ce qu’il lui avait fait, ce soir là, sous l’emprise de l’alcool.

Elle ne sait pas si elle gagnera, en ravivant le souvenir de cette douloureuse soirée, mais elle a besoin de s’exprimer à ce sujet. La situation n’a guère évolué depuis lors. Et aujourd’hui, quoi qu’il en dise, leurs enfants sont menacés… Antoine hésite. Marie perçoit que pour son compagnon, renoncer à la ferme et à ses terres relève du deuil.

 

Lundi matin, à la première heure, la maison et les champs qui y sont rattachés sont mis en vente dans la plus importante agence immobilière de la région.

Dès cette première journée, Marie reçoit une visite. Le jeune homme de dix-neuf ans est venu sur les conseils d’une amie de Jacqueline, qui exerce comme professeur au lycée agronome. Gabriel, qui se destine au métier d’agriculteur, voudrait commencer à travailler dans quelques jours, dès la fin de l’année scolaire. Marie et lui conversent longtemps, à voix basse. Un peu plus tard, elle l’accompagne aux terres du haut. En voyant arriver ce jeune lycéen, Antoine fronce les sourcils. Gabriel lui explique alors que sa grand-mère est intéressée par la propriété, et que c’est lui s’occupera de l’exploitation, si elle l’achète.

En fin d’après-midi, dans la ferme, le téléphone sonne. La proposition de Madame Mignon correspond exactement au prix demandé par Antoine et Marie. Et elle paye cash.

Au retour d’Antoine, Marie lui annonce qu’ils ont rendez-vous chez le notaire vendredi pour signer la vente définitive de leur propriété. « On va mettre nos affaires au garde meuble, chéri. Laisse moi faire, je m’occupe de tout. En attendant on ira vivre chez ma mère !

– Mais où va aller ta mère ? rétorque Antoine.

– Elle part justement en vacances demain, pour trois semaines. Quelle chance, hein ? »

Cette nuit là Marie s’offre à son homme. Une récompense en quelque sorte, pour l’avoir laissée gagner. Mais rien ne parvient à sécher les larmes qui coulent au fond du cœur d’Antoine.

 

La nuit suivante, Antoine réveille Marie. Ses yeux pétillent. « C’est elle ! » répète-t-il en boucle. « Elle qui ? Quoi ? » chuchote Marie en émergeant d’un sommeil profond.

– Je l’ai trouvée, dans la grange de la vieille. Une bombe de peinture noire. C’est elle, je te dis, c’est elle !

– Non, ce n’est pas elle, soupire Marie. Mais ça ne change rien. Laisse-moi dormir. »

 

Deux jours plus tard, Antoine fouille la maison, à la recherche de son appareil photo. Il regarde à l’intérieur de plusieurs meubles, il n’y est pas. Les cartons qui encombraient le salon ont déjà été emmenés. Son appareil devait s’y trouver. Une déception supplémentaire pour Antoine, qui voulait garder des images de cette demeure, et de ses terres.

Quand Marie rentre de l’école avec les enfants, elle lui confirme ce dont il se doutait : parti, l’appareil photo, au garde-meubles ! Antoine s’étonne cependant que Marie n’ait pas encore vidé tous les meubles. Ils signent la vente et quittent la maison demain, et la ferme est encore pleine. « J’ai pris la formule intégrale avec l’entreprise de déménagement. Ils vont faire les cartons et tout emmener demain matin pendant que nous serons chez le notaire. Et puis on a avancé quand même, il ne reste pas tant que ça !

– Si tu le dis, souffle Antoine. »

 

Chez le notaire, Marie inspecte chaque réaction d’Antoine, tant elle craint qu’il change d’avis. Installée à côté de lui, elle lui caresse la main pendant que le notaire procède à la lecture de l’acte de vente. Quand Antoine signe, les larmes lui montent aux yeux.

Dans un sourire, Marie tend les clés de la maison à Gabriel en clignant des yeux. Antoine s’adresse à lui d’une voix morne : « J’espère que votre grand-mère s’entendra mieux que nous avec la voisine. Entre vieilles, elles devraient se comprendre. » Puis il s’apprête à partir.

« Attend ! Nous devons retourner à la ferme, dit Marie. Je vais montrer à Gabriel où j’ai caché les clés qu’ont utilisées les déménageurs, et vérifier que nous n’avons rien oublié. Et puis tu dois récupérer ton camion, on ne va pas le laisser là-bas, au bout de la route. »

Marie prend le volant. Le long du chemin, pour la dernière fois, Antoine lit le message qui leur était adressé. Il laisse les larmes rouler sur ses joues.

Marie se gare dans la cour de la ferme. Le bruit des roues sur le gravier est familier.

Gabriel apparaît dans l’encadrement de la porte. Il s’avance vers Marie, Antoine et les enfants, en riant : « Je vous présente Madame Mignon ! »

Derrière lui, une femme sort de la bâtisse. « Marie ! » s’exclame-t-elle en ouvrant ses bras.

A travers les larmes qui à nouveau emplissent ses yeux, Antoine reconnaît Jacqueline.

Elle enserre Marie.

Puis la jeune femme se retourne vers Antoine. Elle appelle les enfants, les prend par la main, un de chaque côté.

Antoine les contemple, tous les trois. Il se tait.

Il attend.

Elle lui tend deux clés. Il reconnaît celle de son camion, mais ignore ce que la seconde ouvre.

« C’est la clé de ton garde meuble. L’adresse est gravée dessus.

J’ai mis de l’essence dans ton camion.

Les enfants et moi, on reste ici. Maintenant, ce n’est plus chez toi, mais c’est chez nous.

Tu te rappelles cette nuit ? La dispute, les coups, et le reste… Tu n’aurais pas dû. »

 

Un bruit de pas trainant dans le gravier. Andrée apparaît, une bombe de peinture noire à la main. Elle s’adresse à Marie : « Tiens, ma petite fille ! Tu n’as plus besoin de me faire porter le chapeau maintenant, tu vas pouvoir terminer ton œuvre… Tu pourrais écrire que je n’ai pas tué ma fille. Que je l’ai confiée au curé pour qu’il lui trouve une famille. Que je l’ai reconnue soixante-quinze ans plus tard grâce à son doigt manquant. Cela ferait une jolie fin pour ton poème… »

 

[Nouvelle écrite pour le concours « A livres perchés », avec comme contrainte la poursuite de l’incipit (en gras dans le texte).]