Zappe la guerre

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C’est un jour de trêve aujourd’hui. Dans de nombreux foyers, famille réunie et télévision éteinte. Les uns avec les autres, on partage, on discute, on se dispute même, mais sans scène de guerre en Syrie, sans photo d’enfant affamé, sans images d’attentats…

Cette absence au monde me renvoie à celle que l’on s’impose depuis quelques semaines, chez nous, pour le repas du soir. Avant, on laissait la télé, les enfants lui tournaient le dos et nous on s’y intéressait. Les reportages du JT nous happaient au détriment de la parole de nos minots. « Chut » « Arrêtez de parler » « Je veux écouter ce reportage ! » Les derniers temps on gardait quand même la télécommande à table, pour pouvoir zapper les conflits et autres violences, épargner les yeux et les oreilles de nos petits.

Tous les soirs, on devait zapper.

Et puis on a débranché.

Et depuis, on se parle. Eux surtout. Ils nous racontent leurs journées d’école, leurs rêves ou leurs cauchemars. Ils nous posent des questions. La petite chante souvent à la fin du repas une partie de son répertoire appris à l’école… On vit.

Et l’on trouve d’autres moments pour s’informer des désastres du monde…

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« Zappe la Guerre » de PEF, dans la collection Histoire d’Histoire aux éditions Rue du Monde, est à la fois un excellent album de littérature de jeunesse et une ouvrage documentaire qui aborde la première guerre mondiale. Dans la même collection – et du même auteur – j’ai eu les larmes aux yeux en lisant « Papa, pourquoi t’as voté Hitler ? »…

 

Je vous souhaite un merveilleux Noël.

Jouets genrés, un an après

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En décembre dernier je déplorais, dans cet article, la frontière hermétique qui se dressait entre jouets « de garçon » et jouets « de fille » dans les catalogues des enseignes spécialisées.

Sans vouloir sombrer dans les cadeaux genrés, on avait quand même suivi les envies de nos bambins avec, entre autre, une poupée aux habits rose fuchsia pour elle, un camion de pompier et un Hulk articulé pour lui.

Un an après où en est-on ? Le Hulk a été réquisitionné par elle comme une poupée supplémentaire. Il a été baladé en poussette, bercé, cajolé, et plus récemment grondé et mis au coin d’une façon assez intensive. On le retrouve face au mur dans différents endroits de la maison : « Il a été méchant avec Poupée ». (Au passage on se demande ce qu’il se passe vraiment à l’école pour qu’elle pratique des punitions aussi radicales sur ses jouets, mais c’est une autre histoire…)

Le camion de pompier a eu beaucoup de succès au départ, puis il a été un peu délaissé. La dernière fois que je l’ai vu, tout récemment, c’est elle qui y jouait.

Les poupées, dont la bien nommée « Poupée », celle aux habits roses, sont complètement son univers à elle, elle les promène, les nourrit, les éduque…

Lui ce qu’il aime, ce sont « les dragons, les dinosaures et les volcans » mais aussi le dessin, la musique, les livres… Pas beaucoup de voitures et de camions, donc, mais il est de plus en plus conscient que certains jouets et certaines couleurs sont « de fille », et l’on n’a pas l’impression d’avoir beaucoup d’influence sur ses convictions. On essaie juste de continuer à le questionner pour attiser sa réflexion sur ces catégories.

Et puis l’un des grands avantages à partager la même chambre, c’est la variété de jouets auxquels ils ont accès… Alors, certes, on n’est pas dans le non-genré absolu, mais on travaille notre rapport aux caricatures.

Et chez vous alors, ça se passe comment avec les jouets genrés ?

Une coquille dans les vœux de fin d’année

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Oui, vous lisez bien. La Marie – au lieu de la Mairie – nous souhaite de Joyeuses fêtes. Ce papier a été distribué, pour de vrai, à l’école, à tous les maternelles et élémentaires du secteur – ceux-là mêmes qui perdent ou perdront un point par erreur dans leurs dictées… Si la mairie n’a pas pris la peine de corriger, peut-être est-ce parce qu’ils présumaient, à juste titre, que leur tract serait jeté directement à la poubelle par la grande majorité des parents ? Ou qu’ils n’ont pas relu ? Ou qu’ils ont tenté un trait d’humour décalé ! Peut être que l’an prochain on aura un ^^ en signature ou un #jekiffemamairiedesecteur…

Là où c’est moins drôle, c’est que ce superbe message accompagne un sac plein de mauvais chocolats et de bonbons chimiques…

L’école n’est-elle pas le lieu où l’on apprend aussi à respecter l’équilibre alimentaire ?

Faudra-t-il, à l’avenir, apprendre à nos enfants à refuser les cadeaux des politiques en quête d’électeurs ? “Mais maman c’est le vrai père Noël qui nous l’a donné !”

Bon, je ne vous parle même pas du cadeau en plastique, probablement fabriqué par des enfants de l’autre bout du monde, et on ne peut plus genré (un camion de pompier pour les garçons et une poupée sirène aux cheveux roses pour les filles)…

Mais bon, c’est Noël, ne faisons pas de mauvais esprit. Et tous ensemble disons merci à la Marie… et à la Sabine…

Quand je serai grand je serai père Noël

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Hier soir au repas, notre fils nous a annoncé fièrement : “Quand je serai grand, je serai père Noël. Je fabriquerai un traîneau. J’irai voir le vrai père Noël, au pôle nord, et je lui demanderai quelques nains (= lutins) pour m’aider, et puis je fabriquerai des cadeaux pour tous les enfants.”

On a trouvé ça mignon et touchant…

Mais cette déclaration tombe aussi juste après une conversation d’adultes, où j’expliquais à mon mari que je culpabilisais de plus en plus de le laisser croire au père Noël. Déjà quand il était plus petit je me questionnais (j’en parlais ici). Maintenant il a cinq ans et demi. Il comprend que les monstres, les dragons et les licornes n’existent pas pour de vrai. Il sait que les dinosaures ont disparu. Il demande si la magie de Harry Potter est réelle et on lui dit non… Seul le père Noël échappe encore à toute cette logique. On entretient le doute. On ment. “Oui mais le vrai père Noël lui…” “Il passe dans toutes les maisons et il laisse des cadeaux partout.” “Il passe dans la nuit de Noël, mais parfois il prend de l’avance.”

Il s’interroge, un peu. “Comment elle sait mamie que je vais avoir ça et ça et ça ?

— Je ne sais pas. Peut être qu’elle a appelé le père Noël ?”

Et au moment du déballage. “Celui là c’est le père Noël de chez nous…”

Cette année encore on va lui dire que le père Noël n’amène pas tous les cadeaux, que les adultes en rajoutent. Une sorte de solution entre deux… On va lui faire vivre la magie de Noël, la beauté, les lumières, le partage, l’amour. Et puis quand ce sera le bon moment on aura LA conversation.

Cet après-midi le « père Noël » était à l’école. Et en sortant, son camion de pompier sous le bras, il jubilait. J’ai hasardé : “C’était le « vrai » père Noël ?

— Oui parce qu’il nous a donné des cadeaux !”

Puis il a décrit la barbe qui était “pour de vrai”, le câlin qu’il lui a fait… Comment lui briser le rêve que toute la société lui a construit ? On va attendre encore un peu en le laissant rêver.

Aujourd’hui, j’ai cuisiné des petits biscuits montés en couronne et des amandes caramélisées pour offrir aux maîtresses et aux autres personnes qui s’occupent de nos enfants. En passant du temps en cuisine, en pensant avec tendresse à ceux à qui je dédiais ces présents, je me suis ressourcée à l’esprit de Noël. Puis j’ai terminé les achats de cadeaux…

Finalement les rêves se réalisent. Je suis grande, et je suis le père Noël…

Mon coiffeur est un artiste

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Comme je ne suis pas très assidue en rituels de beauté féminine, je ne le vois pas si souvent… Mais ça ne l’empêche pas de me connaître par cœur.

Ce n’est pas juste un coiffeur, c’est MON coiffeur. D’ailleurs, depuis que j’ai son téléphone portable, et même s’il change de salon, y’a pas moyen qu’un autre touche mes cheveux. Je pourrais traverser la ville pour lui.

Il se dit « artisan », moi je dis qu’il est un artiste. Quand il coupe les cheveux, on dirait qu’il les sculpte. Il y a quelques semaines, il les a aussi peint !

Pendant que je l’observe faire son métier, ces gestes qu’il maîtrise – et que moi pas du tout – on discute…

La dernière fois, il m’a confié qu’il se sentait comme un larbin, et j’ai eu mal pour lui. Ce n’est pas ce que je ressens, moi, à l’encontre des coiffeurs.

Alors il précise. Il travaille quand les autres s’amusent. D’autant que l’endroit où il exerce est ouvert sept jours sur sept, alors il a son weekend de repos n’importe quand dans la semaine, et travaille bien souvent le samedi ou le dimanche… Il observe les autres vivre leur vie à travers la porte vitrée du salon, se balader en famille, faire des emplettes…

Le patron aussi, parfois, y va de ses remarques plus ou moins humiliantes. « Tu mets trop de produit. » « Tu ne fais pas assez vite. » « Je veux privilégier la quantité par rapport à la qualité. »

Puis il me raconte comment cette cliente était venue un jour en demandant son coiffeur habituel. On lui dit qu’il a quitté le salon, mais elle insiste, et finit par demander « Vous pouvez pas l’appeler pour qu’il vienne me coiffer ? »

Cela dit, quand je vois ce que mon coiffeur arrive à faire avec mes cheveux, je me demande ce qu’ils deviendront s’il s’en va trop loin pour que je puisse le suivre.

Et comme un artiste, il n’est jamais plus brillant que quand je lui laisse une liberté totale. Depuis ma nouvelle coupe – et ma couleur en mode « surfeuse » – quand je me regarde dans le miroir je me dis qu’il fait vraiment ressortir mon moi profond.

 

C’est bientôt Noël… Si vous êtes comme moi, une période plus fréquente en coiffeur que n’importe quel moment de l’année. Et donc un moment où les coiffeurs se sentent peut être encore plus larbins que d’habitude…

Alors dites à votre coiffeur si vous l’aimez ! Moi je vais lui envoyer un lien vers cet article…

Avant Noël c’est l’Avent

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Cette année, nous n’achèterons pas de calendrier de l’Avent aux chocolats ou aux petits bonhommes de plastique. Non, cette année, ce sera calendrier de l’Avent fait maison. Mes envies d’originalité m’en ont fait imaginer un qui cache un jeu de piste.

Pour chaque jour, le numéro est relié à une enveloppe glissée dans un livre. A l’intérieur de l’enveloppe, deux photos (une pour chacun de mes enfants) désignant – en gros plan pour brouiller les pistes – les endroits où seront cachées leurs surprises du jour… Bon ça fait quarante-huit cachettes à trouver – et à photographier, un tableau à constituer pour s’y retrouver, et une petite mise en place quotidienne. Mais je crois que le jeu en vaudra la chandelle.

Les petites surprises seront des figurines ou petits objets – non emballés – achetés d’occasion dans l’atelier d’insertion Remise en Jeux.

Et les nombres–enveloppes pourront bien sûr être réutilisés l’an prochain…

Réutilisation, réduction d’emballage, vous l’aurez peut-être compris, je rêve d’un Noël – juste un petit peu – moins consumériste.

D’ailleurs j’ai une autre solution de calendrier de l’Avent minimaliste, l’application «Fiete Christmas» qui vous réservera pour chaque jour une petite surprise numérique – et gratuite !

Par avance, je vous souhaite un joyeux Avent à tous !

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La grenade, cette arnaque

La grenade, cette arnaque

Pour le dessert du réveillon de Noël, j’avais envie de fraîcheur, d’originalité, de légèreté. La salade de fruits exotiques a alors remporté sa place à mon menu de Noël 2015 – aux côtés tout de même de la mousse au chocolat chaleureusement réclamée par mon homme. Me voilà donc chez le primeur – pas bio – le 24 décembre au matin, consultant ma recette sur l’internet de mon smartphone. J’erre devant les étals des fruits exotiques, qui occupent une place réduite, dans ce magasin de quartier. Je lis les étiquettes, je me sers, mais il me manque encore quelques fruits. Je me sens un peu bête quand je demande s’ils ont des « fruits de la passion », et qu’il me montre celui devant lequel j’étais passée et repassée, mais dont l’ardoise affichait un autre nom. Puis là où trône l’étiquette « papaye », il y a deux fruits différents. Quelle inculte je fais ! Je demande ma route, si je puis dire, à une cliente de passage, et je termine mes courses.

Une mangue et une papaye parvenues par avion, trois fruits de la passion du Brésil, une grenade de je ne sais où, mais probablement pas de tout près… J’te dis pas l’empreinte carbone de la salade de fruits !

Je tempère l’écolo qui hurle en moi. C’est Noël… Pour une fois… C’est même pas pour une fois dans l’année, en fait. A Noël dernier, et à Noël prochain, pas de salade de fruits exotiques à l’horizon. On ne mange même plus de banane. Je me remémore notre consommation de fruits de l’année passée, une main (une huitaine, quoi) de bananes en tout et pour tout. Et sinon, des pommes, des poires, des pêches, des cerises, locales et bio. Ouf.

Mais je reviens à mes moutons – ou plutôt à mes fruits exotiques. Ma recette – que je suis (presque) à la lettre – m’indique de conserver la salade au frais, et d’ouvrir, au moment de servir, la grenade, pour décorer les verrines de quelques graines. La cerise sur le gâteau, en quelque sorte. Enfin, la graine de grenade sur la salade, en l’occurrence.

Vous voyez la scène ? Un 24 décembre, 22h30, dans ma cuisine ouverte, j’ouvre ma grenade en deux. Tout de suite, je flaire l’arnaque. Visuellement, il doit y avoir une trentaine de graines dans chaque moitié. Il y en a plus, bien sûr, mais il faut découper petit à petit la chair blanche et détacher les graines à la petite cuillère. Le jus qui en coule est rouge, ça tâche. J’y passe quelques minutes, et mes salades de fruits sont toutes belles avec leurs billes rouges sur le dessus. Oui, sauf que je n’ai pas vraiment aimé cet ajout sur ma salade. Les graines de grenade ont fini à côté… Et c’est donc là que je déclare : la grenade, c’est une arnaque !

Le lendemain de Noël, j’ai trouvé un article – en anglais – qui explique comment ouvrir une grenade (pas comme j’ai fait…). Alors pour ne pas être complètement de mauvaise foi, je ne vous dirai pas de ne pas acheter de grenade, juste de lire cet article avant.

En ce qui me concerne, l’an prochain, je ferai – peut-être – ma propre bûche…

L’esprit de Noël

L'esprit de Noël

Un fumet appétissant se dégageait du plat argenté déposé au centre de la table, un mélange de champignons et de haricots verts. Juste à côté, la volaille trônait, dorée, dodue, enserrée dans une tranche de lard blanchâtre et dégoulinante de gras.

La maîtresse de maison se dressait en bout de table, tendant la main vers l’assiette de l’oncle Fernand. Mais celui-ci dirigeait son attention à l’opposé, sur Roméo, son petit neveu, étudiant en deuxième année de biologie, et qui dissertait sur la différence entre darwinisme et néodarwinisme. Le jeune homme gonflait le torse, fier d’avoir enfin quelque chose à montrer et à raconter en repas de famille. Tout à son orgueil coqueriquant, il ne voyait pas sa grand-mère lever les yeux au ciel en écoutant sa démonstration.

En face de lui, sa sœur Chloé semblait sourde aux conversations, toute absorbée par la contemplation de son marque-place. La personne à ses côtés, elle, n’avait pas le privilège d’une étiquette à son nom. Invitée rajoutée à la dernière minute, plus imposée qu’invitée à vrai dire, Sidonie prenait la température de cette famille inconnue, piochant de tous côtés des bribes de conversations.

Françoise se tenait toujours debout, une grosse cuillère à la main, en attente d’une assiette à servir. En face d’elle, à l’opposé de la longue table, son mari François montrait à son petit fils un grand livre illustré d’astronomie, commentant pour lui une image. “Tu vois, Samuel, c’est une protoétoile, là.”

Sidonie se pencha vers le jeune garçon, cherchant des yeux la photographie stellaire. La manche de sa blouse de soie noire se souleva un peu, et laissa apparaître, juste au dessus de son poignet droit, un tatouage. Attiré par le motif sombre se détachant sur la peau claire de Sidonie, le regard de Françoise se posa sur le dessin, deux symboles biologiques du féminin, entrelacés.

Tout à coup, la voix de la maîtresse de maison tonitrua au dessus de toutes les discussions : « Vous me faites passer vos assiettes, oui ? »

Christophe réagit immédiatement, et se tournant vers sa mère il lui tendit son assiette blanche cernée d’un liseré doré.

Chacun mit de côté la conversation entamée, fit passer son assiette et remercia Françoise pour ce dîner de fête. Quand ce fut le tour de Sidonie, Françoise planta ses yeux dans le regard gris glacé de la jeune femme, comme pour la sonder et comprendre les raisons de sa présence dans sa maison.

Chloé avait toujours été l’originale et la rebelle de la famille. Longtemps ses parents avaient mis cela sur le compte de sa place d’enfant du milieu, ils avaient théorisé des années durant sur l’épreuve que cela avait été pour elle de voir arriver son petit frère Roméo le jour de ses huit ans. Les années passant, ils avaient accepté ses extravagances et ses coups d’éclat. Aussi, lorsqu’elle avait appelé, ce matin du vingt-quatre décembre, pour annoncer qu’elle viendrait accompagnée au repas du soir, Françoise n’avait fait aucun commentaire.

Pour Christophe, qui vivait son premier Noël de père séparé, le comportement de sa petite sœur constituait une sorte de récréation. Il considérait les regards biaisés de ses parents, de sa grand-mère, de son grand-oncle, et il oubliait les transactions de son divorce.

Quant à Roméo, il était tellement obnubilé par sa propre personne qu’il avait à peine remarqué Sidonie. Il ne concevait même pas en quoi se pointer au réveillon de Noël avec une amie, une colocataire, ou qui que ce soit d’autre, était une bizarrerie.

La farandole de mets exquis, la décoration étincelante, la jolie vaisselle, tout évoquait cette ambiance de fête à laquelle Françoise et François tenaient tant. Autour de la table, la parole était joyeuse, pimpante, et chacun semblait apprécier la compagnie des autres convives. Après la volaille, les poissons et les crustacés, ce fut le fromage, puis la bûche. Lorsque les treize desserts furent amenés, on autorisa Samuel à ouvrir ses cadeaux. Puis vint le tour des adultes. Quelques semaines plus tôt, ils avaient tiré au sort la personne qu’ils devaient gâter cette année. Ainsi Roméo offrit un livre d’anthropologie critique à son père, François. Françoise se fendit d’un soin du visage revitalisant pour sa mère, Georgette, et reçut de Fernand un foulard en soie. Christophe offrit à son grand-oncle, Fernand, une cravate aux couleurs vives, et eut de son père une chemise d’un triste gris clair. Chloé avait, elle, deux cadeaux à faire. Celui de Roméo, qu’elle avait tiré au sort, et le présent de Sidonie, qui sinon n’aurait rien eu. Elle demeurait donc, suspendue au papier déchiré de ces deux cadeaux. Elle dévisageait son petit frère, attentive à sa réaction, lorsqu’il découvrit le coffret de films de Woody Allen qu’elle avait choisi pour lui. Tout en tenant son propre cadeau, mince comme une feuille de papier, dans sa main droite, elle examinait, concentrée, les fines mains de Sidonie défaire le papier à étoiles argentées. En ouvrant le boitier recouvert de tissu, et en découvrant le bracelet, fil d’argent rigide, brillant, d’une finesse toute féminine, Sidonie ne put retenir un tressaillement de joie, et elle sauta dans les bras de Chloé. En face d’elles, Georgette, Roméo et Fernand cessèrent de parler dans l’instant, et en silence ils assistèrent à leur étreinte.

Enfin, Chloé défit son cadeau. Elle déplia la feuille de papier glissée dans l’enveloppe. D’abord, elle ne comprit pas ce qu’elle y lut. « C’est quoi ça, Elite rencontres ? » Tout en prononçant ces mots, elle comprit. « Mamie, tu m’as offert un abonnement à un site de rencontre ? »

— Oui ma petite fille, il faut que tu rencontres quelqu’un maintenant.

— Mais j’ai déjà rencontré quelqu’un, Mamie.

Chloé attrapa la main de Sidonie sur la table.

La figure de Roméo se fendit d’un grand sourire. Il était fier du courage de sa grande sœur. Tout à coup il la découvrait différente – elle osait enfin assumer ce qu’elle était.

Les parents de Chloé, son frère Christophe, sa grand-mère et son grand-oncle se regardèrent, gênés. François prit enfin la parole. Il s’adressa à Sidonie : “Je m’excuse auprès de vous, mademoiselle, car vous semblez sincère, mais, Chloé – il toisait sa fille avec sévérité désormais – quand cesseras-tu de jouer à la gamine ? Tu as passé l’âge de faire ce genre de provocation.”

— Pourquoi ne voulez vous pas comprendre que j’aime les filles ? s’enquit Chloé.

— Voyons sœurette, intervint Christophe, on t’a vu avec suffisamment de garçons pour savoir que tu es hétéro. On ne croit pas que tu puisses virer de bord à vingt-huit ans. Et puis faire ton coming-out au réveillon de Noel, c’est un peu fort !

Françoise et Georgette baissèrent les yeux, elles ne voulaient surtout pas croiser le regard de Chloé.

La tension était palpable.

Samuel quitta son jeu, et s’approcha de Sidonie. Il s’assit, à ses côtés, sur la chaise qu’il occupait pendant le repas. Il aimait bien Sidonie, elle avait été gentille avec lui pendant toute la soirée, elle s’était intéressée à sa vie, et lui a même posé des questions sur sa classe de CM1.

— Qu’est ce que tu as eu toi comme cadeau ? la questionna-t-il.

Elle lui montra le bracelet.

— C’est qui qui te l’a offert ?

— Chloé.

Samuel examina le bijou.

— C’est joli ce cœur.

Puis il fixa Sidonie :

— C’est ton amoureuse Chloé ?

— Oui.

— Et vous allez vous marier ?

— Peut-être.

— Vous allez faire un bébé ? Avec une insémination artificielle ?

Christophe bondit. Il hurla presque :

— Mais où as-tu appris ça ? Pour faire un bébé, il faut un homme et une femme. Qui te met des idées pareilles en tête ?

Il soupira et ajouta :

— Ta mère, elle t’élève vraiment n’importe comment.

La voix de Samuel se fit toute fluette.

— Pourquoi tu dis ça, papa ? Je croyais qu’à Noël il fallait s’aimer les uns les autres.

Je vous fais un paquet cadeau ?

Je vous fais un paquet cadeau ?

Un sujet de saison, aujourd’hui…

Cela fait quelques années que je ne laisse plus aucune vendeuse s’occuper du paquet cadeau à ma place. Le choix du papier, l’emballage, le scotch, le ruban, l’écriture du prénom, pour moi c’est un processus qui fait partie intégrante du plaisir d’offrir.

Pour trouver le bon papier cadeau, c’est aussi un vrai casse-tête, que j’ai heureusement appris à anticiper. Tout au long de l’année, je reste à l’affût, aux caisses des supermarchés, des magasins de jouets ou des boutiques de fournitures d’arts. Et pour Noël, dès le mois de novembre, je me préoccupe d’en acheter plusieurs rouleaux, avant même de penser aux cadeaux que j’emballerai avec.

J’ai appris à ne plus me dire « ce n’est pas le moment », quand il s’agit de papiers cadeaux. Si je laisse passer ce joli motif, jamais je ne le reverrai, je le sais maintenant. Et surtout, quand ce sera le moment, où que j’aille je ne trouverai que des papiers affreux. Mais pourquoi sont-ils si moches, pour la plupart, les papiers cadeaux ? Même quand je suis en veine, parmi le grand choix de rouleaux, si j’en retiens deux, c’est le bout du monde.

Psychorigide du papier cadeau, pensez-vous ?

Peut-être.

Et vous, vous les trouvez facilement, vos papiers cadeaux ?