Ecrire sous pseudo

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Avez-vous entendu parler de l’affaire Elena Ferrante ? Romancière italienne très connue, elle n’a jamais voulu révéler ni son véritable nom, ni son visage. Mais son magnifique succès a attisé, depuis des années, la curiosité de tous, et la recherche de son identité est devenue un jeu national en Italie.

Le secret a subitement été rompu il y a moins d’un mois, quand un journaliste a révélé, au terme d’une enquête particulièrement intrusive (avec notamment vérification de fiches de paye et du prix d’achat d’appartements à Rome) l’identité (supposée) d’Elena Ferrante. Si vous voulez en savoir plus sur cette affaire, l’émission culturelle Stupéfiant ! de mercredi 26 octobre y a consacré une chronique, il vous reste quelques jours pour la voir «en replay». (Au passage, je vous recommande chaudement cette émission sur France 2, car même quand les sujets, de prime abord, ne semblent pas attractifs, il s’avère que « La culture est une drogue dure ».)

Après ce reportage, je m’interroge. Pourquoi chercher à tout prix à lever le voile sur l’identité d’un artiste qui souhaite rester anonyme ? De tout temps des écrivains ont usé de pseudos, pour des raisons variées. Jeu, discrétion, sexisme, attractivité du nom… Pourquoi vouloir déflorer ce mystère ?

Dans mon cas, la notoriété n’est pas un problème – vu que je suis tout sauf connue, mais je souhaitais quand même ne pas coller mon vrai nom sur mon profil Facebook. Alors j’ai choisi l’acronyme d’un jeu de mot construit en accolant mes deux noms de famille – de jeune fille et de femme mariée. Le pseudo obtenu s’avère, pour moi, plus original que chacun de mes vrais noms.

Au quotidien, c’est pas toujours facile de jongler avec trois noms : mon nom de jeune fille dans mon adresse mail et au travail (par facilité car je suis rentrée dans l’Education Nationale sous ce nom) ; mon nom d’épouse dans ma vie quotidienne ; mon nom d’écrivain sur internet et quand je fais de la promo pour mon blog.

Les gens qui me connaissent dans la vraie vie font le lien entre ces trois noms. Les autres n’ont pas besoin de connaître le nom de mon mari et de mes enfants.

Je crois qu’écrire sous pseudo, c’est une liberté qui ne nuit à personne.

Au nom de sa famille

Au nom de sa famille

Tout avait changé dans sa vie quand elle était devenue mère. Depuis ce jour de février 2012 il lui semblait que rien d’autre ne valait la peine qu’elle s’y intéresse. Avant de basculer, elle ne pensait pas être ainsi happée pourtant. Enceinte de sa fille, elle s’imaginait en mère active, en journaliste prolixe, elle avait même commencé à constituer un répertoire de baby-sitters. Mais lorsque Awa était née, son monde s’était trouvé totalement transfiguré. Elle avait suspendu son écriture, avait pris congé de son travail. Elle avait expliqué à Yanis qu’elle désirait être simplement une mère pour leur fille, et les jours, puis les mois s’étaient écoulés. Alors que Awa avait deux ans et demi, Myrtille avait mis au monde Naël, et sa vie s’en était trouvée doublement emplie. Ses rares lectures étaient des articles concernant le sommeil, la propreté ou l’éducation des jeunes enfants. Elle collectionnait les cartes de fidélité des magasins de jouets et des enseignes de puériculture. Son armoire à pharmacie débordait de sirops anti-fièvre ou anti-toux et de granules d’homéopathie. Les doudous de ses enfants, immondes peluches rapées par l’usure, machonnées et déformées, étaient devenus des gris-gris aux pouvoirs magiques. Elle était même impatiente de voir la joie de ses enfants se déchaînant à la kermesse de leur école. Elle qui n’avait jamais supporté le bruit des cours de récréation, elle aurait volontiers déjà réservé sa place pour tenir le stand de chamboule-tout. Si la langue inuit dispose d’une douzaine de mots pour désigner la neige, combien faudrait-il en inventer pour décrire l’amour de Myrtille pour ses deux enfants, et leurs baisers, et leurs étreintes ?

Cette parenthèse maternelle prit fin de façon abrupte en janvier 2015. Le mercredi 7 janvier, Myrtille, Yanis, Awa et Naël avaient passé leur journée sur les pistes enneigées d’une station des Pyrénées. Coupés des actualités parisiennes, ils avaient modelé un grand bonhomme de neige et avaient glissé dans une luge rouge. Les parents, vêtus de combinaisons de ski bariolées totalement kitsch, avaient accompagné de leurs bravos les premiers mètres à ski de leur fille. Ils avaient pris des dizaines de photographies de Awa, trois ans, et de Naël, six mois. Tous les quatre, ils avaient empli l’air froid de leurs éclats de rire d’enfants naïfs. La chute n’en fut que plus violente lorsqu’en fin de journée ils apprirent qu’un attentat avait visé et touché Charlie Hebdo.

Le vendredi 9 janvier, la neige tombait en gros flocons et le blizzard soufflait en rafale. Yanis et Myrtille passèrent leur journée devant le petit écran de leur chambre d’hôtel. Autour d’eux les enfants jouaient, mais Yanis et Myrtille ne pouvaient se détacher des images. En fin de journée, la sidération laissa la place à la honte. C’était leur nom.

Le lendemain matin Myrtille et Yanis se réveillèrent avec une sensation de gueule de bois. Comment vivre en France le 10 janvier 2015 quand on se nomme Coulibaly ? La jeune femme qui tenait la réception de l’hôtel ce matin là fut traversée d’un tremblement lorsqu’elle lut son nom, un frémissement très léger, presque imperceptible, mais en cet instant Yanis aurait souhaité disparaître. Lui le fils d’immigrés, il avait fusionné avec la France, il avait grandi en prenant racine dans son terreau de liberté, de tolérance, il était devenu journaliste, il avait épousé une « française » – comme disaient ses copains du quartier. Aujourd’hui seuls sa couleur de peau et son patronyme témoignaient de ses origines maliennes. Mais soudainement il devait partager son nom, le nom de sa femme et de ses enfants avec un terroriste, ami des tueurs de Charlie Hebdo, qui avait choisi de cibler des juifs.

Rentrés à Toulouse, Myrtille et Yanis s’étaient ressourcés dans l’anonymat du rassemblement du 11 janvier. Pourtant dès le lendemain l’amalgame était en marche. Quand Yanis arriva dans les bureaux de la télévision locale ce lundi matin c’en était un autre qui préparait la présentation de son journal. Son nouveau contrat était déjà prêt. On lui expliqua qu’il ne pouvait plus paraître à l’antenne après les « événements », qu’il ferait partie de l’équipe de rédaction mais que son nom ne serait plus mentionné. Après avoir vécu trente cinq ans dans sa peau de noir, Yanis devenait un nègre.

Le soir même, Myrtille reprit l’écriture, avec ses mots en guise d’armes, elle n’était plus seulement la mère et l’épouse, elle avait un combat à mener. Elle créa un wiki qu’elle intitula « Janvier 2015, après le choc la pensée », et invita tous les journalistes de ses contacts à y collaborer. En attendant de réintégrer son poste au journal, elle passa des heures à surfer sur le web. Un jour, alors qu’elle faisait des recherches sur les discriminations liées au nom de famille, la sérendipité la mena vers la liste des formalités à accomplir pour changer de nom. Yanis se montra enthousiaste quand Myrtille lui soumit cette idée. « Nos enfants ne porteront plus le nom d’un terroriste… » Avec ces mots il avait convaincu son épouse, et ils étaient devenu la famille Chrétien, nom de jeune fille de Myrtille. Awa et Naël devrait supporter la dissonance de l’association entre leur prénom et leur nom, association qui devenait l’étendard du couple mixte formé par leurs parents.

Un an plus tard, Myrtille présenta son manuscrit à un éditeur parisien ami du directeur de son journal, qui exprima un refus catégorique. « Une Coulibaly qui écrit à propos des événements des 7 et 9 janvier 2015, c’est vendeur… Mais si c’est une Chrétien ça n’intéresse vraiment personne. Donner la priorité au nom de vos enfants, c’était vraiment une erreur pour votre carrière. » L’éditeur pensait l’avoir piqué au vif, ce fut l’inverse. Dans la seconde, Myrtille fut envahie par la zénitude, elle sut qu’elle avait pris la bonne décision. Dans sa chair elle ressentit que l’événement le plus marquant de son existence était bien celui qui avait fait d’elle une mère, et que depuis ce jour tout ce qu’elle accomplissait dans sa vie était, d’abord, au nom de sa famille.